vendredi 25 janvier 2008

Pour un renouveau du service public

Ce vendredi 25 janvier, La Libre Belgique a publié une nouvelle carte blanche que je co-signe dans le cadre de mes activités au sein du collectif Le Ressort. Les autres signataires sont Minervina Bayon, Yannick Bovy, Didier Brissa, Pierre Eyben, Christian Jonet, Michel Recloux et Olivier Starquit.

Pour tout progressiste, la défense et le développement – il ne s’agit pas seulement de limiter la casse mais bien d’inverser la tendance actuelle - de services publics de qualité doit constituer un – sinon « le » - combat majeur pour les années à venir.

Jadis, la gauche mais également la droite, considéraient avec sagesse certains secteurs économiques et sociaux comme trop importants pour en confier la gestion aux intérêts privés, estimant qu'il était pour le moins hasardeux de les soumettre aux aléas du marché. Tirant le bilan au lendemain de grandes crises (crise économique de 29, Seconde Guerre mondiale,...), gauche et droite reconnaissaient à un acteur public fort un rôle de garant de l'intérêt collectif et de tampon économique et social permettant d'éviter les crises financières et de tirer à la hausse la norme salariale. Qui se rappelle que la France nationalisa ses mines en 1945 ? Et, par la suite, jusqu'en 1983, les transports aériens, la banque de France et les grandes banques et compagnies d'assurance du pays, le gaz et l'électricité, de grandes industries (Renault, Thomson, Usinor, Rhône-Poulenc,...), etc.

Aujourd'hui, le moins que l'on puisse dire est que la tendance s'est inversée : à part dans des pays comme la Bolivie, le Venezuela ou l'Equateur, qui ont récemment relancé des processus de (re) nationalisations pour reprendre le contrôle de leurs ressources naturelles et de leur économie, on assiste en effet à l'accélération et à l'extension d'un processus de marchandisation généralisée de la société, qui s'accompagne d'offensives de plus en plus violentes sur les services publics.

Ce phénomène date des années 80. Alors que les puissances occidentales voyaient se ralentir l'expansion économique acquise au détriment des pays dits en voie de développement - notamment via l'engrenage de la dette, qui aujourd'hui encore maintient ces pays sous le joug d'une pauvreté extrême et des diktats néocoloniaux du FMI et de la Banque mondiale - elles se lancèrent à la conquête de marchés nouveaux et juteux au sein de leurs propres économies, et privatisèrent à tour de bras. La motivation de ce changement de cap économique fut purement idéologique. Elle fut théorisée par des think-tank ultralibéraux et mise en oeuvre par des dirigeants qui leur prêtaient une oreille plus qu'attentive, tels Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Grande-Bretagne et Etats-Unis furent ainsi les fers de lance de cette dynamique, mise en oeuvre avec le renfort de grands organismes transnationaux.

Aujourd'hui, on ne compte plus le nombre de catastrophes sanitaires et sociales nées de cette logique mortifère. On se souvient de la désastreuse déliquescence des secteurs du rail en Angleterre ou de l'électricité aux Etats-Unis... Toutefois, rien ne semble freiner la tendance frénétique à libéraliser et privatiser tous les pans encore publics de la société (énergies, télécommunications, postes,...).

En Europe, la façon la plus classique d'imposer la privatisation de certains services publics consiste à ouvrir à la concurrence - on dit "libéraliser", même si cela a peu à voir avec une quelconque libération - le secteur dans lequel ils opèrent. Mis en concurrence avec des opérateurs aux pratiques sociales moins regardantes, il ne leur reste alors qu'à s'aligner ou disparaître.

Une autre façon de procéder consiste à les sous-financer de manière chronique, afin de quasi automatiquement "organiser" leur dysfonctionnement avant d'inciter la vox populi à réclamer leur privatisation. On peut également procéder à un "saucissonnage" de certains secteurs publics - cas de la SNCB ou encore récemment du secteur du gaz et de l'électricité [1] afin de les privatiser pour partie. Le plus souvent, les parties privatisées sont évidemment les plus rentables.

On constate également une privatisation larvée de nombre d'organismes publics ou partiellement publics. Par exemple, si La Poste belge est encore publique pour 50 pc + 1 action, sa gestion, confiée à un ancien dirigeant du trust financier acquéreur, et auquel un salaire de près d'un million d'euros annuels est alloué, a pour sa part clairement quitté la sphère du service rendu à la population. La Poste a aujourd'hui opté pour une stratégie de business marketing . Les fermetures de bureaux se succèdent, on les remplace - au mieux - par des franchisés, le nombre de boîtes aux lettres publiques diminue , les agents statutaires sont remplacés par des intérimaires, les conditions de travail se dégradent, le prix des timbres augmente,...

Actuellement, les représentants de la "puissance publique" aiment vanter les mérites des partenariats public-privé. Pourtant, ceux-ci consistent souvent en un financement détourné d'acteurs privés. Un exemple marquant est celui des "titres services". L'usager paie 6,2 euros par titre, la Région 13 euros et le travailleur touche 10 euros. La différence finance une entreprise d'intérim privée à qui l'on confie la gestion de ces emplois de service. Pourquoi ne pas directement créer de l'emploi public ?

Les services publics devraient être considérés comme des biens publics, des biens appartenant à la collectivité, au patrimoine commun des peuples [2]. On constatera à regret que le nouveau Traité de Lisbonne, copie conforme du projet de Constitution européenne (pourtant majoritairement rejeté en 2005 par les populations en France et aux Pays-Bas), ne reconnaît même pas cette notion de service public.

Il nous semble donc vital et urgent de définir une série de secteurs et de services qui doivent être gérés par la puissance publique. Parmi ceux-ci (liste non-exhaustive) : le transport (et les infrastructures), l'énergie (gaz, électricité), l'enseignement, les soins de santé et les services aux personnes, le logement social, la poste, les télécommunications, ou encore un média public (télévision et radio) à financement public (et donc exempt de publicité). Les fonctions régaliennes de l'Etat doivent elles aussi être maintenues hors de toute logique de marché. On voit par exemple aux Etats-Unis les conséquences désastreuses de la privatisation des établissements pénitenciers.

Au-delà des services publics, il nous semble également indispensable de revendiquer la primauté de l'action publique dans d'autres secteurs que celui des services, comme par exemple celui de la culture, ou l'industrie du médicament, l'agriculture, les ressources naturelles (eau, matières premières, forêts,...), etc.

Le bâton capitaliste, l'épée de Damoclès sociale, la précarisation structurellement organisée que le monde privé fait en permanence peser sur les citoyens et les travailleurs ne nous semblent pas dignes d'une société solidaire, émancipatrice, véritablement démocratique. On ne bâtit pas dans l'exploitation. C'est pour cela que nous défendons également des services publics charpentés autour d'agents statutaires, qui peuvent compter sur une certaine indépendance par rapport à leur employeur.

Cela ne nous empêche pas de rester critiques sur la façon dont les services publics fonctionnent parfois. Il est important d'aller vers moins de bureaucratisme, moins de centralisation, moins de politisation dans leur fonctionnement. En particulier, nous prônons une refonte complète du mode actuel de recrutement, par trop tributaire du rapport de force politique.

Un autre enjeu important qui nous semble devoir être pris à bras-le-corps par les progressistes européens est celui du développement d'initiatives industrielles publiques et de services publics européens. Par exemple, le ferroutage qui, étant donné la raréfaction du pétrole et l'urgence de réduire drastiquement la pollution provoquée par le transport routier, sera amené à jouer un rôle important dans le transport dans les années à venir, devrait s'inscrire dans une relance de l'initiative publique au niveau de l'Europe.

La libéralisation n'est que la liberté du plus fort. Préférons-lui la liberté de pouvoir compter sur des services publics qui nous rendent tous plus forts.

[1] Le Ressort, "La grande gabegie de l'énergie" et "Une initiative publique indispensable", sur http://ressort.domainepublic.net.

[2] http://www.france.attac.org/spip.php?article3471.

lundi 7 janvier 2008

Une oubliée de l’histoire : Emma Goldman

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°360 de janvier 2008, p.26

Emma Goldman est née en Lituanie le 27 juin 1869. Cette fille rebelle dès son plus jeune âge refuse de se soumettre à son sort tout tracé identique à celui de ses semblables. Ce sont les événements de Chicago à la faveur des huit heures en 1886 qui détermineront à 17 ans le reste de sa vie alors qu’elle a émigré aux USA. C’est avec le procès truqués contre les anarchistes à la suite de « l’affaire du Haymarket » qu’Emma renforce sa prise de conscience de la réalité des conflits sociaux. Engagée dans une usine de Manhattan elle y organise les travailleuses presque toutes d’origines immigrées. A partir de ce moment là, Emma Goldman devient une des figures du mouvement ouvrier américain du tournant du siècle, payant à plusieurs reprises de sa personne, notamment lors de ses deux années de prisons. Mais la militance et le rôle de cette femme ne s’arrête pas à cette dimension. Elle ne cessera durant toute sa vie de revendiquer, dans la continuation de son engagement anarchiste, l’émancipation de la femme et le droit de choisir sa sexualité. Avec l’arrivée de la guerre de 14-18, Goldman prône en toute logique un pacifisme intransigeant qui lui vaut d’être expulsée vers la Russie où elle est une observatrice très critique de la révolution bolchévique dont elle se distancie des aspects autoritaires dans Mon désenchantement en Russie. Elle continue à prôner l’idéal anarchiste et participe à la guerre d’Espagne, avant de mourir à Toronto au Canada le 14 mai 1940 à l’âge de 71 ans.

« Très influent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle en Europe et aux Etats-Unis, l’anarchisme comme philosophie politique avait été éclipsé, après 1917, par le mouvement communiste et sa sujétion à l’URSS. Mais les mouvements sociaux des années 1960 ont changé cela. Une approche anti-autoritaire et anti-étatique, de même que la culture de la liberté dans la musique, le sexe et la vie en communauté ont conduit à un regain d’intérêt pour l’anarchisme. Après des décennies d’oubli, Emma Goldman redevenait une figure importante, particulièrement pour le mouvement des femmes, mais aussi pour d’autres mouvements politiques »[1]. Et pourtant, « J’étais frappé de n’avoir jamais, du lycée à la licence, croisé son nom en étudiant l’histoire de ce pays. C’était une expérience que j’avais déjà vécue lorsque, à l’issue de mes études, j’avais commencé à m’informer sur des gens et des événements qui, d’une façon ou d’une autre, ne cadraient pas avec l’histoire officielle : Mother Jones, Big Bill Haywood, John Reed, le massacre de Ludlow, la grève du textile de Lawrence, l’affaire du Haymarket et bien d’autres. Les gens dignes d’êtres étudiés étaient présidents, industriels, héros militaires mais jamais leaders syndicaux, radicaux, socialistes, anarchistes. Emma Goldman ne cadrait pas »[2]. C’est ainsi que l’historien Howard Zinn[3] explique dans son introduction les raisons qui l’ont poussé à écrire une pièce de théâtre, jouée pour la première fois en 1975, sur les années américaines d’Emma Goldman. Les différents aspects de ses 48 premières années, y compris ses amours tumultueuses, sont retracés par de courts tableaux se suivant chronologiquement. Mais l’auteur ne se contente pas de raconter la vie de son héroïne, il replace les combats de celle-ci dans le contexte de l’époque mais aussi dans un cadre plus large qui interroge notre époque. Ainsi des discussions entre Emma et son compagnon Alexandre Berkman dit Sasha, marxiste de stricte observance, bien résumées par cet extrait : « EMMA (plus douce) : Tu ne comprends pas, Sasha ? Nous ne pouvons pas tous vivre comme vivent les plus opprimés. Nous devons avoir un peu de beauté dans nos vies, même au cœur des luttes. »[4]

La mise en pratique des idées, le recours systématique à l’action directe, le refus des concessions aux principes sont ainsi au centre de la pièce tout autant que les concepts théoriques et tactiques du mouvement ouvrier. La question de la violence est ainsi abordée à plusieurs reprises, lors de l’attentat manqué de Berkman contre un patron, tout comme dans un discours de Johann Most, un des compagnons d’Emma, : « Chaque année, trente-cinq mille ouvriers meurent dans leurs mines et leurs usines. A chaque génération, les fils des ouvriers sont massacrés dans leurs guerres. Et ils nous accusent d’être violents ! (il fait une pause, puis parle très posément). Que les choses soient claires. La violence contre les innocents ? Jamais. La violence contre l’oppresseur ? Toujours ! »[5].

En une centaine de pages comprenant les annotations scénographiques, Howard Zinn retrace ainsi la vie d’une militante oubliée dont il arrive a nous faire toucher la profonde humanité.

Notes

[1] Zinn, Howard, En suivant Emma. Marseille, Agone, 2007, p.24

[2] pp.7-8.

[3] Voir notre recension de son autobiographie in Espace de libertés n°346 d’octobre 2006, p.27.

[4] pp.68-69

[5] p.47.

lundi 24 décembre 2007

Etre de gauche pour refuser la marche actuelle du monde


Je suis le signataire d'une carte blanche parue dans La Libre Belgique le mercredi 19 décembre 2007, p.27 sous le titre Etre de gauche au XXIe siècle, c'est... et dont vous pourrez lire ci-dessous le texte intégral. Des signataires s'ajoutent depuis sur le site du collectif A Contre Courant.


A l’attention de celles et ceux qui pensent que le clivage gauche-droite est dépassé. A l’attention des modérés, des centristes dissimulés et des progressistes autoproclamés. A l’attention de ceux qui se réclament de la gauche sans jamais dans leur actes ni dans la politique qu’ils mènent justifier cette qualité. A l’attention de Ségolène et de Nicolas, de Joëlle et de Jean-Michel, d’Elio et de Johan. Voici quelques lignes pour dire qu’être de gauche au XXIe siècle, dans son idéologie comme dans sa pratique, cela a du sens, que cela est moderne et que surtout cela est vital.

Une tendance lourde

Un peu partout fleurissent les discours déclarant que le clivage gauche-droite est dépassé.

Il est des écologistes pour penser que la dimension environnementale de l’alternative transcende ce clivage, des sociaux démocrates tellement rôdés à appliquer des politiques néolibérales qu’ils en viennent à parler de troisième voie. Ce discours est pour eux l’occasion de ne pas nommer une conversion aux logiques droitières.

Ce discours est tenu également par des gens de droite (voir de l’extrême droite) qui sèment le trouble comme Jean-Marie Le Pen citant Gramsci ou Nicolas Sarkozy invoquant des penseurs de gauche ou faisant lire le militant communiste Guy Môquet. La vérité est qu’ils exhument de façon sélective des bribes dénaturées de leur pensée. Mais leur objectif -brouiller les pistes- fonctionne plutôt bien.

La tristement immuable raison d’être de la gauche, ou quand le pessimisme de la raison rencontre l’optimisme de la volonté…

Les mots ont sans doute vieilli et la terminologie a été souvent dénaturée, pourtant, même au cœur de nos riches sociétés, il y a encore et toujours des inégalités, des exploiteurs et des exploités. La lutte des classes existe, même si les formes de la lutte et les caractéristiques des classes ont changé. C’est une réalité immuable, jamais dépassée jusqu’ici, qui donne sens à la notion de gauche et justifie à elle seule son combat.

Ce clivage à l’intérieur de chaque société, existe également entre les pays riches et ceux qui le sont moins ou pas. Il convient dès lors de refuser les nationalismes, d’être internationaliste et de cultiver, ici et partout, la fraternité. Comme l’écrit Raoul Marc Jennar, « Jamais plus qu’aujourd’hui n’a été pertinent l’appel aux prolétaires de tous les pays à s’unir, même si la définition du prolétariat a quelque peu changé. ». C’est pourquoi il demeure essentiel de ressentir qu’aujourd’hui encore, ceux qui ne possèdent que leur force de travail, physique et/ou intellectuelle, n’ont d’autre patrie que leur propre condition.

Concrètement au XXIe siècle, être de gauche c’est …

Etre de gauche recoupe une palette de positionnements en vue de contrer les inégalités et de protéger celles et ceux que le système exploite, exclut et précarise. On peut dire d’une politique qu’elle est de gauche lorsqu’elle œuvre concrètement à diminuer l’écart entre les plus pauvres et les plus riches ce qui nécessite une opposition franche à la logique de l’économie de marché libre et non faussée.

Etre de gauche c’est viser d’abord à la disparition des inégalités sociales qui explosent aujourd’hui entre sociétés et dans les sociétés. Il ne s’agit pas d’imposer une égalité « uniformisante », de nier les spécificités ou l’aspiration à des particularismes – qui peuvent nourrir l’individu et enrichir la société - mais bien de mettre fin à l’inégalité d’accès à toute une série de biens essentiels à la survie, au bien-être et à l’épanouissement (logement, soins, nourriture, culture, loisirs,…). « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », selon la célèbre formule des révolutionnaires du XIXème siècle, popularisée par K. Marx . Concrètement, être de gauche, c’est dès lors abroger fermement les lois iniques récemment imposées un peu partout à travers la planète et qui approfondissent les inégalités sociales. Elles concernent notamment le droit du travail et les retraites, la fiscalité, les politiques migratoires ou encore l’accès aux soins de santé.

Etre de gauche , c’est vouloir au minimum rééquilibrer la distribution des richesses entre le capital et le travail. En Belgique comme dans de nombreux pays, la part du capital, par rapport à celle des salaires, ne cesse de croitre dans le PIB sans qu’aucun gouvernement étiqueté « à gauche » ou « centre-gauche » ne stoppe cette logique. Dans le même temps, les politiques menées font baisser la part du capital dans les recettes de l’Etat.

Etre de gauche , c’est toujours privilégier l’intérêt collectif à l’intérêt particulier et en cela c’est définitivement reconnaître le nécessaire rôle de l’Etat ou d’une forme d’organisation collective à grande échelle, garant des droits et libertés, redistributeur, régulateur et planificateur essentiel au bénéfice de l’intérêt collectif face à la puissance économique. Via l’Etat, il s’agit dès lors soit de réguler le marché (actuellement outil de la logique capitaliste), soit de le circonscrire et de l’exclure de certains secteurs économiques (eau, énergie, transport,…), soit encore de purement et simplement viser à sa disparition. Par Etat, nous entendons ici un outil au service des décisions collectives avec des fonctions administratives, économiques, législatives et exécutives et non l’Etat en tant que force armée servant à la défense de privilèges et à la restriction de la sphère démocratique. Tout en maintenant une volonté d’équité sociale et écologique globale, cette logique inclut également la possibilité – et même la nécessité - d’initiatives locales, d’une grande décentralisation dans le fonctionnement et la gestion des outils publics, d’une autogestion des processus de production, et ce en vue de répondre au plus près aux besoins et réalités.

Etre de gauche , c’est ne pas marchander la solidarité au prix d’une liberté sans limite. Cela signifie-t-il que l’on veut brider la liberté individuelle ? Au contraire. Il s’agit toutefois de constater que la liberté individuelle pour s’épanouir et se généraliser réclame un contexte dans lequel la solidarité et l’intérêt collectif ne sont pas mis en péril. C’est pourquoi il faut d’abord s’assurer que les choix puissent se prendre après un juste débat d’idées, entre tous les citoyens et dans le cadre d’un objectif de solidarité, ce qui est aujourd’hui un leurre absolu. Il est clair, pour expliquer cela de façon imagée, que les renards et leurs amis qui se présentent aujourd’hui en défenseurs de la liberté nous prennent à vrai dire pour de la volaille écervelée car ils savent pertinemment que, vu le rapport de force actuel, nous ne sommes, le plus souvent, pas en mesure d’exercer celle-ci. Ils sèment également le doute car la liberté qu’ils réclament est avant tout celle du pouvoir économique vis-à-vis d’une tutelle démocratique et non celle des citoyens. D’ailleurs, la plupart des gouvernants « libéraux » - mais aussi sociaux-démocrates - attaquent parallèlement certaines libertés collectives (droit de grève, droit à la lutte sociale, droit des migrants,…). Un arsenal de lois liberticides est mis en place.

Etre de gauche , c’est étendre aussi aux générations futures la notion de solidarité. En cela, c’est se déclarer fondamentalement opposé à la logique productiviste actuelle qui menace lourdement les générations à venir en épuisant les ressources et en polluant la biosphère. Il faut stopper la prépondérance de la logique économique sur les considérations sociales et environnementales.

Etre de gauche , c’est prôner un Etat laïc et républicain par opposition à toute réflexion corporatiste privilégiant les droits associés à l’identification et à la classification des individus par leur appartenance. Il est ahurissant de voir des personnes se réclamant de la gauche défendre le régime archaïque de privilèges basé sur le sang que constitue la monarchie. La monarchie est une injure à la démocratie et à la modernité.

Etre de gauche , c’est revendiquer l’absolue égalité de droit entre les humains quelles que soient leurs origines, leurs appartenances sexuelles, leurs croyances et leurs coutumes, dans les limites de la loi républicaine et laïque. C’est ne pas revendiquer un mode de vie plutôt qu’un autre, c’est accepter et proclamer l’égalité de droit sans tenir compte des différences apparentes. Le nationalisme s’est aujourd’hui immiscé au cœur même de la social-démocratie. Il en va de même d’une certaine forme de racisme bon-teint.

Etre de gauche , c’est lutter contre l’uniformisation des médias instaurée par des intérêts privés brisant le débat démocratique et aboutissant à une manipulation destinée au pouvoir de quelques uns. C’est promouvoir les médias publics pluralistes et en exclure la publicité. C’est proposer une protection plus grande et spécifique des journalistes les rendant idéologiquement indépendant vis-à-vis des propriétaires des médias. L’actuelle concentration médiatique et la mainmise de grands patrons sur les médias constituent une grave menace pour la démocratie.

Etre de gauche c’est défendre un enseignement public de qualité, correctement financé et préservé de la sphère privée. C’est opter pour un enseignement qui forme des citoyens critiques et autonomes.

Etre de gauche , c’est privilégier le débat d’idées à la politique de l’image et aux coups de force médiatiques qui nivellent vers le bas et rendent la pratique politique lointaine et confuse, créant les conditions d’une démocratie privée de fond et mise en danger plutôt qu’une démarche d’élaboration collective et d’éducation permanente. Relayé par un clientélisme qui s’installe, le marketing politique prend aujourd’hui le pas sur tout débat d’idées ce qui ne peut que détruire à terme les aspirations de gauche.

Pour conclure

Comme souvent, il n’est pas inutile de replonger dans les classiques pour éclairer le présent. En 1848, Marx et Engels écrivaient ceci dans le Manifeste : « la bourgeoisie (…) ne laisse subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme que le froid intérêt (…). Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l’unique et impitoyable liberté du commerce. ».

Il n’est pas une virgule qui mérite d’être changée dans cette analyse. On aimerait dès lors que celles et ceux qui se réclament de la gauche tendent vers ces objectifs et que celles et ceux qui y ont renoncé cessent de revendiquer un qualificatif qui ne leur convient décidément plus.

Ce texte a reçu les signatures de :

- Jacques BRAIPSON (Vice-Président de la CGSP-RTBF Liège)
- Didier BRISSA (Militant éco-socialiste, UAG, ACC)
- Vladimir CALLER (Rédacteur au Drapeau Rouge, PC)
- Luc CREMER (Ancien conseiller provincial Ecolo)
- Jean CORNIL (Militant éco-socialiste, ancien sénateur PS)
- Jean-Maurice DEHOUSSE (Ancien Ministre PS, ancien Bourgmestre de Liège)
- Céline DELFORGE (Députée à la région bruxelloise, Ecolo)
- Julien DOHET (Historien, collectif Le Ressort)
- Pascal DURAND (Professeur d’Université)
- Pierre EYBEN (Militant éco-socialiste, Secr. Politique Fédération de Liège du PC)
- Guy FAYS (Secrétaire régional de la FGTB Namur)
- Marc GOBLET (Président de la FGTB Liège-Huy-Waremme)
- Nancy HARDY (Formatrice au PAC Ourthe-Amblève)
- Bahar KIMYONGUR (Militant de gauche, membre du CLEA)
- Madeleine MAIRLOT (Enseignante, ex-conseillère communale à la Ville de Liège)
- Jean-Pierre MICHIELS (Prés.de l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte)
- Jorge PALMA (Assistant à l’ULg)
- Christine PAGNOULLE (Présidente d’ATTAC-Liège, enseignante à ULg)
- Jean-François PONTEGNIE (Membre d’Une Autre Gauche)
- Madeleine PLOUHMANS (ATTAC Liège)
- Jean-Claude RENDA (Journaliste, président interrégional wallon de la CGSP-RTBF)
- Ataulfo RIERA (Secr. de rédaction du Mensuel "La Gauche", LCR-B)
- Jean-Claude RIGA (cinéaste)
- Alfonso SECONDINI (Ancien président d’ATTAC Verviers)
- Mauro SOLDANI (Réalisateur)
- Olivier STARQUIT (Altermondialiste, collectif Le Ressort)
- Pierre STASSART (Conseiller communal et Echevin PS à la Ville de Liège)
- Annick STEVENS (Professeur de Philosophie, ULg)

Une initiative publique indispensable


Après La Libre Belgique a plusieurs reprise, c'est L'Echo qui a publié, à la dernière page de son édition du w-e du samedi 15 décembre 2007, le dernier texte que j'ai écrit dans le cadre du Mouvement Le Ressort. Les co-auteurs sont Yannick Bovy, Didier Brissa, Pierre Eyben, Christian Jonet, Michel Recloux et Olivier Starquit. Inutile de préciser que la parution dans ce journal économique nous réoujit particulièrement et répond à nos objectifs de reconquête de l'imaginaire culturel.


Au seuil du 21ème siècle, l’enjeu politique essentiel est la manière dont seront gérées la production et la distribution de l’énergie. Un rappel historique s’impose : en 1945 sont créés un Comité de contrôle pour les prix de vente et le Comité national de l’Energie (composé en tripartite patronat-syndicats -Etat) qui était chargé d’établir pour toutes les parties un projet de plan d’équipement. Tous ces organismes de régulation ont disparu avec la libéralisation ainsi que les budgets pour l’Utilisation Rationnelle de l’Energie (URE). Reste la CREG qui n’a plus qu’un pouvoir symbolique. On a donc perdu tout contrôle sur ce que font les producteurs. Les choix politiques ont supprimé le contrôle citoyen. La politique s’est elle-même mise hors-jeu.

Des initiatives solidaires ont surgi pour l’achat d’énergie et principalement la remise au goût du jour du système des coopératives via des groupements d’achats. Citons par exemple Power4you, un regroupement de citoyens, via la participation de nombreuses associations comme la Ligue des Familles ou la FGTB, visant à acheter de l’énergie verte à la société Lampiris à prix réduit. Ce critère du prix est d’ailleurs le principal argument. A contrario, le critère des conditions de travail est complètement absent dans le choix du fournisseur, malgré la présence de syndicats des travailleurs parmi les coopérateurs. D’autres initiatives ont vu le jour comme des propositions politiques visant à la création de sociétés publiques d’achat. Mais si ce consumérisme de gauche constitue certes une riposte au capitalisme sur le terrain des pratiques individuelles, il ne remet pas en cause la situation et ne constitue d’aucune manière une réforme de structure.

La libéralisation a également entraîné la fin de la péréquation tarifaire [1] alors que, nonobstant l’existence des directives européennes, « on possède des solutions pour maintenir une situation plus solidaire […] on pourrait demander aux 13 gestionnaires de distribution wallons de pratiquer un seul et même prix. On ne le fait pas » [2]

Dans le même ordre d’idées, il eût été et il serait certes préférable de disposer d’un seul gestionnaire public de distribution.

En ce qui concerne la production, principalement aux mains de deux acteurs principaux en Belgique (Electrabel et SPE, le deuxième étant un petit poucet face au premier, ce qui entraîne une situation de fait de quasi-monopole) [3], quelques initiatives et projets permettent de poser des questions pertinentes. Ainsi, face aux nombreuses demandes d’éoliennes, quelques communes envisagent de s’unir pour en installer le long de l’autoroute E40. Si aucun projet n’est encore officiellement déposé, elles ont décidé de ne pas se laisser faire face aux géants. L’idée serait de créer une intercommunale qui pourrait elle-même devenir productrice d’électricité verte. Par ailleurs, d’autres outils, certes méconnus, existent comme les programmes PALME, UREBA et EPURE qui aident techniquement et financièrement les communes soucieuses de développer l’URE [4]. Ainsi, au-delà de l’efficacité énergétique de ses bâtiments, la commune peut aussi produire de l’énergie verte, conseiller ses habitants, intervenir en tant que tiers-investisseur. Notons également qu’une dizaine de communes wallonnes ont été sélectionnées comme communes photovoltaïques pilotes [5].

Un autre modèle est celui constitué par les coopératives de production, fourniture et vente d’énergie. Ces coopératives créent ainsi un fournisseur proche des producteurs et des consommateurs tout en incitant à une utilisation rationnelle de l’énergie.

Ces pistes lèvent le tabou en Belgique du producteur public d’énergie (car rappelons que Nuon compte parmi ses actionnaires principaux la ville d’Amsterdam et des provinces hollandaises) [6] et soulignent également l’importance de la réappropriation citoyenne de la production. Elles induisent également la conclusion provisoire selon laquelle ce n’est pas en continuant la fuite en avant dans une production énergétique toujours croissante qu’on répondra aux défis actuels : il faut coupler une réduction drastique de la demande à un basculement vers un système énergétique décentralisé individuel et collectif [7] (que permettent notamment les capteurs solaires). Cette double mutation est possible mais pas sans planification, sans initiative publique et sans rupture avec le productivisme et l’inextinguible soif de profit des intérêts privés.

Notes

[1] Principe selon lequel les frais liés à la fourniture étaient mutualisés : la personne habitant loin d’une centrale électrique payait le même prix que le voisin d’une centrale.

[2] Le Drapeau rouge n°16, « Libéralisation de l’électricité, interview de Jean-Claude Galler, secrétaire fédéral CGSP Gazelco », septembre 2007

[3] La fusion annoncée entre Suez et Electrabel renforcera à terme ces monopoles privés

[4] Eric Van Poelvoorde « Une politique durable de l’énergie au niveau communal : outil pour un développement durable « revue Etopia analyse 2005/21, 17/09/2005

[5] Voir http://energie.wallonie.be/xml/doc-IDD-10575-.html

[6] Ce qui au demeurant ne l’empêche pas en Belgique d’avoir des techniques de marketing et de ventes particulièrement agressives et peu respectueuses des gens comme des travailleurs.

[7] Les communes pourraient ainsi devenir productrices : citons l’exemple de Couvin et de son parc à éoliennes

mercredi 28 novembre 2007

La préparation de la reconquête idéologique

Cet article a été publié dans le n°42 de la revue Aide-mémoire d'octobre-novembre-décembre 2007, p.7
On peut retrouver la liste de mes articles publiés dans cette revue ici
Tel père, tel fils.
Jacques Ploncard D’Assac est né le 13 mars 1910 à Chalon-sur-Saône. Marqué très jeune par les écrits d’Edouard Drumont[1] et de Charles Maurras[2], il rejoint les rangs de l’Action Française alors qu’il n’a que 17 ans. Neuf ans plus tard, en 1936, il change de parti et rallie le Parti Populaire Français (PPF) nouvellement créé par Jacques Doriot. Décoré de la Croix de Guerre pour son action durant la guerre de 1939-1940, Ploncard d’Assac s’implique dès le lendemain de la défaite dans le gouvernement de Vichy dirigé par le Maréchal Pétain. Avec Henry Coston et Bernard Faÿ il travaille au dépouillement des archives maçonniques et devient ainsi un « spécialiste de l’action occulte de la Franc-Maçonnerie et des lobbies » pour reprendre les termes d’un de ses biographes[3]. Décoré de la Francisque, Ploncard d’Assac anticipe la fin de la guerre et se réfugie au Portugal où il devient un des conseillers de Salazar. Il échappe ainsi à trois condamnations à mort. Au Portugal, il multiplie les activités de propagande via la radio « La Voix de l’Occident » et une production écrite pléthorique dont de nombreux titres seront traduits en plusieurs langues. Il profite des lois d’amnistie proclamées sous la présidence de Georges Pompidou pour revenir en France. Il y poursuit inlassablement son combat dans des journaux comme Jeune Nation ou Aspect de la France, centrant principalement son propos sur la dénonciation des ennemis qui se cachent au sein de l’église et des mouvements nationalistes. Avec son décès le 20 février 2005 le nom de Ploncard d’Assac ne disparaît pas du paysage de l’intégrisme catholique français puisque son fils, Philippe, avait repris depuis plusieurs années les mêmes lubies que son père. Philippe, qui dans son ouvrage Le nationalisme français, préfacé par le vieil ami de son père Henry Coston, fait cette dédicace significative : « A mon père qui resta fidèle à ses idées et qui su m’en faire comprendre la vérité »[4]. Le fils, proche des intégristes de la Fraternité St-Pie X, a tellement repris les délires complotistes de son père qu’il dénonce surtout l’influence des forces du mal et de la Maçonnerie au sein de l’extrême droite française, à tel point qu’il s’oppose à Alain de Benoist, et se fait interdire d’antenne à Radio Courtoisie.
Une filiation évidente
On le voit avec cet aperçu biographique, le pedigree de Jacques Ploncard d’Assac en fait une des personnes centrales dans le maintien de l’idéologie d’extrême droite après la débâcle subie en 1944-1945. Son parcours et ses écrits sont particulièrement significatifs d’une volonté de ne pas se résigner à la défaite et de préparer le terrain à un retour à l’avant plan de l’extrême droite en maintenant le plus vivant possible l’héritage des années 30-40. Les jeunes ont droit à la vérité… est un livre qui synthétise assez bien cette démarche[5]. Des Lumières à l’Epuration, en passant par la Révolution Française, la « vraie » France a toujours lutté contre les mêmes ennemis. C’est ainsi que « Ces francs-tireurs préfigurent les « partisans » de la Seconde Guerre mondiale ; comme cette Commission départementale jacobine de Marseille, qui a créé une garde civique et moleste « tous les citoyens suspects d’esprit réactionnaire », préfigure les Comités de Libération et d’Epuration. Cela servait-il les intérêts de la France ? »[6]. Outre ces rapprochements entre les époques sur lesquels nous reviendrons, Ploncard d’Assac démontre bien sa filiation dans ses références. Ainsi lorsqu’il déclare que « Drumont est mon maître »[7] et que la lecture à l’âge de 16 ans du livre de ce dernier, la fin d’un monde, fut une révélation. Ses autres références sont des classiques comme De Maistre, Bourget, Bainville, Maurras ou encore Maurice Barrès « qui avait bien vu, lui, que la bataille des Idées serait longue et que personne ne la gagnerait pour nous (…) La Révolution nationale fut la dernière tentative d’arrêter « le vaste effort de décomposition » entamé depuis la Révolution française. »[8]. Son contemporain Marcel De Corte[9] reçoit également ses faveurs, tout comme Léon Daudet dont il reprend les trois erreurs fondamentales issues de la révolution de 1789, à savoir l’utopie du progrès, la lutte des classes et le gouvernement du peuple par le peuple.
La décadence « gauchiste »
1789 est considéré comme un tournant important qui consacre la décadence de la France et contre laquelle la lutte n’a toujours pas cessé. Mais 1789 n’est pas dû au hasard. « Rien de ce qui arrive aujourd’hui et marque une décadence évidente, n’est apparu subitement. Le mal a cheminé longtemps souterrain, masqué, honteux et puis, lorsqu’il eut secrètement contaminé assez de consciences, il s’est étalé avec impudeur et s’est proclamé : Progrès »[10]. Jacques Ploncard d’Assac développe ainsi un rejet total du « scientisme » qu’il considère comme le fils pédant de l’encyclopédisme. Cette diffusion des idées est clairement le produit d’un complot des sociétés secrètes en faveur des idées démocratiques : « Des millénaires à Karl Marx et aux progressistes chrétiens, qui ne voit circuler le même esprit de révolte ? »[11]. De ce développement, « Il apparaît évident aujourd’hui que la Révolution ne rencontre pas de résistance chez les Souverains d’Europe parce que ses idées fondamentales, diffusées par la Maçonnerie, avaient gagné les Cours elles-mêmes et qu’elle avait partout des adeptes connus ou secrets. »[12]. Le succès de ce complot sera accentué par le suffrage universel. « Ainsi, un des premiers effets de la république, pourtant ouverte à tous par le suffrage universel, est la prolifération des sociétés secrètes, la soumission des militants aux supérieurs inconnus des Loges maçonniques. C’est que, ce suffrage, il s’agit de le manipuler »[13]. Et de condamner l’illusion du Suffrage Universel : « Sous prétexte de soustraire l’électeur aux influences du château et de la cure, on va le soumettre aux promesses de candidats qu’il ne connaît point. Ce que le suffrage a de légitime disparaît. Il ne va plus être qu’un procédé pour dégager une majorité artificiellement fabriquée par la publicité. »[14].
Retenant les leçons de Barrès, mais aussi l’exemple de Marx dont il retient qu’il n’a pas hésité à attendre des jours meilleurs en continuant inlassablement à propager ses idées, Ploncard d’Assac considère que l’influence de l’écrit et des livres est énorme. C’est pourquoi il aura une telle production et qu’il décrit les raisons du lancement au début de 1969, d’une lettre politique[15] destinée à influencer et à fédérer les cercles de réflexions qui réfléchiront ainsi à l’élaboration d’une doctrine cohérente et la diffuseront. Cette Lettre Politique paraissait tous les quine jours et se devait « de montrer, derrière les événements, les idées, les positions d’où procède l’action »[16]
Un projet d’extrême droite
Cette doctrine soutient un projet politique clair qui tourne autour d’une question centrale : « Il n’y a là, qu’un aspect local du débat fondamental ouvert par la Révolution française : l’homme est-il maître de faire les lois à son gré ou est-il, de par sa nature même, soumis à des lois dont toute violation entraîne la désagrégation de la société ? »[17]. Pour répondre à cette question, « (…) il y a deux portes : à gauche, le glissement logique du système ; à droite, côté nationaliste, la réaction contre le système et son écoulement gauchiste. Il n’y a donc qu’une seule attitude réellement révolutionnaire – parce que contre-révolutionnaire - : celle de la droite nationaliste »[18]. Cette réponse est une évidence pour Ploncard d’Assac : « Il faut en sortir par la droite, si l’on veut bien entendre par là une conception de la société conforme à la loi naturelle, basée sur l’expérience, sur la mémoire héréditaire des siècles, qui est la tradition, sur la politique expérimentale. C’est la seule manière de s’en sortir. A gauche, on va trouver une idéologie née d’autres idéologies, on ne collera jamais au réel. »[19]. Nous en revenons donc au fondement de l’extrême droite, c'est-à-dire le respect des lois dites naturelles que nous avons si souvent rencontré dans cette chronique.
Notes



[1] Voir notre article Un populisme du 19e siècle in Aide-mémoire n°29 de juillet-août-septembre 2004.
[2] Voir notre article De l’inégalité à la monarchie in Aide-mémoire n°33 de juillet-août-septembre 2005.
[3] Les éléments biographiques sont tirés des sites Internet suivant : http://henridefersan.blogspot.com (blog du Parti Français Chrétien) et www.renouveaufrancais.com deux sites à la connotation politique évidente.
[4] www.six-février.com. Le nom de ce site fait référence au 6 février 1934, date mythique de l’extrême droite française dont nous avons déjà parlé dans notre article sur Tixier-Vignancourt : La cohérence d'un engagement in Aide-mémoire n°40 d'avril-mai-juin 2007
[5] Jacques Ploncar d’Assac, Les jeunes ont droit à la vérité… Lisbonne, La voix de l’occident, 1970, 251 p. La version que nous possédons est dédicacée par l’auteur à Lisbonne le 20 avril 1970.
[6] p.199
[7] p.21
[8] p.42. Rappelons ici que la « Révolution nationale » est le terme utilisé par ses partisans pour désigner le régime collaborationniste établi à Vichy par Philippe Pétain.
[9] Voir notre article L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in Aide-mémoire, n°32 d’avril-mai-juin 2005.
[10] p.8.
[11] p.32
[12] p.86
[13] p.172.
[14] p.168.
[15] Il s’agit de brochure d’un format de 180 x 117mm font une vingtaine de pages. Nous en possédons 3 exemplaires nous permettant d’affirmer qu’il y eut au moins 72 numéros vendus au prix de 5 frs.
[16] Quatrième de couverture.
[17] p.99
[18] p.20. Sur la théorie de la contre-révolution, voir notre article sur Château-Jobert La pensée « contrerévolutionnaire », n°36 d’avril-mai-juin 2006.
[19] p.25

samedi 10 novembre 2007

Quand la quête éperdue de croissance tue la planète !

La Libre Belgique a publié ce samedi 10 novembre en page 37 un nouveau texte du collectif Le Ressort que je cosigne avec Yannick Bovy, Didier Brissa, Pierre Eyben, Christian Jonet, Michel Recloux, Olivier Starquit. Comme pour notre texte sur la relance du haut-fourneau à Seraing, Le Soir s'est également montré interessé mais demandait des coupures.

Il est des notions dont la terminologie même nuit à leur diffusion et à leur appréhension, aussi fondées soient-elles. Il en va ainsi de la « décroissance ».
En ces temps de début de prise de conscience du réchauffement climatique, les penseurs de la décroissance fournissent pourtant deux outils bien utiles : un démontage des notions de croissance et de PIB (Produit intérieur brut) pour mesurer l'évolution d’une société, et une critique acérée du productivisme capitaliste conduisant à la surproduction.

Du PIB…

D’une part, chacun du nous peut mesurer que la croissance du PIB n’est plus (si elle l’a jamais été) un instrument de mesure pertinent du bien-être dans une société. Le PIB mesure tout ce qui génère de la plus value dans l’activité économique, qu’il s’agisse de la construction d’un hôpital ou des conséquences du crash d’un Boeing ! La convention trompeuse qui fait du PIB un indicateur pertinent du progrès économique et social date de la période des « 30 glorieuses » (+/- 1945 – 1975), quand la part des salaires suivait une courbe ascendante parallèle à celle du Produit Intérieur Brut. Au contraire, depuis le début des années ’80, cette part des salaires n’a cessé de diminuer, au profit de la part du rendement du capital (les actionnaires). D’autres instruments, tel l’Indice de Développement Humain [i](IDH) ou l’Indicateur de Pauvreté Humaine, fournissent des mesures bien plus complètes car elles prennent également en compte d’autres facteurs fondamentaux tels que la qualité et l'accès à l’enseignement, l’accès aux soins de santé, l’espérance de vie, l’égalité hommes-femmes, etc. Ce qui plaît beaucoup moins aux « économistes » néolibéraux…

…et des besoins

D’autre part, pour maintenir son profit, le modèle économique capitaliste a besoin d’un marché sans cesse en expansion. Il ne lui suffit plus de « répondre aux besoins », il lui faut non seulement produire toujours plus en étendant son marché, mais aussi augmenter à la fois le « turn over » des produits et créer de « nouveaux besoins ». C’est là qu’intervient son service propagande : la publicité. En Belgique, c’est 2,8 milliards en 2006 soit +75% en 2 ans[ii] qui se répercute dans le prix des produits. La publicité cherche à nous convaincre d’absolument remplacer notre téléphone portable de l’année dernière par ce nouveau modèle « qui possède ce petit plus » essentiel à notre existence …
A tel point que ce qui caractérise le plus notre modèle économique, c’est d’être une société de surproduction de biens matériels. Biens matériels particulièrement consommateurs d’énergie fossile et de matières premières non renouvelables, qui ne répondent en outre, la plupart du temps, qu’à des « besoins » artificiellement créés. Pour entretenir le modèle, le crédit à la consommation s’est généralisé, et si cela permet d’augmenter les volumes des ventes, c’est aussi un formidable outil de contrôle social, car qui peut encore mener une grève de longue durée quand il peut à peine rembourser ses crédits à la fin de chaque mois ?
C’est ce modèle économique qui est à l’origine à la fois de l’inégalité dans la répartition du bien-être et des richesses sur la planète, mais aussi qui entraîne les dérèglements climatiques dont nous commençons seulement à voir les premières funestes manifestations. En matière de ressources non renouvelables, si tous les habitants de
la Terre consommaient au même rythme que nous, Européens, il nous faudrait les ressources de 3 à 5 planètes[iii]. Si l’on regarde le rythme de consommation des Etats-Unis, c’est le double qui serait nécessaire[iv]. On voit bien qu’à ce rythme nous courons droit dans le mur, et la distance qui nous en sépare n’est plus que de quelques millimètres. Si nous voulons que les conditions mêmes de survie de l’espèce humaine perdurent, notre modèle de consommation devra nécessairement décroître !

« Avoir » : toujours « plus » ou « mieux » ?

« Décroître », voilà le mot qui fait peur, et pas seulement aux tenants de l’économie de marché libre et non-faussée. En effet, notre imaginaire culturel est contaminé non seulement par l’impression que c’est la quantité (et non la qualité) de biens matériels que nous possédons qui fait notre bonheur, mais aussi par l’idée que notre capacité (nos emplois) à en acquérir plus dépend de ce rapport surproduction/surconsommation… Pendant ce temps, chaque Belge jette en moyenne 20% des denrées périssables qu’il achète ; la durée de vie des produits que l’on nous vend ne cesse de se réduire (et c’est fait « pour », afin de nous en faire acheter plus rapidement de neufs) ; nous continuons à accumuler des montagnes de détritus ; à envoyer toujours davantage de voitures et de camions sur les routes et d’avions dans les airs ; etc.
Et pourtant, il n’y a pas là de fatalité, pas plus que nous ne risquons de voir notre bien-être s’évanouir dans le cadre d’une société de décroissance. Au contraire : l’un des fondements d’une telle société est l’articulation entre une relocalisation de la production, une production de qualité durable répondant aux besoins véritables, et un développement des services aux personnes

Alter-développement

Explicitons notre propos par quelques exemples :
- En rapprochant de petites unités de production des lieux de consommation, non seulement nous lutterons contre le réchauffement climatique (en réduisant drastiquement les transports, gros consommateurs d’énergie fossile, en remplacement desquels les agro-combustibles
[v] ne sont qu’un mirage, sans parler de la non prise en compte de leur empreinte écologique globale) mais également sur l’emploi de proximité (d’où vient ce que nous consommons ? nos textiles fabriqués en Chine à 80%, nos fruits et légumes venus en grande partie d’autres continents, etc.). De la manufacture à l’agriculture (d’autant plus si elle est « bio »), la relocalisation est une grande génératrice de main d’œuvre ;
- Aujourd’hui la plupart des grandes entreprises de production ont un service chargé de « programmer l'obsolescence » des produits ou de les rendre « non-réparables », c'est à dire dont la fonction unique est de limiter dans le temps leur durée de vie. Dans certains cas, c'est au détriment de notre santé qu'on réduit le coût de production, comme l’a démontré encore dernièrement un reportage de la RTBF
[vi] – il faut mettre fin à cette logique mortifère et faire de la durabilité et de la recyclabilité des normes de fabrication obligatoires.
- Notre enseignement est « malade », les classes sont trop peuplées pour que les enseignants aient le temps de s’occuper de tous, nos infirmières croulent sous la surcharge de travail, notre région manque de crèches, le vieillissement de la population nécessite toujours plus d’encadrement, nos services publics sont vidés de leur substance (et de leur personnel), certaines activités économiques sont rendues impossibles par la concurrence issue de la globalisation, la culture reste un « produit » de et pour privilégiés tant du point de vue de son accès que de sa création… Le bien-être peut passer par bien d’autres choses que l’acquisition de biens matériels, et donc la revendication du monde du travail ne doit plus passer uniquement par des augmentations de salaire mais au contraire par une plus grande socialisation des richesses.
Pour en arriver à ce modèle d’alter-développement, c’est dès à présent qu’il faut amorcer une véritable révolution écologique et sociale des mentalités. Chaque jour qui passe apporte davantage d’éléments de preuve que notre mode de vie d’aujourd’hui condamne tout simplement la vie de demain.
La décroissance EST inévitable, mais sera-t-elle socialement juste ? Si les progressistes ne s’emparent pas rapidement de la question, le capitalisme, avec son extraordinaire capacité de récupération, le fera et uniquement au profit des privilégiés (revoyez ce film prophétique, Soleil Vert).
Pourtant, en dehors de cercles environnementalistes restreints d’écologistes et économistes militants, la question de la décroissance soutenable reste relativement tue, sans doute en partie à cause du terme « décroissance » lui-même. C'est pourquoi les membres du Collectif Le Ressort[vii] signataires de ce texte espèrent, par celui-ci, contribuer à populariser la réflexion sur le sujet. Et c'est pourquoi ils se déclarent, dès à présent et ouvertement, Objecteurs de croissance capitaliste.

Notes

[i] Rapport Mondial sur le Développement Humain http://hdr.undp.org/reports/global/2005/francais

[ii] Sources : CIM (Centre d’Information sur les Médias http://www.cim.be/) La pub, combien de divisions ? http://blog.demonteursdepub.be/20070612_La_pub_combien_de_division

[iii] Si tous les terriens avaient le rythme de consommation des belges, les ressources naturelles de 5 planètes seraient nécessaires… alors qu’en 1970, nous, belges, ne « consommions qu’une planète ». L’idée derrière ces chiffres est qu’il ne s’agit pas de retourner au temps des cavernes pour être écologiquement responsable.

[IV] "Décroissance soutenable : Une solution globale aux dégâts écologiques et sociaux causés par notre système ?" http://acontrecourant.be/1459.html

[v] Dossier sur les agro-combustibles http://mouvements.be/themes/agro_combustibles.html

[vi] « Question à la Une » du mercredi 17 octobre 2007.

[vii] Le site du collectif http://ressort.domainepublic.net/spip

lundi 5 novembre 2007

Un Onze Novembre, Pour Qui ? Pourquoi ?

C'est sous cet intitulé (un peu étrange j'en conviens) que je suis invité en compagnie de Jérôme Jamin à prendre la parole sur la question de l'extrême droite, son histoire, son idéologie et son actualité le samedi 10 novembre 2007 à 20h30 au Centre Culturel d'Engis, rue du Pont n°7 à 4480 Hermalle-sous-Huy.