jeudi 21 septembre 2006

L'anticapitalisme comme solution à l'extrême droite


Cet article, dans une version légèrement différente intitulée Lutter contre les dérives du capitalisme, une solution à l’extrême droite ?, a été publié dans Espace de libertés n°345 de septembre 2006, p.26.

L’extrême droite est malheureusement au centre du débat politique à l’heure actuelle et risque de focaliser une bonne partie des regards lors de la campagne électorale pour les élections communales comme le montre la multiplication dans les librairies de livre sur le sujet, heureusement plus intéressant les uns que les autres[1].

Un de ceux-ci est l’œuvre d’un trio d’universitaire liégeois qui, dès les premières pages, désarme la critique du risque d’overdose sur le sujet et de surmédiatisation de l’extrême droite en disant : « contre l’extrême droite, l’éducation, l’étude, la lecture sont des armes fondamentales. Lire sur l’extrême droite est un premier pas pour la combattre, d’abord pour la comprendre, ensuite pour éviter de se laisser piéger par elle, ses mécanismes, ses tactiques. Cela déjà pourrait justifier tous les livres qui paraissent contre l’extrême droite »[2].

Le livre est intéressant à lire en regard des commentaires qui se multiplient depuis les meurtres d’Anvers. Alors que la quasi-totalité des commentaires dénoncent certes le Vlaams Belang mais en se focalisant sur les aspects racistes qui sont pourtant secondaire dans la réflexion pour une lutte efficace contre l’extrême droite, les trois auteurs déclarent clairement que « Même si les études statistiques sur les valeurs défendues par les électeurs d’extrême droite montrent que « l’attitude négative vis-à-vis de l’immigration » ou « l’attitude défavorable à l’out-group » sont les facteurs principaux distinguant ces électeurs des autres, on maintiendra l’idée qu’il s’agit là d’une conséquence de la récupération d’un malaise par l’extrême droite plutôt que d’un présupposé commun entre partis et électeurs »[3]. De même, la question n’est pas d’éradiquer complètement l’extrême droite mais d’empêcher les tenants d’un projet de société basé sur la loi du plus fort[4] d’attirer à eux, comme ils l’avaient réussi dans l’entre deux guerres, deux sortes d’électeurs : « que l’accroissement des inégalités soit un terreau fertile pour l’extrême droite, les acteurs socio-économiques le relèvent aussi, mais selon un double mécanisme : en causant de la frustration chez les pauvres, mais aussi en alimentant une « peur de perdre ce que l’on a » chez les riches »[5]

C’est sur base de discussions avec 61 personnes rassemblées par catégories (jeunes, universitaire, acteurs socio-culturels…) dans des tables rondes que les trois auteurs, après avoir refait un point rapide sur les théorisation de l’extrême droite, décortiquent les représentations de gens qu’ils reconnaissent d’emblée plus politisé et plus à gauche que la moyenne. La lucidité des différentes catégories est grande, plus particulièrement celle des jeunes qui sont parfaitement conscients des imperfections de la démocratie qu’ils considèrent comme une utopie, au mieux un objectif à réaliser. A l’heure où la disparition progressive de la mémoire générationnelle devient de plus en plus une réalité, tous s’accordent pour mettre en avant l’importance de l’éducation et notamment de l’enseignement de l’histoire. Mais pas de n’importe qu’elle histoire, d’une histoire qui met en avant les positionnements des acteurs et les choix qui ont été effectués parmi une pluralité d’alternatives, une histoire qui mettrait en avant le pouvoir qu’ont les hommes de prendre en main le cours des choses.

Les différents participants insistent également sur le besoin d’aller à l’encontre de l’individualisme, de s’interroger sur sa responsabilité individuelle au sein de la société - à commencer par nos attitudes de consommation - ainsi qu’à l’importance du débat sur les valeurs dans le prolongement des ouvrages de Robert Castel. Mais c’est surtout une demande de clarification des positionnements politiques qui est demandé. Ce qui amène cet extrait essentiel : « pris ensemble (les constats de différents groupes), ils plaident en tout cas pour le maintien d’un esprit de « critique sociale » : ils aboutissent à une conclusion possible, à savoir que l’extrême droite pourrait bien ne pas être autre chose que le résultat du fonctionnement normal du capitalisme contemporain, qui insécurise et qui différencie. Cette idée est d’ailleurs convergente avec un constat facile à faire : l’extrême droite, en Europe, s’enracine surtout dans des endroits où l’économie fonctionne bien »[6]. Ce constat rappelle, sans la rejoindre complètement, une définition datant de 1935 qui disait ceci : « le Fascisme est la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier » et qui est alors la position officielle de la Troisième internationale communiste.

C’est donc avec beaucoup de curiosité que nous observerons comment le commanditaire de l’ouvrage, en l’occurrence la fédération liégeoise du Parti socialiste, utilisera le riche contenu de ce livre qui sort avec énormément d’à propos des discours convenus en reconnaissant qu’une lutte réellement efficace contre l’extrême droite passe inévitablement par un positionnement anticapitaliste clair.

Notes

[1] Voir notamment les recensions dans Espace de libertés n°335 et 341 et la sortie récente du livre d’Henri Deleersnijder, Populisme. Vieilles pratiques, nouveaux visages dans la Collection « Voix de la Mémoire » aux éditions Luc Pire – Territoires de la Mémoire.
[2] Italiano, Patrick, Jacquemain Marc et Beaufays Jean, La démocratie en perspective. Tables rondes de citoyens contre l’extrême droite, coll. Voix politiques, Bruxelles, Luc Pire, 2006, p.9
[3] p.12
[4] Voir mon article Le darwinisme social, un paradigme de l’idéologie d’extrême droite in EDL n°340, pp.20-21
[5] p.56
[6] p.78

mercredi 28 juin 2006

La victoire sur l'extrême droite sera-t-elle judiciaire ?

Cet article a été publié dans le bulletin des Amis du monde diplomatique - Belgique n°27 d'avril-mai-juin 2007, pp.4-6

Jérôme Jamin, chercheur à l’université de Liège et rédacteur en chef de la Revue Aide-mémoire vient de publier une étude essentielle sur la législation destinée à combattre l’extrême droite[1] qui inaugure une collection, voix de la mémoire, éditée en partenariat par Luc Pire et les Territoires de la Mémoire. Cette étude législative ne s’arrête pas à la Belgique mais couvre l’essentiel de l’Europe de l’Ouest avec, dans l’ordre, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Suisse. Enfin, le droit de l’Union européenne n’est pas oublié.

Outre l’utilité indéniable de regrouper et de situer dans leur contexte les textes juridiques dans un livre accessible, le travail de J. Jamin montre combien chaque pays a réagi différemment selon son histoire et les formes d’extrême droite qu’il doit affronter. Deux grandes tendances se dégagent : celle qui juge que la Constitution suffit, comme l’Allemagne et l’Italie, et celle qui légifère beaucoup comme la France ou la Belgique. Si l’auteur ne se prononce pas sur la solution qu’il juge préférable, soulignons que l’Allemagne n’a utilisé ses dispositions constitutionnelles pour interdire un parti qu’à deux reprises, dont une en 1956 contre le parti communiste allemand. D’autre part, l’Italie qui interdit toute réorganisation, sous quelque forme que ce soit, du parti fasciste, n’a pas utilisé cette disposition contre le MSI fondé dès 1948 et héritier proclamé du mouvement de Mussolini. On peut donc s’interroger sur l’efficacité de ce type de stratégie.

Autre tactique avec la Belgique où l’arsenal législatif et juridique est particulièrement impressionnant. La loi Moureaux de 1981 reste au centre du dispositif, notamment avec son article 3 qui dit clairement qu’est « puni d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende (…), ou de l’une de ces peines seulement, quiconque fait partie d’un groupement ou d’une association qui, de façon manifeste et répétée, pratique la discrimination ou la ségrégation ou prône celles-ci dans les circonstances indiquées à l’article 444 du code pénal, ou lui prête son concours »[2]. On regrettera cependant le peu d’analyse de l’efficacité de cette loi, même si l’auteur précise utilement ce que l’on tend à oublier, c'est-à-dire que cette loi punit « l’incitation » (dont on sait combien elle est difficile à prouver) et que les tracts dépendent des délits de presse, ce qui nécessite un jury populaire et une procédure bien plus lourde. On le voit, cette solution est également loin de régler le problème.

Jérôme Jamin ne se contente cependant pas d’une analyse juridique de l’extrême droite. Il précède celle-ci d’une analyse sur les rapports entre démocratie et extrême droite, analyse prenant la moitié de son livre. Il y rappelle, s’appuyant principalement sur l’œuvre de Cornélius Castoriadis à qui il avait consacré son mémoire en philosophie, que le régime démocratique « reconnaît que l’ordre social et le sens qu’il génère proviennent exclusivement des hommes et qu’en ramenant l’organisation de la société à la volonté populaire, il proclame le caractère fondamentalement et nécessairement humain de celle-ci, le caractère humaniste au sens littéral de la société, de son organisation politique et de son histoire »[3]. Dans ce contexte, les questions que pose à la démocratie l’extrême droite par son discours et ses méthodes sont fondamentales. Mais, alors qu’il utilise dans le reste de son livre le terme extrême droite, J. Jamin digresse dans cette partie sur le concept de populisme (auquel il attribue trois caractéristiques : référence au peuple comme point de départ ; fait que ce peuple soit massifié, homogène et laborieux ; et enfin que face à ce peuple il oppose des élites paresseuses, corrompues et cosmopolites) mais aussi sur un concept importé des USA, celui de « producériste » qui ajoute aux « parasites d’en haut », les « parasites d’en bas », soit les étrangers, les pauvres, les homosexuels… Comme le décrit de manière brillante Annie Collovald dans un livre récent[4], nous pensons que, au lieu de clarifier le débat, ces termes visent à adoucir et à cacher la réalité de l’extrême droite, tout comme, sur un autre plan, ce que dénonce Hugues Le Paige dans sa préface lorsqu’il explique que « la question me semble moins être celle de l’accès aux médias des porte-parole ou des élus de l’extrême droite que l’évolution globale du traitement de l’information dans les grands médias, et en particulier à la télévision »[5]. Jérôme Jamin nous semble ainsi minimiser le danger de l’extrême droite contemporaine lorsqu’il écrit notamment que « l’exercice du pouvoir très médiatique des premiers maires Front national dans plusieurs grandes villes françaises (Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles) à la fin des années nonante n’a pas encore livré de pratiques ou d’actions dignes de ressortir les vieux concepts embarrassants sur le fascisme, le nazisme, les camps, les persécutions, etc. »[6] alors que les premières actions des élus du FN ont été d’épurer les bibliothèques publiques, de couper les subsides aux centres culturels alternatifs ouverts sur les cultures du monde, de favoriser les français de souche dans les logements sociaux (pratiquant ainsi une épuration ethnique soft)…

La réflexion sur la démocratie, suivie de l’analyse de l’arsenal juridique destiné à combattre l’extrême droite et de son efficacité très mitigée, amène Jérôme Jamin a une conclusion que nous partageons intégralement. D’une part, afin d’échapper à des condamnations, l’extrême droite a policé son discours en façade ce qui lui a par ailleurs permis de polluer le discours des partis « traditionnels ». D’autre part, et c’est le plus important, une interdiction n’agira jamais que sur une conséquence alors qu’il faut travailler aux causes. Et d’appeler très justement à l’urgence de la création d’un projet politique audacieux et clairement alternatif.

Notes

[1] Jérôme Jamin, Faut-il interdire les partis d’extrême droite ? Démocratie, droit et extrême droite. Coll. Voix de la mémoire, Liège, Luc Pire – Territoires de la Mémoire, 2005.
[2] Id. p.77.
[3] Id. p.29.
[4] Annie Collovald, Le « Populisme du FN ». Un dangereux contresens. Broissieux, éditions du Croquant, 2004
[5] Jérôme Jamin, Faut-il interdire les partis … op.cit. p.12
[6] Id. p.20

dimanche 4 juin 2006

Une troupe à "contre temps"

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°343 de juin 2006, pp.14-15

Un théâtre militant est-il possible aujourd’hui en Belgique francophone ? Pour avoir un éclairage sur cette question, nous avons rencontré Patrick Zeoli, metteur en scène de la troupe La joyeuse compagnie du bonheur.

Q : Quelle est l’histoire de votre troupe ?
La troupe existe depuis 2001 et mélange des acteurs professionnels et des amateurs qui se connaissaient tous d’endroits divers. Tous les membres étaient à la recherche d’une alternative aux théâtres traditionnels et désiraient pouvoir jouir d’une véritable indépendance dans ce qu’ils font et plus encore comment ils le font. Nous faisons du « théâtre intervention », forme qui se rapproche plus du Théâtre Action que du Théâtre Forum. Après avoir joué Une toute petite voix qui parlait de la recherche du bonheur et Ainsi font qui traitait de la manipulation au sens large, et non pas seulement de celle des médias, nous avons réalisé un spectacle pour Amnesty International sur les réfugiés. Dans ce spectacle, le public était directement impliqué puisque lorsqu’il arrivait sur le site, nous le placions dans la situation d’un réfugié arrivant en Belgique. Nous avons également fait en décembre 2004 du théâtre de rue avec Résistance à l’Agression Publicitaire.
Donc, en très peu de temps nous avons déjà expérimenté pas mal de forme différente, et nous étudions déjà comment à nouveau modifier significativement notre mode d’expression pour notre prochaine pièce car ce que nous préférons, c’est le processus de création, plus que les représentations proprement dites.
Q : Justement, votre dernière pièce, Silence on ferme, est illustrative de votre démarche et de la manière dont vit une troupe de théâtre « alternative » aujourd’hui
Oui car, outre notre démarche artistique particulière, nous avons tous un regard critique sur la société d’aujourd’hui et désirons utiliser le théâtre pour également faire passer un message et amener les gens à réfléchir sur le monde qui les entoure. Nous voulons clairement avoir un théâtre qui est ancré dans les réalités quotidiennes des gens. C’est pourquoi, quasi naturellement, nous avons décidé à l’occasion de la fermeture du haut fourneau numéro 6 de Cockerill à Seraing le 26 avril 2005, de non seulement rendre hommage aux gens qui ont exercés depuis des siècles le dur métier de métallurgiste, mais également de témoigner du traumatisme que la fermeture du HF 6 a provoqué chez les travailleurs et leurs familles et plus largement dans l’ensemble de la région.
Afin de coller à la réalité, nous avons fréquenté pendant près d’un an la ville de Seraing et les alentours de Cockerill afin de recueillir de nombreux témoignages de travailleurs et d’habitants mais aussi de responsables. Rien que pour les témoignages de travailleurs, nous avons recueilli une vingtaine d’heures d’interviews. Ensuite, le contenu clairement défini nous avons réfléchis à la forme la plus appropriée pour rendre palpable le drame social qui se joue et le fait que, plus qu’une usine, c’est une région qui se meurt petit à petit.
Q : Justement, la forme est très particulière, avec de la musique mais aussi la présence de la marionnette de Tchantchès.
Oui, en plus de différentes techniques d’expressions théâtrales et de l’utilisation de la vidéo, nous avons sur scène un groupe qui joue en live, le groupe Pakap qui est partiellement composé de membres de la troupe. Les autres musiciens sont également des connaissances qui nous ont rejoint sur ce projet par accord sur le fonds prioritairement et non pas d’abord pour la performance scénique même si la dimension artistique n’est jamais totalement absente. C’est également le cas des marionnettistes.
Pour répondre plus précisément à la question, la place de Tchantchès est très importante. Il représente la tradition liégeoise – importée d’Italie, déjà ! - d’un théâtre populaire fait à l’origine avec peu de moyens par des gens du peuple pour des gens du peuple. Il symbolise aussi un esprit de résistance, l’esprit frondeur liégeois, la « grande gueule » qui ose dire NON et qui dit ce qu’il pense et ne se laisse pas faire, même devant les plus grands. De plus, le personnage a toujours été vecteur de la « voix populaire ». Les spectateurs savent donc qu’il « pousse un peu », ce qui nous permet de lui faire dire des choses plus directes et très très critiques. Enfin, et c’est important dans la dynamique globale de la pièce, l’humour omniprésent dans ses apparitions permet de continuer à faire passer le message tout en permettant aux gens de respirer intellectuellement et émotionnellement après des moments parfois très durs. Il constitue donc aussi un moment de respiration.
Q : Les réactions ont été diverses
L’accueil de la pièce par le public a été très favorable. Tous les travailleurs se retrouvent, et pas seulement les métallurgistes, dans les scènes parlant des objectifs, de l’employabilités, dans le discours tenus sur le reclassement, dans la déshumanisation totale des conditions de travail… Par contre le monde politique sérésien qui a assisté à la première représentation a été fortement refroidi et nous l’a fait savoir. Notre critique très ferme de la démission du politique face au pouvoir économique et la dénonciation des leurres que sont les cellules de reconversions, notamment, a été mal pris. Pourtant, et les gens qui viennent nous voir le reconnaissent, nous ne tenons pas un discours poujadiste du style « tous pourris », et encore moins un discours anti-politique. C’est exactement l’inverse. Un des principaux messages de la pièce est justement de dire que la Politique – au sens noble du terme – doit reprendre ses droits et oser affronter le capitalisme, le tout étant argumenté dans les textes. Et puis, est-il si dérangeant aujourd’hui de terminer une pièce par L’Internationale en appelant les gens à lutter pour leur avenir, leur donnant symboliquement un morceau de tissu rouge ?
Q : Pour revenir au début de notre entretien et au difficulté du théâtre aujourd’hui, pouvez-vous expliquez où et combien de foi vous avez joué la pièce
Illustration du bon accueil de la pièce par les gens, nous avons déjà joués 11 fois la pièce, dans 4 lieux différents, tous plus ou moins alternatif, dont un théâtre de Liège. Ce sont ainsi entre 600 et 700 personnes qui ont vu le spectacle qui a quasi toujours été jouée dans des salles pleines. Nous avons-nous même été surpris de ce succès et nous avons des contacts pour la jouer encore une bonne dizaine de fois. Outre le rêve de la jouer un jour dans les usines de Cockerill, nous avons de grosses difficultés à monter la pièce dans les centres culturels de la banlieue ouvrière rouge de Liège. Son coût n’est cependant pas si élevé, 500 €, notamment grâce à une aide service de la Province de Liège qui fournit le matériel d’éclairage et une régisseuse pour chaque représentations. Ce coût très bas nous permet d’être très libre au niveau de nos choix et de ne jamais être un frein pour nos éventuels partenaires.
Q : Attribuez-vous cette difficulté à votre message politique
En très petite partie. C’est surtout un constat général qu’il faut tirer pour la production théâtrale en Belgique francophone. Les médias ne s’intéressent qu’aux quelques personnes confirmées médiatiquement et qui sont souvent les seules à pouvoir être professionnelles. Ainsi, seul Le Soir a parlé de la pièce, dans ses pages régionales, et seulement sur base du dossier de presse, c'est-à-dire sans venir la voir. Dans ce cadre, les centres culturels se montrent malheureusement fort frileux dans leur programmation alors qu’en théorie ils ont pour mission d’être ancré et de parler du réel. Pour le théâtre en Belgique, et plus globalement pour le monde artistique, il serait en quelque sorte rassurant que ce soit notre affirmation politique marquée qui pose problème, mais ce n’est malheureusement pas le cas.
Q : Vous avez mis en place une démarche plus globale, pouvez-vous en dire un mot pour terminer :
Malgré que nous n’en vivons pas par choix, l’implication théâtrale est très lourde et demande une énergie constante. Outre le projet d’une semaine de l’art engagé pour fêter en 2007 les 39 ans de mai 68, évitant ainsi les dates fixes habituelles, nous avons mis sur pied une asbl afin de mieux faire connaître notre travail mais aussi de créer un réseau autour de notre démarche et du message qu’elle délivre. Cette asbl que nous avons baptisée « à contre temps » veut encourager le développement de scènes ouvertes qui permettent d’être à la fois public et artiste, mais aussi de permettre des échanges entre artistes d’horizons divers et de permettre à tous de se réapproprier l’art, le tout en gardant un esprit critique qui refuse le fatalisme et vise à remettre l’utopie au goût du jour.
Je résumerai l’ensemble de notre démarche comme la volonté que l’art soit un moyen de communication et non un produit de consommation.

jeudi 1 juin 2006

Oui l'usine tue encore


Cet article est paru dans Espace de libertés n°343 de juin 2006, p.23

C’est un petit livre plein de vie car plein de révolte que les éditions Couleur livre ont publié récemment[1] pour inaugurer une nouvelle collection consacrée à des récits de vie lancée en parallèle avec une nouvelle revue au titre sobre de Je.

Ecrit par un jeune ouvrier ayant passé 11 ans dans une usine de fabrique de papiers, le livre décrit une vision noire du travail, celle des travailleurs non qualifiés[2] (il n’a fallu que 8 heures à l’auteur pour apprendre son métier). Mais plusieurs constats qui y sont faits peuvent parfaitement s’appliquer à de nombreux autres travailleurs, notamment lorsque l’auteur décrit la maladie empêchant d’aller travailler comme un système d’auto-défense quand la pression est trop forte. Comme le souligne l’introduction, ce livre s’inscrit dans un créneau peu porteur et peu couru des ouvrages sur le travail écrit par des travailleurs. Dans son style vif et agréable, comme dans sa structuration ou son contenu, il se rapproche très fort d’un livre publié en 2002 par un ouvrier de Roubaix travaillant dans une usine du même type que celle qui dévasta Toulouse en septembre 2001 et intitulé plus directement Putain d’usine[3]. Ce livre aborde également l’ennui, l’assimilation de l’usine à la prison ou à l’enfer. Lui aussi présente la grève comme un grand moment de joie, comme une renaissance[4] et considère que la vie est ailleurs que dans ce lieu qui vole huit heures par jour à ceux qui doivent y travailler. Et De Raeve de penser « (…) notre paye ne vient pas pour rémunérer notre travail. Elle justifie le temps que l’on accepte de perdre. Toutes ces heures infiniment longues. La paye, elle, nous récompense de supporter. Le bruit. Les horaires. L’autorité. Les lignes hiérarchiques. Elle est versée en échange de notre docilité. »[5] Cette docilité, les petites lâchetés et compromissions quotidiennes, l’auteur les dénonce longuement dans son livre, analysant notre culpabilité de consommateur abruti par la publicité et prônant une révolution douce par un changement des mentalités. C’était d’ailleurs sa technique pour résister à l’usine où il multipliait les petites infractions indétectables afin de se sentir libre, car « La novlangue est à l’œuvre. On parle aussi d’efficience, d’ISO, de cercles de qualités, de management à l’américaine. On découpe, segmente, on aligne. Les ouvriers ne peuvent plus se reconnaître dans ce nouvel univers. Ou alors il faut se transformer, devenir le système. Tout cela change imperceptiblement, mais radicalement la perception même de notre environnement, de notre boulot, de nos conditions de travail. C’est puissant, lourd, dogmatique, comme un rouleau compresseur. (…)

Une armée de gens, plus ou moins bien intentionnés, est payée pour nous faire avaler ce discours. Dans les usines, les universités, la télé, la radio, les journaux. Et ça marche, ça court, je le vois tous les jours. Les nouveaux qui rentrent à l’usine me font peur. Ne sont jamais malades, jamais en retard, ne disent jamais non, ne s’opposent pas. Font des heures supplémentaires sans compter, ne prennent pas les pauses repas réglementaires, ont de très grosses voitures »[6]. L’auteur est à cet égard atypique car issu d’une famille idéologisée où les parents écologistes ont effectués un retour à la terre dans les années 70. S’il reconnaît le rôle de barrage indispensable que les syndicats joue encore il n’est pas tendre avec eux.

Mais c’est surtout sur le climat usant, la mort à petit feu que provoque l’usine, que le livre est percutant, avec cet extrait terrible que l’on lira en ayant en tête les chiffres sur l’absentéisme dans les entreprises – publiques comme privées – et sur l’augmentation de la consommation d’anxyolitique : « On a bossé huit ans dans la même équipe. Sans beaucoup parler ensemble. Bonjour, çà va ? Des banalités. Il était souvent absent, surtout les nuits, tu m’étonnes. Presque systématiquement les nuits. Arrêt maladie. C’était devenu une routine. La hiérarchie le citait en exemple à ne pas suivre. Ils appellent çà l’absentéisme. Autrement dit, les gens qui profitent du système, des médecins complaisants. Un ouvrier à virer, un feignant d’usine.

On l’a retrouvé mort. Il a mis fin à ses jours, tout seul. Peut-être qu’il ne profitait pas du système. Peut-être que le système a trop profité de lui. »[7] Cas certes extrême, mais pas aussi exceptionnel que l’on voudrait nous le faire croire comme le montre remarquablement le film Il ne mourait pas tous, mais tous étaient frappés[8]. Dans ce contexte, on ne peut que s’étonner de ne pas voir une telle situation être considéré comme inacceptable au point d’en faire un problème central dans une société aussi riche et développée que l’Europe occidentale.

Notes

[1] Vincent De Raeve, L’Usine. Préface de François Bon, Collection je, Bruxelles, Couleur livre, 2006.
[2] Nous renvoyons le lecteur à notre article i paru dans Espace de libertés, n°342 pp.
[3] Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine, Paris, L’insomniaque, 2002.
[4] Sur ces aspects, on lira également avec un grand plaisir et un immense intérêt l’histoire de Rudy et Dallas se bâtant pour sauver « leur » entreprise dans le roman de Gérard Mordillat, Les Vivants et les Morts, Paris, Calmann-Lévy, 2004
[5] Vincent De Raeve, L’Usine, op. cit. p.78
[6] Id. p.39. Voir également l’excellent dossier Salariés menacés et droits sociaux attaqués dans Le Monde diplomatique n°624 de mars 2006, pp.16-21
[7] Id. p.20. Sur la peur comme pièce maîtresse du fonctionnement actuel du système et sur les autres
[8] Bruneau, Sophie et Roudil, Marc-Antoine, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. ADR Productions et Alter Ego films, 2006

dimanche 21 mai 2006

Journalisme de terrain

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°342 de mai 2006, pp.15-16

« L’exemple » américain

Quand on évoque la question de la précarité, et plus particulièrement de la question des travailleurs pauvres, nombreuses sont les personnes qui font référence à l’exemple américain. Outre de nombreux reportages, une série de livres décrivant la réalité permet de se rendre compte de la situation.

Ainsi le livre L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant de la journaliste Barbara Ehrenreich[1] relate trois expériences très diverses que l’auteur a effectuées fin des années 90. Elle y raconte, dans un style très agréable et avec des notes explicatives pertinentes, son travail de serveuse en Floride, de femme d’ouvrage dans le Maine et enfin de vendeuse dans une grande surface du groupe Wal-Mart dans le Minnesota. Malgré que sa position de femme blanche ayant l’anglais comme langue maternelle l’aide et peut compenser son âge (50 ans), et qu’elle commence son enquête avec un petit capital et la possibilité de faire des pauses, elle souligne la vitesse de sa chute. Très vite elle se voit obliger de cumuler deux emplois et de s’installer dans une caravane, dépensant plus de 50% de son misérable salaire pour se loger dans des conditions misérables. Si les descriptions de ses expériences mériteraient de nombreuses citations, tant elles sont significatives d’une réalité atroce, nous ne citerons qu’un seul extrait résumant à lui seul la problématique soulevée par la journaliste américaine qui reste pourtant fondamentalement attachée au système de son pays : « Si donc les employés à bas salaire ne se comportent pas toujours conformément à la rationalité économique, c’est-à-dire comme des agents libres dans une démocratie capitaliste, c’est parce qu’ils travaillent dans un environnement qui n’est ni libre ni démocratique. Quand vous entrez dans l’univers des bas salaires – et des salaires moyens dans de nombreux cas – vous abandonnez vos libertés civiques à la porte, vous laissez derrière vous l’Amérique et tout ce qu’elle est censée représenter, et vous apprenez à ne pas desserrer les lèvres pendant votre journée de travail. Les conséquences de cette reddition vont bien au-delà des questions de salaire et de pauvreté. Il nous est difficile de prétendre être la première démocratie du monde, lorsqu’un grand nombre de nos concitoyens passent la moitié de leur temps de veille dans un environnement qui est l’équivalent, pour le dire en termes simples, d’une dictature. »[2]. Qu’ajouter à ces quelques phrases qui démontrent combien la démocratie politique ne peut être une fin en soi et ne se suffit pas à elle-même mais nécessite comme complément indispensable la démocratie économique et sociale.

Une tradition littéraire

Ce livre d’une journaliste consacrant plusieurs mois à une enquête de terrain en se rapprochant au maximum des conditions de vies réelles de son sujet n’est heureusement pas un cas unique, même s’il est fort isolé. Il relève d’une tradition dont un des exemples le plus connu est celui de l’écrivain Jack London qui en 1902 plongera à 26 ans dans la réalité de l’East-End londonien pour en ressortir avec une description saisissante de la misère du « peuple d’en bas », pour reprendre une des deux traductions françaises du titre original People of the Abyss[3].

Un demi-siècle plus tard, c’est un autre américain qui, lui, changera sa couleur de peau par un procédé chimique temporaire afin de vivre comme un noir dans le Sud des Etats-Unis dans le but de dénoncer le ségrégationnisme au sein d’un pays qui aime se présenter comme la plus grande démocratie[4]. Publié en français en 1962, le livre de John Griffin[5] est un nouveau coup de poing dont la lecture permet de se rendre compte de l’immense différence qui existe entre le récit du témoin direct et la synthèse de l’intellectuel aux œillères, comme le dit l’auteur lui-même quand il avoue avec une grande lucidité et non moins de franchise, qu’ « En prenant cette décision, je découvrais que, spécialiste des questions raciales, je ne connaissais en fait rien du véritable problème noir »[6]. Comme Ehrenreich et London, Griffin se rend très vite compte que l’expérience sera plus difficile qu’il ne l’avait prévu et que la descente aux enfers est d’une rapidité foudroyante. Tous trois soulignent également combien la dimension psychologique de l’infériorisation économique ne doit pas être négligée et comment les oppresseurs utilisent les conséquences de leur domination et de leur exploitation pour justifier celles-ci. Griffin, qui après le succès de son livre, devra déménager devant la réprobation de ces concitoyens pour avoir casser l’harmonie fictive qui leur permettait de vivre en paix, souligne combien tous les discours naturalistes sont mensongers et servent à justifier et maintenir un état de fait : « Mettez l’homme blanc dans le ghetto, supprimez-lui les avantages de l’instruction, arrangez-vous pour qu’il doive lutter péniblement pour maintenir son respect de lui-même, accordez-lui peu de possibilités de préserver son intimité et moins de loisirs, après quelque temps il assumerait les mêmes caractéristiques que vous attribuez aux Noirs. Ces caractéristiques ne sont pas issues de la couleur de la peau, mais de la condition humaine de l’homme. »[7]

Mais les Américains ne seront pas les seuls à produire de telles études. En Allemagne, le journaliste Gunther Walraff s’est rendu célèbre pour ses enquêtes d’investigations incisives et sans concession. Dans son livre le plus connu, Walraff se déguise en Turc pour rendre visible l’exploitation esclavagiste dont cette communauté est victime en RFA[8]. Lui aussi, pourtant bien documenté avant d’entamer son expérience qui durera plusieurs mois, est surpris par la réalité qu’il rencontre, réalité encore pire que celle qu’il imaginait et qu’il rapproche clairement des pires heures de la révolution industrielle du 19e siècle. Si l’auteur multiplie les métiers, servant chez Mac Do ou se prêtant à des expériences médicales, c’est comme ouvrier non déclaré, via un sous-traitant spécialisé dans la fourniture de main-d’œuvre en noir, dans le complexe sidérurgique de Thyssen-Krupps à Duisburg que Walraff reste le plus longtemps soulignant que « Pour les patrons, ils ne sont qu’un matériau humain jetable, des ouvriers-Kleenex, du matériel standard et échangeable : des centaines de leurs semblables sont là à faire la queue, prêts à accepter n’importe quel travail – absolument n’importe quel travail. Ce boulot est tellement usant qu’il est bien rare que l’on y tienne le coup plus d’un an ou deux. Un ou deux mois suffisent souvent à vous esquinter pour le restant de vos jours. »[9] L’auteur voit d’ailleurs sa propre santé déclinée très rapidement au point de devoir faire marche arrière : « « çà risque de t’achever ! », m’avait mis en garde mon ami radiologue. Eh bien, oui, j’ai été lâche et parce que j’étais un privilégié, j’ai pu me défiler… Mais il y a des centaines et des milliers de travailleurs immigrés qui prennent ce genre de boulot et mettent ainsi leur santé et parfois leur existence en danger, parce qu’ils n’ont pas le choix, eux – et il y en a qui sont dans un état physique bien pire que le mien. »[10]

L’indifférence face au scandale

De nombreux lecteurs diront que les réalités décrites ci-dessus appartiennent soit à l’histoire, soit à des pays très éloignés. Pourtant, en Belgique, pays faisant partie des Etats les plus riches de la planète, une étude de l’Université d’Anvers avait « révélé » fin de l’année dernière, que 15% de la population (soit plus de 1,5 millions de personnes) vivait sous le seuil de pauvreté[11] défini par un revenu maximum de 772 € pour un isolé. Ce même rapport signalait également que 4 à 6 % des travailleurs étaient concernés. A l’époque, le ministre de l’Intégration sociale Christian Dupont (étiqueté socialiste) avait parlé d’une réflexion en vue de mesures concrètes. Trois mois plus tard, un nouveau rapport, dès plus officiel puisqu’il s’agit de l’enquête Statistiques de revenus et de conditions de vie réalisée par le Service public fédéral Economie, PME, Classes moyennes et Energie, souligne à nouveau qu’en Belgique, 15 % de la population ne dispose pas de plus de 777 € par mois et confirme que 4,3 % de la population active est également touchée[12]. Mais ici, ces personnes ne sont plus que dans « un risque accru de pauvreté ». La Meuse qui publie ces chiffres sans guère de commentaires précise même que « 78,8% des belges disposent de tout le confort de base, soit d’une baignoire ou d’une douche, de toilettes avec chasse d’eau, d’un chauffage central et de l’eau courante chaude » [13]. Ce qui, lu autrement, laisse donc plus de 20% de la population sans ce confort. Cette lecture des chiffres n’est pas celle du « journaliste »[14] qui ne relève pas non plus que cela implique que + de 5% des gens qui ne sont pas considérés comme pauvres n’ont pas un « confort » minimal. Ajoutons que l’article précise que sans les différentes allocations liées à la sécurité sociale ou connexe à celle-ci, ce serait 27,5 % de la population belge qui vivrait dans la pauvreté.

N’y a-t-il pas là, pour tous ceux qui se réclament de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité matière à réflexions, et plus encore à actions ? Et aux journalistes belges de nombreux sujets pour des articles et des enquêtes comme celles développées plus haut qui parleraient enfin de la réalité du monde au lieu de nous abrutir de faits-divers anecdotiques ? A quand pour Le Soir la réelle mise en pratique de sa volonté de « rendre compte du monde tel qu’il est » [15] afin de concrétiser sa « levée contre l’inacceptable », pour reprendre le slogan de sa dernière campagne publicitaire controversée?

A moins que l’on ne craigne qu’une fois le monde mieux connus par les gens, ceux-ci aient envie de le changer ?

Notes

[1] Barbara Ehrenreich, L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant. (Collection 10-18/Fait et cause n°3797), Paris, Grasset, 2004
[2] p.318
[3] London, Jack, Le peuple d’en bas, (Coll. Libretto), Paris, éditions Phébus, 1999 ;
[4] Sur l’histoire des noirs américains, voir le splendide livre de photographies Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains, Paris, Phaidon, 2003.
[5] Griffin, John Howard, Dans la peau d’un noir. (Coll. L’air du temps/témoignages n°170) Paris, Gallimard, 1962.
[6] p.8
[7] p.137
[8] Günter Wallraff, Tête de Turc. Préface de Gilles Perrault, Paris, La découverte, 1986.
[9] p.119
[10] p.251
[11] Le Soir, 05.12.05
[12] Signalons que sur le site officiel de l’Intégration sociale on parle de « 13% de la population connaît un risque de pauvreté. Autrement dit, 1 300 000 personnes parviennent difficilement à nouer les deux bouts ». www.mi-is.be/FR/Themes/AB/index.html
[13] La Meuse, 17.03.06.
[14] Nous avons mis le terme entre guillemet, non pour remettre en cause une personne mais bien la qualité de l’(dés)information aujourd’hui.
[15] Béatrice Delvaux le 9 novembre 2005 dans sa réponse aux nombreuses critiques émises sur la campagne et plus particulièrement « l’institut pour l’intégration »

vendredi 21 avril 2006

Combattre l'extrême droite sur le terrain


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°341 d'avril 2006, p.15

Deux livres très différents, et par là même fortement complémentaires, sont sortis récemment en librairies. Ils tentent de donner des pistes à tous ceux qui désirent comprendre et surtout agir contre l’extrême droite. Si les publics auxquels les auteurs s’adressent ne sont pas les mêmes, les réflexions que l’on y retrouvent se recoupent et illustrent bien l’évolution depuis dix ans des questionnements des antifascistes, et leurs interrogations à la veille d’échéances électorales importantes.

Aux éditions couleur livres, deux auteurs du monde chrétien (l’un animateur au MOC et l’autre professeur à l’UCL) ont écrit un ouvrage[1] plutôt destiné au monde des animateurs et des formateurs. Le grand public décrochera en effet rapidement devant un développement du raisonnement et une écriture relativement complexe. Partant d’une longue expérience de formations touchant des publics fort divers, les deux auteurs, tout en expliquant de manière fort détaillée et intéressante leur méthodologie qui prend au maximum en compte les vécus et les ressentis des participants, démontent l’idéologie de l’extrême droite et, surtout, développent un projet d’action concrète contre cette dernière. On retiendra surtout l’attention portée sur l’importance de bien appréhender les partis d’extrême droite comme des partis aptes à prendre le pouvoir. C’est pourquoi Boucq et Maesschalck insistent sur une meilleure étude de la phase ascensionnelle du fascisme dans l’entre deux guerres alors que l’on se focalise généralement sur les formes qu’il pris une fois arrivé au pouvoir. Insistant sur le fait qu’on ne peut nier qu’il y ait des problèmes dans notre société, les deux auteurs pensent que seul l’implication de chacun dans la société pourra apporter une solution. C’est pourquoi ils proposent la création de communautés autonomes interagissant entre-elles et avec la société. On voit pourtant mal le changement global de société qu’elles permettraient, un peu à l’image des assistants sociaux qui sont finalement plus des régulateurs de révoltes que des organisateurs d’émancipation et de changements profonds.

L’autre livre est écrit par un, si pas le, spécialiste de l’extrême droite en Belgique francophone[2]. Auteur de nombreux livres sur le sujet Manuel Abramowicz vise ici le grand public qui s’interroge devant un phénomène persistant et qui aimerait pouvoir agir. Le livre est construit comme un manuel où l’on piochera selon ses besoins, ce qui en fait un outil à garder constamment à portée de la main. Après avoir rappelé la chronologie des faits, l’auteur répond très clairement et concrètement à 21 questions avec des exemples, des explications complémentaires et des pistes pour approfondir la réflexion. Les définitions encartées dans les réponses sont regroupées dans la table des matières, ce qui en facilite la consultation. C’est dans le même esprit que l’on retrouvera en fin de volume un index très complet. Sans gonfler le phénomène Abramowicz souligne, tout comme Boucq et Maesschalck, que même en Belgique francophone l’extrême droite constitue un vrai danger et est loin du stéréotype folkloriste qu’on lui accole trop souvent. Mais la partie la plus novatrice et la plus utile du livre de l’animateur du site Resistances[3] est sans aucun doute les 14 pistes d’actions qu’il propose. Ces pistes ont l’avantage d’être variées, aussi bien dans la forme (de la lecture d’un livre à la réalisation d’un tract) que dans l’implication personnelle (du « simple » fait de porter le triangle rouge à l’implication dans des associations, en passant par l’interpellation des médias ou des hommes politiques, l’organisation d’un débat…). Chaque pistes comprend toutes les informations pratiques nécessaires (adresse des associations, lieu à visiter, courrier type à envoyer…), bref le parfait manuel du militant mais aussi du simple citoyen.

Ces ouvrages, tous deux préfacés par Xavier Mabille, outre les outils qu’ils mettent à disposition de leurs lecteurs, se rejoignent dans un constat qui nous paraît fondamental et qui est également présent dans le livre de Jérôme Jamin[4] ou dans les campagnes menées par la CNAPD ou par l’asbl « Vlaams belang contre l’extrême droite »[5]. Ce constat est de dire que toutes les dénonciations, explications, condamnations… du discours et des actes de l’extrême droite, si elles sont utiles, ne peuvent suffire et sont du travail de seconde ligne. Le principal combat aujourd’hui est celui pour un autre monde, pour une autre société qui (re)met au centre de ses préoccupations les valeurs de solidarité et d’émancipation en lieu et place de celles d’individualisme et de compétition. D’une société qui privilégie une sécurité sociale et des services publics aux intérêts des entreprises privées. Bref, que le combat contre l’extrême droite se mène plus sur le terrain social que sur les concepts moraux.

Notes

[1] Christian Boucq et Marc Maesschalck, Déminons l’extrême droite, Bruxelles, Couleur livres, 2005, 135 p.
[2] Manuel Abramowicz, Guide des résistances à l’extrême droite. Pour lutter contre ceux qui veulent supprimer nos libertés. Bruxelles, Labor, 2005, 246 p.
[3] www.resistances.be. Un site à mettre dans ses favoris et à consulter régulièrement pour se tenir informer de l’actualité de l’extrême droite.
[4] Jérôme Jamin, Faut-il interdire les partis d’extrême droite ? Démocratie, droit et extrême droite. Liège, Luc Pire, 2005. Voir Espace de libertés n°335 d’octobre 2005, p.21
[5] www.vivelademocratie.be et www.lacible.be

lundi 20 mars 2006

Le darwinisme social, paradigme de l’idéologie d’extrême droite

Cet article a été publié dans Espace de libertés, n°340 de mars 2006, pp.20-21

Ce que l’on nomme communément le « darwinisme social » est né en parallèle de la théorie de Darwin et est principalement du à l’autodidacte Herbert Spencer (1820-1903) [1]. Elle en est une extension au domaine de la sociologie, extension que Darwin lui-même rejeta dans son ouvrage La filiation de l’Homme publié en 1871[2]

Un paradigme

C’est cette extension des lois dites naturelles au champ social qui forme l’ossature de l’idéologie de l’extrême droite de ses origines à nos jours.

Avant de développer l’articulation du schéma repris en illustration, il est important de bien placer le paradigme de départ. Reprenons pour ce faire ce que dit le ministre de l’agriculture du IIIe Reich Walther Darré :« La branche la plus moderne et la moins arriérée de nos sciences, la zoologie, nous ramène automatiquement à l’ancienne conception germanique. Elle proclamait l’inégalité héréditaire comme vérité reconnue, et c’est à cela qu’aboutissent également, de nos jours, les sciences naturelles. »[3]. Hitler dans Mein Kampf précise d’ailleurs que « L’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature (…). Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort, nécessaires pour s’élever. »[4] Cette conception de l’organisation de la société n’est pas propre au nazisme. Ainsi Charles Maurras considérait que « en biologie, l’égalité n’est qu’au cimetière (… si elle) peut être au bas degré de l’échelle, au départ de la vie, elle est détruite par les progrès de la même vie. Le progrès est aristocrate. »[5] ce qui a pour conséquence : « Quant aux biens imaginaires attendus de l’Egalité, ils feront souffrir tout le monde. La démocratie, en les promettant, ne parvient qu’à priver injustement le corps social des biens réels qui sortiraient, je ne dis pas du libre jeu, mais du bon usage des inégalités naturelles pour le profit et pour le progrès de chacun. »[6] On voit ici apparaître une nuance importante pour l’adaptation pragmatique de l’idéologie, le « bon usage » permettant de mettre en place des mécanismes de charité à destination de ceux que l’on considère membre de la communauté, communauté dont l’importance et les limites peuvent fluctuer tant qu’elle garde une apparence d’homogénéité. Après la guerre, l’anglais Oswald Mosley ne dit rien d’autres lorsqu’il affirme que « l’actuelle tendance au nivellement, qui fait fi de toute habileté personnelle et méprise le goût des responsabilités trouve sa limite dans l’anéantissement de toute société humaine parce qu’elle nie la loi naturelle d’inégalité à laquelle tous sont soumis.»[7].

Analyse du schéma :

Sur base du paradigme développé ci-dessus, l’extrême droite proclame que ce sont nos sentiments, notre nature qui doivent prendre le dessus, guider notre développement. Citons ici une dernière fois Hitler : « la conception « raciste » fait place à la valeur des diverses races primitives de l’humanité. En principe, elle ne voit dans l’état qu’un but qui est le maintien de l’existence des races humaines. Elle ne croit nullement à leur égalité, mais reconnaît au contraire leur diversité, et leur valeur plus ou moins élevée. Cette connaissance lui confère l’obligation, suivant la volonté éternelle qui gouverne ce monde, de favoriser la victoire du meilleur et du plus fort, d’exiger la subordination des mauvais et des faibles »[8].

Dans ce contexte, la raison poussée trop loin nous affaiblit, ce qui explique le rejet généralisé des intellectuels et la promotion de l’action sur la réflexion. Pour l’extrême droite, les progrès de la raison nous ont coupés de la nature. Il faut donc que l’homme réapprenne à suivre son instinct au détriment de son intellect. Physiquement, il faut également que l’homme se rapproche de la nature, d’où la promotion des valeurs paysannes et de la vie saine à la campagne opposée à la ville corruptrice. Sur cet axiome qu’est le respect des lois naturelles, s’articule le reste de l’idéologie, avec des points plus ou moins importants selon les pays et les mouvements. De même les interactions entre les différents points peuvent avoir une intensité variable.

La nature est hostile. Seul le plus fort y survit soit en s’adaptant, soit en luttant. C’est pourquoi l’extrême droite exalte tellement la force virile dans son discours, dans ses méthodes et dans son imagerie. Les questions doivent être réglées par la force, par l’action, et non par la discussion ou la réflexion. La politique d’extrême droite se veut donc en rupture avec les pratiques démocratiques. Cette rupture avec le consensus social, associée à un certain jeunisme, justifie son positionnement « révolutionnaire ».

De cette mise en avant de la force découle la position particulière du Chef. Celui-ci est naturellement le plus fort, celui qui est sorti du lot. Le seul fait d’occuper la position de chef rend légitime cette position. Tout dirigeant de l’extrême droite a fait preuve de courage et a démontré sa force : bagarre pour Dewinter et Hitler, exploit physique mis en scène pour Mussolini… C’est de cette conception du chef, de son commandement indiscuté que découle, renforcé par les valeurs viriles, une organisation militaire, une hiérarchie stricte des mouvements et de la société, ainsi que la défense de l’armée et une vision très stricte de l’éducation. De plus, cette conception hiérarchique de la société disqualifie évidemment le parlementarisme où tous sont sur le même pied et où le vote majoritaire est le mode de décision.

Les lois naturelles sont donc inégalitaires et favorisent le plus fort dans une société très hiérarchisée. Mais ce ne sont pas les seules articulations.

Ainsi le racisme découle-t-il également des lois de la nature. Le constat est fait du non mélange des espèces entre elles ou, dans ce cas, d’un affaiblissement fatal de la race, voire d’une progéniture stérile (vue comme une réaction positive de la nature). C’est donc logiquement que les théories eugénistes sont fort prisées par l’extrême droite. Rappelons ici que les handicapés ont été les premières victimes du régime nazi, bien avant les Juifs. Contrairement à ce qui est donc souvent dit et écrit, l’antisémitisme n’est en rien la base de l’idéologie d’extrême droite. Il s’explique, au niveau idéologique, par la hiérarchisation des races. Au sommet de l’échelle, on trouve l’homme occidental blanc (avec l’Aryen comme forme la plus aboutie), et tout en bas le Sémite. Entre les deux, le Slave, l’Asiatique, le Latinos, le noir… Tout mélange entre des membres des divers échelons est apparenté à un virus ou à un cancer qui gangrène inévitablement la race et mène celle-ci à la destruction. On comprend ici aisément comment dans le discours le Musulman peut remplacer le Juif comme forme repoussoir sans pour cela bouleverser de fond en comble la doctrine.

C’est toujours sur le plan de l’eugénisme et du respect des lois de la nature que se situe le rôle de la femme, nous avions envie de dire la “femelle” : la reproduction. Plus largement, la mission de l’homme sur terre est de se reproduire, de perpétuer – et donc d’améliorer et renforcer – sa race, au besoin en éliminant ses concurrents. Faut-il dès lors préciser que l’homosexualité est vue comme une « erreur de la nature ».

Dans cette logique, le nationalisme se présente comme le regroupement de « la meute ». Les différents cercles plus ou moins élargis suivant les auteurs et partis ne doivent pas ici non plus masquer la logique commune. La communauté nationale et sa cohésion sont indispensables à la survie du peuple, de la race. C’est pourquoi aucun facteur de division ne peut être admis. Le corporatisme est donc logique à plusieurs titres. D’une part, la hiérarchie décrite plus haut, où celui qui réussit a le pouvoir - dans ce cas le patron - est légitime de par la position qu’il occupe. D’autre part, la lutte des classes affaiblit la nation dans une « guerre civile » stérile alors que la menace est externe.

On constate donc que l’idéologie d’extrême droite est une doctrine très structurée et d’une grande cohérence, une fois que l’on a admis l’axiome du respect des lois naturelles et donc du refus de l’égalité, des chances comme du résultat. C’est l’inégalité qui est naturelle et qui doit donc être acceptée comme un fait contre lequel on ne peut rien faire. Cette analyse est toujours bien au centre de l’idéologie d’extrême droite aujourd’hui comme le prouve, parmi de nombreux autres exemples possibles, le fait qu’« en août 1989, à l’université d’été du FN à la Baule, Carl Lang se référait à « l’empirisme organisateur » qui oppose la nature humaine qui a fixé un « ordre naturel des choses » à l’égalité qui « n’existe pas naturellement » »[9] restant ainsi parfaitement dans la ligne des idéologues de la nouvelle droite qui, dans leur combat pour gagner la bataille des idées en actualisant le discours d’extrême droite, « ont pu s’approprier, en la dénaturant, la rhétorique de l’antiracisme des années 1980 sur le « droit à la différence », pour dénoncer le « mythe égalitaire ». Les différences culturelles sont naturalisées pour justifier une organisation hiérarchisée de la société, ainsi qu’un rejet d’un métissage ou de l’immigration. De même, le discours antisexiste est récupéré en « reconnaissance des genres », et « l’universel féminin » opposé aux féministes »[10]

Notes

[1] Holmes, Brian, Herbert Spencer in Perspectives ; revue trimestrielle d’éducation comparée vol. XXIV, n°3-4, Paris, Unesco, 1994, pp.553-575
[2] Tort, Patrick, Darwin, théorie de l’évolution. Article disponible sur www.futura-sciences.com/comprendre/d/dossiers322-5.php
[3] Darré, Walther, La Race. Nouvelle noblesse du sang et du sol. Paris, Fernand Sorlot, (1939). p.59. Nous renvoyons les personnes intéressées par une analyse plus approfondie des textes de l’extrême droite à la chronique que nous tenons dans Aide mémoire depuis 2001 et qui est accessible sur www.territoires-memoire.be/am/indexAuteur.php#D. En effet, notre démonstration s’appuie sur un corpus de plus de 230 ouvrages auquel il faut ajouter l’analyse d’écrits internes, des sites Internet…
[4] Hitler, Adolf, Mon combat, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1979, p.243
[5] Maurras, Charles, Mes idées politiques. Texte établi par Pierre Charbon. Préface inédite, 5e éd., Paris, Fayard, 1937, p.97
[6] Id., pp.XXXVII-XXXVIII
[7] Mosley, Oswald, La Nation Europe, Paris, Nouvelles éditions latines, 1962, p.72
[8] Hitler, Adolf, Mon combat, op.cit., pp.380-381
[9] Jean-Paul Gautier, Les héritiers de l’Action française, in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.64
[10] Sylvain Pattieu, L’illusion immunitaire, ou le fascisme est-il soluble dans la démocratie libérale ? in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.19