dimanche 27 juillet 2008

Force, Joie et Travail !

Cet article a été publié dans le n°45 de juillet-août-septembre de la revue Aide-mémoire, p.7.
L'ensemble des textes publiés dans cette chronique se trouvent ici


Pour l’extrême droite, il toujours été important de se profiler comme défenseur des petits, des ouvriers. Si le rejet du Communisme est une constante et un des ciments idéologiques, se positionner comme n’étant pas à la botte du capitalisme, principalement du capitalisme international, fait également partie du discours « classique ». Si on le retrouve aujourd’hui surtout présent chez Nation, qui parle de « résistance sociale » et anime le site www.1mai.be, l’extrême droite des années 30-40 ne ménagea pas ses peines pour essayer de convaincre les ouvriers qu’elle défendait leurs intérêts
Le Front du Travail[1]
Dans l’Allemagne Nazie, c’est le 2 mai 1933 que Hitler annonce la dissolution des syndicats allemands et la création d’une seule organisation. Celle-ci, sous le nom de « Front du Travail » est définitivement organisée par une loi du 24 octobre 1934. Il constitue l’épine dorsale d’une organisation corporative de la société. Les cadres de la nouvelle structure doivent être membre du NSDAP. Et comme ce sont eux qui fixent les salaires, les conditions de travail, les procédures de licenciements… cela permet dans les faits au gouvernement d’adapter les conditions sociales à ses objectifs politiques. L’emprise du parti sur la vie des travailleurs sera complétée par une organisation connexe, « La Force par la Joie » qui organise les loisirs. Le financement est assuré par des prélèvements obligatoires sur les salaires des travailleurs. Enfin, signalons que c’est le Front du Travail qui sera chargé de la réalisation du projet imaginé par Hitler de fournir une voiture à chaque travailleur : la fameuse Volkswagen. Mais au-delà des beaux discours la réalité était surtout un encadrement de tout les instants et une perte totale de liberté. Si des améliorations furent réalisées avant la guerre, les chiffres montrent bien que les travailleurs ne verront leurs conditions de vies que légèrement s’améliorer (les salaires resteront stables) alors que la relance économique, grâce à la conjoncture et à l’industrie de l’armement qui prépare la guerre, permettra aux profits industriels et commerciaux des entreprises de repartir à la hausse[2].
Trois brochures de propagande
Pour analyser cette question et la manière dont l’extrême droite des années 30-40 a présenté cette question nous nous baserons sur trois brochures. La première est une publication luxueuse sur papier glacé, comportant de nombreuses photos. Elle était destinée à attirer des travailleurs belges volontaires en Allemagne. Elle fait partie d’une collection destinée à venter les bienfaits de « L’Allemagne contemporaine » avec des titres comme Pourquoi l’ouvrier allemand est-il pour Hitler ?, Les autostrades allemandes ou encore La sollicitude de l’Allemagne pour les vieillards et les faibles. Intitulée Beauté du travail en Allemagne[3] la brochure montre tous les efforts faits pour embellir les lieux de travail, les rendre plus agréable… Elle se distingue d’un discours souvent utilisé par un rejet du romantisme passéiste au profit d’une utilisation de la machine et du progrès technique au service de l’homme. C’est donc au détour d’un paragraphe que l’on retrouvera des notions idéologiques déjà rencontrées dans cette chronique. Tout d’abord une vision raciste des choses : « Quant aux Allemands qui viennent à visiter cette usine, la constatation de l’existence de telles mesures leur montre clairement sur quelles données acquises on peut tout naturellement compter chez nos camarades de travail allemands ; cela, parce qu’ils savent judicieusement apprécier la valeur et le but du travail : leur atavisme de race, la tradition et l’éducation le leur ont inculqué »[4], mais surtout ce que nous allons développé plus loin, la conception corporatiste de la société et donc la négation des différences de classes et de l’antagonisme entre celles-ci : « Dans l’Allemagne d’aujourd’hui, tout le monde est travailleur, peu importe à quel poste, peu importe qu’il soit ministre, directeur d’un établissement, artisan, artiste, serrurier, écrivain ou emballeur. Hitler a dit aussi : « A l’avenir il n’y aura plus qu’une seule noblesse, celle du travail» (…) de cette manière, toutes les tentatives littéraires faites dans l’intention de fabriquer une culture prolétarienne sont devenues sans objet et ont été oubliées. Il n’y a qu’une seule culture et une seule forme d’existence, ce sont celles de l’homme allemand »[5]. On notera au passage que la figure centrale de Hitler est ici bien mise en avant dans cet extrait de la conclusion.
Il en est de même de celle de Mussolini dans une brochure[6], nettement moins luxueuse et parsemée de nombreuses coquilles, éditée par le mouvement fasciste[7] : « Un élément décisif vient encore confirmer ce qui a été dit : les origines, la vie, la personnalité de Celui qui a été le créateur du fascisme et qui en est le Chef. (…) la misère et le travail n’avaient-ils pas plutôt fait de lui, l’apôtre et le messie des humbles ? Avant même la fondation des Fascii, Benito Mussolini avait formulé, en effet, le programme politique du Fascisme,(…) d’autre part, dans son action de propagande, le Fascisme s’est constamment adressé aux masses des travailleurs et aux anciens combattants qui n’étaient pas liés aux vieux clans politiques. »[8]. Outre cet aspect la brochure fasciste développe principalement le système corporatif qui a supprimé la lutte des classes : « La collaboration de classe, voulue par le Fascisme, ne signifie pas la légalisation et la cristallisation de l’état de fait, mais l’idéal de l’unité et de l’intérêt supérieur de la production. Ce n’est donc pas un fait statique ni conservateur, mais un fait constructif qui élimine tous les intérêts particuliers »[9]. Si la brochure défend donc l’idée que les travailleurs bénéficient des réformes, elle explique également clairement que le droit de grève a été supprimé et que : « Comme nous l’avons déjà indiqué, le syndicalisme fasciste est né par opposition aux organisations politiques à fond socialiste et communiste et a vécu, sans se laisser intimider par le nombre, en les combattant, afin de défendre les vrais intérêts du travail. Plusieurs années après les premiers mouvements fascistes, et quatre ans après la Marche sur Rome, le syndicalisme fasciste s’imposait, par la loi du 3 avril 1926, comme la seule forme reconnue d’association. »[10]. Elle se termine par une critique des ennemis de l’Italie qui ont essayé de l’empêcher d’intervenir en Abyssinie, intervention présentée comme humanitaire tant envers l’Italie qui a besoin d’espaces et de ressources que des abyssins à qui l’Italie apporte la civilisation : « Pour réaliser son programme de justice sociale, le Régime fasciste a du mettre en déroute le front masqué, fuyant et très insidieux de la haute banque, de la ploutocratie, de la franc-maçonnerie »[11].
La clarté idéologique derrière la propagande
Mais revenons à l’Allemagne. Le titre de la première brochure fait explicitement référence à l’office « Beauté du Travail » qui au même titre que « La force par la joie » faisait partie du Front du Travail. Celui-ci dès sa création est dirigé par Robert Ley. Né le 15 février 1890, il participe à la guerre 14-18 durant laquelle il sera fait prisonnier par les Français à la suite du crash de son avion. Docteur en chimie Ley travaille pour IG Farben et intègre le parti nazi en 1924 indigné par l’occupation de la Ruhr par la France. Dès 1925 il devient un des principaux cadres dirigeants du NSDAP. Robert Ley se suicide le 25 octobre 1945 pendant le procès de Nuremberg où il devait répondre de nombreux crimes, principalement liés à l’utilisation de la main d’ouvre étrangère amenée de force en Allemagne pour suppléer aux demandes sans cesses grandissantes du front.
La brochure qu’il signe pour vanter les progrès apportés par le Nazisme rejoint pour une part la première brochure[12]. Mais celle de Robert Ley est plus intéressante car il y exprime beaucoup plus les fondements idéologiques. Le premier de ceux-ci est le fait que l’Allemagne était dans le chaos avant que les Nazis n’arrivent au pouvoir et la redressent : « L’Allemagne était encore, il y a sept ans, un peuple méprisé, exploité, impuissant (…) Cette Allemagne est devenue, après sept années de direction Nationale-Socialiste, l’Etat et le peuple le plus grand, le plus puissant et le plus uni du monde. L’Europe est à ses pieds, les rêves les plus audacieux sont surpassés de beaucoup. »[13] Mais c’est surtout sur les aspects biologiques, racistes, que la brochure est intéressante : « Une qualité spécialement caractéristique de notre race allemande est la responsabilité de l’homme allemand. Nous l’appelons zèle, sacrifice, héroïsme et courage, nous l’appelons fidélité, esprit de communauté, capacité de s’intégrer et de se subordonner. Elle incarne à la fois, l’autorité du chef et le sens de l’obéissance »[14]. La « communauté populaire » ainsi mise en place pour respecter la nature profonde des allemands est militarisée : « notre Communauté est une communauté de soldats, et le soldat, officier ou homme de troupe, est l’expression la plus élevée du haut sentiment de responsabilité de notre race »[15].
Le national-socialisme est un « socialisme » qui s’oppose clairement au marxisme. Et là aussi on retrouve une explication racique, avec des éléments d’antisémitisme et le rejet classique de la Révolution française : « Voilà pourquoi le juif, au nom de la liberté, put à l’âge de la technique se libérer des chaînes sociales imposées par le moyen âge. Quand la révolution française éclata, à la manière d’une explosion en partie épouvantable, on exalta une liberté tout à fait mal comprise. De la joie de pouvoir extorquer ses secrets à la nature, l’homme brisa tous les liens humains et ne chercha qu’à remplacer la déesse « liberté » par la fille publique « licence ». C’est seulement ainsi que la juiverie put s’émanciper et put introduire parmi les peuples ses idées libérales et marxistes, sur la conception du travail, de l’argent, de la propriété, de la société, des vertus humaines, voir même de l’Etat et du peuple. »[16]. Mais comme nous l’avons déjà exprimé[17] le racisme n’est pas le cœur de l’idéologie nazie, et plus largement de l’extrême droite. C’est autour du darwinisme social, d’un certain naturalisme, que s’articule les différents éléments idéologiques. Et Robert Ley l’explique clairement : « Nous, Nationaux-Socialistes, nous fondons notre conception du monde sur les lois éternelles, invariables de la nature. Une de ces lois est la connaissance de ce que l’ordre humain est basé sur la race humaine et ses caractères, ainsi d’ailleurs que sur les rapports réciproques du sang et du sol. »[18]. Ces lois naturelles peuvent amener une vision païenne du monde, mais peuvent tout aussi bien s’articuler avec le christianisme[19] : « Ce sont les lois éternellement naturelles de la vie que l’homme doit observer et reconnaître par lui-même. S’il le fait, il vit intelligemment, mais s’il se dresse contre elles et croit dans son aveuglement pouvoir se fabriquer des lois personnelles indépendantes de la nature, voire même opposées à celle-ci, il vit inintelligemment et succombe à la folie ou à la déraison. L’ordonnance divine veut que chaque être ait besoin d’une place et d’un espace. De là dérive une relation invariable de l’homme à l’espace. Si l’espace est trop restreint, l’homme doit ou bien briser les chaînes ou bien périr. Le concept de patrie est donc un concept divin, puisqu’il exprime l’ordre de Dieu. (…) Nous, Nationaux-Socialistes, déclarons à chaque instant que le Seigneur partage les hommes d’après la race et le sang, et que celui qui désavoue le racisme pèche contre les lois de Dieu et enseigne par le fait même la superstition. »[20]
Notes

[1] Voir Dictionnaire historique des Fascismes et du Nazisme, Bruxelles, Complexe, 1992 et Richard Overy, Atlas historique du IIIe Reich. Coll. Atlas/Mémoires, Paris, Autrement, 1999.
[2] Voir le classique de Charles Bettelheim, L’économie allemande sous le nazisme, 2 tomes, Petite collection Maspero n°72 et 73, Paris, François Maspero, 1971
[3] Wilhelm Lotz, Beauté du travail en Allemagne, Coll. L’Allemagne d’aujourd’hui n°6, Bruxelles, Maison internationale d’édition, 1941, 62p.
[4] p.27
[5] Ip.61
[6] Le fascisme, réalisation prolétaire, Rome, (s.d), 63p.
[7] Sur celui-ci voir notre article dans cette chronique : L’ascension fulgurante d’un mouvement n°28 d’avril-mai-juin 2004,
[8] p.11
[9] p.15
[10] p.24
[11] p.52
[12] Dr R Ley, Du prolétariat à la dignité de l’homme, Bruxelles, éditions « Die Deutsche Arbeitsfront », (s.d. 1941 ?), 32 p.
[13] p.24
[14] p.14
[15] p.15
[16] p.10
[17] Le darwinisme social, paradigme de l’idéologie d’extrême droite in Espace de libertés n°340 de mars 2006, pp.20-21 et Nature et Darwinisme social dans le n°67 de La Pensée et les Hommes consacré à L’imaginaire d’extrême droite
[18] p.11
[19] Voir dans cette même chronique La tendance païenne de l’extrême n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006 et De l’inégalité à la monarchie n°33 de juillet-août-septembre 2005.
[20] p.20

jeudi 10 juillet 2008

Intérêts notionnels ou pouvoir d'achat ?

Ce jeudi 10 juillet, La Libre Belgique a publié le texte suivant que je co-signe dans le cadre du Mouvement du 15 décembre.

Les intérêts notionnels sont un énorme cadeau fiscal qui représente environ 2,4 à 3 milliards d'euros accordés aux sociétés chaque année. Chaque ménage du pays offre ainsi en moyenne 600 euros par an à ces sociétés. Est-il normal que l'Etat favorise celles-ci au détriment des travailleurs actifs et des allocataires sociaux ? Nous ne le pensons pas.

En effet, la part des salaires dans le PIB n'a cessé de diminuer. De 1981 à aujourd'hui, la rémunération moyenne d'un salarié accuse une perte de plus de 15 pc par rapport à l'évolution du PIB. Et c'est encore pire pour les allocataires sociaux. Exemple : une pension moyenne représentait 38 pc du salaire moyen en 1980, mais plus que 28 pc en 2003. Les bénéfices des sociétés, par contre, ont explosé. Ils sont passés de 8 milliards d'euros en 1981 à 61,5 milliards en 2006. La part des sociétés dans le PIB a ainsi doublé, passant de 9 pc à 19 pc. Et la part de leur revenu disponible (après transferts sociaux et fiscaux) a même été multipliée par 2,5.

Dans ces conditions, faut-il accepter la poursuite d'une politique fiscale de droite imposée depuis 1999 par les libéraux Didier Reynders et Guy Verhofstadt (réforme fiscale favorisant les plus hauts revenus, amnisties fiscales "uniques" à répétition, réduction de l'impôt des sociétés, etc.) et dont les intérêts notionnels sont le dernier avatar ? Une logique acceptée par les socialistes dans les coalitions violettes (PS et SP.A ont voté la loi sur les intérêts notionnels) et que l'on retrouve aujourd'hui dans les orientations du gouvernement Leterme.

Faut-il accepter de continuer dans cette voie ? Nous en sommes d'autant moins convaincus que cette déduction fiscale n'a d'autre "bienfait" avéré que d'accroître les bénéfices des sociétés, alors qu'elle présente de nombreux effets pervers.

Contrairement aux affirmations du ministre Reynders, les intérêts notionnels ne sont pas conditionnés à des investissements (et encore moins à des créations d'emplois). Ils constituent une déduction fiscale inconditionnelle. Contrairement à la déduction pour investissement qui... a été supprimée pour financer les intérêts notionnels.

Les intérêts notionnels ont été inventés pour maintenir le privilège fiscal inouï que pouvaient obtenir les multinationales créant un centre de coordination. L'Union européenne ayant condamné ce régime fiscal pour son aspect discriminatoire, le gouvernement l'a purement et simplement étendu à toutes les entreprises, sous la forme des intérêts notionnels. Une attitude folle sur le plan budgétaire.

Les intérêts notionnels coûtent quatre à cinq fois plus cher que le budget initial de 500 millions d'euros. Un chef d'entreprise faisant une telle erreur serait licencié sur-le-champ. Le ministre des Finances, lui, n'a même pas dû s'expliquer sur les causes de cette erreur. Si c'en est une...

Différents facteurs font que le coût des intérêts notionnels va encore augmenter ces prochaines années, notamment l'augmentation des taux de la déduction, ainsi qu'un effet d'autoaccumulation : les intérêts notionnels accroissent les bénéfices qui accroissent eux-mêmes les intérêts notionnels.

Les intérêts notionnels s'ajoutent à une flopée d'autres cadeaux offerts aux sociétés. Par exemple, les réductions de cotisations patronales (5,07 milliards d'euros en 2007), les réductions de précompte professionnel (0,7 milliard d'euros en 2007), les subsides régionaux, l'exonération des plus-values sur actions, etc.

Les intérêts notionnels n'ont pas d'effet sur les investissements des entreprises. Ceux-ci ont eu une croissance moins élevée en 2006 (première année des intérêts notionnels) que les deux années précédentes. Selon ce qui en a filtré dans "L'Echo", une étude secrète du SPF Finances affirme "ne pas constater de hausse des flux d'investissement direct entrant (étranger), ni d'effet de localisation en Belgique de la base taxable. En d'autres termes, les intérêts notionnels n'auraient quasiment pas eu d'impact sur l'économie réelle du pays".

Les intérêts notionnels n'ont pas eu le moindre effet visible sur l'emploi, contrairement à ce qu'affirme Didier Reynders. Ce dernier est d'ailleurs contredit par un de ses conseillers, Roland Rosoux, qui explique qu'il est impossible de mesurer un tel effet. Sur base d'échantillons réduits, on constate même l'inverse : les 24 entreprises de plus de mille travailleurs ayant mentionné des intérêts notionnels dans leurs comptes annuels en 2006 ont réduit leur emploi global de 1 102 équivalents temps-plein. Alors qu'elles ont déduit en tout 159 millions d'euros d'intérêts notionnels.

Les intérêts notionnels ont fait passer le taux d'imposition implicite (impôt réellement payé par rapport au bénéfice) des sociétés de 23,7 pc (2005) à 16 pc (2006). Alors que l'Europe des Quinze se situe à 23,8 pc. Les intérêts notionnels alimentent ainsi un dumping fiscal qui pousse les autres pays à adopter des mesures similaires.

Les intérêts notionnels favorisent les sociétés les plus riches. Osons une comparaison. Aujourd'hui, une personne qui emprunte pour acheter une maison peut déduire fiscalement les intérêts. Si on appliquait des sortes d'intérêts notionnels aux ménages propriétaires, ceux qui ont autofinancé l'acquisition de leurs immeubles (grâce à des héritages ou à une importante fortune personnelle) pourraient déduire fictivement des intérêts. Qui oserait alors encore parler d'une mesure pour favoriser l'accès au logement ? Qui serait assez aveugle pour ne pas conclure qu'il s'agit d'un beau cadeau pour les ménages les plus riches ?

Les intérêts notionnels ont fait l'objet de montages fiscaux des grandes entreprises pour abuser du système. Electrabel a ainsi eu recours à un montage "double dip" (double déduction) portant sur 67 millions d'euros. De plus, certaines banques ont soumis leurs montages fiscaux au service des décisions anticipées du SPF Finances, qui a donné son accord (avec l'assentiment du ministre). De telles décisions lient le fisc, qui ne pourra dès lors plus remettre en cause ces montages. On se demande dès lors s'il sera possible d'empêcher des abus qui ont déjà obtenu un blanc-seing fiscal.

Didier Reynders finance ses cadeaux fiscaux (notamment) en réduisant le personnel public, en particulier celui du SPF Finances. Il faudrait au contraire renforcer des services comme l'Inspection spéciale des impôts pour mieux contrôler les grandes entreprises et mieux combattre la grande fraude fiscale. Nous pensons qu'il faut en finir avec cette logique libérale selon laquelle les créations d'emploi passent par la multiplication de cadeaux aux entreprises. À l'inverse, en soutenant le pouvoir d'achat, on satisfait à la fois des besoins sociaux urgents tout en favorisant réellement l'emploi à travers une hausse de la consommation.

Nous estimons que les milliards dépensés pour les intérêts notionnels devraient plutôt être utilisés, spécifiquement, à des mesures soutenant le pouvoir d'achat des travailleurs actifs et des allocataires sociaux (comme l'abaissement du taux de TVA sur l'énergie, la hausse des allocations sociales, le refinancement des services publics pour maintenir les bureaux de postes, avoir plus de transports publics et un meilleur enseignement, la construction et l'isolation des logements sociaux,...). Les besoins de la population ne sont pas notionnels, mais réels. La suppression des intérêts notionnels est une nécessité sociale.

Les autres signataires sont Marco Van Hees, Paul Lootens, Bruno Baudson, Kristien Merckx, Ludwig Vandermeiren, Thierry Tonon, Arnaud Lévêque, Bart Meuleman, Hendrik Vermeersch, Henri-Jean Ruttiens, Bruno Verlaeckt, Marc Goblet, Jean-Marie Piersotte, Mateo Alaluf, Nico Hirtt, Corinne Gobin, Pierre Galand, Didier Brissa, François Houtart, Jean-Marie Léonard, Marianne Gestels, Lode Hancké, Rik Pinxten, Luc Desmedt, Guy Fays, Carlo Briscolini, Pippo Bordenga, Francis Debry, José Fernandez, Jean-François Ramquet, Bruno Bachely.

lundi 30 juin 2008

La « bande » a bon dos

Je fais partie des, nombreux, signataires d'une carte blanche parue dans La Libre Belgique de ce samedi-dimanche 28-29 juin 2008 concernant les arrestations de militants progressistes à Bruxelles. Plus d'infos ici

Un nouveau pétard mouillé pour justifier les lois liberticides

Le 5 juin, la Belgique était tirée du sommeil par une nouvelle « alerte terroriste ». Quelques personnes avaient été réveillées un peu plus tôt. A 5h, des unités « anti-terroristes » débarquaient chez Wahoub Fayoumi, Pierre Carette, Betrand Sassoye, Virgine D. (relâchée le soir même) et Constant Hormans pour les appréhender et perquisitionner chez eux. Abdallah Ibrahim Abdallah, lui aussi recherché, se rendit de lui-même au commissariat. Le 6 juin, c’était au tour de Jean-François Legros d’être interpellé.

Des arrestations sans convocation préalable, menées par des policiers cagoulés, armés et n’hésitant pas à braquer leurs armes sur des mineurs. PC, GSM et quantité de documents saisis. Ecoutes téléphoniques, surveillance des déplacements et des comptes bancaires. Des « suspects » transportés, sirènes hurlantes, visage masqué et menottes aux poings vers un lieu secret, sans possibilité de contact avec leurs proches ni avec des avocats, soumis à un régime de détention spécial… Ces méthodes laissaient entendre que de dangereux individus auraient été interceptés.

Au compte-gouttes, le Parquet fédéral divulgua des « informations » dont le relais médiatique suscita des interprétations délirantes, nourries d’amalgames, d’anachronismes, de sensationnalisme et de fantasmes. Il fût ainsi question de deux anciens membres des CCC qui n’auraient pas respecté leurs conditions de libération et auraient eu l’intention de se reformer ou de « replonger dans le terrorisme » via une organisation italienne — qui n’existe pas en tant que telle et qui n’a fait l’objet d’aucune condamnation (c’est l’hypothétique intention de créer cette organisation qui est à l’instruction en Italie). Le scénario de tous les dangers fut entretenu par les descriptions des autres personnes interpellées : deux redoutables « grands bandits » et un mystérieux « Libanais », une journaliste présentée par pure spéculation comme la compagne de Carette. Selon l’hypothèse du Parquet fédéral, des explosifs auraient été retrouvés dans la « planque » de Sassoye ; une réunion aurait rassemblé les « suspects » et des « terroristes » italiens ; la justice italienne aurait transmis des écoutes téléphoniques compromettant les militants belges ; des courriels émis par Sassoye étaient cryptés…

Mais ces « preuves » ne résistent pas à l’analyse. Et les pièces du « dossier terroriste » s’écroulent les unes après les autres…

Les CCC n’existent plus depuis 1986. Les faits et gestes de leurs ex-militants sont connus de tous, notamment de leurs agents de probation qui n’ont jamais signalé de contravention à leurs conditions de libération. Carette, mis dans le même panier que Sassoye pour créer l’amalgame « CCC », n’est en fait pas lié à l’enquête qui a suscité les arrestations. Il a d’ailleurs été libéré ce 18 juin par le tribunal d’application des peines.

Les « explosifs » trouvés lors de la perquisition à la brasserie où travaille Sassoye n’étaient que de simples feux d'artifice achetés pour une fête de mariage.

La « réunion » où certains inculpés auraient rencontré des « terroristes » italiens s’est avérée une conférence publique dans un café du centre-ville dont la vidéo a été postée par ses organisateurs sur Internet.

Les écoutes téléphoniques italiennes relatives aux militants belges semblent en réalité n’avoir jamais existé : la justice italienne a seulement transmis des comptes rendus « d’écoutes d’environnement » dans un café, où sont évoqués des « flamands efficaces » sans aucun nom cité. Aucun des arrêtés de juin n’est d’ailleurs néerlandophone.

Quant au cryptage des courriels, il s’agit d’un procédé non seulement légal, mais aussi conseillé face au piratage et pratiqué par des banques, des ONG…

Il apparaît que les données rassemblées et la surveillance intrusive effectuée pendant un an grâce aux « méthodes particulières de recherche » n’ont pas révélé un seul élément justifiant cette opération musclée. Rien, si ce n’est quatre photos d’identité retrouvées sous des salades en Italie. Rien qui légitime arrestation ou détention préventive : une simple convocation par la juge aurait suffi.

C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé la Chambre du conseil le 11 juin et la chambre des mises en accusation le 26 juin en décidant de libérer trois des quatre inculpés. Mais par l’acharnement du Parquet, qui « veut donner une chance à l’enquête » (sic), quatre personnes restent poursuivies et l’une d’entre elle (Sassoye) est toujours incarcérée. Toute ressemblance avec l’affaire DHKP-C – qui malgré les acquittements se voit repartie pour être jugée une quatrième fois – est purement fortuite…

Pour nous, la question n’est pas de se positionner par rapport aux idées défendues par ces cinq personnes. Leur organisation (Secours Rouge) développe des activités publiques et légales de solidarité avec des victimes de la répression politique. Leur démarche s’inscrit dans une optique marxiste mais, jusqu’à nouvel ordre, cela n’est pas (encore) illicite dans un Etat de droit.

Nous ne pouvons accepter la répression de ces militants en raison de leurs seules idées et sympathies, pas plus que le message adressé à la population sur leur dos. La justice n’a rien à leur reprocher, si ce n’est des « délits » d’opinion, de solidarité et d’association, institués par les lois anti-terroristes en vigueur depuis 2003, alors que la Constitution et les conventions internationales garantissent ces droits fondamentaux.

Il serait aussi trop facile de se désintéresser du sort des « cinq solidaires » sous prétexte du passé judiciaire de certains. Ils ont été jugés et la justice ne revient pas sur la chose jugée. Ressortir leur passé aujourd’hui n’a d’autre objectif que d’effrayer la population autour d’un scénario monté de toutes pièces par le Parquet fédéral.

Il faut arrêter cette nouvelle mise en scène menée au nom de la « lutte anti-terroriste ». On se rappellera que, jusqu’ici, toutes les menaces invoquées à ce titre se sont révélées inconsistantes (la dernière en date étant l’alerte de niveau 4 qui a perturbé les fêtes de fin d’année). Les premières affaires montrent que le Parquet a d’abord essayé d’asseoir la légitimité de ces dispositifs en s’attaquant à des figures supposées moins populaires : communistes, étrangers, musulmans ou anciens auteurs de faits d’armes. S’agirait-il d’inquiéter la population pour mieux pouvoir la rassurer ensuite et justifier les dispositifs non démocratiques et les budgets colossaux déployés au nom du contrôle des populations et de la guerre au terrorisme ?

Les lois anti-terroristes sont des lois d’exception, liberticides. Elles permettent de criminaliser l’opinion politique, le militantisme et la solidarité. De plus, elles sont superflues : les actes qu’elles sont censées réprimer le sont déjà par d’autres dispositions du droit pénal. Ces lois sont dangereuses et produisent des effets néfastes, actuellement bien plus que les prétendues menaces terroristes. Si nous ne réagissons pas, ce sera demain n’importe quelle organisation politique, syndicale, non gouvernementale ou altermondialiste, n’importe quel citoyen engagé ou ayant simplement parlé au cousin de la belle-sœur de l'oncle d'un suspect lointain qui pourra être surveillé, qualifié de terroriste et arrêté.

Liste des signataires au moment de la publication dans la presse:

Ligue des droits de l'homme
UDEP-Bruxelles
Mouvement International de la Réconciliation - Internationale des Résistants à la Guerre (MIR-IRG)
Manuel Abramowicz - Auteur, militant citoyen et délégué syndical CGSP-FGTB
France Arets - Porte-parole du CRACPE (Collectif de Résistance Aux Centres Pour Etrangers)
Laurent Arnauts - Avocat
Joëlle Baumerder - Directrice de La Maison du Livre
Anne Bautier - Psychologue
Emilien Baglio - D'autres Mondes, forum social à la liégeoise
Juliette Beghin - Criminologue ULB
Jean-Louis Berwart - Avocat
Mathieu Bietlot - Société belge des amis d'Aragon
Francis Bismans - Professeur de sciences économiques à l'Université de Nancy2, secrétaire général du Mouvement socialiste
Gueric Bosmans - Fédération bruxelloise des jeunes socialistes
Yannick Bovy - Journaliste
Gwenaël Breës - Journaliste et vidéaste
Didier Brissa - www.missurecoute.be, Une Autre gauche
Maia Chauvier - Comédienne
Claude Debrulle - Juriste et échevin d'Ittre
Didier de Laveleye - Anthropologue
Céline Delforge - Député régionale Ecolo
Chris Den Hond - Reporter, LCR
Vincent De Raeve - Accompagnateur syndical FGTB, écrivain
Freddy Dewille - Conseiller communal du groupe Gauche Anderlues
Didier Dirix - Secrétaire régional Enseignement, FGTB-CGSP Liège
Paul-Emile Dupret - Juriste, GUE/NGL, Parlement européen
Pascal Durand - Professeur à l'ULG
Séverine Dusollier - Professeur FUNDP (Namur)
Julien Dohet - Historien du mouvement ouvrier
Pierre Eyben - Secrétaire politique de la Fédération de Liège du PC
Oscar Flores - CRER
Pascale Fonteneau - Ecrivain
Cristina Gay - Co-porte-parole Une Autre Gauche
Jean Flinker - Membre du CLEA
Pierre Galand - Professeur ULB
Michèle Gilkinet - Présidente de GRAPPE (Groupe de Réflexion et d’Action Pour une Politique Ecologique)
Corinne Gobin - Directrice du GRAID, ULB
José Gotovitch - Historien, chargé de cours honoraire en Histoire ULB
Eric Grandjean - Enseignant
Michel Grétry - Journaliste RTBF
Daniel Hélin - Chanteur
Bernard Hengchen - Maître assistant à la Haute Ecole Charleroi Europe, éditeur de la revue Travailler le social
Francis Houart - LCR-Bruxelles, membre d'ATTAC
Denis Horman - LCR
Marc Jacquemain - ULG
Thierry Jacques - Président du MOC
David Jamar - Chercheur ULB
Jean-Jacques Jespers - journaliste, chargé de cours à l’ULB
Catherine Kestelyn - Déléguées syndicale SETCa Bruxelles
Bahar Kimyongür - Inculpé du procès DHKP-C
Jean-Marie Klinkenberg - Professeur à l'ULG
David Lannoy - Jeunes FGTB
Pierre Lannoy - Chargé de cours ULB
Catherine Lemaître - Conseillère communale Ecolo bruxelles
Arnaud Levêque - Permanent FGTB namur
Cédric Libert - Membre du secrétariat de la Fédération bruxelloise des jeunes socialistes
Karim Majoros - Militant Ecolo
Francis Martens - Psychanalyste
Philippe Mary - Professeur ULB
Gregory Marzec - Secrétaire Centrale-génarale FGTB Charleroi
Jacky Morael - Ancien secrétaire fédéral d'Ecolo, Ministre d'Etat
Anne Morelli - Professeure à l'ULB
Carla Nagels - ULB
Christine Pagnoulle - Chargée de cours à l'Université de Liège, membre d'ATTAC-Liège
Jorge Palma - Chercheur ULG
Jean-Claude Paye - Sociologue
Julien Pieret - Juriste ULB
Jean-François Pontégnie - Co-porte-parole Une Autre Gauche
Yke Raxola - Musicien
Michel Recloux - Bibliothécaire
Nadine Rosa-Rosso - Enseignante et auteur
Yannick Samzun - Secrétaire général du PAC
François Schreuer - Journaliste
Claire Scohier - Criminologue ULB
Miguel Oliveira Silva - Permanent Interprofessionnel FGTB Sud-Hainaut
Olivier Starquit - Militant associatif
Maxime Steinberg - Historien
Isabelle Stengers - Philosophe, ULB
Annick Stevens - Philosophe
Michel Sylin - Chargé de cours ULB
Edgar Szoc - Chercheur
Olivier Taymans - Journaliste
Lise Thiry - Sénatrice honoraire
Cedric Tolley - Sociologue
Nathalie Trussart - ULB
Julien Uyttebroek - Historien et journaliste
Philippe Uyttebroek - Délégué syndical, président CGSP enseignement - régionale de Bruxelles
Dan Van Raemdonck - Professeur ULB et VUB
David Vercauteren - Groupe de Recherche et de Formation Autonomes (GReFA)
Grégoire Wallenborn - Chercheur ULB

vendredi 23 mai 2008

Une démocratie unijambiste et sans cœur

Au sein du mouvement Le Ressort, j'ai participé à l'écriture d'un texte qu'une nouvelle fois La Libre Belgique a jugé intéressant. Ce journal, contrairement à son confrère du Soir, publie donc une carte blanche que je cosigne avec Didier Brissa, Christian Jonet,Michel Recloux, Olivier Starquit ce vendredi 23 mai en page 34.

Régulièrement, on nous annonce que la démocratie est en crise. Mais de quelle crise parle-t-on ? Et de quelle démocratie ?

La jambe droite, bancale : la représentation

Etymologiquement, le terme démocratie vient du grec ancien dèmokratia, « souveraineté du peuple », formé par les mots dèmos, « peuple », et kratos, « pouvoir », « souveraineté ». C’est le gouvernement de tous, ou du moins de tous les citoyens. Evoquons d’abord la démocratie représentative.

La crise dont on parle souvent est une crise institutionnelle. C’est celle du peuple qui n’a plus confiance ni en ses institutions, ni en ses représentants. La démocratie est ici définie comme le droit d’élire au suffrage universel des personnes qui prendront les décisions que nous aurions nous-mêmes prises.

On voit tout de suite les différents problèmes qui se posent. Tout d’abord le suffrage universel. Est-il vraiment universel ? Les nationaux, les Européens, les migrants... Tous les habitants de notre petit pays ne sont pas autorisés à voter [1]. La démocratie est censée vivre par le peuple et travailler pour le peuple. Le peuple qu’ici nous définissons comme l’ensemble des humains habitant sur un même territoire, la Terre. La démocratie ne peut donc qu’être mondiale.

Ensuite les représentants. Premier couac, nous ne pouvons pas tous nous présenter. Il y a des critères d’âge et de nationalité. Deuxième couac, le contrôle des décisions. L’élu est libre de faire ce pour quoi il n’a pas été choisi. Notre système politique ne nous permet de désapprouver nos représentants que tous les 4 ans au minimum (et encore peuvent-ils être’ repêchés par les partis).

Pour soigner cette crise de la représentation, il existe différentes pistes, comme le tirage au sort tel que pratiqué à Athènes. Il est cependant peut-être utile de rappeler ici que la « démocratie » athénienne était particulière puisqu’elle ne concernait que les « citoyens », soit une infime partie des personnes qui vivaient dans la ville.

Une autre méthode est celle que nous qualifierons de « ronds dans l’eau ». Puisqu’il est physiquement impossible de réunir toute la population mondiale pour prendre des décisions, nous proposons de développer des îlots démocratiques qui comme des ronds dans l’eau, propageront les choix vers les autres mini-centres de décisions. De local à mondial, on peut espérer que la juxtaposition de ces démocraties produira une société démocratique.

Ce système nécessite un contrôle des délégués par toute la population. L’élu-e représente uniquement son groupe. Il/Elle doit pouvoir être critiquable et révocable par ceux qui l’ont choisi-e. Toutes et tous, nous devons pouvoir contrôler nos représentants.

La démocratie ne se limite pas à choisir ses représentants certains dimanches matins. C’est aussi et surtout la participation des citoyens à la vie de la société. Son expression existe sous d’autres formes comme la manifestation, la grève, la critique, la revendication,... et ces formes ne sont pas, elles, en crise, comme l’actualité nous le démontre tous les jours.

Devrait-on alors penser que la démocratie n’est pas en crise mais en pleine mutation ? [2]

La jambe gauche, absente : la démocratie économique

Comme le dit Wendy Brown [3], l’économie néolibérale impose son fonctionnement non-démocratique au monde politique et social. Celui-ci déteint sur la démocratie. L’homme est de moins en moins un citoyen et de plus en plus un consommateur. Il consomme de la démocratie comme il choisit ses légumes. Elle doit être fraîche, avec de belles couleurs brillantes et surtout, les envies du consommateur doivent être comblées tout de suite. Cela donne des campagnes électorales bling-bling, pleines de promesses de richesse où les prétendants sont interchangeables. Après leur élection, il, ou elle, dirige en « bonne gouvernance » [4] , c’est-à-dire qu’il, ou elle, s’entoure de personnes, de groupes, de lobbies qui ne représentent qu’eux-mêmes pour édicter les lois. La gouvernance « représente le point nodal d’un programme politique conservateur qui concurrence le modèle de ’l’Etat-nation souverain basé sur la démocratie représentative afin d’œuvrer à la mise en place d’un nouveau régime politique antagonique à la démocratie [5] » .

Ces modifications du comportement, apparues récemment, bousculent le système démocratique dans lequel nous vivons. Là aussi, on assiste à une mutation du système, un changement négatif.

Cette néolibéralisation de la société est-elle compatible avec la démocratie ? La démocratie peut-elle exister dans une économie de marché ? Cela nous semble peu probable. Soit on démocratise le marché - mais comment ? -, soit on modifie en profondeur le système économique pour qu’il ne pollue plus la démocratie avec son « esprit marchand » qui développe la concurrence entre les êtres humains plutôt que la solidarité entre eux.

Même si la représentation syndicale dans les entreprises est une manière, cruciale, de démocratiser celles-ci, ’elle n’est en rien une démocratisation de l’économie. Pour que celle-ci existe, il faudrait que les moyens de production n’appartiennent plus à quelqu’un ou à quelques-uns, mais bien à tous. Il faut faire évoluer notre état d’esprit de « piquets et barbelés » en « place publique » [6].

Le cœur, arythmique : l’éthique démocratique

L’homme qu’on dit grégaire mais qu’on qualifie aussitôt d’égoïste, ce bipède va-t-il devenir démocrate ? Va-t-il prendre conscience de la nécessité du collectif ? Acceptera-t-il de perdre un peu de pouvoir pour que tous en aient ? Se soumettra-t-il aux décisions prises en commun ? Assumera-t-il sa part de participation nécessaire ?

La démocratie ne se limite pas à voter, élire, manifester. Elle n’est pas que des actes. Elle est aussi valeurs. Valeurs à vivre ensemble dans le respect. Elle est aussi autonomie ; nous sommes tous, individuellement, responsables d’elle. La démocratie est humaine…

Malheureusement, la pente que nous prenons pour l’instant ressemble furieusement à un abandon : nous acceptons trop facilement de limiter notre liberté pour un soi-disant supplément de sécurité ; nous gobons docilement les annonces faites à la télévision ; nous bégayons sans réfléchir les mots du pouvoir ; nous consommons trop, croyant qu’avoir, c’est être ; nous nous enfermons de peur de l’autre, trop jeune, trop bronzé, trop trop et nous croyons aveuglement au lotto, le paradis égoïste. L’Etat peut faire ce qu’il veut de mes droits tant qu’il ne touche pas à mon portefeuille [7].

La mise en œuvre : le temps.

Nous vivons dans une société qui nous impose une vie à flux tendu. Il faut toujours aller de l’avant, de plus en plus vite. On achète, on consomme, on jette. Le cycle des choses, matérielles ou non, s’accélère. Surtout ne pas réfléchir. Surtout ne pas prendre le temps de chercher à savoir ce qu’on veut vraiment.

La démocratie ne peut se développer, prospérer, que si nous prenons le temps. Le temps de l’éducation aux fonctionnements démocratiques. Le temps de l’information nécessaire à la participation. Le temps de la discussion des décisions. Le temps de flâner pour découvrir d’autres mondes. La démocratie est aussi désirs d’amitié, de solidarité. Elle doit donner la possibilité aux êtres humains de se réaliser pleinement, et pas uniquement du point de vue du marché qui ne propose qu’une vision économique de nos vies. C’est plus de temps pour autre chose que le travail [8].

Notre société doit donner les moyens à son peuple pour qu’il ne soit plus consommateur mais citoyen actif. Pour qu’il soit le point de départ et d’arrivée d’une démocratie réelle pour tous.

Bref, une démocratie ne peut qu’être subversive et anticapitaliste, mais aussi par définition conflictuelle [9] et en chantier permanent.

Notes

[1] Et encore moins le droit d’être élu, quand l’Etat ne nie pas tout simplement leurs droits fondamentaux comme le droit d’expression, d’association, de libre circulation, le droit au travail,…

[2] Voir Catherine Halpern, « La démocratie est-elle en crise ? », Sciences Humaines, n°192, avril 2008.

[3] Voir Christian Laval, « Penser le néolibéralisme », Revue Internationale des Livres et des idées ( http://revuedeslivres.net/ ).

[4] Ce terme provient d’ailleurs du monde des entreprises.

[5] Corinne Gobin, « Gouvernance », in Pascal Durand (dir.), Les nouveaux mots du pouvoir, abécédaire critique, Aden, 2007, p. 265.

[6] Voir Olivier Razac, Histoire politique du barbelé : la prairie, la tranchée, le camp, La Fabrique, 2000.

[7] Voir les articles signés par le Ressort : La guerre des mots, Quand la quête éperdue de croissance tue la planète !, Le pouvoir d’achat comme écran de fumée. Articles consultables sur le site http://ressort.domainepublic.net

[8] Voir Le Ressort, La réduction du temps de travail comme schibboleth, article consultable à l’adresse précitée.

[9] Voir Roser Cusso et al. (eds), Le conflit social éludé, Academia-Bruylant, 2008.

Faire front contre le capitalisme

J'ai, avec d'autres personnes, réagi dès le 1er mai à une carte blanche parue dans Le Soir du 30 avril 2008. Comme d'habitude, ce dernier n'a pas jugé opportun d'ouvrir le débat dans ses colonnes et n'a pas publié notre texte.
Vous pouvez lire les deux textes ici

jeudi 8 mai 2008

Deux conférences sur l'extrême droite

Dans les semaines qui viennent je donnerai deux conférences sur l'extrême droite.

- La première aura lieue, dans le cadre de la semaine courcelloise contre le racisme et la xénophobie, le jeudi 15 mai 2008 à 19h30 au Centre Culturel "Le Posterie", rue Monnoyer n°46 à 6180 Courcelles. Mon intervention sur l'extrême droite aujourd'hui sera précédée par la diffusion du reportage de Jean-Claude Defossé La face caché du Vlaams Blok.

- La deuxième se tiendra le mardi 27 mai 2008 à 19h30 en la Salle « Histoire de voir », rue Arthur Warocqué n°37 à 7100 La Louvière. Mon intervention portera sur les modes de communication de l'extrême droite et sera précédée par le film de Régine Langsner Un jour ou l’autre, on pourrait tous être victime de l’extrême droite

Elections sociales

Ce lundi 5 mai, commençait la période des votes pour les élections sociales. Au Centre d'Action Laïque, nous votions dès ce premier jour pour élire nos représentants soit 5 personnes pour le CE et 5 pour le CPPT. En effet, l'ensemble des régionales et le CAL communautaire ne forment qu'une seule entité de plus de 160 travailleurs. Après bien des hésitations je me suis finalement présenté au CE sur la liste du Setca.
Sur 165 électeurs, 133 ont voté soit par correspondance soit en se rendant au bureau de vote. Pour la première fois, une liste CGSLB se présentait face à celle du Setca. Cette liste libérale était constituée d'un seul candidat, ex-délégué Setca. C'est avec une certaine satisfaction que le résultat des votes n'a pas permis son élection.
A titre personnel, cette première élection fut une double satisfaction. La première est d'avoir été élu. La deuxième d'avoir réalisé le second score en terme de voix de préférence et d'ainsi être passé comme 3e élu alors que j'étais 5e sur la liste.
Reste maintenant à se montrer digne de la confiance accordée.