lundi 20 mars 2006

Le darwinisme social, paradigme de l’idéologie d’extrême droite

Cet article a été publié dans Espace de libertés, n°340 de mars 2006, pp.20-21

Ce que l’on nomme communément le « darwinisme social » est né en parallèle de la théorie de Darwin et est principalement du à l’autodidacte Herbert Spencer (1820-1903) [1]. Elle en est une extension au domaine de la sociologie, extension que Darwin lui-même rejeta dans son ouvrage La filiation de l’Homme publié en 1871[2]

Un paradigme

C’est cette extension des lois dites naturelles au champ social qui forme l’ossature de l’idéologie de l’extrême droite de ses origines à nos jours.

Avant de développer l’articulation du schéma repris en illustration, il est important de bien placer le paradigme de départ. Reprenons pour ce faire ce que dit le ministre de l’agriculture du IIIe Reich Walther Darré :« La branche la plus moderne et la moins arriérée de nos sciences, la zoologie, nous ramène automatiquement à l’ancienne conception germanique. Elle proclamait l’inégalité héréditaire comme vérité reconnue, et c’est à cela qu’aboutissent également, de nos jours, les sciences naturelles. »[3]. Hitler dans Mein Kampf précise d’ailleurs que « L’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature (…). Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort, nécessaires pour s’élever. »[4] Cette conception de l’organisation de la société n’est pas propre au nazisme. Ainsi Charles Maurras considérait que « en biologie, l’égalité n’est qu’au cimetière (… si elle) peut être au bas degré de l’échelle, au départ de la vie, elle est détruite par les progrès de la même vie. Le progrès est aristocrate. »[5] ce qui a pour conséquence : « Quant aux biens imaginaires attendus de l’Egalité, ils feront souffrir tout le monde. La démocratie, en les promettant, ne parvient qu’à priver injustement le corps social des biens réels qui sortiraient, je ne dis pas du libre jeu, mais du bon usage des inégalités naturelles pour le profit et pour le progrès de chacun. »[6] On voit ici apparaître une nuance importante pour l’adaptation pragmatique de l’idéologie, le « bon usage » permettant de mettre en place des mécanismes de charité à destination de ceux que l’on considère membre de la communauté, communauté dont l’importance et les limites peuvent fluctuer tant qu’elle garde une apparence d’homogénéité. Après la guerre, l’anglais Oswald Mosley ne dit rien d’autres lorsqu’il affirme que « l’actuelle tendance au nivellement, qui fait fi de toute habileté personnelle et méprise le goût des responsabilités trouve sa limite dans l’anéantissement de toute société humaine parce qu’elle nie la loi naturelle d’inégalité à laquelle tous sont soumis.»[7].

Analyse du schéma :

Sur base du paradigme développé ci-dessus, l’extrême droite proclame que ce sont nos sentiments, notre nature qui doivent prendre le dessus, guider notre développement. Citons ici une dernière fois Hitler : « la conception « raciste » fait place à la valeur des diverses races primitives de l’humanité. En principe, elle ne voit dans l’état qu’un but qui est le maintien de l’existence des races humaines. Elle ne croit nullement à leur égalité, mais reconnaît au contraire leur diversité, et leur valeur plus ou moins élevée. Cette connaissance lui confère l’obligation, suivant la volonté éternelle qui gouverne ce monde, de favoriser la victoire du meilleur et du plus fort, d’exiger la subordination des mauvais et des faibles »[8].

Dans ce contexte, la raison poussée trop loin nous affaiblit, ce qui explique le rejet généralisé des intellectuels et la promotion de l’action sur la réflexion. Pour l’extrême droite, les progrès de la raison nous ont coupés de la nature. Il faut donc que l’homme réapprenne à suivre son instinct au détriment de son intellect. Physiquement, il faut également que l’homme se rapproche de la nature, d’où la promotion des valeurs paysannes et de la vie saine à la campagne opposée à la ville corruptrice. Sur cet axiome qu’est le respect des lois naturelles, s’articule le reste de l’idéologie, avec des points plus ou moins importants selon les pays et les mouvements. De même les interactions entre les différents points peuvent avoir une intensité variable.

La nature est hostile. Seul le plus fort y survit soit en s’adaptant, soit en luttant. C’est pourquoi l’extrême droite exalte tellement la force virile dans son discours, dans ses méthodes et dans son imagerie. Les questions doivent être réglées par la force, par l’action, et non par la discussion ou la réflexion. La politique d’extrême droite se veut donc en rupture avec les pratiques démocratiques. Cette rupture avec le consensus social, associée à un certain jeunisme, justifie son positionnement « révolutionnaire ».

De cette mise en avant de la force découle la position particulière du Chef. Celui-ci est naturellement le plus fort, celui qui est sorti du lot. Le seul fait d’occuper la position de chef rend légitime cette position. Tout dirigeant de l’extrême droite a fait preuve de courage et a démontré sa force : bagarre pour Dewinter et Hitler, exploit physique mis en scène pour Mussolini… C’est de cette conception du chef, de son commandement indiscuté que découle, renforcé par les valeurs viriles, une organisation militaire, une hiérarchie stricte des mouvements et de la société, ainsi que la défense de l’armée et une vision très stricte de l’éducation. De plus, cette conception hiérarchique de la société disqualifie évidemment le parlementarisme où tous sont sur le même pied et où le vote majoritaire est le mode de décision.

Les lois naturelles sont donc inégalitaires et favorisent le plus fort dans une société très hiérarchisée. Mais ce ne sont pas les seules articulations.

Ainsi le racisme découle-t-il également des lois de la nature. Le constat est fait du non mélange des espèces entre elles ou, dans ce cas, d’un affaiblissement fatal de la race, voire d’une progéniture stérile (vue comme une réaction positive de la nature). C’est donc logiquement que les théories eugénistes sont fort prisées par l’extrême droite. Rappelons ici que les handicapés ont été les premières victimes du régime nazi, bien avant les Juifs. Contrairement à ce qui est donc souvent dit et écrit, l’antisémitisme n’est en rien la base de l’idéologie d’extrême droite. Il s’explique, au niveau idéologique, par la hiérarchisation des races. Au sommet de l’échelle, on trouve l’homme occidental blanc (avec l’Aryen comme forme la plus aboutie), et tout en bas le Sémite. Entre les deux, le Slave, l’Asiatique, le Latinos, le noir… Tout mélange entre des membres des divers échelons est apparenté à un virus ou à un cancer qui gangrène inévitablement la race et mène celle-ci à la destruction. On comprend ici aisément comment dans le discours le Musulman peut remplacer le Juif comme forme repoussoir sans pour cela bouleverser de fond en comble la doctrine.

C’est toujours sur le plan de l’eugénisme et du respect des lois de la nature que se situe le rôle de la femme, nous avions envie de dire la “femelle” : la reproduction. Plus largement, la mission de l’homme sur terre est de se reproduire, de perpétuer – et donc d’améliorer et renforcer – sa race, au besoin en éliminant ses concurrents. Faut-il dès lors préciser que l’homosexualité est vue comme une « erreur de la nature ».

Dans cette logique, le nationalisme se présente comme le regroupement de « la meute ». Les différents cercles plus ou moins élargis suivant les auteurs et partis ne doivent pas ici non plus masquer la logique commune. La communauté nationale et sa cohésion sont indispensables à la survie du peuple, de la race. C’est pourquoi aucun facteur de division ne peut être admis. Le corporatisme est donc logique à plusieurs titres. D’une part, la hiérarchie décrite plus haut, où celui qui réussit a le pouvoir - dans ce cas le patron - est légitime de par la position qu’il occupe. D’autre part, la lutte des classes affaiblit la nation dans une « guerre civile » stérile alors que la menace est externe.

On constate donc que l’idéologie d’extrême droite est une doctrine très structurée et d’une grande cohérence, une fois que l’on a admis l’axiome du respect des lois naturelles et donc du refus de l’égalité, des chances comme du résultat. C’est l’inégalité qui est naturelle et qui doit donc être acceptée comme un fait contre lequel on ne peut rien faire. Cette analyse est toujours bien au centre de l’idéologie d’extrême droite aujourd’hui comme le prouve, parmi de nombreux autres exemples possibles, le fait qu’« en août 1989, à l’université d’été du FN à la Baule, Carl Lang se référait à « l’empirisme organisateur » qui oppose la nature humaine qui a fixé un « ordre naturel des choses » à l’égalité qui « n’existe pas naturellement » »[9] restant ainsi parfaitement dans la ligne des idéologues de la nouvelle droite qui, dans leur combat pour gagner la bataille des idées en actualisant le discours d’extrême droite, « ont pu s’approprier, en la dénaturant, la rhétorique de l’antiracisme des années 1980 sur le « droit à la différence », pour dénoncer le « mythe égalitaire ». Les différences culturelles sont naturalisées pour justifier une organisation hiérarchisée de la société, ainsi qu’un rejet d’un métissage ou de l’immigration. De même, le discours antisexiste est récupéré en « reconnaissance des genres », et « l’universel féminin » opposé aux féministes »[10]

Notes

[1] Holmes, Brian, Herbert Spencer in Perspectives ; revue trimestrielle d’éducation comparée vol. XXIV, n°3-4, Paris, Unesco, 1994, pp.553-575
[2] Tort, Patrick, Darwin, théorie de l’évolution. Article disponible sur www.futura-sciences.com/comprendre/d/dossiers322-5.php
[3] Darré, Walther, La Race. Nouvelle noblesse du sang et du sol. Paris, Fernand Sorlot, (1939). p.59. Nous renvoyons les personnes intéressées par une analyse plus approfondie des textes de l’extrême droite à la chronique que nous tenons dans Aide mémoire depuis 2001 et qui est accessible sur www.territoires-memoire.be/am/indexAuteur.php#D. En effet, notre démonstration s’appuie sur un corpus de plus de 230 ouvrages auquel il faut ajouter l’analyse d’écrits internes, des sites Internet…
[4] Hitler, Adolf, Mon combat, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1979, p.243
[5] Maurras, Charles, Mes idées politiques. Texte établi par Pierre Charbon. Préface inédite, 5e éd., Paris, Fayard, 1937, p.97
[6] Id., pp.XXXVII-XXXVIII
[7] Mosley, Oswald, La Nation Europe, Paris, Nouvelles éditions latines, 1962, p.72
[8] Hitler, Adolf, Mon combat, op.cit., pp.380-381
[9] Jean-Paul Gautier, Les héritiers de l’Action française, in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.64
[10] Sylvain Pattieu, L’illusion immunitaire, ou le fascisme est-il soluble dans la démocratie libérale ? in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.19

mardi 21 février 2006

Aux origines du socialisme


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°339 de février 2006, p.20

25 ans après son décès l’ULB publie enfin la deuxième partie[1] du dernier manuscrit de l’historien des idées John Bartier[2] portant sur Saint-Simon et Fourier en Belgique. La première moitié avait été publiée il y a vingt ans dans la série consacrée par le Parti socialiste à son centième anniversaire[3]. Après le Saint-simonisme, c’est donc la diffusion en Belgique des idées du deuxième grand utopiste français qui se voit analysée en détail.

Ce beau livre a demandé à l’ancien bibliothécaire de l’Institut d’études européennes de l’ULB Francis Sartorius un long travail de réécriture et une actualisation des notes. Il s’adresse clairement à un public averti qui se réjouira de pouvoir découvrir à nouveau le résultat de la grande érudition de Bartier et de sa connaissance encyclopédique qui se marque principalement dans les liens effectués ou suggérés en notes de bas de pages. Le livre est d’autant plus intéressant qu’un quart de siècle après son écriture il garde son originalité, rien de réellement consistant n’ayant été publié sur un tel sujet ces dernières années. Or, malgré que l’on est loin d’avoir à faire à un mouvement de masse, la propagation des idées de Fourier par son principal disciple Victor Considérant, a eu une importance certaine dans la naissance du socialisme, les utopistes étant d’ailleurs un des trois « inspirateurs » du marxisme[4] avec les économistes libéraux anglais et les philosophes classiques allemands. Outre les conférences de Victor Considérant, les idées de Fourier seront d’abord diffusées en Belgique par une femme : Zoé Gatti de Gamond, la mère d’Isabelle. Doctrine complexe, le fouriérisme séduira de nombreux libéraux progressistes, souvent Maçons. Certaines Loges joueront d’ailleurs un rôle important dans sa diffusion. Après quelque tâtonnement[5], « à la fin de 1845 les conversions au fouriérisme vont se multiplier, cette progression n’a rien de singulier. Elle est un des multiples aspects du profond malaise que les hommes de cette époque ressentent dans toute l’Europe occidentale devant les scandales qui éclaboussent les gouvernements et les classes dirigeantes et, plus encore, devant l’accroissement de la misère provoqué par le marasme économique et alimentaire. Si les souffrances du peuple n’atteindront pas, en Belgique, le même degré d’horreur qu’en Irlande, elles seront pourtant tragiques. Depuis 1839, la baisse des salaires avait imposé au prolétariat des conditions de vie très pénibles et pourtant son sort s’aggravera encore après 1844. »[6] Cette situation fait s’interroger la frange la plus progressiste de la bourgeoisie qui n’est pas « entièrement isolés des classes laborieuses »[7] pour reprendre l’expression de John Bartier. Cette misère débouche sur la vague révolutionnaire de 1848 qui ne secoue pas la Belgique, la bourgeoisie y ayant retenu les leçons de la révolution de 1830 – dont on oublie trop souvent qu’elle est avant tout un soulèvement prolétarien[8] - alterne la carotte (abaissement du cens) et surtout le bâton (expulsion de Marx et arrestation de Victor Tedesco). De manière intéressante, Bartier analyse en profondeur l’agitation qui se déclenche néanmoins au sein de l’UCL et les nombreuses brochures discutant du socialisme publiées à cette occasion.

Alors qu’en 1852 les Libéraux refont leur unité afin de combattre l’influence des catholiques, mettant en sourdine les aspects « socialisants » d’une partie d’entre-eux, le Fouriérisme connaît déjà ses derniers instants. Outre l’expérience d’une « école du travail par l’attrait » à Liège entre 1848 et 1852, les idées fouriéristes tenteront d’être mises en application en 1854 avec le départ d’un nombre conséquent de fouriéristes belges pour la colonie de La Réunion au Texas où ils rejoignent des Français et des Suisses. A l’image des autres tentatives du même type, celle-ci sera un cuisant échec du à l’impréparation et aux disputes entre colons.

Ce livre éclaire donc comment les idées fouriéristes se sont diffusées en Belgique et dans quel milieu sociologique elles ont trouvé un écho. Par ses premières expériences de coopératives et par les nombreuses discussions sur la solution à apporter aux problèmes du prolétariat (notamment à travers l’instruction), ce mouvement joue un rôle non négligeable mais souvent trop peu connu dans la préfiguration du socialisme en Belgique. A ce propos, on regrettera justement une absence de vision plus globale sur l’influence de ces idées sur les premiers leaders socialistes. Terminons en signalant que l’on peut aujourd’hui encore découvrir les idées de Charles Fourier en visitant le familistère créé par un de ses disciples Jean-Baptiste Godin à Guise dans le Nord de la France[9], complexe qui constitue une des rares – si ce n’est la seule – tentative réussie de concrétisation des idées utopistes.

Notes

[1] John Bartier, Fourier en Belgique. Edité et présenté par Francis Sartorius, Bruxelles, Bibliothèque de l’ULB - Du Lérot édition, 2005, 35 €
[2] Voir la notice de Pol Defosse dans le Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, Luc Pire – Fondation rationaliste, 2005, p.31
[3] John Bartier, Naissance du socialisme en Belgique. Les Saints-Simoniens, Coll. Mémoire ouvrière, n°2, Bruxelles, PAC, 1985 (édité et présenté par Arlette Smolar-Meynart)
[4] Friedrich Engels et Karl Marx , Les Utopistes. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville, Petite collection Maspero n°161, Paris, François Maspero, 1976 et Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme, Œuvres complètes, tome 19, Moscou-Paris, Editions du progrès-Editions sociale, 1967
[5] Signalons que Fourier est mort le 10 octobre 1837 dans une quasi indifférence.
[6] John Bartier, Fourier en Belgique…op. cit. p.51. Rappelons quand même qu’à cette époque, la durée moyenne du travail était de 12 heures par jours, y compris pour les femmes et les enfants, dans des conditions épouvantables et pour des salaires qui permettaient à peine de survivre.
[7] id. p.83
[8] Voir à ce sujet la réédition du classique de Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Bruxelles, Aden, 2005.
[9] www.familistere.com/site/index.php

lundi 20 février 2006

Le rationalisme en anthologie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°339 de février 2006, p.21

Si le succès en librairies du Traité d’athéologie de Michel Onfray [1] ne se dément pas depuis plusieurs mois et peut aujourd’hui être considéré comme un phénomène éditorial, il n’est pas le seul ouvrage écrit récemment sur ce sujet. Un livre à la diffusion malheureusement plus confidentielle a également été publié en 2005. Intitulé La Gloire des athées, cette anthologie [2] a pour sous-titre Textes rationalistes et antireligieux de l’Antiquité à nos jours. Forte de 648 pages, cette somme rassemble un peu plus de 150 textes écrits par 88 auteurs différents. De l’Egypte antique du « chant des harpistes » à Taslima Nasreen, c’est à un tour du monde chronologique que nous invite ce livre, magnifique introduction aux nombreux auteurs et à leur œuvre. Les extraits sélectionnés sont systématiquement introduits par un petit texte très précieux qui les replace dans leur contexte politique et idéologique mais également dans l’ensemble de l’œuvre de leur auteur. On soulignera également l’effort particulier pris dans la volonté pédagogique de rendre accessible les textes au moyen de notes de bas de pages explicatives. Si les grands classiques comme Lucrèce, Giordano Bruno, Spinoza, Erasme, Diderot… sont présents, on s’intéressera plus particulièrement aux penseurs asiatiques ou arabes moins connus en Europe occidentale, tel Bao Jin Yang, El-Rawendi ou encore Machrab. On découvre ainsi qu’aujourd’hui encore le rationalisme et la critique du religieux ne se limite pas à l’occident, comme le montre l’exemple de l’Irakien Abdul Kader El-Janabi. Loin d’être ennuyeux, ce livre permet de varier les plaisirs, tant dans le fonds que dans la forme, comme lorsqu’il permet de passer de la chanson Thank your Satan de Léo Ferré aux deux poèmes extraits des Sonnets luxurieux de Claude Le Petit, étranglé avant d’être brûlé à Paris en 1662 à l’âge de 23 ans ! Notons qu’un des derniers auteurs repris est Michel Onfray dont cette anthologie reprend un extrait de son… Traité d’athéologie !

Si ce livre s’inscrit dans un combat de la laïcité contre le retour en force du religieux, il inscrit fort justement le combat en faveur du rationalisme dans une dynamique d’émancipation bien plus large : « L’athéisme n’est pas, loin de là, une condition suffisante à l’établissement d’une société juste et harmonieuse, mais qu’il absolument nécessaire. « Ni dieux, ni maîtres !», fatalement. Il ne sert à rien de jeter des pierres au ciel si on laisse debout le système qui détruit la Terre et les êtres qui la peuplent" [3] Une phrase à méditer et à débattre au sein de la laïcité belge…

Notes

[1] Onfray, Michel, Traité d’athéologie. Physique de la métaphysique, Paris, Grasset, 2005
[2] La gloire des athées. Textes rationalistes et antireligieux, de l’Antiquité à nos jours. Anthologie. Paris, Les nuits rouges, 2005
[3]
p.9


mardi 27 décembre 2005

Victoire sur le nazisme. Réflexions sur un 60e anniversaire.

Ce texte paru dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005 m'a valu deux courriers très virulents, émanant de deux personnes proches du lobby sioniste Belgique-Israël, qui me taxaient notamment "d'antisémite primaire".


Dans son numéro d’avril 2005, Espace de libertés consacrait son dossier à la question de la mémoire et soulignait que, s’il était important de se souvenir du passé, il fallait que celui-ci soit un souvenir critique et non une construction servant des intérêts nationalistes, religieux ou autres[1]. Cette année a vu l’illustration d’une manipulation idéologique importante allant à l’encontre de ce principe[2] et qui est passée quasi inaperçue : la négation presque totale du rôle prépondérant de l’URSS et de l’Armée Rouge dans la victoire sur le nazisme il y a 60 ans.

Pendant toute la durée des manifestations consacrées au 60e anniversaire de la Libération de l’Europe et de la fin de la deuxième guerre mondiale, reportages, films et shows à grand spectacle se sont succédés pour glorifier les USA présentés comme unique libérateur (avec les Anglais il est vrai)[3]. Les commémorations du débarquement en Normandie – fait de guerre pourtant loin d’être décisif en rapport aux gigantesques batailles du front de l’Est – ont constitué à ce niveau un summum. Un rappel de la réalité de la deuxième guerre mondiale, par les chiffres, est ici nécessaire. A partir du déclenchement de l’opération Barbarossa le 22 juin 41[4], l’Armée rouge du se battre seule contre l’immense majorité des troupes nazies et attendre 1943 pour qu’une esquisse de réel second front s’ouvre à l’Ouest. Il est aujourd’hui indiscutable que la bataille de Stalingrad fut le réel tournant de la guerre, coûtant près d’un million et demi d’hommes aux Allemands entre juin 42 et le 31 janvier 1943, et amorçant le début des victoires alliées et de la marche sur Berlin. Sur l’ensemble de la guerre les nazis perdront, sur un total de 13,5 millions de tués, 10 millions d’hommes sur le seul front de l’Est. Les pertes des alliées sont également illustratives, les différences tactiques et technologiques souvent mises en avant pour les expliquer ne pouvant justifier la différence entre les 600 000 Anglos-américains tués sur tous les fronts, y compris Pacifique, et les 13 millions de soldats soviétiques[5]. Ainsi, en mars 1945 encore, seules 26 divisions allemandes se battaient sur le front Ouest tandis que ce n’étaient pas moins de 170 divisions qui étaient déployées à l’Est. En plus du rôle majeur joués par les Communistes au sein de la résistance intérieur dans les pays occupés, l’Armée rouge a donc clairement été le facteur premier de la victoire militaire contre le nazisme. Seule 60 ans de propagande anticommuniste[6] a réussi à gommer de la mémoire collective de l’Europe de l’Ouest ces évidences qu’il n’était pas de bon ton de rappeler en 2005, à l’heure où les USA sont de plus en plus contestés, jusque dans leur propre pays, pour leur invasion impérialiste de l’Irak et leurs atteintes aux libertés fondamentales sous couvert de la lutte antiterroriste et de la défense de la Liberté et de la Démocratie.

Ce révisionnisme historique ne s’est d’ailleurs pas limité à l’URSS mais s’est étendu à la minorisation du rôle de la résistance intérieure et à celle, parallèle, des déportés politiques, au profit des déportés « raciaux ». Ce basculement c’est produit dans un contexte qui n’était pas anodin, celui de la construction du mur de séparation en Cisjordanie et d’offensive médiatique agressive des lobbies sionistes[7] hurlant à l’antisémitisme contre toute personne osant critiquer la politique d’extrême droite de l’état d’Israël[8]. Ce basculement de la priorité de la commémoration d’Auschwitz (symbole de l’extermination raciale) sur la commémoration de Dachau (symbole de la déportation pour faits de résistance) a d’ailleurs été dénoncé avec force par Arthur Haulot lors de ses dernières interventions dans les médias.

Ces mensonges ont heureusement été à l’origine d’une réaction de chercheurs et personnalités scientifiques belges sous le nom d’ « appel pour le respect de l’histoire » dont seule la Libre Belgique s’est faite l’écho via la publication d’une carte blanche sous le titre Pourquoi minimiser la victoire des rouges ? montrant à nouveau par là le besoin urgent d’une presse alternative non confidentielle en Belgique, indispensable pour lutter contre l’uniformisation des esprits.

Notes

[1] Histoire et mémoire in Espace de libertés n°330 d’avril 2005, pp.4-16
[2] Sur les questions abordées dans cette article, mais également sur d’autres, voir le dossier publié par Le Monde diplomatique dans son édition de mai 2005 intitulé Les faces cachées de la seconde guerre mondiale (pp.19-25), et plus particulièrement l’article d’Annie Lacroix-Riz, L’Union soviétique par pertes et profits.
[3] Ce questionnement avait déjà été posé à l’occasion du 50e anniversaire, notamment en ce qui concerne l’exposition J’avais 20 ans en 45. Voir A. Colignon, C Kesteloot et D. Martin, Commémoration. Enjeux et débats. Bruxelles, CREHSGM, 1996.
[4] Coupons directement court à l’habituelle polémique autour du pacte germano-soviétique en rappelant que les entreprises américaines ont continué à faire des affaires avec l’Allemagne nazie jusqu’à la fin de la guerre comme l’a notamment montré le livre d’Edwin Black, IBM et l’Holocauste, Paris, Robert Laffont, 2001.
[5] Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la deuxième guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005.
[6] Ajoutons éventuellement le facteur psychologique du fait que ce sont les Anglos-américains qui ont libéré nos pays.
[7] Dominique Vidal, Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme in Le Monde diplomatique n°602 de mai 2004, pp.6-7 et Esther Benbassa, Edgar Morin, juste d’Israël ? in Le Monde diplomatique n°619 d’octobre 2005, p.32. Sur l’utilisation de la Shoa on se référera au livre de Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, Paris, La Fabrique, 2001.
[8] Sur les pratiques israéliennes, voir le numéro spécial de 40 pages de Palestine. Comprendre et agir de septembre 2005 intitulé Les prisonniers politiques palestiniens

mercredi 21 décembre 2005

Le roman de Renard


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005, p.24

André Renard. C’est ce titre on ne peut plus sobre que Pierre Tilly donne à son imposante biographie (700 pages… et 704 notes !) du leader syndicaliste liégeois[1]. Un titre sobre qui se garde bien de qualifier d’une manière ou d’une autre André Renard, illustrant ainsi toute la complexité du personnage.

Entre sa naissance à Valenciennes le 21 mai 1911 et son décès le 20 juillet 1962, soit en 51 ans seulement, Renard va marquer l’histoire de la Belgique, non seulement sur le plan social mais également sur le plan politique. C’est en effet lui qui avec le Mouvement populaire wallon, donnera une réelle assise populaire aux idées wallonnes portées jusque là essentiellement par une bourgeoisie intellectuelle. Il est d’ailleurs significatif que la revendication wallonne de Renard portera principalement sur une régionalisation à des fins économiques et non sur une communautarisation à des fins culturelles et identitaires.

La biographie de Pierre Tilly replace systématiquement et (trop) précisément les étapes de la vie de Renard dans leur contexte socio-économique rendant son parcours et ses choix compréhensibles pour peu que l’on ne se perde pas dans le dédale des nombreux détails. Elle a surtout comme intérêt de démontrer combien la période qui précède la seconde guerre mondiale, puis l’expérience de la Résistance, sont déterminantes et fixent, au plus tard en 1945, les lignes doctrinale et d’actions qui seront mises en œuvre les 17 années suivantes. Ainsi sa relation avec le monde patronal et, surtout, le monde chrétien (notamment avec le leader de la CSC Fafchamps) s’établit-elle dans la Résistance à laquelle Renard participe dans un groupe, l’Armée de libération, de tendance démocrate-chrétienne. Plus important encore, la grande attention que Renard portait à la formation des travailleurs venant de sa propre expérience de formation d’abord au cours du soir, puis comme responsable du service de documentation de la fédération des métallurgistes à partir de 1936. Enfin, dernier exemple qui sera le plus fondamental, la forte implication de Renard dans la mobilisation en faveur du Plan du travail élaboré par Henri De Man. Les conceptions planistes seront au centre de la doctrine, dite renardiste, des « réformes de structure »[2] - terme d’ailleurs déjà utilisé dans les années 30 - mises sur pied par les deux congrès importants de la FGTB, Situation économique et perspectives d’avenir en 54 et Holdings et démocratie économique en 56, deux congrès au contenu toujours aujourd’hui d’une actualité troublante. Les réformes de structure, loin d’être un programme révolutionnaire, s’appuyait sur un triple axe : nationalisation de l’énergie[3], planification (souple) de l’économie et enfin le contrôle des holdings qui visait à « enfoncer un coin dans le mur du capitalisme » pour reprendre une expression d’André Renard souvent citée par Jacques Yerna.

L’important ouvrage de Pierre Tilly revient également sur les légendes qui se sont construites autour de l’action de Renard, parfois cependant, ce qui est paradoxal dans une somme aussi importante, de manière fort elliptique. Ainsi de l’épisode du gouvernement provisoire wallon de 1950. Mais d’autres questions sont abordées comme l’aide de la CIA à Louis Major pour que la FGTB participe à la création de la CISL[4], la menace de l’abandon de l’outil, la volonté séparatiste qui fit suite à la défaite de la grève de 60-61… Le livre se termine par une étude du « réseau de Renard » très intéressante qui montre combien le syndicaliste liégeois avait su sortir du milieu syndical pour élargir sa zone d’influence dans les milieux intellectuels, européens, politiques, chrétiens… et même patronaux. Enfin, sur un autre plan, le livre montre combien la société belge fut loin d’être calme dans les années qui suivent la Libération. Les conquêtes ouvrières obtenues durant cette période seront en effet le produit d’un jeux dialectique constant entre intégration au système (ex : déclaration commune sur la productivité) et explosions sociales violentes.

Une biographie qui au final se présente comme une référence incontournable pour les lecteurs avertis et qui montre combien Renard était un pragmatique qui ne reniera cependant jamais ses origines ouvrières.



[1] Pierre Tilly, André Renard, Bruxelles, Le Cri, 2005, 809 p., 38€. Il s’agit de l’édition de la thèse de doctorat défendue par l’auteur à l’UCL. La forme et le style s’en ressentent fortement.
[2] Structure ne prenant pas « s » comme on le lit trop souvent car il s’agit des réformes de la structure économique. Voir Guy Desolre, 50 ans de débats sur le contrôle ouvrier, Bruxelles, La Taupe, 1970 et la contribution de Jacques Yerna dans le colloque de la Fondation André Renard, Les réformes de structure 10 ans après le congrès extraordinaire de la FGTB, Liège, FAR, 1965.
[3] À méditer à l’heure de la vente d’Electrabel…
[4] Confédération internationale des syndicats libres. Créées après la seconde guerre mondiale dans le contexte de la guerre froide pour détacher de la Fédération syndicale mondiale (FSM) les syndicats des pays du bloc de l’Ouest. Le terme de « libres » est donc à comprendre uniquement dans un sens anticommunistes.

lundi 21 novembre 2005

Le retour du suffrage capacitaire ?


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°336 de novembre 2005, p.20

Au moment où les initiatives pour lutter contre l’Extrême droite se multiplient[1] dans la perspective des élections communales d’octobre 2006, une étude française sur le concept de populisme[2] remet fondamentalement en cause ce terme qui semble pourtant faire l’unanimité tant il est utilisé dans le monde scientifique et dans les médias.

Dans la nombreuse littérature consacrée à l’extrême droite, le livre d’Annie Collovald – maître de conférences en science politique à l’université de Paris X-Nanterre – est une excellente surprise qui pousse la réflexion bien plus loin que son titre ne peut le laisser penser.

Au premier abord le livre est une destruction en règle, aux accents parfois pamphlétaires, du concept de « populisme » tel qu’importé des débats sur la nouvelle droite aux USA par Pierre André Taguieff au début des années 80.

Chiffres et exemples à l’appui, cette étude démontre combien ce terme ne peut s’appliquer à désigner le phénomène politique qu’il prétend définir. A. Collovald développe sa thèse à partir de l’exemple du Front National français. Ainsi si les électeurs du PCF ont certes déserté ce parti, ce n’est pas pour voter FN mais pour s’abstenir. Le vote FN est par ailleurs caractérisé par une grande volatilité qui empêche toute homogénéisation sociale affirmée de son électorat[3]. En outre, mais on regrettera ici un manque d’exemple précis, le programme du FN est idéologiquement, dans ses références plus ou moins explicites (à Maurras, à Vichy, à l’OAS…) comme dans ses propositions, ancré clairement à droite : « la xénophobie frontiste est d’abord un programme « anti-social » qui vise directement les catégories les plus vulnérables »[4]. Outre cette démonstration, dont nous n’avons repris que quelques points, du caractère clairement de droite du FN, l’auteure critique également les méthodologies et les préjugés des tenants de la thèse « populiste ». Elle va jusqu’à dénier toute réelle scientificité aux diverses études qui la consacrent.

Mais ce qui fait de ce livre un ouvrage indispensable pour la réflexion politique aujourd’hui, c’est sa réflexion sur le fonctionnement démocratique découlant de sa critique du « populisme du FN ». Car pour Annie Collovald, outre le fait d’être une inexactitude scientifique relevant d’une conceptualisation intellectuelle non vérifiée (et, plus grave, démentie) par la réalité sociologique, le concept de « populisme » est surtout un outil idéologique au service du conservatisme néolibéral. « (…) Avec le populisme, il est bien question du peuple, mais d’un peuple réduit au statut de problème et refait par les préjugés d’une élite sociale et pour les besoins de la cause néolibérale qui projette la construction d’un avenir radieux, conduit par la mondialisation des logiques financières, contrôlé par des experts (…) Le peuple doit être méprisé et méprisable pour que se réalise l’utopie conservatrice du néolibéralisme rêvant d’une démocratie dépeuplée et réservée à une étroite élite « capacitaire » »[5]. Et de développer longuement et de brillante manière combien le « populisme » ainsi entendu déqualifie les classes sociales inférieures et les transforme en exclues de l’intérieur, permettant ainsi de remettre en cause de manière subtile la légitimité du suffrage universel au profit d’une bonne gouvernance laissée au bon soin des experts qualifiés. Un des exemples mis en avant est celui du message humanitaire qui rejette la faute sur l’exclu au lieu de s’interroger sur les causes socio-économiques facteurs de son exclusion. Ce qui est en fait une réactualisation du discours charitable des bourgeois catholiques du 19e siècle. On retrouve ce discours particulièrement présent en Belgique dans le débat sur les chômeurs[6].

Un livre qui pose de vraies questions et suscite la réflexion, surtout après la campagne du référendum sur la constitution européenne où en France – mais le constat est le même partout – les partisans du Oui ont tenu un discours particulièrement méprisant envers les citoyens[7]. Certes, un référendum populaire ne peut avoir pour but de trancher de la vérité (si elle existe), mais les débats au soir des résultats étaient significatifs d’une « élite » qui refuse de comprendre le sens d’un vote et qui continue à s’attribuer la seule vérité possible (celle du capitalisme triomphant) tandis que les électeurs n’auraient été mus que par la peur ? Bref mieux vaut ne pas demander leur avis aux citoyens incultes. C’est d’ailleurs le choix de la Belgique et de nombreux autres pays…

Notes

[1] Plate-forme « Pour que vive la démocratie », projet www.lacible.be...
[2] Annie Collovald, Le « Populisme du FN ». Un dangereux contresens. Broissieux, éditions du Croquant, 2004, 253 p. 12 €
[3] p.148
[4] p.226.
[5] p.234.
[6] voir le site www.stopchasseauxchomeurs.be
[7] voir le mini dossier Clefs pour l’après-29 mai dans le numéro de juillet du Monde diplomatique, pp.4-6.

mardi 27 septembre 2005

Vers une affirmation de la Wallonie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°334 de septembre 2005, p.25

Si la Flandre est aujourd’hui demandeuse d’un nouveau débat institutionnelle afin de gagner encore plus d’autonomie, en Wallonie également la question a été reposée avec acuité. Au niveau wallon, c’est principalement la question de la régionalisation de la communauté française qui est à l’ordre du jour depuis la publication d’un deuxième « Manifeste pour la culture wallonne » et la constitution dans son sillage du Mouvement pour le manifeste wallon où l’on retrouve notamment José Fontaine et Jean Louvet.

C’est dans ce contexte que l’Institut Jules Destrée, qui travaille depuis plusieurs années maintenant à permettre l’élaboration d’une réelle identité wallonne [1], a publié en début d’année une somme[2] de pas moins de 519 pages richement illustrées dont l’objectif est « (d’)Offrir une vue globale, synthétique et critique de la société wallonne en ce début du XXIe siècle (…). »[3] Le livre s’inscrit clairement dans la problématique décrite plus haut, Philippe Busquin s’interrogeant dès la première page sur « L’adhésion politique à un projet wallon (francophone ?) radical qui sera peut-être prochainement la seule alternative aux tensions fédérales belges » et Philippe Destatte plaidant clairement dans sa contribution pour la régionalisation des compétences culturelles de la Communauté française.

Impossible ici de résumer les contributions de la soixantaine de chercheurs sollicités. Soulignons simplement que si tous les champs sont couverts on peut s’étonner de certains choix, comme celui de placer « travail, chômage et santé mentale », qui au demeurant est une excellente question, dans la partie « mode de vie » et non dans celle intitulée « économie et société ». Notons également que l’article sur le « patrimoine en Wallonie » concerne exclusivement le patrimoine financier. Pour l’aspect culturel, c’est une longue énumération de tous ce que l’on peut étiqueter de près ou de loin « wallon » qui est faite dans « la culture en Wallonie » où malheureusement la forme des œuvres prime largement sur le fonds, comme lorsqu’Edmond Dubrunfaut n’est évoqué que via ses tapisseries, sans un mot sur la dimension sociale que cet artiste engagé a donné à une immense partie de son travail.

De la lecture de la partie « économie et société », seule partie que nous développerons, se dégage un sentiment très mitigé guère optimiste. Si les différents auteurs montrent que des pistes d’avenir existent, elles sont bien maigres face aux problèmes posés par la reconversion économique d’un sillon industriel qui garde son caractère structurant avec 2/3 de la population wallonne qui y vit toujours aujourd’hui. De plus il est clairement démontré que le pouvoir économique est maintenant dans les mains de grands groupes multinationaux, l’investissement public ne faisant de plus en plus que pallier aux déficits du privé. On est loin de l’époque ou « la revendication wallonne d’autonomie régionale répondait à une prise de conscience des problèmes posés par la structure économique de la Wallonie et visait à obtenir les moyens de maîtriser son destin économique »[4]. L’auteure « oublie » ici de préciser que c’est la FGTB, via le renardisme, qui posera le débat en ces termes comme le rappelle plusieurs contributions du livre Changer la société sans prendre le pouvoir [5]. Enfin, pour Michel Capron, la rupture actuelle n’est pas seulement économique, mais également technologique et sociale, elle serait donc bien plus qualitative que quantitative même s’il souligne que la productivité wallonne reste de 6% plus élevée que la moyenne européenne.

Un ouvrage qui, au final, se révèle une bonne photographie de la Wallonie d’aujourd’hui tout en permettant également le débat sur l’avenir.

Notes

[1] Voir l’Encyclopédie du mouvement wallon en trois tomes et le livre de son directeur Philippe Destatte, L'identité wallonne. Essai sur l'affirmation politique de la Wallonie (XIXe – XXe siècles). Charleroi, Institut Jules Destrée, 1997.
[2] La Wallonie à l’aube du XXIe siècle. Portrait d’un pays et de ses habitants. Charleroi, Institut Jules Destrée, 2005. Notons que dans les crédits, le livre est renseigné comme édité en Wallonie et non en Belgique.
[3] p.7
[4] Anne Vincent, Le pouvoir économique, p.403.
[5] Matéo Alaluf (sous la direction de), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d’action directe et renardisme en Belgique. Bruxelles, Labor, 2005.