dimanche 20 mai 2007

Le petit bourgeois fascisant

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°353 de mai 2007, p.28

C’est cette expression qui résume le mieux le propos que tient Maxime Benoit-Jeannin dans son deuxième livre consacré à Georges Remi, dit Hergé[1]. Dans cet ouvrage, l’auteur a décidé d’approfondir ce qu’il dénonçait dans son pamphlet Le mythe d’Hergé publié en 2001.

Une longue première partie est consacrée à une réponse aux différentes réactions, le plus souvent négatives, qu’il a reçu depuis 2001. S’il maintient et confirme ses propos et ses accusations, c’est notamment parce qu’Hergé est un mythe intouchable : « Quand je me relis aujourd’hui, je perçois bien l’effet d’amplification de mon texte quant au cas Hergé, qui ne fut, évidemment, qu’un petit collaborateur. Un pâle complice. Il n’a pas de sang sur les mains, certes. Mais ce qui a aggravé son cas au fil du temps et qui a, selon moi, rendu la polémique inévitable, et cela sans que ce soit de sa faute, c’est l’attitude de ses thuriféraires, qui passent leur temps à agrandir et à nettoyer son monument »[2]. Si donc Benoit-Jeannin reconnaît qu’Hergé n’a pas participé à des exactions et n’est coupable que d’avoir dessiné, il ne peut retenir son indignation sur le fait que justement on essaie de minorer la portée de ses actes à de simples « petits Mickey » destinés aux enfants. Car Hergé a le parcours typique d’une personne d’extrême droite des années 30 et n’a jamais réellement renié ses idées : « Les vagues concessions qu’il fait à certains journalistes concernant son passé ne tiennent pas face à son soutien constant aux réprouvés fascistes et/ou collaborateurs. Ceux qui résident en Belgique sont engagés par lui au journal Tintin. Ceux qui ont dû se réfugier en France, à Marly-le-Roi, par exemple, comme Robert Poulet ou Paul Werrie, reçoivent son aide financière. Sa fortune, il la met à leur service. Les bénéficiaires de ses générosités sont connus : ses amis belges que je viens de citer, Raymond De Becker naturellement, Ralph Soupault, ancien caricaturiste à Je suis partout, Maurice Bardèche, le beau-frère de Robert Brasillach fusillé pour avoir sans relâche soutenu la collaboration. »[3]

Benoit-Jeannin examine donc avec sa grille d’analyse l’essentiel de l’œuvre d’Hergé, en commençant par Tintin au pays des soviets, réel ouvrage de propagande anticommuniste. S’il trouve à redire sur quasi toute l’œuvre, ce qu’il ne peut réellement pas laisser passer, c’est que « D’octobre 1941 à mai 1942, soit sept mois, le temps de la parution de L’étoile mystérieuse en bandes dessinées (…) coïncide avec les mesures les plus radicales prises à l’encontre des Juifs. L’étoile est, comme par hasard, l’histoire la plus militante d’Hergé. Elle appelle à la punition de Blumenstein et de ses complices »[4], et cela, pour Benoit-Jeannin s’est aller bien plus loin que simplement être imprégné sans esprit critique des idées dominantes représentatives des idées de la classe dominante dont Georges Remi est un pur produit.

Malgré certains excès et manque de nuances inévitables dans un tel ouvrage, ce livre est important à un double titre. Premièrement il est toujours utile de soulever les coins d’ombres d’une vie, surtout si elle a été mythifiée, de s’attaquer aux icônes, afin d’aiguiser l’esprit critique et le rejet de toutes vérités établies. Deuxièmement, face au comportement plus que conformiste d’Hergé, Benoît-Jeannin interroge la question de la désobéissance : « Résister, c’est se rebeller, c’est trahir tous les conditionnements qui poussent l’homme à obéir au pouvoir, quel qu’il soit. Dessiner ses personnages pour un journal nazi, c’est se soumettre aux conditions dominantes. C’est nier la légitimité de la Résistance. Si l’on veut bien y réfléchir, cette attitude est bien dans l’air du temps. Ceux qui tentent de résister aux conditions dominantes et de se réapproprier leur vie sont mal vus. L’accusation de terrorisme n’est pas loin ».[5]

Hergé est donc certes intéressant pour son génie du dessin, mais aussi pour son parcours d’homme se révélant finalement d’une banalité extrême, ce qui n’en exclut pas les responsabilités. C’est justement cette complicité passive, ou plus ou moins active, qui permet tous les crimes comme vient de le souligner le rapport du Ceges sur la persécution des Juifs en Belgique si justement intitulé La Belgique docile. C’est cette même docilité que dénonçait Pierre-Arnaud Perrouty dans une très belle carte blanche[6] sur l’ « estompement de la norme » dans notre démocratie lorsqu’il s’agit d’immigration.

Où comment le présent permet de questionner le passé qui lui-même nous force à nous interroger sur nos actes de citoyens d’aujourd’hui. C’est aussi ce mérite qu’a le pamphlet de Maxime Benoit-Jeannin.

Notes

[1] Maxime Benoît-Jeannin, Les Guerres d’Hergé. Essai de paranoïa-critique. Bruxelles, Aden, 2007, 254p., 20€
[2] p.24. Il sera à ce niveau intéressant de voir comment le musée Hergé prévu à Louvain-La-Neuve pour avril 2009 abordera toutes ces questions.
[3] p.201.
[4] p.159 Notons que l’étoile jaune a été imposée en mai-juin 1942 après de nombreuses mesures destinées à précariser les Juifs et que les déportations vers les camps de la mort suivront rapidement.
[5] p.62
[6] Pierre-Arnaud Perrouty, Politique migratoire : la Belgique docile et méprisante in Le Soir du 21.02.07.

lundi 19 mars 2007

A Chacun ses furies


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°351 de mars 2007, pp.31-32

Les médias ont largement relayé l’attribution du dernier Goncourt au jeune auteur Jonathan Littell [1] insistant non seulement sur ses qualités littéraires, mais également sur la polémique suscitée par le fait qu’il plonge le lecteur dans le témoignage d’un ancien SS. L’auteur reprend ainsi une optique qui avait déjà valu à Eric-Emmanuel Schmitt des critiques pour son excellent livre La part de l’autre qui examinait le caractère profondément humain et « normal » d’Adolf Hitler, en faisant un homme comme un autre [2].

Une immersion dans le Nazisme

L’auteur propose donc une (trop) longue histoire écrite à la première personne. Il s’agit en fait des mémoires fictives de Maximilien Aue, ancien SS qui après la guerre évite l’épuration et réussit à refaire sa vie en partie grâce aux réseaux des anciens SS.

Après de nombreuses réflexions philosophiques sur son rôle pendant la guerre, rôle que le lecteur découvrira au fil des pages, Aue se met à raconter sa participation à la seconde guerre mondiale de manière chronologique à partir de l’invasion de l’URSS. De nombreux flash-back répartis au fil du récit nous apprennent qu’il a adhéré au parti nazi dès 1929 avant d’entrer dans la SS. Commencé avec l’invasion de l’URSS, son parcours de guerre passe par Stalingrad et Paris pour se terminer dans les décombres de Berlin après être passé par les camps d’exterminations. Au fil des affectations, toujours à l’arrière du front, Aue rencontre une série de personnages historiques comme Himmler et Speer, mais aussi Eichmann. De toutes ses rencontres Littell tire le prétexte de décrire brillamment le fonctionnement de l’Allemagne nazie, avec ses jeux d’influences, son évolution de 1933 à 1945 et ses fondements idéologiques qui se résument finalement à une idée d’action, une Weltanschauung très large et dynamique, résumée parfaitement par l’ami SS Thomas Hauser : « Mon cher Max, je t’ai expliqué cent fois que le national-socialisme est une jungle, qui fonctionne selon les principes strictement darwiniens. C’est la survie du plus fort ou du plus rusé »[3]. Le livre n’est cependant pas complaisant et ne cherche à aucun moment à minimiser les crimes ni à se lancer dans la démonstration des incohérences idéologiques. Ainsi le personnage de Voss, spécialiste des questions raciales et de nationalités est-il direct : « Toutes les tentatives pour définir les races biologiquement ont échoué. L’anthropologie crânienne a été un four total : après des décennies de mesures et de compilations de tables, basées sur les indices ou les angles les plus farfelus, on ne sait toujours pas reconnaître un crâne juif d’un crâne allemand avec le moindre degré de certitude. Quant à la génétique mendélienne, elle donne de bons résultats pour les organismes simples, mais à part le menton Habsbourg on est encore loin de savoir l’appliquer à l’homme. Tout cela est tellement vrai que pour rédiger nos fameuses lois raciales, on a été obligé de se fonder sur la religion des grands-parents ! On a postulé que les Juifs du siècle dernier étaient racialement purs, mais c’est absolument arbitraire »[4].

L’humanité de l’horreur

Si le roman permet donc de vivre de l’intérieur le Nazisme[5], il a surtout fait beaucoup parler de lui, et fera réagir de nombreux lecteurs, par le rôle quelque peu particulier que Maximilien Aue joue au fil de ses affectations et de la confiance grandissante qui lui est faite. Car dès l’invasion de l’URSS, Aue ne sert pas dans n’importe quelle unité puisqu’il participe à un Einsatzgruppe chargé de l’épuration derrière les lignes. Cette épuration concerne certes les dernières poches de résistances, mais elle s’applique surtout à tous ce que les Nazis considèrent comme des sous-hommes, en particulier les Juifs. Le livre n’épargne ici rien aux lecteurs poussant la description des horreurs très loin. Ces descriptions intègrent la difficulté pour les hommes qui les effectuent de tenir le coup sans sombrer dans l’alcoolisme ou le sadisme.

Le livre questionne donc à plusieurs reprises la responsabilité individuelle et le caractère finalement très banal des gens qui participent, s’éloignant ainsi des explications « diaboliques » bien confortables. « Si les terribles massacres de l’Est prouvent une chose, c’est bien, paradoxalement, l’affreuse, l’inaltérable solidarité de l’humanité. Aussi brutalisés et accoutumés fussent-ils, aucun de nos hommes ne pouvaient tuer une femme juive sans songer à sa femme, sa sœur ou sa mère, ne pouvait tuer un enfant juif sans voir ses propres enfants devant lui dans la fosse. Leurs réactions, leur violence, leur alcoolisme, les dépressions nerveuses, les suicides, ma propre tristesse, tout cela démontrait que l’autre existe, existe en tant qu’autre, en tant qu’humain, et qu’aucune volonté, aucune idéologie, aucune quantité de bêtise et d’alcool ne peut rompre ce lien, ténu mais indestructible. Cela est un fait, et non une opinion. La hiérarchie commençait à percevoir ce fait et à le faire entrer en ligne de compte. Comme me l’avait expliqué Eichmann, on étudiait de nouvelles méthodes. Quelques jours après sa visite arriva à Kiev un certain dr. Widmann, venu nous livrer un camion d’un nouveau genre. »[6].

Les qualités organisationnelles de Aue, malgré une petite hésitation et une tentative d’être affecté ailleurs, le font monter en grade. Placé sous l’autorité directe d’Himmler il a pour mission de rationaliser les camps de concentration afin de rendre plus productif les prisonniers. Ce n’est donc pas par humanité que Maximilien agit lorsqu’il s’oppose aux gazages des Juifs. Sa visite des camps est à nouveau décrite d’une manière très réaliste et parfois difficile à lire.

La force du livre, même s’il pose des questions dérangeantes pour les esprits bien pensants, réside donc dans ce questionnement sur la « normalité » des personnes ayant participé aux horreurs de la seconde guerre mondiale, et aux différents niveaux d’implications[7], d’Hitler au conducteur du train de déportés, de celui qui tient le fusil à celui qui donne l’ordre de tirer. Ces différents plans sont bien synthétisés dans l’extrait suivant : « Car ce serait une erreur, grave à mon avis, de penser que le sens moral des puissances occidentales diffère si fondamentalement du nôtre : après tout, une puissance est une puissance (…) N’était-ce pas un administrateur britannique, éduqué à Oxford ou à Cambridge, qui dès 1922 préconisait des massacres administratifs pour assurer la sécurité des colonies, et regrettait amèrement que la situation politique in the Home Islands rendît impossibles ces mesures salutaires ? Ou, si l’on souhaite comme certains imputer toutes nos fautes au compte du seul antisémitisme – une erreur grotesque, à mon avis, mais séduisante pour beaucoup -, ne faudrait-il pas reconnaître que la France, à la veille de la Grande Guerre, faisait bien plus fort en ce domaine que nous (sans parler de la Russie des Pogromes !) ? J’espère que vous ne serez pas trop surpris d’ailleurs que je dévalorise ainsi l’antisémitisme comme cause fondamentale du massacre des Juifs : ce serait oublier que nos politiques d’extermination allaient chercher bien plus loin. A la défaite – et loin de vouloir réécrire l’Histoire, je serais le premier à le reconnaître – nous avions déjà, outre les Juifs, achevé la destruction de tous les handicapés physiques et mentaux incurables allemands, de la majeure partie des Tsiganes, et de millions de Russes et de Polonais. »[8]

Un propos déforcé

Mais si tous ces éléments font des Bienveillantes un livre fort et à recommander (avec des réserves sur l’âge du lecteur) malgré ses longueurs, en est-ce bien le sujet principal où n’est-ce qu’un décor « original » à un propos autre ? La réponse à cette question est déjà présente dès les premières pages lorsque Maximilien Aue explique que « Ces notes-ci seront peut-être confuses et mauvaises aussi, mais je ferai de mon mieux pour rester clair ; je peux vous assurer qu’au moins elles demeureront libres de toute contrition. Je ne regrette rien : j’ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin, j’ai sans doute forcé la limite, mais là je n’étais plus tout à fait moi-même (…) »[9]. Si effectivement l’auteur à aucun moment ne regrette rien, il est moins fidèle à sa déclaration de départ concernant ses histoires de famille. Le roman est en effet construit autour de la sexualité « particulière » de Aue. Amoureux de sa sœur jumelle avec qui il a eu des relations incestueuses, qui auront pour résultats deux jumeaux, Maximilien refuse toute relation avec d’autres femmes et désire lui-même ressentir ce que sa sœur ressentait, ce qui en fait un homosexuel quelque peu spécial dont les fantaisies sexuelles sont également décrites avec moult détails, comme sur la fin lorsqu’il occupe la maison de sa sœur. Ces révélations se font successivement et sont doublées d’une enquête judiciaire menée par des espèces de Dupond-Dupont ridicules qui poursuivent Aue jusque dans Berlin en ruine pour le meurtre de sa mère et de son beau-père commis dans un accès de démence lors d’une permission dans le sud de la France. Cette histoire qui prend de plus en plus d’ampleur dans le livre déforce à notre avis le propos des débuts sur l’humanité des bourreaux, le narrateur qui semblait parfaitement équilibré au départ étant lui-même un désaxé qui ira jusqu’au meurtre de son amis Thomas qui l’a pourtant sauvé de multiples fois. La fin de la citation sur le fait qu’il « a forcé la limite » nous semble tout à fait exact, des scènes comme la morsure à Hitler ou des personnages comme le mystérieux Mandelbrod, étant totalement ridicules et indignes du niveau du reste du livre.

Rattrapé par Alecton

Le livre se termine par cette phrase «J’étais triste, mais sans trop savoir pourquoi. Je ressentais d’un coup tout le poids du passé, de la douleur de la vie et de la mémoire inaltérable, je restais seul avec l’hippopotame agonisant, quelques autruches et les cadavres, seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de mon existence et de ma mort encore à venir. Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace. »[10] Or dans la mythologie grecque les Euménides (Bienveillantes en grec), qui deviendront les Furies dans le panthéon latin, étaient des divinités infernales, le plus souvent citées au nombre de trois : Tisiphone, Mégère et Alecton[11]. Cette dernière pouvait prendre toutes les formes qu’elle voulait pour poursuivre les coupables, et plus particulièrement les parricides. Le titre du livre lui-même indique donc bien que le propos n’est pas celui de montrer la possibilité pour un homme ordinaire de se transformer en bourreau mais bien celle d’une personne poursuivie par des démons bien particuliers de son passé.



[1] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006, 903p.
[2]
Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre, Paris, Albin Michel, 2001. Sur cette nécessaire humanité d’Adolf Hitler, voir notre article « La chute » de l’esprit critique in Espace de Libertés n°343
[3] p.330. voir notre article, Un paradigme de l’idéologie d’extrême droite in Espace de Libertés n°340 de mars 2006, pp.20-21.

[4] P.28

[5] Les personnes intéressées pourront également se plonger dans un nouveau livre appelé à devenir une référence : Bovy, Daniel, Dictionnaire de la barbarie nazie et de la shoah, Liège, Territoires de la mémoire-Luc Pire, 2007, 449 p.

[6] p.142. Il s’agit ici des fameux camions où l’on pratiqua le gazage.

[7] On se rappellera sur ce thème les études de Milgram, présente au cinéma dans I comme Icare ou dans Das Experiment.

[8] P.615

[9] p.12

[10] P.89

[11] P. Commelin, Mythologie grecque et romaine, Manchecourt, 1994, pp.232-235.

mercredi 21 février 2007

Répondre à l'insécurité

Cet article a été publié dans Espace de libertés, n°350 de février 2007, pp.7-8

Inaugurée en 2004 par le livre de Nicolas Bárdos-Féltoronyi L’économie sociale et solidaire. Théories et pratiques, la collection « Comprendre » des éditions Couleurs livres s’était enrichie en 2005 d’un Economie politique par Yves de Wasseige qui en 288 pages et 622 points était un véritable cours d’économie comprenant même des exercices. Ces deux ouvrages assez ardus, malgré la volonté pédagogique de leurs auteurs, ont été rejoints par un troisième.

La sécurité sociale aujourd’hui

Comprendre la Sécurité sociale pour la défendre face à l’état social actif[1] est la troisième version, réactualisée, d’un document écrit pour la première fois en 1991. Ce livre couvre l’ensemble des aspects de la sécurité sociale, de son histoire au débat sur son financement et son avenir en passant par l’explication de sa structure branche par branche[2]. Tout en veillant à rester le plus accessible possible, Patrick Feltesse et Pierre Reman ne font pas l’impasse sur la nécessaire technicité de la matière notamment par la publication de nombreux tableaux très illustratifs sur les enjeux financiers. Comme la deuxième partie de leur titre l’indique, les deux auteurs publient ici un livre idéologique, au meilleur sens du terme, qui se veut un outil pour que les citoyens puissent se réapproprier un débat dont ils sont depuis trop longtemps exclu malgré qu’il les touche au premier plan. On estime en effet que plus de 25% des revenus disponibles des ménages sont issus de la redistribution sociale, que si 7% de la population vit dans l’extrême pauvreté plus de 35% ne le devient pas grâce à la sécurité sociale et qu’en région wallonne ce sont 40% des ménages qui seraient en difficultés financières sans la sécu. Dans ce sens, l’analyse en fin de volume des programmes des différents partis démontre combien le clivage gauche-droite est encore bien présent. Ainsi le concept « d’état social actif » introduit en 1999 est lourd de sens puisque, dans la ligne de la loi cadre de juillet 1996 appliquant les critères de Maastricht, il met le poids du respect des objectifs de Lisbonne sur la responsabilisation des individus sans réfléchir en parallèle aux problèmes de financement. Il s’agit là clairement d’un choix purement politique – certes influencé par l’Europe – comme en 2000 lorsque le gouvernement a privilégié les réductions fiscales à la liaison au bien être au moment où l’économie repart à l’embellie. Ou lorsqu’il décide pour promouvoir l’emploi d’une hausse des réduction des cotisations patronales[3] de 540 millions d’€ à 4,5 milliards entre 1993 et 2004, soit une augmentation de 900 % qui est loin de correspondre aux créations d’emplois de ces dix dernières années. Et les deux universitaires d’être très clair : « C’est en cela que l’on peut parler de complot néo-libéral. Lorsque l’Etat se prive volontairement de ses ressources, il entre déjà dans un processus de privatisation qui est d’autant plus pernicieux qu’il est, à ce stade, totalement implicite »[4].

Or, la sécurité sociale, dont le droit est inscrit dans la constitution depuis 1994 seulement et dont les principes généraux sont définis par une loi du 29 juin 1981, a pour objectif de protéger les personnes des risques que la société provoque. « Il ne faut pas oublier que la solidarité s’est développée non seulement suite à la pression populaire et à la volonté du mouvement ouvrier de développer une économie « sociale » à travers les coopératives et les mutualités mais aussi, parce que les pratiques sociales basées sur les seules valeurs de liberté et de responsabilité ont été incapables de proposer des réponses concrètes et pertinentes à la question du développement du paupérisme et des risques sociaux liés à l’industrialisation »[5]. Pour répondre à cet objectif, la sécurité sociale ne mobilise pas moins de 59,607 milliards d’€, soit environ 50 % du budget total de l’état. Le contrôle démocratique et le choix d’utilisation de cette somme importante sont donc des enjeux majeurs pour la société de demain. Comme l’est la question des effets du genre, soit la double inégalité des femmes dans la sphère familiale et sur le marché du travail, travail qui reste central dans la question de l’accessibilité et du montant des diverses allocations sociales. Les auteurs soulèvent ainsi la question de l’individualisation des droits, revendiquée par certaines associations de personnes précaires, tout en soulignant la complexité d’une réforme qui s’attaquerait au fondement de la sécurité sociale, déjà fortement fragilisée par l’extension des assurances complémentaires et du deuxième pilier (assurances-groupes et/ou fonds de pension) dont un tiers des salariés bénéficient mais qui a pour effet pervers que « le développement des protections complémentaires concourt à générer une inégalité croissante de la protection sociale totale, couvertures privées incluses. (…) de toute manière, le développement du second pilier consiste à transférer des moyens budgétaires sous forme d’avantages fiscaux à une partie des travailleurs des secteurs qui peuvent se permettre des hausses de salaire indirect (éventuellement au-delà de la norme salariale), au détriment du refinancement du 1er pilier qui est celui de tous »[6].

La CSG

Feltesse et Reman sont par contre favorables à la création d’une Cotisation Sociale Généralisée (CSG), idée remontant aux années 90 et qui est notamment portées par les syndicats. « L’assiette de prélèvement de la CSG ne se réduit pas aux revenus de l’activité professionnelle, mais englobe l’ensemble des revenus, notamment les revenus de remplacement imposables et les allocations familiales, les revenus du patrimoine, mobilier et immobilier. Elle serait aussi levée sur les sociétés. »[7] Avec un taux de seulement 3%, et en laissant de côtés les plus petits revenus, elle permettrait d’obtenir 2,5 milliard d’€ et ainsi d’élargir l’assiette du financement de la sécurité sociale qui dépendrait moins des revenus du travail alors que « la tendance à une insuffisance croissante des recettes est notamment liée au fait que les cotisations sont calculées sur une masse salariale qui en valeur relative a diminué, de 60% du PIB en 1980 à quelque 54% en 2003, tandis que la part des revenus de la propriété et celle des revenus des sociétés ont augmenté. »[8]. La sécurité sociale n’étant pas seulement un système d’assurance collectif mais également un outil de redistribution des richesses, cet élargissement de la base de perception vers les lieux où se trouve la richesse est indispensable, quand on sait que « le niveau des dépenses en pourcentage du PIB reste bien en dessous de celui du début des années 80 (15-16% au lieu de 19-20%). Une baisse est aussi observée pour l’ensemble de la protection sociale (…). Autrement dit, la protection sociale n’a plus suivi l’élévation de la « richesse nationale » ou plus justement du revenu national. Il en aurait été autrement si les allocations avaient été liées au bien-être »[9].

D’autant que, comme nous l’avons déjà souligné, la sécurité sociale a comme objectif principal de lutter contre le paupérisme, que l’on définit souvent comme un état permanent de précarité d’une partie de la population. Cette insécurité n’est pas le fruit du hasard mais bien le produit de l’activité économique et du caractère redevenant de plus en plus sauvage du capitalisme. « Un lien est constaté entre un niveau relativement élevé des dépenses de santé et notamment les régions à hauts taux de chômage ou les ménages à faible revenu. Il en va de même pour les différences d’état de santé et de mortalité. Nombreuses sont les affections qui se développent à la faveur de mauvaises conditions de vie ou de travail. Une meilleure prévention, une plus grande attention à sa propre santé ne suffisent pas à réduire la fréquence de ces affections. Les conditions de vie et de travail sont en effet liées aux rapports sociaux de travail (le développement de la concurrence, de la compétition, de la flexibilité et de la précarité, du stress au travail) ainsi qu’à la qualité et à l’accessibilité des fonctions collectives »[10].

L’insécurité sociale

C’est également ce constat qui est au centre du livre que Robert Castel a consacré à L’insécurité sociale[11]. Tout en insistant sur le fait que le risque zéro ne peut exister, le français insiste surtout sur le fait que l’insécurité n’est pas que civile mais est avant tout sociale car : « L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. (…) Etre dans l’insécurité permanente, c’est ne pouvoir ni maîtriser le présent, ni anticiper positivement l’avenir. C’est la fameuse « imprévoyance » des classes populaires inlassablement dénoncée par les moralistes du XIXe siècle. Mais comment celui que l’insécurité ronge tous les jours pourrait-il se projeter dans l’avenir et planifier son existence »[12]. Cet extrait est à mettre en parallèle avec le discours sur les chômeurs tenu aujourd’hui par les partisans de l’état social actif[13]. Castel insiste dans son ouvrage sur cette vérité souvent dérangeante en démocratie qu’ « une société ne peut se fonder exclusivement sur un ensemble de rapports contractuels entre individus libres et égaux car alors elle exclut tous ceux, et en premier lieu la majorité des travailleurs, dont les conditions d’existence ne peuvent assurer l’indépendance sociale nécessaire pour entrer à parité dans un ordre contractuel »[14]. D’où les nécessaires et indispensables protections sociales collectives présentes pour la plupart dans le système, certes encore perfectible, de la sécurité sociale. L’amélioration de ce système passe par des solutions innovantes, notamment dans la création de nouveaux droits liés à la formation et à la couverture des périodes transitoires, car le capitalisme a changé ainsi que le cadre de l’Etat-Nation. Pour Castel, le travail restera cependant central car « c’est dans une large mesure selon que le travail sera, ou non, sécurisé que pourra, ou non, être jugulé la remontée de l’insécurité sociale »[15].

Nous terminerons en reprenant l’intervention du député Harmand à la séance de la Convention du 25 avril 1793 : « Les hommes qui voudront être vrais avoueront avec moi qu’après avoir obtenu l’égalité politique de droit, le désir le plus actuel et le plus actif, c’est celui de l’égalité de fait. Je dis plus, je dis que sans le désir ou l’espoir de cette égalité de fait l’égalité de droit ne serait qu’une illusion cruelle qui, au lieu des jouissances qu’elle a promises, ne ferait éprouver que le supplice de Tantale à la portion la plus utile et la plus nombreuses des citoyens » [16] et le député de poser la question de la redistribution des terres et des fortunes. Est-il utile de préciser que 214 ans plus tard nous considérons cette intervention comme d’une terrible actualité, notamment pour les laïques ?

Notes

[1] Patrick Feltesse et Pierre Reman, Comprendre la Sécurité sociale pour la défendre face à l’état social actif, Coll. Comprendre, Charleroi, Couleurs livres, 2006, 232 pages, 24€
[2] Voir notre article La sécurité sociale a 60 ans in Espace de libertés n°326 de décembre 2004, pp.20-21.
[3] Dont on ne dira jamais assez qu’il s’agit d’un salaire différé des travailleurs et non d’une « charge patronale ».
[4] Patrick Feltesse et Pierre Reman, Comprendre la Sécurité sociale … op. cit. p.164. Pierre Reman a également coordonné le dossier « Sécurité sociale : le miroir nordique » paru dans le numéro de décembre 2006 de La Revue nouvelle.
[5] p.17
[6] p.147
[7] p.69
[8] p.66
[9] p.215
[10] p.161
[11] Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil, 2003.
[12] p.29
[13] Voir notamment le dossier consacré à cette question dans le journal du collectif « Solidarité contre l’exclusion » n°56 de novembre-décembre 2006, pp.21-35
[14] p.39
[15] p.86
[16] extrait du livre de Marcel Gauchet, La révolution des droits de l’homme cité par Castel p.27

lundi 22 janvier 2007

Il faut refaire des médias une question politique


Cet article a été publié dans Salut et Fraternité n°57 de janvier-février-mars 2007, p.3

Le jeudi 16 novembre, l’auditoire de l’Université de Liège, situé Quai Van Beneden, accueillait une conférence de Serge Halimi. Devant 200 personnes, le rédacteur en chef du mensuel Le Monde diplomatique a dénoncé sans complaisance le contrôle de la presse par de grands groupes financiers.

Du constat…

Aujourd’hui, 15 familles seulement contrôlent 35 % de la capitalisation de la place financière de Paris. Parmi ces 15 familles, 6 sont actives dans la presse. On pourrait penser que l’augmentation du nombre de titres ou de médias est un gage de démocratie et de pluralisme. Il n’en est rien : on s’aperçoit en effet rapidement qu’ils sont contrôlés par les mêmes personnes et qu’ils tiennent le même discours. Même géographiquement, on assiste à des concentrations. Ainsi en France, les groupes de presses locaux sont de plus en plus puissants et vont se réduire à cinq zones. Les concentrations sont sur tous les plans : Lagardère contrôle Hachette, Le Monde, Europe 1… Bouygues contrôle TF1, Alstom… On constate aussi des croisements constants au sein des différents Conseils d’administrations.

L’exemple de Libération est particulièrement éclairant, puisque le nouveau propriétaire, Edouard de Rothschild, a licencié le fondateur du journal Serge July pour placer un de ses hommes, Laurent Joffrin, ancien rédacteur du Nouvel observateur, chantre de l’indépendance des rédactions… chargé d’appliquer une opération de refinancement qui s’est faite en échange de l’abandon de la charte des rédacteurs !

Aujourd’hui, il est clair que l’unique responsabilité d’un patron de presse est de vendre un produit qui favorise ses actionnaires, et non d’avoir une responsabilité publique, et encore moins citoyenne. La presse devient ainsi de plus en plus clairement un support de publicité et rien d’autre. L’explosion de la presse « gratuite » est significative, tout comme la presse féminine. Ainsi Elle ou Marie-Claire obtiennent 85% de leur chiffre d’affaire via la publicité. En comparaison, celle-ci ne représente que 5% du chiffre d’affaire du Monde diplomatique. On estime ainsi que 20 % de la « taxe publicitaire », c'est-à-dire la somme qui, sur le prix d’un produit, sert à en payer la promotion, va directement à TF1. Face à ces chiffres, Serge Halimi se positionne en faveur de la suppression de l’aide à la presse aux titres dépendant de tels groupes. Les sommes ainsi dégagées pourraient ensuite aller à la vraie presse d’opinion.

…à la réaction et l’action

Cette situation a longtemps été acceptée sans réaction. En France, c’est la campagne autour du référendum sur la constitution européenne en 2005 et la mobilisation sociale contre le CPE en 2006 qui ont ouvert les yeux de nombreux citoyens face aux mensonges médiatiques. En effet, dans les deux cas, les médias ne parlaient que d’une seule voie en faveur de ces deux projets ultra-libéraux. Les journalistes établis firent preuves d’une partialité tellement évidente qu’elle finit par être contestée. Sur la question des grands éditorialistes, Serge Halimi est catégorique sur le fait qu’ils ne sont même pas achetés. Ils ont totalement intégré le système, incorporé ses règles de fonctionnement, et sont acquis à son idéologie. Il rejoint en cela Alain Accardo qui utilisait la métaphore suivante: il n’y a pas besoin d’organiser une grande manipulation pour que toutes les horloges sonnent à la même heure. Il suffit de les construire selon le même schéma et avec le même réglage. Ensuite, seule une révision ponctuelle suffit et les horloges, d’elles-mêmes et inconsciemment, sonneront toujours exactement en même temps.

Serge Halimi place clairement la question médiatique sur le plan politique. Il démontre, à partir de l’exemple des Etats-Unis, combien le politique s’est lui-même volontairement privé d’outils de régulations. Là-bas, les règles anti-monopole ont été détruites progressivement sous la présidence de Ronald Reagan. S. Halimi termine en insistant sur l’importance politique de la question, et rappelle la proposition de Léon Blum en 1928 de créer un service public qui financerait la presse de tous les partis politiques assurant ainsi la diffusion d’une pluralité d’avis. Or, ce que le patronat a bien compris, c’est qu’en s’emparant des médias, il peut influencer le politique et donc contrôler en partie l’Etat. Ainsi, Bouygues n’a jamais considéré qu’il avait acheté trop cher TF1. Mais nous avons tous notre responsabilité, notamment en ayant oublié le vieux précepte ouvrier qui disait « n’achète pas un journal, tu ramènes un patron à la maison ».

Le débat qui suivit la conférence s’est essentiellement concentré sur les alternatives. Si la création d’une presse militante et les possibilités très faciles et peu coûteuses qu’offre Internet sont des pistes à exploiter, elles ne résolvent qu’une partie du problème. D’une part, Internet ne touche que des couches sociales moyennes ou élevées, et d’autre part, les sites les plus visités restent ceux liés aux grands médias. Quant aux titres alternatifs papiers, ils ne peuvent vivre que si on les achète, et encore mieux si on s’y abonne. Un titre aussi connu et reconnu que Le Monde diplomatique est constamment sur le fil. De même, Politis vient d’être sauvé de justesse grâce à une forte mobilisation financière de ses lecteurs. Enfin, il ne faut pas hésiter à investir les quelques espaces qui sont accessibles au sein des grands médias, car c’est là que l’on touche le plus grand nombre et que l’on peut espérer semer une petite graine de doutes.

samedi 20 janvier 2007

Faut-il se réjouir des résultats des dernières élections communales ?


A la demande du Drapeau Rouge, l'organe du Parti Communiste en Belgique francophone, j'avais analysé le résultat des élections communales. Ce texte est paru dans le n°15 de décembre 2006-janvier 2007 aux pages 13-14. Sa lecture peut se faire en parallèle de l'analyse du résultat des élections législatives réalisées par le Mouvement Le Ressort, analyse que j'ai cosignée, et intitulée Alternance sans alternative

Le dimanche 8 octobre, plus de 7 millions d’électeurs se sont rendus à leur bureau de vote pour remplir leur droit de citoyens de voter. Ce chiffre n’est cependant pas exact puisque l’on estime à 15-16% le nombre de gens ne s’étant pas déplacé ou ayant voté blanc ou nul, ce qui est un chiffre relativement stable mais non moins interpellant.

Mon analyse fera l’impasse sur une analyse des résultats des partis « traditionnels » pour se concentrer sur les résultats de l’extrême droite et de la gauche radicale.

Le succès de l’extrême droite

Contrairement à de nombreux commentateurs post-électoraux, je considère que l’extrême droite sort gagnante de ces élections. Le dimanche noir a pu être effectivement évité par l’impossibilité du Vlaams Belang de casser le cordon sanitaire et d’obtenir des bourgmestres ou des échevins, même dans des communes où il fleurte avec les 35-40 % et où il est le premier parti (34,7% à Schoten, 41% à Merksem et jusqu’à 44% à Deurne). Il est cependant étonnant de devoir considérer comme une victoire le fait qu’un parti ne passe pas une barre aussi élevée ! De même s’il faut se réjouir de la défaite de Filip Dewinter dans sa tentative de conquête symboliquement très puissante d’Anvers, et le fait qu’il soit dépassé par Patrick Janssens en nombre de voix de préférence, il ne faut pas oublier que le VB atteint 33,51%. Il faut aussi constater que le VB s’implante avec ces élections quasi partout en Flandre en présentant des listes dans 247 communes soit 57 de plus qu’en 2000 et en réussissant des scores autour des 10% dans des communes aussi dépourvue d’étranger que La Panne ou Knokke-le-Zoute ! Le VB atteint même 18% à Leeuw-St-Pierre où il se présentait pour la première fois. C’est là le signe tangible d’une implantation faite pour durer, qui s’étend géographiquement et qui a réussi à conquérir la classe moyenne, milieu sociologique historique de l’extrême droite. Globalement le VB passe de 442 conseillers communaux à 786 et de 54 conseillers provinciaux à 88. Dit autrement le VB a quasiment doublé sa représentation, réussissant ainsi un de ses objectifs. Une victoire pour les démocrates ? Un coup d’arrêt ? Un plafond ? Je pense au contraire qu’il s’agit là d’un palier, d’un marchepied pour les campagnes électorales de 2007 et 2009. Quand aux risques d’implosions du à l’absence d’arrivée au pouvoir, ils n’existeront qu’après ces deux échéances et dépendront des rapports de force interne à la Flandre.

Au niveau de la Belgique francophone la situation n’est guère plus réjouissante, sauf à vouloir garder des œillères et appliquer la méthode coué. L’extrême droite, sans unité, sans chef charismatique, présentant très peu de listes souvent peu fournies, et même sans campagne, parvient à obtenir 28 élus en Wallonie et 2 à Bruxelles (précisons ici que le VB, bien plus organisé et crédible obtient 16 élus en région bruxelloise) ! La plupart sont élus dans la province du Hainaut où les affaires n’ont certainement pas servi la démocratie et où l’extrême droite fleurte, voir dépasse, les 10% à plusieurs endroits, culminant à 13% et 3 élus à Pont-à-Celles où le FN avait Charles Petitjean comme tête de liste. C’est donc un succès électoral qui efface l’échec de 2000. L’échec des campagnes anti-extrême droite (comme « la cible c’est toi » de la FGTB de Liège, ou « Triangle rouge » du CAL) est ici très net vu que l’objectif clairement annoncé était : pas d’élu issu de listes d’extrême droite. Faire ce constat n’est nullement remettre en cause la nécessité de tels campagnes de sensibilisation et de dénonciation, ni leurs pertinences, ni le dévouement des militants et permanents qui y consacrent de l’énergie. J’ai moi-même participé à plusieurs d’entre elles ainsi qu’à la campagne électorale par des conférences-débats sur l’extrême droite 2 à 3 fois par semaine durant le mois de septembre. Non, faire ce constat c’est affirmer clairement que l’on ne peut lutter efficacement contre l’extrême droite en ne se plaçant que sur le terrain de l’idéologie, mais qu’il faut aussi travailler sur le terrain économique. C’est reconnaître le lien entre l’extension d’un capitalisme sans frein et la progression de l’extrême droite. C’est reconnaître que tous deux se fondent sur le darwinisme social, c'est-à-dire sur la loi du plus fort et l’élimination des faibles. Si la manière de cette élimination diffère, sa logique et sa justification idéologique sont identiques. Un combat contre l’extrême droite ne peut donc s’abstenir d’une lutte pour une société plus solidaire, pour une société qui redistribue les richesses, qui consacre des moyens suffisants pour un service public efficace, qui résoud la question du logement… C’est trouver inacceptable qu’en Belgique, un des pays les plus riches de la planète, 15 % de la population, dont des gens qui travaillent, vit sous ou à la limite du seuil de pauvreté. Bref c’est dire qu’en 2007 il deviendra urgent pour les antifascistes qui se veulent conséquent de ne plus se limiter à dénoncer l’extrême droite mais à se retrousser les manches et à lutter de toutes leurs forces contre ce que Robert Castel a brillamment qualifié d’insécurité sociale.

En 2007 justement, il faut s’attendre à une nouvelle progression de l’extrême droite tant au nord qu’au sud du pays. Au nord, la progression ne devrait plus être spectaculaire ce qui pourrait la rendre plus dangereuse. Cette progression plomberait de toute manière encore plus le débat en Flandre et donc menacerait l’unité de la Belgique. Or une scission, même pour les gens de gauche les moins belgicains, seraient une catastrophe, ne fut-ce qu’au niveau de la sécurité sociale qui à l’heure actuelle reste le mécanisme de solidarité et de redistribution des richesses le plus important puisqu’il concerne 50% du budget de l’Etat. Au sud, l’ampleur de la progression dépendra de la capacité de l’extrême droite à réaliser son unité, si pas structurellement du moins électoralement. Ainsi, un cartel électoral comme le FNB et Nation l’ont déjà réalisé pour les ces élections communales, qui regrouperait l’ensemble des forces d’extrême droite serait une machine à voix importante. D’autant plus si un leader émergeait profitant des 10 ans d’inéligibilité de Daniel Féret, condamnation confirmée en appel et qui devrait signer la mort politique du président-fondateur du Front National. Ce dernier parti reste cependant au centre du jeux au sein de l’extrême droite puisqu’il a obtenu 28 des 30 conseillers communaux (contre 1 pour Force Nationale à Mouscron et 1 pour l’alliance FNB-Nation à Verviers) et 4 des 5 conseillers provinciaux (le dernier appartenant à Force nationale dans le Hainaut).

Et la gauche radicale ?

Nous l’avons dit, seul un projet de société global plus solidaire peut arrêter la progression de l’extrême droite et redonner de l’espoir aux gens en leur permettant de s’émanciper, libérés qu’ils seraient des inquiétudes liées à la survie quotidienne. Or, il faut constater que la gauche devient de plus en plus pâle. Le SPA a gommé jusque dans son nom toutes références au socialisme (het sociaal progressief alternatief). Malgré cela Patrick Janssens dans sa campagne à Anvers a jugé plus prudent de ne mentionner que son nom sur les affiches. Ecolo se positionne de plus en plus au centre comme le prouve une série d’alliance, mais surtout son discours de campagne. Quand au PS, si de nombreux militants et mêmes candidats sont des gens qui croient réellement en un idéal socialiste de progrès, force est de constater que sa direction, son fonctionnement et ses positionnements politiques sont de moins en moins compatibles avec les valeurs « de gauche ».

La question est donc de savoir si une force plus clairement en rupture avec le système existe et quel est son impact. Disons le directement : quasi nul. Des avant-gardes prolétariennes détenant la vérité comme le MAS-LSP se sont à nouveau présentées pour ne pas dépasser le demi % avec le discours habituel qu’on ne cherche pas à avoir d’élus mais à mobiliser les forces sociales et à se faire connaître. Heureusement, la situation ne se résume pas à cette caricature trotskiste. Le Mouvement socialiste, qui regroupe diverses dissidences du PS en Wallonie et à Bruxelles, a obtenu une série d’élus principalement sur des listes de cartel. A Flémalle, où il reprenait des membres du PC et du PTB sur sa liste, il rate un élu à moins de 10 voix. Le POS présentait plusieurs candidats au sein de listes très diverses et obtient 2 élus. Pour le PC, les résultats sont arithmétiquement intéressants – si on fait le définitivement le deuil de ce que fut ce parti – avec 10 élus. Mais il faut noter qu’aucun ne l’est sur une liste étiqueté PC. Tous les 10 sont élus sur des listes au nom unique (Ecova à Trooz ou UPM-ADC à Manage) ou comme candidats d’ouvertures au sein de formations sociales-démocrates (Ecolo à La Louvière et Charleroi, PS à Tournai…). Cela mérite à mon sens un questionnement. Reste le PTB qui obtient 4 élus en Wallonie (2 à Herstal, 1 à Seraing et 1 à La Louvière) doublant ainsi sa représentation. Ce résultat non négligeable (renforcé par 11 élus en Flandre dont 6 sur la seule commune de Zelzate) l’est d’autant plus qu’ils sont obtenus sur son sigle propre. Bref en Belgique francophone la gauche radicale a obtenu 16 élus dont moins d’un tiers sur des listes propres. Difficile de voir en cela un début de changement dans la conscience de classe des électeurs ou un début de prise de pouvoir. Il est cependant le signe qu’un potentiel électoral existe encore et qu’un travail de terrain constant renforcé par une campagne intelligente peut porter ces fruits. Mais 16 élus, dans un climat de dégradation socio-économique et après les mobilisations sociales importantes contre le « pacte de solidarité entre les générations », cela reste anecdotique devant la puissance à peine ébranlée d’un PS auquel l’immense majorité des travailleurs reste attaché. La question dans la perspective de 2007 est donc de savoir si un rassemblement des énergies de la gauche radicale serait capable d’attirer également des militants indépendants actifs dans les mouvements sociaux (associatifs ou syndicaux) et à la recherche d’un débouché politique crédible à leurs revendications. C’est le sens de l’initiative menée en commun par « Une Autre Gauche » et le « Comité voor een Andere Politiek » qui a réuni 600 personnes à Bruxelles le 28 octobre et a décidé de tout faire pour présenter des listes aux élections de 2007.

En conclusion, les élections qui se profilent en 2007 seront déterminantes à plusieurs points de vue pour ce que j’ai développé dans cette analyse :

1) L’avenir de la Belgique et donc de la sécurité sociale.

2) La progression de la fascisation de la Flandre, que ce soit via le VB, le CD&V-NVa ou la tendance de De Decker exclu du VLD.

3) La structuration de l’extrême droite francophone lui donnant les capacités d’aller capter son potentiel électoral qui doit tourner entre 10 et 20 %

4) La confirmation du frémissement d’une gauche radicale qui serait capable de porter un projet crédible de société et d’aller chercher des voix chez tous ceux qui rejettent le système aujourd’hui.

jeudi 21 décembre 2006

La gauche en questionnement


Cet article est paru dans Espace de libertés n°348 de décembre 2006, pp.24-25

17 ans après la chute du mur et la fin du « bloc soviétique » la gauche est toujours en questionnement face aux mutations du capitalisme. Plusieurs ouvrages publiés récemment en France et en Belgique questionnent de manières diverses ces aspects.

La tactique de l’entrisme

Bien que publié en France, le premier ouvrage concerne l’autobiographie d’un militant trotskiste belge[1]. Né en 1930 dans un milieu de classe moyenne, Georges Dobbeleer est très jeune touché par les injustices sociales. C’est par l’animation des groupes liés à la revue Esprit qu’il se forme politiquement. Après un bref passage au sein du Parti Communiste, Dobbeleer rejoint la section belge de la 4e internationale dont il devient en 1956 un membre du bureau politique et où il milite toujours actuellement. Si le livre raconte avec beaucoup de détail l’histoire sociale de la Belgique de la deuxième guerre mondiale à la fin des années 60, on regrette qu’il reste fort discret sur le fonctionnement et les décisions prises par le mouvement trotskiste qui, de l’aveu de l’auteur, ne comptait que 62 membres en 1965 ! Malgré cela le rôle des membres de la 4e internationale ne fut cependant pas négligeable, notamment grâce à la pratique de l’entrisme[2]. C’est sur cet aspect que le livre est le plus intéressant. Si l’auteur insiste sur les quelques succès obtenus, principalement la prise de contrôle de la Jeune garde socialiste (JGS), il doit bien avouer que l’objectif de la création d’un parti de masse à gauche du Parti socialiste (PS) sera constamment un échec et fait le constat que « nous nous trouvions aussi face à une classe ouvrière plus solidement attachée que nous ne le pensions au Parti socialiste, avec une fidélité quasiment mécanique, comme elle l’avait été déjà, quarante ans plus tôt quand était né le Parti communiste »[3].

C’est justement un ancien trotskiste qui vient de publier une histoire du parti socialiste[4] d’après guerre. Ce livre comble enfin un vide même s’il est loin d’atteindre le niveau du classique de Marcel Liebman[5]. Le style de Robert Falony est alerte et ne manque pas de piquant avec de nombreuses phrases assassines sur le fonctionnement interne et l’absence de pensée de gauche. Un des grands mérites du livre est de ne pas offrir une vision monolythique de l’histoire du PS mais au contraire de s’attarder sur tous les courants alternatifs qui, même s’ils furent extrêmement minoritaires, n’en ont pas moins été essentiels de La Gauche à Refondation socialiste en passant par le Mouvement socialiste pour la paix ou encore Tribunes socialistes. Ainsi le tandem Jacques Yerna-Ernest Glinne est fort présent eux qui « firent entendre la voix de la gauche critique et toujours minoritaire »[6]. La défaite du deuxième lors de l’élection à la présidence du parti est d’ailleurs considérée comme un tournant par Falony qui la juge sans ambiguïté : « Spitaels était en ballottage, et on peut affirmer que si le congrès avait été correctement préparé, si les voix des minoritaires avaient été honnêtement reportées (il y eut de véritables tricheries dans le Hainaut occidental, mais en d’autres régions aussi), il aurait été battu»[7]. Falony aborde également l’entrisme trotskiste, mais pour le ramener à une proportion plus minime que celle qui peut se dégager de la lecture du livre de Dobbeleer : « Les militants trotskistes avaient rapidement, et ceci était classique, pénétré la structure la plus squelettique du mouvement socialiste, à savoir la JGS.»[8] En plus de baliser l’histoire du PS, le livre apporte donc une série d’éléments critiques bien venus étonnant dans un tel ouvrage. Le livre pose finalement clairement la question de l’avenir de la gauche : « Ces « élections noires » (celles de 1991) inauguraient une ère nouvelle, qui dure toujours : la vague d’extrême droite n’a cessé de s’amplifier depuis. Le vote « anti », à défaut d’une opposition de gauche crédible, anticapitaliste, se porterait désormais, tant en Flandre qu’en Wallonie sur des forces que le grand capital tient en réserve. »[9]

Le réformisme en question

Cette interrogation sur l’évolution de la gauche réformiste est au centre du dernier essai du directeur de la rédaction du Nouvel observateur Laurent Joffrin[10]. Dans ce livre, Joffrin prend vigoureusement la défense du réformisme face au discours de la gauche radicale et à l’utopie communiste qu’il dénonce vigoureusement. Via des parcours individuels, il montre combien les idées et les réalisations de la gauche ont dépendu de l’apport de personne provenant de classes sociales supérieures, de Voltaire à Keynes en passant par Hugo, Zola, Roosevelt, La Fayette… Ainsi : « Dans la corbeille ouvrière, le socialiste bourgeois qu’était Blum laisse en héritage les congés payés, les quarante heures et la dignité enfin conquise par l’avènement d’un gouvernement exprimant les plus humbles. Le communisme prolétarien laisse le goulag. »[11] Mais cette gauche bourgeoise s’est détachée du reste de la gauche depuis les années 90 lorsqu’elle a vu ses revenus exploser. C’est d’ailleurs la principale contradiction de la thèse de l’auteur qui consacre énormément de place à décrédibiliser le matérialisme au profit de l’idéalisme : « Il faut attendre le siècle des Lumières pour que cette inégalité devienne insupportable : c’est l’Idée qui a modifié la situation concrète aux yeux de ceux qui la vivent et non la situation sociale qui a produit l’Idée. Il faut se faire à la constatation que le monde des idées vit de manière autonome et influe de lui-même sur la réalité sociale. »[12] mais qui lorsqu’il doit expliquer les changements actuels le fait par des changements dans les conditions socio-économiques ! On relèvera par ailleurs que c’est comme par hasard au lendemain de 1989 que la gauche bourgeoise s’éloigne. Peut-être parce que sa motivation était celle illustrée par Keynes « (…) qui veut à la fois soulager la misère populaire et couper l’herbe sous le pied d’une révolution marxiste dont il n’attend que désastres matériels et humains »[13]. Conquis par le modèle scandinave, Joffrin qui plaide pour un recentrage de la gauche sur une réflexion morale universelle basée sur les valeurs d’Egalité est cependant contraint de conclure en disant que : « Héritier du postcommunisme et de Mai 68, nous avons fait progresser la liberté de manière inédite, dans les mœurs comme dans la politique. Mais, sous notre magistère, l’exigence égalitaire a échoué. (…) Il faut retrouver cette idée simple, qui a présidé à la naissance du mouvement socialiste : la liberté ne suffit pas. La philosophie des droits de l’homme est incomplète si elle oublie l’égalité réelle. La liberté dans l’injustice sociale apparaît comme un remède limité, parfois un simple alibi. »[14]

Du constat aux solutions :

Aller au-delà d’un constat et rechercher des solutions actuelles aux problèmes de société, c’est ce que l’on retrouve dans deux livres récents publiés par les éditions Couleur livres. Dans le premier Grégor Chapelle plaide pour le rassemblement des progressistes afin que la gauche repasse à l’offensive en s’appuyant sur les trois valeurs suivantes : l’Egalité, la Solidarité et la Démocratie[15]. Outre une nécessaire prise de conscience de nos petites complicités quotidiennes avec le système[16], il est urgent pour Chapelle « que les progressistes cessent de considérer comme des extrémistes ceux qui posent le constat de l’affrontement en cours entre le capital global et nos démocraties devenues locales (…) Il est donc nécessaire de bien identifier la distinction entre libéralisme économique et libéralisme politique »[17]. Il prône donc l’investissement dans les placements éthiques et voit dans l’économie sociale et le commerce équitable une stratégie importante. Loin de prôner la Révolution, l’auteur voit dans la réappropriation de la démocratie locale et les multiples révolutions au quotidien le moyen le plus efficace pour la gauche de repasser aujourd’hui à l’offensive.

Le second est constitué d’une interview par un journaliste de la Libre Belgique de François Martou[18]. Ce dernier y retrace son parcours depuis l’époque où il a milité au sein du Mouvement des étudiants universitaires belges d’expression française (MUBEF) jusqu’à son départ de la présidence du Mouvement ouvrier chrétien (MOC). Sans surprise, c’est l’opinion d’un homme de gauche que l’on découvre, critiquant fortement les dérives libérales et dont le principal adversaire politique reste le Mouvement réformateur (MR). Cette grille d’analyse fait que Martou plaide pour le rassemblement des progressistes dans la continuation d’objectif 72 et du B-Y, en faisant un véritable leitmotiv. Dans ce rassemblement chacun garderait ses spécificité car, si Martou parle de réseau et non de pilier catholique, il n’en défend pas moins le C du MOC et la présence d’un aumônier en son sein, comme de l’existence du très discret « Groupe de contact des institutions chrétiennes ». Au niveau des solutions, Martou s’avère principalement défensif avec des positions très claires sur la défense de la sécurité sociale mais il soutient également quelques idées comme la liaison des allocations sociales au coût réel de la vie et surtout, comme Gregor Chapelle, fonde beaucoup d’espoir sur l’économie sociale et les placements éthiques.

Mais il est cependant clair pour lui que cela ne peut suffire et qu’il faut un changement profond de la société car : « l’éthique individuelle ne peut pas remplacer les problèmes des rapports sociaux généraux ; la somme des vies personnelles fraternelles ne peut changer la nature d’une société matérialiste, nationaliste, conflictuelle. Si les chrétiens, par leur éthique individuelle, avaient pu changer la société, celle-ci serait fraternelle ! »[19]. Notons en guise de conclusion que « chrétiens » peut ici être sans problème remplacé par « laïques ».

Notes

[1] Georges Dobbeleer, Sur les traces de la révolution. Itinéraire d’un trotskiste belge, Paris, Syllepse, 2006, 349 p.
[2] Tactique recommandée par le IIIe congrès de la IVe internationale de 1951 et qui consiste à infiltrer les organisations ouvrières socialistes afin d’en influencer la politique dans le sens du trotskisme.
[3] p.291
[4] Robert Falony, Le parti socialiste. Un demi-siècle de bouleversements. De Max Buset à Elio Di Rupo, coll. Voix Politiques, Bruxelles, Luc Pire, 2006, 282 p.
[5] Marcel Liebman, Les socialistes belges 1885-1914. La révolte et l’organisation. Bruxelles, EVO, 1979. A notre avis un des (si pas le) meilleurs livres d’histoire belge.
[6] p.137
[7] p.161
[8] p.37.
[9] p.240. Sur ce constat voir également mon article Lutter contre les dérives du capitalisme, une solution à l’extrême droite ? in Espace de Libertés n°345 de septembre 2006, p.26
[10] Laurent Joffrin, Histoire de la gauche caviar, Paris, Robert Laffont, 2006, 209 p.
[11] p.117
[12] p.88
[13] p.96
[14] p.204.
[15] Gregor Chapelle, Chaud devant ! Construire une gauche offensive, Bruxelles, Couleurs livres, 2006, 101 p.
[16] Sur ce thème, on lira avec intérêt Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. La moyennisation de la société, Bruxelles, Labor-Espace de Libertés, 2003
[17] p.61.
[18] Paul Piret, François Martou. Demain il fera jour… Bruxelles, Couleur livres, 2006, 143 p.
[19] p.101

samedi 21 octobre 2006

La subjectivité comme réelle objectivité


Cet article est paru dans Espace de libertés n°346 d'octobre 2006, p.27

Nombreuses sont les personnes à croire qu’il y a une histoire objective basée sur des faits. Si la deuxième partie est exacte, la question de l’objectivité est beaucoup plus délicate car elle revient souvent à se contenter d’une histoire officielle.

Or c’est l’affirmation d’un point de vue basée sur une critique des faits qui peut permettre, par un travail de débroussaillage et de mise en perspective, une réelle compréhension des événements historiques et une éducation à l’esprit critique pour aujourd’hui. C’est ce que fait Howard Zinn dans son autobiographie au titre explicite L’impossible neutralité[1]. Auteur d’un ouvrage indispensable pour comprendre l’histoire des Etats-unis[2], Zinn y raconte sa vie mais surtout les raisons de son engagement et de sa passion pour écrire l’histoire des oubliés de l’Histoire[3].

Né en 1923 dans un milieu populaire, Zinn s’engage en 1943 dans l’aviation où il participe à la guerre en Europe. « Hiroshima et Royan furent les éléments déterminants de ma remise en cause progressive de ce que j’avais tout d’abord accepté sans réticence : la parfaite légitimité morale de la guerre contre le fascisme »[4] Cette réflexion critique et lucide est parfaitement mise en perspective et en actualité par des prises de positions comme son texte écrit à la suite du 11 septembre 2001. Celui-ci pose déjà les questions fondamentales sur lesquelles l’Amérique commence seulement à s’interroger après cinq ans « d’estompement de la norme » et la multiplication des scandales (Guantanamo, vols de la CIA en Europe, Abou Graïb…). Mais n’était-ce pas logique pour quelqu’un qui considère que l’histoire apprend à connaître les mensonges d’Etat et donc à être critique envers le présent ?

Une partie importante du livre s’intéresse d’ailleurs au concept de la désobéissance civile que l’historien américain défend toute sa vie, lors des mobilisations contre la guerre au Vietnam ou contre la ségrégation de la communauté noire, communauté dans laquelle il a vécu et enseigné pendant sept ans. « La désobéissance civile, comme je le fis remarquer à notre auditoire, n’était pas un problème, quoi qu’en disent ceux qui prétendent qu’elle menace l’ordre social et conduit tout droit à l’anarchie. Le vrai danger, c’est l’obéissance civile, la soumission de la conscience individuelle à l’autorité gouvernementale. »[5] A méditer à l’heure d’une dérive sécuritaire de l’état sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Si Howard Zinn est un brillant intellectuel, c’est aussi – et peut-être surtout – quelqu’un de terrain. Ayant pu faire des études grâce à une loi qui permet aux anciens GI’s de ne pas payer l’université, il doit cependant travailler dans un chantier naval pour nourrir sa famille, et ce jusqu’à 34 ans. Il y renforce sa conscience de classe et participe concrètement à l’histoire du mouvement ouvrier en fondant un syndicat où « (…) nous faisions exactement comme tous les travailleurs depuis des siècles : créer de petits espaces de culture et de camaraderie pour compenser la monotonie du travail lui-même »[6]. Cette implication, il la continue surtout au côté du mouvement des droits civiques dont il souligne l’importance de tous les petits gestes réalisés par des inconnus qui ont permis la fin de la ségrégation officielle, « (…) mais racisme, pauvreté et violences policières constituent toujours la réalité incontournable de la vie des Américains noirs. »[7], soulignant par là combien la démocratie politique doit indispensablement être complétée par la démocratie économique et sociale, comme nous l’a rappelé le 40e anniversaire de la grève des femmes de la FN réclamant le « à travail égal, salaire égal » 18 ans après avoir obtenu le droit de vote.

Le tournant politique de sa vie est une manifestation pacifique, n’enfreignant aucune loi, à laquelle il participe à New-York et qui est réprimée : « Le plus douloureux fut de réaliser que les jeunes communistes de mon quartier avaient raison ! L’Etat et sa police n’étaient pas les arbitres neutres d’une société aux intérêts divergents. Ils étaient du côté des riches et des puissants. La liberté d’expression ? Il suffisait de la pratiquer pour voir aussitôt rappliquer la police avec ses chevaux, ses matraques et ses fusils pour vous faire taire. C’est ce jour-là que j’ai cessé d’être un jeune homme aux idées libérales, ayant foi dans le caractère équilibré de la démocratie américaine. Je devins un radical convaincu que quelque chose d’essentiel ne tournait pas rond dans ce pays. Et pas seulement l’existence de la misère au beau milieu de richesses phénoménales, ni le terrible traitement réservé aux Noirs, mais bien quelque chose de pourri à la racine. Cette situation ne s’arrangerait pas avec l’élection d’un nouveau président ou le vote de nouvelles lois mais bien en renversant l’ordre ancien et en inventant un nouveau type de société fondée sur la coopération, la paix et l’égalité. »[8]

Quand Howard Zinn parle de radicalité, il ne parle pas de terrorisme, mais de positions cohérentes qui ne visent pas seulement à changer le monde mais également à changer la façon dont on vit, ici et maintenant. Et de dire modestement que : « La récompense de notre participation à un mouvement en faveur de davantage de justice sociale n’est pas la perspective d’une victoire future. C’est le bonheur de se révolter avec d’autres ; de prendre des risques ensemble ; de se réjouir des petits triomphes et de supporter les revers décourageants certes, mais ensemble. »[9] Un beau message pour tous ceux qui luttent aujourd’hui.



[1] Zinn, Howard, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant. Coll. Mémoires sociales, Marseille, Agone, 2006
[2] Howard Zinn, Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours. Marseille, Agone, 2002
[3] Voir également sur un autre sujet Michèle Perrot, les femmes ou le silence de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998
[4] p.158
[5] p.244
[6] p.293
[7] p.107
[8] p.287-288
[9] p.109