samedi 27 novembre 2004

La fin de la démocratie représentative ?

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°325 de novembre 2004, p.19

Dans son dernier ouvrage, le sociologue de la VUB Mark Elchardus[1], estime que «la forme contemporaine de la démocratie représentative n'est plus adaptée à la société symbolique et ne peut donc résister aux dangers de la démocratie mise en scène. »[2] Ce constat d'une nécessaire refonte de notre système démocratique, s'il n'est pas unique[3], n'en est pas inintéressant pour autant.

Le livre est centré sur le concept de société symbolique, concept qu'Elchardus préfère à ceux de société de la connaissance ou de société de l'information. Dans la société symbolique, les institutions de contrôle traditionnelles, comme la famille, la religion... ont perdus leur influence au profit des écoles, de la publicité et des mass media. L'auteur s'attarde principalement sur la dénonciation de l'omnipotence et de la dérive des médias qui courent derrière l'audience et ne privilégient plus que la forme, négligeant le fond. Cette dérive est passée en politique où le rôle des « spin doctors », les conseillers en communications, est devenu plus important que celui des idéologues. Sur ce thème, l'observation que nous pouvons faire de la dernière campagne électorale est parfaitement exemplative. En Belgique francophone, les affiches des trois principaux partis ne reprenaient que la tête et le nom du candidat avec le numéro de la liste du parti auquel il appartenait. De slogan il n'était pas question. Quand à la clarification de l'enjeu des élections, comment pouvait-il se faire alors qu'il n'était indiqué nulle part si la personne souriante représentée sur l'affiche se présentait à la Région ou à l'Europe ?

Etonnamment Elchardus n'aborde pas la question du contrôle financier des médias[4] alors qu'il se montre très lucide sur la cause principale de la crise de la démocratie représentative occidentale : « Le projet néolibéral veut (voulait), tout comme les libéraux de Manchester d'il y a cent cinquante ans, transformer autant que possible la société en un libre marché. Plutôt que de néolibéralisme, il faudrait parler de paléolibéralisme. (...) L'importance décroissante de l'état et de la politique, et les chances réduites de la démocratie ne sont pas, vues ainsi, l'aboutissement d'un processus naturel. Elles sont la conséquence d'une stratégie politique poursuivie systématiquement sur une longue période. »[5]

On soulignera par contre la pertinence de l'analyse d'Elchardus quand il dit qu'« aujourd'hui, non seulement la fin de la démocratie représentative se dessine mais aussi celle de la souveraineté du peuple. De plus en plus de décisions sont prises par des porteurs d'autorité non élus. Le juridisme, la technocratisation et la dérégulation – comme on l'appelle – réduisent l'espace de la politique et de la démocratie. »[6] Ce constat général peut être illustré par les grands financiers qui se réunissent à Davos mais également par la « société civile ». L'auteur s'interroge d'ailleurs très justement sur la pertinence d'encore parler de démocratie représentative quand le poids des ONG's et autres mouvements sociaux dépend finalement également plus de leur image, de leur expertise et de leur campagne médiatique que du nombre réel de personnes qu'ils représentent.

Les nombreux constats posés par Elchardus débouchent malheureusement sur une conclusion fort maigre et décevante : « La souveraineté du peuple doit surtout se renforcer dans l'environnement immédiat du citoyen et dans des matières pour lesquelles il peut se baser sur son expérience et non sur les médias. Le quartier semble l'environnement ad hoc »[7], d'autant qu'elle n'est pas assortie d'une vision plus large, à l'image du slogan altermondialiste « Agir local en pensant global ».

Notes

[1]Elchardus, Mark, La démocratie mise en scène, Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2004, 190p.
[2]p.129
[3]Voir notamment l'essai fortement médiatisé d'Alain Destexhe, Alain Eraly et Eric Gillet, Démocratie ou particratie ? 120 propositions pour refonder le système belge. Bruxelles, Labor, 2003 ainsi que l’article d’Emile Peeters, Démocratie ou démocrature. Illusions démocratiques. In Espace de libertés n°322, p.24.
[4]Voir sur cette question les deux études de Geoffrey Gueuens, L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique paru chez Labor en 2002 et Tous pouvoirs confondus. Etat, capital et médias à l'ère de la mondialisation paru chez EPO en 2003
[5]p.88
[6]p.165
[7]p.171

mercredi 20 octobre 2004

Terrorisme ou terrorismes (3)


Cet article a été publié, sous le titre L'Irak en lutte contre le colonialisme ? dans Espace de libertés n°324 d'octobre 2004, p.24

Alors que le pouvoir a été transmis au gouvernement provisoire irakien le 28 juin 2004, la situation sur le terrain reste tendue, comme le prouve les actions quasi quotidiennes de la Résistance[1]. L’occupation est d’ailleurs toujours un fait, les troupes US et leurs alliés étant toujours aussi présentes. Et ce malgré le départ de plusieurs pays aux contingents faméliques dont le retrait a surtout une portée symbolique, comme par exemple les 51 Philippins rappelés le 14 juillet. Les Irakiens ne sont donc pas dupés par ce transfert à un gouvernement fantoche que l’on comparerait volontiers à celui de Vichy dans sa période d’après 1942. Les exécutions de dirigeants et hauts fonctionnaires en sont la preuve, tout comme les attaques de commissariats, les sabotages des installations pétrolières et des pipe-line visant à empêcher les Américains de piller les ressources du pays...

Parmi la nombreuse littérature publiée sur l’Irak, le pire côtoie le meilleur. Dans ce monceau de livres, l’étude de Mohammed Hassan et David Pestieau, L’Irak face à l’occupation parue chez EPO, se démarque par son analyse sur le long terme, mais également par son aspect idéologique tranchant avec le discours dominant[2].

Dès l’introduction, les auteurs donnent le ton : « Et comment les nazis appelaient-ils encore les membres de la résistance belge ? « des terroristes dirigés par l’étranger ». C’est précisément en ces termes que la résistance irakienne est qualifiée aujourd’hui par CNN et consorts »[3].

Le livre retrace l’histoire de l’Irak, soulignant notamment les similitudes qui existent entre la situation actuelle et la colonisation britannique de 1917. On touche ici à la thèse centrale du livre : « Dans un grand nombre d’anciennes colonies, les États-Unis et l’Europe occidentale tirent toujours les ficelles grâce à leur contrôle de l’administration, des services de police, de l’armée et de l’économie. La vieille idée selon laquelle les anciens États coloniaux ont le droit d’intervenir dans les anciennes colonies a conduit, dans les années 1990, à une réhabilitation du colonialisme tout court. Après les attentats du 11 septembre 2001, toutes les barrières sont tombées »[4].

Et les auteurs de montrer que les Américains ont commencé à intervenir en Irak, via l’activation de la question kurde, dès l’arrivée du Baath au pouvoir et sa nationalisation du pétrole, pétrole dont on connaît l'importance vitale pour les USA et dont l'Irak possède encore des réserves gigantesques inexploitées. Dans cette optique, est-ce un hasard si « (une) ordonnance, dont l’intitulé complet est Moving the iraki economy from recovery to sustainable growth, stipule que 200 entreprises d’Etat seront privatisées, y compris des banques, des mines et des usines. Et qu’importe si la Constitution irakienne précise noir sur blanc que les secteurs clés de l’économie ne peuvent être privatisés. Et si les Conventions de Genève précisent également qu’une force d’occupation doit respecter les lois du pays qu’elle occupe »[5] ?

Pour les auteurs, la guerre faite à l’Irak remonte à 1991 et ne s’est jamais réellement interrompue. Ainsi, ils évaluent entre 500 000 et 1 500 000 le nombre de morts dus à l’embargo. Mais la guerre est-elle réellement finie ? On peut en douter à lire ce livre qui explique combien le régime de Saddam Hussein s’était préparé depuis la défaite de 1991 à une guerre de guérilla, conscient qu’il était impossible de lutter contre la puissance de feux américaine. Cette guérilla, ce harcèlement constant des forces d’occupation, a rapidement fait faire aux journalistes le parallèle avec le bourbier vietnamien. Et Hassan et Pestieau terminent d’ailleurs leur livre sur cette question : L’Irak sera-t-il un nouveau Vietnam ? Rien n’est moins sur. En effet, contrairement à l’existence du PC Vietnamien dirigé par Ho Chi-Minh, les deux auteurs soulignent qu'il n’y a pas encore en Irak UNE alternative crédible porteuse d'un véritable changement pour le peuple irakien. Sur le terrain la résistance préparée par Saddam Hussein s'est d'ailleurs vue renforcée par divers groupes, comme celui de Moqtada Sadr, ayant d'autres objectifs – et pour certains des méthodes injustifiables - et ne soutenant pas l'ancien dirigeant et son régime, mais unis dans leur rejet de l’occupation américaine[6]. La capture du chef d'état irakien est ainsi, à contrario de ce que l'on pourrait penser, un facteur qui à terme pourrait faciliter la cohésion des différentes forces anti-US.

Plus qu'une défaite militaire, la victoire du Vietcong contre l'impérialisme américain représentait un nouveau signe d'espoir pour les peuples dominés. Cet espoir qu'analyse fort bien Alain Rusco dans un récent article[7] rappelant combien la débâcle de l'armée française 20 ans plus tôt dans la cuvette de Dien Bien Phu le 7 mai 1954 avait joué un rôle central dans la révolte des peuples colonisés, et principalement dans le déclenchement le 1er novembre 1954 de l'insurrection algérienne.

Après le 11 septembre 2001, après une « libération » de l’Afghanistan qui n’y a pas changé grand-chose[8], une défaite des USA et de leurs alliés et collaborateurs en Irak démontrerait que la puissance américaine n'est pas invincible et pourrait être le signal d'une insurrection généralisée contre l'impérialisme US.

Faut-il l’espérer ?

Notes

[1]Le Soir du 22 juillet signalait ainsi la mort du 900e soldat américain depuis mars 2003.
[2] Mohammed Hassan et David Pestieau, L’Irak face à l’occupation, Berchem, EPO, 2004, 185 p., 15 €
[3] P.9. Notons à cet égard que les journalistes ne savent plus très bien quelle terminologie utiliser, alternant sans logique apparente entre « terroristes », « résistants », « membres de la guérilla », « rebelles », « miliciens »...
[4] p.161.
[5] p.32.
[6] Voir par exemple l’article d’Ibrahim Ward, L’Irak, l’eldorado perdu. Chiites et sunnites ensemble face aux Etats-Unis in Le Monde diplomatique n°602 de mai 2004, p.1 et pp.12-13
[7] Alain Rusco, Dien Bien Phu vu du Tiers-Monde. Le Valmy des peuples colonisés in Le monde diplomatique, n°604 de juillet 2004, p.21. Voir également sur l’impact du conflit Vietnamien l’article de Anthony Arnove, Marx au pays de l’Oncle Sam, pp.20-23 du numéro hors-série du Nouvel observateur intitulé Karl Marx, le penseur du troisième millénaire ? Comment échapper à la marchandisation du monde, oct-nov. 2003.
[8]Voir le bref article de Marc Epstein dans Le Vif-L'Express du 2 juillet 2004, p.46.

mardi 27 juillet 2004

La Palestine a-t-elle un avenir ?

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°322 de juillet 2004, p.12

Après les colonies, les incursions militaires et les check-points humiliants, c'est maintenant un mur de la honte qui est érigé en Palestine dans le but de tenter de séparer les membres de deux peuples[1]. Ce mur en rappelle bien d'autres, de celui de l'Atlantique à celui le long du Rio Grande en passant par celui de Berlin. Une constante existe entre ceux-ci: aucun n'a rempli son rôle de barrière étanche.

Dans le flot de littérature consacrée à cette tragédie et à ses origines, les éditions EPO ont publié le livre d'un vieux militant de la cause palestinienne[2], présent dès 1969 pour un reportage au côté des combattants palestiniens alors réfugiés en Jordanie.

L'auteur retrace rapidement l'histoire de la Palestine pour arriver aux sources du problème actuel. Alors que « l'immense majorité des habitants de Palestine (98%) est arabe et principalement de confession musulmane »[3], la première colonie juive, Petah Tikvah, est fondée en 1878. De nombreuses autres suivront avec un rythme allant crescendo. Le projet, pour une personne comme Herzl, ne pouvait être, explique Lucas Catherine, que celui d'un état homogène, car si les Juifs cohabitent avec un autre peuple, ils subiront toujours des pogroms.

Pour les Palestiniens, la situation commence à s'aggraver avec la première guerre mondiale. L'Angleterre porte alors un intérêt tout particulier à la région pour une raison fort simple: « (...) par le biais du pipe-line débouchant à Haïfa, la Palestine contrôle l'approvisionnement en pétrole venant d'Irak et de plus loin. »[4]. Dans ce contexte, les Juifs deviennent fin des années 30 le bras armé des Britanniques pour contrer l'agitation arabe grandissante. La fin de la deuxième guerre mondiale et l'Holocauste font faire un bond quantitatif capital aux Juifs qui arrivent en masse et mettent immédiatement la pression sur les troupes d'occupation anglaise. L'Irgun et le groupe Stern, dont plusieurs dirigeants israéliens sont issus, se distinguent alors par leurs opérations sanglantes et spectaculaires.

Si l'auteur est très sévère quant aux Juifs, il ne fait cependant pas l'impasse sur les problèmes internes aux Palestiniens. Il souligne ainsi que le Hamas dû son développement originel à l'aide des USA qui à travers lui voulaient, dans un contexte de guerre froide et de décolonisation, contrer les mouvements de gauche. Associé à la voie sans issue que représente la situation militaire et socio-économique, sans cesse en dégradation depuis les accords d'Oslo, cette stratégie a donné le cocktail explosif créant les kamikazes.

Outre les rappels historiques importants, le livre vaut surtout pour son analyse de la situation actuelle et sa mise en perspective.[5] Trois enjeux, en plus de la terre, sont au coeur de la problématique : l'eau, les réfugiés et Jérusalem. Mais le problème principal qui apparaît en filigrane est la différence sociale abyssale entre les deux peuples.

Richement illustré et accompagné de nombreuses notes explicatives en bas de pages, ce livre donne des clés nécessaires à la compréhension de la situation palestinienne. Terminons par une question. Israël est le pays sur lequel l'ONU a pris le plus de résolutions restées sans effet, bafouant ainsi les injonctions internationales depuis bientôt 60 ans. On ne peut donc que s'étonner de l'absence de sanctions de la communauté internationale[6]. Et si l'auteur parle des fruits des colons qu'il voudrait voir boycotter, il ne dit mot sur la présence d'Israël dans toutes les compétitions sportives et culturelles européennes comme, par exemple, la coupe de l'UEFA ou l'Eurovision. N'y aurait-il pas là des gestes symboliques forts à faire, à l'exemple de ceux qui avaient été appliqués contre le régime de l'Apartheid en Afrique du Sud ?

Notes

[1]Voir notamment, ALGAZI, Gadi, Un mur pour enfermer les Palestiniens in Le Monde Diplomatique n°592, juillet 2003, p.10.
[2]CATHERINE, Lucas, Palestine. La dernière colonie ? Berchem, EPO, 2003
[3]p.21.
[4]p.35
[5]On se référera également pour ces aspects à l'excellent numéro spécial Comprendre et agir du trimestriel Palestine. Bulletin de l'Associatio belgo-palestinienne paru en septembre 2003.
[6]Voir CHEMILLIE-GENDREAT, Monique, Face à la force, le droit international in Le Monde diplomatique, janvier 2002, pp.14-15. On n’en oubliera pas pour autant que les pays arabes et les Palestiniens n’ont jamais réellement admis la résolution de l’ONU créant l’Etat d’Israël.

mardi 20 avril 2004

Terrorisme ou terrorisme (4)


Pour terminer cette série, voici un texte intitulé Les dangers du renseignement clandestin

Ce texte a été publié dans Espace de libertés n°320 d'avril 2004, p.25

« Une fois de plus, Pierre Hauman, fondateur et dirigeant du service de renseignement Tégal, est transféré rue Traversière, non loin du Botanique (...) Il sait très bien ce qui l'attend. Sa cellule de la prison de saint-Gilles lui apparaît presque comme un havre de paix. Dernières secondes de calme avant la tempête. » C'est par ces mots dignes d'une bonne série noire qu'Emmanuel Debruyne, jeune historien attaché au Ceges, introduit son étude[1] d'un des principaux réseau de renseignement actifs en Belgique pendant la deuxième guerre mondiale. Dans un style remarquable, l'auteur nous emmène dans le monde mystérieux du renseignement. Mais ici, la réalité dépasse la fiction, et c'est l'histoire d'un groupe d'hommes et de femmes prêts à sacrifier tout ce qu'ils ont, y compris leur vie, qui nous est contée.

Pierre Hauman, que les Allemands emmènent ainsi vers un nouvel interrogatoire, est né en 1911. Officier dans l'armée belge, il est surpris en France par l'Armistice. Patriote, il refuse la défaite et profite de sa position de gestionnaire d'un stock de matériel militaire et de ses contacts pour constituer un réseau d'évasion et de renseignement. Le nom de ce dernier sera dû à une incompréhension. Au printemps 41, à un officier anglais qui lui demande de baptiser son réseau, Hauman répond « C'est égal » compris par l'officier en « Tégal ». Le réseau connaît un développement rapide. Financé par Londres, Tégal dispose même d'un opérateur radio qui lui a été parachuté. L'investissement vaut la peine, les renseignements fournis étant souvent de la plus haute importance, notamment quand une partie du réseau transmet 612 planches techniques de l'avion Focker-Wulf 190.

Fait rare dans un tel livre, l'auteur cite les noms des protagonistes, y compris de ceux qui parlent sous la torture ou trahissent. Il n'est d'ailleurs pas tendre avec son « héros », Pierre Hauman, qui « non content d'attirer l'attention par son habillement ou sa manière d'agir, (...) ne peut pas non plus s'empêcher de garder un train de vie élevé et une sociabilité soutenue! Peut-être espère-t-il éloigner les soupçons en montrant qu'il n'a pas peur d'attirer l'attention. Mais c'est un jeu dangereux, d'autant que Hauman ne semble pas prendre conscience que sa propre existence n'est pas la seule à être risquée de la sorte. »[2]. Arrêté, torturé, Hauman craque et son réseau est démantelé en décembre 1943.

La partie la plus intéressante du livre est cependant l'analyse sociologique du mouvement que Debruyne étudie dans les trente dernières pages. Il y démontre le caractère de classe des agents du renseignement qui appartiennent essentiellement à la haute ou moyenne bourgeoisie, contrairement à la résistance armée composées principalement d'ouvriers. Il n'est dès lors pas étonnant que Tégal soit un mouvement de droite anti-boche dont « (...) il apparaît que dans des secteurs et des échelons divers, des agents se sont engagés dans différents groupes de résistance armée qui ont par la suite fait partie de l'Armée secrète, mouvement qui se situe assez fort à droite. »[3] On touche là à toute la complexité de la Résistance, qui depuis les Royalistes jusqu'aux Communistes avaient comme objectifs commun le mot d'ordre « Hors du pays l'occupant ! », les divergences entre belges étant destinées à être réglées ensuite. Ce phénomène n'a rien d'unique, il s'inscrit même plutôt dans le schéma classique d'une résistance à l'occupant dont on retrouve les caractéristiques principales en Irak aujourd'hui. D'ailleurs, « Contrairement à leurs prédécesseurs de la Première guerre mondiale, qui avaient été en grande partie négligé par l'Etat, les agents de renseignements de la Seconde vont se voir attribuer un statut, assorti de récompenses et de décorations. Paradoxe s'il en est, puisque leur action, illégale aux yeux des Allemands, l'était théoriquement aussi aux yeux de l'Etat belge, qui avait ratifié (de même que l'Allemagne) les conventions de La Haye de 1899 et de 1907! Codifiant les lois et coutumes de la guerre, ces deux traités avaient pour but de protéger les populations civiles et d'empêcher les excès, notamment en interdisant sous peine de mort la pratique de l'espionnage, c'est-à-dire de la recherche clandestine d'informations. ». A méditer au vu de l'utilisation constante de l'appellation de « terroriste » dans les médias[4].

Notes

[1]DEBRUYNE, Emmanuel, C'était Tégal. Un réseau de renseignements en Belgique occupée. 1940-1944. Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2003. 189p.
[2]p.63.
[3]p.136
[4]Nous renvoyons le lecteur intéressé par cette question à l'échange que nous avons eu avec Hugues Lepaige dans la revue Politique: HANNOTTE, Michel et DOHET, Julien, Le résistant, un terroriste victorieux in Politique n°32 de décembre 2003 pp.58-59 et LE PAIGE, Hugues, Terrorisme et résistance: confusion et complaisance in Politique n°33 de février 2004 p.7

mardi 27 janvier 2004

L’« image-action » plutôt que l’idéologie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°317 de janvier 2004, p.19

Claude Javeau a récemment commis un livre[1] où il proclame son amour pour la social-démocratie seule option politique avec le conservatisme libéral qui ne conduise pas nécessairement au totalitarisme selon lui.

Rédigé à la veille des élections législatives ce texte, vite lu, se veut une démonstration qu’il n’y a pas d’avenir en dehors du réformisme. Pour Javeau, être social-démocrate signifie se battre pour trois prinicpes : Le primat de l’intérêt collectif sur les intérêts particuliers ; la liberté garantie à tous ne prend son sens que par rapport à la plus grande égalité possible ; la démocratisation de l’enseignement. Sur ce dernier aspect, l’auteur dénonce la trop grande place donnée dans l’enseignement aux pédagogues qui a eu pour conséquence de diminuer les difficultés d’apprentissages au de travailler sur les phénomènes d’exclusions. Javeau précise enfin qu’il faut maintenir en fin de parcours un tri élitiste[2].

Javeau reconnaît qu’il n’est pas un militant, mais plutôt un compagnon de route du PS, parti auprès duquel il a l’impression de jouer un rôle nécessaire « mais c’est peut-être là présomption petite-bourgeoise. À moins qu’il ne s’agisse de mon alibi face à ce que je goûte très peu dans l’activité politique : les réunions, les activités de militance (...) »[3]. Nous aurions tendance à rejoindre le célèbre sociologue car il nous semble que la position de l’intellectuel hors de la mêlée, isolé dans son bureau et ne participant pas concrètement à la lutte n’est pas crédible. Mais la plus grosse critique que nous pourrions faire de ce livre est son manque de cohérence. Claude Javeau dénonce qu’« on ne trouve aucune allusion à des positions idéologiques fondamentales, seulement un tableau de chasse des réalisations antérieures et l’annonce de promesses ponctuelles »[4] dans les tracts électoraux du PS pour les législatives, alors que c’est justement cette même impression que donne son livre.

Car que donne-t-on comme perspectives aux lecteurs lorsque l’on dit préférer le terme « d’image-action » à celui d’idéologie ? Quand d’un côté on résume le communisme aux goulags et au stalinisme en oubliant tous les apports sociaux - notamment au niveau de la condition de la femme - tandis que le bilan du réformisme n’est jamais mis en question ? Quand, surtout, on dénonce des évolutions dans la société en feignant d’oublier qui gouvernait à ce moment (on pense aux privatisations de Di Rupo).

Claude Javeau a deux éclairs de lucidité mais n’en profite pas pour aller aux racines du problème. D’abord lorsqu’il qualifie De Man de « seul vrai philosophe politique dont la Belgique pourrait s’enorgueillir »[5]. De Man dont on sait l’empressement du PS à rappeller le Plan du travail ou à vouloir l’actualiser[6]. Ensuite quand il reconnaît que le système de la sécurité sociale « reposait sur le compromis social-démocrate, par lequel la limitation apportée à la maximalisation des profits étaient échangée contre la conjuration de l’attrait de l’URSS et le renoncement à la menace révolutionnaire »[7]. Bref que cet apport essentiel dont se vante tant le PS qui en fait son principal fond de commerce, est finalement dû au Communisme. Ce qui explique son détricotage avec l’aide de la social-démocratie depuis 1989 ?

Un livre intéressant pour son illustration des contradictions fondamentales dans laquelle se trouve de nombreux progressistes qui se refusent à admettre que le problème est le système capitaliste devenu pour eux un horizon indépassable.

Notes

[1] Javeau, Claude, Vive la sociale ! éloge de la social-démocratie. (coll. Petit panorama), s.l, le grand miroir, 2003, 101 p.
[2] On se rappelera son pamphlet Eloge de l’élitisme paru l’an dernier dans la même collection.
[3] p.35.
[4] p.98, note 14.
[5] P.43.
[6] la tentative des années 50 menées par le renardisme et ses « réformes de structure » fut clairement sabottée par la direction social-démocrate. Voir Julien Dohet et Jérôme Jamin, La Belgique de Jacques Yerna. Entretiens. Bruxelles-Seraing, Labor-IHOES, 2003.
[7] p.88.

samedi 27 décembre 2003

Allende, le Frère marxiste


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°316 de décembre 2003, p.22


Né en 1908, Allende fait partie des fondateurs du parti socialiste chilien en 1933. Médecin, il devient Ministre de la santé en 1942 dans un gouvernement de Front Populaire. Le 4 septembre 1970, après trois tentatives infructueuses, il remporte les élections présidentielle chilienne. Son gouvernement d’Unité populaire allant des Communistes aux Chrétiens de gauche sera renversé le 11 septembre 1973 par un Putch dirigé par le commandant en chef des armées, le général Augusto Pinochet, téléguidé par les USA dont les intérêts impérialistes avaient été gravement atteint par les mesures de justice sociale du gouvernement démocratiquement élu. Ces faits sont largement connus. Comme l’est l’appartenance à la maçonnerie de Salvador Allende – qui le proclamait dès avant son accension à la présidence - qui est au centre de cet ouvrage.

La traduction en français du livre du journaliste chilien Juan Gonzalo Rocha[1], si elle n’apporte pas de réelles révélations, éclaire cependant d’un jour nouveau l’itinéraire de Salvador Allende par la reproduction dans le texte et en annexe de nombreux documents internes à la maçonnerie. On pense plus particulièrement aux discours prononcés par Allende lorsqu’il recherche le soutien de ses frères à divers moments clefs de son parcours politique. On soulignera la pertinence des notes et explications en fin de chapitre qui permettent au néophyte de comprendre les termes et usages maçons.

Allende était membre de la loge « Hiram 65 », une loge qui avait proclamé la mixité à la fin des années 30 à l’exemple du « droit humain ». Maçon, il est également Marxiste. Il insiste d’ailleurs sur la compatibilité de cette double appartenance, contrairement à celle de Maçon et de Communiste. Un des textes essentiels publiés dans le livre est la lettre de démission[2] à la loge qu’écrit Allende le 21 juin 1965. Le futur président du Chili y dénonce l’absence de jeunes et d’ouvriers et plaide pour que l’ordre s’implique dans la politique afin de rendre pratique les belles idées développées à longueur de tenues : « Cette position de notre Ordre l’amènera nécessairement à lutter avec ceux qui sont des indices d’une mise à l’écart généralisée et avec ceux qui jouissent des avantages d’un statut quo atrocement inhumain et antisocial. Semblabes batailles furent livrées hier, et aujourd’hui il faut combattre l’oligarchie, le féodalisme agraire, la concentration financière des monopoles, le colonialisme, le néocolonialisme, mais aussi l’obscurantisme religieux et dogmatique.

Si l’Ordre accepte de prendre une telle attitude conforme aux responsabilités de notre heure, il ne pourra pas garder le silence et s’enfermer dans les temples. Au contraire, ses files se verront grossir et fortifier de façon que ses enseignements transcendront de manière décisive le monde qui l’entoure. Mais un Ordre qui se tait lorsque l’on sème la terreur psychologique sur notre vie civique, cela n’a aucune valeur spirituelle. »[3]. Il redira la même chose lors d’un discours tenu le 2 août 1970 au restaurant El Rosedal à l’occasion d’une manifestation de soutien à sa candidature à l’élection présidentielle à laquelle assiste de nombreux maçons : « Tout comme les loges lautarines qui nous ont dans le passé aidés à nous libérer de la soumission à l’Espagne, je souhaite qu’aujourd’hui les francs-maçons nous libèrent de la soumission à l’impérialisme qui écrase notre pays économiquement, politiquement, socialement, syndicalement, militairement et culturellement »[4].

C’est donc une maçonnerie tournée autant sur la réflexion et le travail de perfection de chacun de ses membres que sur le changement de la société vers un monde de liberté, d’égalité et de fraternité qu’Allende appelle dans les textes reproduits ici. Cette position n’est d’ailleurs pas unique. On rappellera le rôle des maçons lors de la Commune de Paris, mais aussi plus près de nous celui de la loge Hiram de Liège dont les membres s’impliqueront dès 1934 dans le Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes (CVIA) avant de jouer un rôle important dans la Résistance au sein du Front de l’Indépendance et du journal clandestin La Meuse notamment.

Nous n’avons eu qu’un seul regret à la lecture de cet ouvrage : l’absence de commentaire sur l’attitude des maçons pendant et après le coup d’état. Car si le livre donne l’impression d’un soutien important (mais pas unanime) de la maçonnerie chilienne à Allende, il ne dit mot sur l’appartenance des putchistes à l’Ordre ni au rôle de ce dernier pendant la dictature.

Notes

[1] Juan Gonzalo Rocha, Allende franc-maçon, Bruxelles-Paris, PAC-Luc Pire-éd. Du Félin, 2003, 268p.
[2] Démission qui sera refusée, Hiram 65 se disant d’accord avec les critiques formulées par Allende.
[3] p.130.
[4] p.142.

vendredi 26 décembre 2003

L’antisémitisme est-il une futilité ?



Cet article est paru dans le numéro

n°26 d'aide mémoire d’octobre-novembre-décembre 2003


            Louis-Ferdinand Destouche (1894-1961)[1], dit Céline, est sans conteste un des grands écrivains français du 20e siècle. L’intégrale de ses écrits, dont le style divise toujours les lecteurs, a été publiée dans La Pléiade en quatre volumes. Il y manque cependant quatre ouvrages indispensables à la connaissance de l’oeuvre et du personnage. Ces quatre livres[2], Céline lui-même les a interdit à la réédition pour leur caractère sulfureux. Comme pour Hergé, Simenon, Mambour, Chevalier, Giono... rares sont les personnes qui connaissent réellement les actions de ces personnes célèbres, ou le contenu des écrits qui valurent à Céline, avec son attitude pendant l’occupation, un long exil au Danemark.
            Un violent pamphlet
            Bagatelles pour un massacre[3] est un écrit sans nuance dans le plus pure style Célinien. Phrases courtes terminées par des points de suspension ou par un point d’exclamation, chapitres se résumant parfois à une phrase, language cru voire obscène... Il s’agit d’un vaste réquisitoire, pas toujours cohérent, contre la domination de la France et du monde par les Juifs. Mais ce n’est pas que cela. Au détour d’une insulte, on fait la connaissance de la personnalité de Céline, d’un écrivain misanthrope et aigri, même s’il s’en défend, par certains échecs comme celui du prix Goncourt[4]. « C’est pour les autres la jalousie. Ce serait inepte de ma part... je râle par principe. C’est tout.[5] » Et ce n’est pas les sujets qui manquent, du surréalisme, au cinéma en passant par l’académisme de la langue française : « Le « français » de lycée, le « français » décanté, français filtré, dépouillé, français figé, français frotté (modernisé naturaliste), le français de mufle, le français montaigne, racine, français juif à bachots, français d’Anatole l’enjuivé, le français goncourt, le français dégueulasse d’élégance, moulé, oriental, onctueux, glissant comme la merde, c’est l’épitaphe même de la race française. C’est le chinois du mandarin (...) C’est le français idéal pour Robots. »[6]
            Pamphlet dénué de réelle structure narrative, Bagatelles a pour personnage central et omniprésent le Juif qui « (...) est un nègre, la race sémite n’existe pas, c’est une invention franc-maçon, le Juif n’est que le produit d’un croisement de nègres et de barbares asiates. »[7]
            Un véritale délire antisémite
            Le ton est donné avec cet exemple qui n’est pas le seul où Céline énonce des « vérités » bien personnelles qu’il appuie rarement de références. Et quand il en cite, on ne peut que les trouver suspectes, principalement quand il s’agit de texte produit par les Juifs comme le Talmud.
            « Ils les connaissent, eux, dans les coins, les secrets de l’opinion publique les youtres qui dirigent l’Univers, ils ont toutes les ficelles en mains. Propagande, or, publicité, radio, presse, « petites enveloppes », cinéma, d’Holywood la juive à Moscou la youtre, même boutique, même téléphone, mêmes agences, mêmes youtres aux écoutes, à la caisse, aux affaires, et puis en bas, rampant au sol, la même masse, plastique, imbécile, l’aryenne étendue de brutes bornées, crédules, divisées, devant, derrière, autour, partout... »[8] Ce Juif qui dirige le monde sous différend masque, Céline l’a expérimenté de près lorsqu’il a travaillé à la SDN « (...) secrétaire technique d’un Juif (...) C’est un endroit de leurs dévotions. C’est la plus grande synagogue dans le plus grand Temple « Maçon » de l’univers... C’est l’antre des combinaisons les plus vicieuses de l’Epoque et de l’Avenir... »[9]. Pour l’auteur, la domination mondiale est annoncée dans plusieurs textes comme le Talmud ou « Le fameux « Protocoles des Sages de Sion », (...) une de ces histéries devinisantes juives, dont on se gausse à première lecture, tellement à première vue elles relèvent par le ton, le fond, le style du tétanisme, de la fumisterie d’asile (...) et puis l’on découvre à l’usage... avec le temps... qu’elles furent parfaitement raisonnables (...) Ces Protocoles publiés vers 1902 ont très exactement prédit tout ce qui s’est passé de juif dans le monde depuis lors... »[10]. Dirigeant le monde occidental grâce à l’argent, les Juifs sont également derrière la révolution russe de 1917 : « Il est tout à fait officiel, cent fois prouvé, par documents irréfutables, que les premiers fonds décisifs de la Révolution bolchévique 17, furent fournis à Trotzky par les banquiers américains, de la haute finance juive (12 milliards, puis 125 milliards)»[11]. L’URSS, pays aux mains de la juiverie internationale, Céline l’a décrit dans son précédent pamphlet Mea Culpa. Il y revient cependant longuement au début et à la fin de Bagatelles, racontant surtout son séjour à Léningrad. C’est une description apocalyptique qui est faite de l’URSS, un pays très pauvre ressemblant à un immense dépotoir. « La misère russe que j’ai bien vue, elle est pas imaginable, asiatique, dostoiewskienne, un enfer moisi, harengs-saurs, cocombres et délation... Le Russe est un geôlier né, un Chinois raté, tortionnaire, le Juif l’encadre parfaitement. Rebut d’Asie, rebut d’Afrique... ils sont faits pour se marier... C’est le plus bel accouplement qui sera sortis des enfers... »[12].
            Pour asseoir sa domination, le Juif a l’argent, la presse... mais également le mythe de sa persécution à travers les âges. « Une bande de rats vociféroces, intraitables, implacables ennemis... c’est un bidon phénoménal ce grand martyr de la race juive... qu’on agite au-dessus des chrétiens. »[13] Et voilà Céline en révisioniste non pas des chambres à gaz mais bien des pogroms. Si le Juif prépare la guerre à venir, comme le montre son influence à faire intervenir les nations dans la guerre civile espagnole, il ne se retrouve jamais au combat. Et Céline, qui apparaît dans ces pages comme un pacifiste radical, de les accuser de ne pas avoir servi la France en 14-18 et de proposer de tous les mettre en première ligne lors de la guerre à venir.
            Mais qui est le juif ?
« Tout de même, il suffit de regarder, d’un petit peu près, telle belle gueule de youtre bien typique (...) ces yeux qui épient, toujours faux à en blémir... ce sourire coincé... ces babines qui relèvent : la hyène... Et puis tout d’un coup ce regard qui se laisse aller, lourd, plombé, abruti... le sang du nègre qui passe... Ces commissures naso-labiales toujours inquiètes... flexueuses, ravinées, remontantes, défensives, creusées de haine et de dégoût... pour vous !... (...) Leur nez, leur « toucan » d’escroc, de traître, de félon (...) de toutes les trahisons qui pointe, s’abaisse, fonce sur la bouche, si leur fente hideuse, cette banane pourrie, leur croissant, l’immonde grimace youtre, canaille, si visqueuse (...). »[14]. Ce portrait est très classique et conforme à la représentation graphique commune des Juifs[15]. Céline le complète ainsi : « Comme tous les afro-asiatiques leur système nerveux, ataviquement est de zinc et le demeure, rustre, vulgaire, et fort commun pour tout dire, en dépit de tant d’efforts, et d’énormes prétentions... Précoces et frustres, mais sans échos. Ils sont condamnés s’ils s’ébattent sous nos climats, à se dépenser en grimaces, en tam-tam, en imitations, comme les nègres et comme tous les singes... »[16]. Enfin le Juif ne peut comprendre l’originalité, explication selon Céline du nivellement par le bas des productions culturelles de son époque.

La fin de la France

            « J’ai rien de spécial contre les Juifs en tant que Juifs, je veux dire simplements truands comme tout le monde, bipèdes à la quête de leur soupe (...) Mais c’est contre le racisme juif que je me révolte, que je suis méchant, que je bouille (...). »[17]. « J’aime pas leur odeur c’est tout... J’ai le droit... Je suis chez moi. J’y vais pas moi, à Tel Aviv... D’abord ils sont bien trop raciste à Tel-Aviv ! encore bien plus féroces qu’Hitler ! »[18]. Ainsi c’est dans son pays que Céline n’aime pas les étrangers, et surtout il retourne l’accusation de raciste sur sa victime. Deux arguments qui sont toujours très souvent utilisés de nos jours.
            Si la France est à ce point dominée, le tournant étant bien entendu l’affaire Dreyfus, c’est que la race française est complétement dégénérée principalement par l’alcool : « Le bistrot souille, endort, assassine, putréfie aussi sûrement la race française que l’opium a pourri, liquidé complètement la race chinoise... le haschisch les Perses, la coca les Aztèques... »[19]. Et le Front Populaire, oeuvre du Juif qui s’affiche ouvertement, arrogant, comme dans le film La grande illusion n’a fait qu’accentuer le phénomène en accordant les 40 heures, remplissant ainsi encore un peu plus les cafés. Le massacre du titre n’est ainsi pas celui des Juifs, comme un grand nombre de personnes n’ayant pas lu le livre le pense, mais celui des Français.
            Hitler plutôt que Blum.
            Bagatelles pour un massacre n’aurait été qu’un livre relevant plus de la psychiatrie que de l’opprobre s’il était passé inaperçu, resté dans des fonds de librairie. Mais avec Les Décombres de Lucien Rebatet[20], Bagatelles fut un des gros succès éditoriaux de l’occupation connaissant plusieurs rééditions. Il eut donc une influence certaine sur les esprits de l’époque. De plus, ce n’est pas un acte isolé, mais un livre qui s’inscrit dans une suite d’écrits et d’attitudes de Céline entre 1937 et 1945. Enfin, si Céline par tactique a interdit de le republier, il n’a jamais fondamentalement renié ses prises de positions de l’époque. Car : « Portant les choses à tout extrême, pas l’habitude de biaiser, je le dis tout franc, comme je le pense, je préfererais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent ? Hitler encore je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, çà sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue. Lui et toute sa clique d’Abyssin, dans la même brouette, ses girons, son Consistoire. »[21]


[1] Sur tous les aspects de Céline, voir le très bon site louisferdinandceline.free.fr.
[2] Mea culpa (1936) sur son voyage en URSS, Bagatelles pour un massacre (1937) et L’école des cadavres (1938) contre les Juifs et enfin Les Beaux-draps (1941) sur la débâcle de l’armée française. Mea culpa est le seul qui a finalement été réédité par Gallimard en 1986.
[3] Céline, Louis-Ferdinand, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, 317 p.
[4] Guy Mazeline, complètement oublié aujourd’hui, lui fut préféré et Voyage au bout de la nuit n’obtint que le Renaudot.
[5] Bagatelles... p.182.
[6] p.142.
[7] p.165.
[8] p.44.
[9] p.83.
[10] p.235. Nous renvoyons le lecteur à notre article Un échec voué au succès. Les protocoles des sages de Sion in Aide-mémoire n°18 de juillet-août-septembre 2001.
[11] p.238.
[12] p.39.
[13] p.60.
[14] p.250.
[15] Voir le dessin d’Hergé en illustration à cet article.
[16] P.57.
[17] p.60.
[18] p.271.
[19] p.124.
[20] « Brique » de 664 pages éditée par Robert Denoël, éditeur liégeois qui aurait été membre de la célèbre Caque avec Simenon et qui sera assassiné à Paris le 2 décembre 1945, plus que probablement en raison de ses sympathies fascistes indéniables dans les années 30 et 40 et de son rôle sous l’occupation. Le livre explique les raisons de la défaite française de mai 40 et fera l’objet d’une analyse dans une de nos prochaine chronique.
[21] p.268