Article publié dans Aide-mémoire n°99, printemps 2022
Dans notre interview réalisé à l’occasion des 25 ans des
Territoires de la Mémoire nous avions dit que nous appliquerions notre grille
d’analyse à un livre d’Eric Zemmour.
Ce dernier s’étant lancé dans la course pour la présidentielle française,
analyser son dernier ouvrage ayant bénéficié d’une énorme publicité semblait
une évidence.
Une image antisystème de quelqu’un ayant toujours
participé et baigné dans celui-ci
L’auteur qui aime se dire contre le système, voire persécuté
par ce dernier, ne cesse pourtant de raconter des diners dans les bons
restaurants avec une série de personnalités parisiennes politiques,
médiatiques, des affaires… « On dîne dans la vaste cuisine. Autour de la table,
il y a patron, financier, avocat, haut fonctionnaire ».
Et cette connivence, racontée ici sur les 15 dernières années, est bien
antérieure. Il reconnait d’ailleurs que l’émission « on n’est pas
couché » lui a servi de tremplin. Concernant sa volonté de se porter
candidat, le livre levait clairement le doute à sa publication, Zemmour y
soulignant que déjà en 2017 les militants de la « manif pour tous »
le pressent pour qu’il soit leur candidat et que plus largement « depuis des
mois, voire des années, de nombreuses personnes, des amis et des inconnus,
célèbres et anonymes, m’encourageaient à me jeter à corps perdu dans l’aventure
présidentielle ».
Bien que plusieurs, à l’image de Robert Ménard,
finissent par se ranger derrière Marine Le Pen, son dépôt de candidature ne
faisait pas l’ombre d’un doute avec un tel passage où il se positionne comme
l’homme providentiel : « En revanche mon constat est désolant : personne
ne remplit le costume. J’ai l’impression qu’aucun politique n’appréhende à sa
juste mesure l’enjeu : la mort de la France telle que nous la connaissons.
Déjà, la France telle que nous l’avons connue dans les années 1960-1970 a disparu.
Il suffit de regarder les films de l’époque pour s’en apercevoir. Le « grand
remplacement » n’est ni un mythe ni un complot, mais un processus implacable.
Cette question identitaire vitale rend subalternes toutes les autres (…) »
Un racisme décomplexé
Avec ce passage, nous touchons à une des obsessions de
Zemmour qui est persuadé qu’une guerre de civilisation est inévitable face à
l’invasion musulmane de l’Europe. Une conviction ancrée depuis de nombreuses
années notamment par ses rencontres fréquentes avec Jean-Marie Le Pen dans sa
villa de Montretout : « Et puis, soudain, la discussion bifurque et il
entame un exercice qu’il affectionne : la prophétie apocalyptique. Il décrit la
guerre civile qui vient, la décadence inexorable de l’homme blanc des aurores
boréales, avec un mélange d’emphase littéraire et de détails salaces. Au-delà
de la grandiloquence, je ne peux qu’acquiescer ; j’ai toujours considéré qu’il
avait vu juste sur ce thème majeur de la démographie et de l’immigration, et ce
avant tout le monde ». Rien d’étonnant donc à ce qu’il qualifie
Renaud Camus de « résistant » tandis que le patron de Skyrock qui
aime le rap est lui considéré comme un « collaborateur ». Son racisme
est complétement décomplexé : « (…) l’équipe de France est en réalité une
équipe africaine. Le sujet est tabou en France. On n’a pas le droit de
s’étonner du nombre de joueurs noirs dans l’équipe nationale. (…) Depuis la
victoire de 1998, les formateurs français ont privilégié le gabarit sur la
technique, ce qui a favorisé les impressionnants physiques venus d’Afrique,
d’autant plus qu’à l’adolescence, lorsque les premières sélections sont
opérées, les jeunes venus d’Afrique n’ont pas toujours l’âge qu’indique, ou
plutôt que n’indique pas leur absence d’état civil. Enfin, les clubs de
football amateurs sont devenus, depuis les années 2000, et l’immigration de
masse, la chasse gardée des jeunes Maghrébins et Africains dont certains
prennent un malin plaisir à décourager les jeunes « Français de souche » leur
faisant subir sarcasmes et brimades ».
On en arrive très vite au darwinisme social lorsqu’il se met à voir un message
dans deux films populaires : « La parabole était évidente : l’Europe
riche, mais paralysée, physiquement et moralement, trouvera son salut si elle s’abandonne
aux mains de l’Afrique. Le véritable sens du film est dans cette régénération
de la race décadente par la race dynamique. La stérile par la prolifique, le
bourgeois à la santé débile par l’énergie vitale du nouveau prolétaire, le
passé par l’avenir. Intouchables exalte « l’homme nouveau » des temps
modernes (…) le Blanc est devenu le fardeau de l’homme noir ».
Même rhétorique quand il évoque Qu’est ce qu'on a fait au bon dieu : «
Les Français sont représentés par les parents qui portent les stigmates de la
vieillerie désuète, un brin ridicule, en tout cas dépassée. Les quatre filles
sont la quintessence de la beauté et du charme. Elles sont le produit de
siècles d’éducation, de raffinement, de luxe, d’une civilisation de la
conversation et de la séduction qui s’épanouit dans les salons de l’Ancien
Régime et se meurt sous nos yeux dédaigneux. Elles sont des objets de désir,
d’amour, des proies consentantes, qui cherchent, comme leurs ancêtres depuis
l’origine des temps, le vainqueur de la sélection naturelle celui à travers
elle améliorera l’espèce : et les triomphateurs de cette guerre millénaire sont
les représentants gouailleurs et vulgaires de ces minorités venues régénérer la
vieille France décatie et décadente »
Un virilisme venu d’un autre âge
Outre ce racisme particulièrement virulent, ce sont surtout
les propos sexistes et la vision de la femme qui interpellent dans les écrits
de Zemmour comme l’extrait précédent nous en donne un premier aperçu. « Je
m’enhardis à rappeler à Camba ma démonstration : dans une société
traditionnelle, l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les
femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la
société. Les femmes le reconnaissent, l’élisent, le chérissent (…) DSK,
menottes derrière le dos entre deux cops new-yorkais, marchant tête baissée,
c’est un renversement de mille ans de culture royale et patriarcale française.
C’est une castration de tous les hommes français. Le séducteur est devenu un
violeur, le conquérant un coupable ».
Plus fort encore lorsqu’il évoque le tribunal qui le condamnera pour ses propos
racistes : « Le président du tribunal est une femme ; le procureur
également. La plupart des avocats de mes accusateurs aussi. Sous leur robe
noire en guise d’uniforme prestigieux d’une autre époque, elles portent des
vêtements de médiocre qualité à l’étoffe fatiguée, sont coiffées à la hâte,
maquillées sans soin ; tout dans leur silhouette, dans leurs attitudes, leur
absence d’élégance, dégage un je-ne-sais-quoi de négligé, de laisser-aller, de
manque de goût. On voit au premier coup d’œil que ces métiers -effet ou cause
de la féminisation – ont dégringolé les barreaux de l’échelle sociale. Il
flotte une complicité entre elles, proximité de sexe et de classe. »
Au final un discours n’ayant rien de nouveau et
totalement ancré dans la tradition fasciste
Raciste, viriliste, tenant du darwinisme social, dénonçant
le « lobby gay » qui se serait infiltré partout, évidemment contre le
mariage des homosexuels et la Procréation médicalement assistée, Zemmour est un
condensé de la pensée d’extrême droite. Il reconnait d’ailleurs lui-même
appartenir à ce courant politique, en utilisant les éléments de langage :
« Une extrême droite imaginaire qui n’est en vérité qu’une droite patriotique
en quête d’ordre et d’un légitime conservatisme, où je me sens bien ».
Une identification qui se fait aussi avec ses références sur le plan
international : « Les oligarchies ont été identifiées, repérées, accusées. Les
peuples se sont révoltés. Le Brexit et la victoire de Trump montrent que c’est
du cœur même du réacteur politiquement correct de l’Occident, les Etats-Unis et
la Grande-Bretagne, qu’est venue la révolte. Comme dit avec finesse le hongrois
Orban, « il faut être libéral du XIXe siècle, pas libéral du XXIe siècle » »
Mais Zemmour va un cran plus loin et parle ouvertement du
fait qu’il existe une guerre civile depuis la Révolution française, guerre
civile qui devient une guerre de civilisation « Je lui rétorque qu’il (Debray)
a consacré sa vie à refaire la Révolution française mais qu’est venu désormais
le temps des guerres de Religion. On ne vit plus dans le même tempo historique.
Il faut choisir son camp dans cette guerre de civilisations qui se déploie sur
notre sol. ». Cette
guerre de civilisation est inévitable devant la menace qui plane sur la
France : « Après la France libre corsetée tel Gulliver par les nains de
Bruxelles, c’était la France, « pays de race blanche, de religion chrétienne et
de culture gréco-romaine », qui était menacée d’invasion et d’extinction ».
Face à cette menace, des réactions ont eu lieue mais qui ont été trop
sage : « Le pacifisme des manifestants trop bien élevés de « la manif pour
tous » a été leur plus grande faiblesse. La cause de leur défaite ».
Il ne faut donc plus hésiter : « Notre peuple, par référendum, doit décider de
sa composition et de son avenir. Il doit pouvoir décider de la fin du
regroupement familial, de la suppression du droit du sol, de l’encadrement
strict du droit d’asile, sans qu’une oligarchie de juges français et européens
ne l’en empêche. Seul ce rétablissement nous permettra de ramener l’ordre et la
paix civile. (…) On doit cesser de dénoncer les « violences policières » et les
« discriminations » et les contrôles au faciès. On doit, au contraire,
comprendre que les « violences aux policiers » exigent de donner à ces derniers
une présomption de légitime défense. Il faut que la peur change de camp et que
force revienne à la loi. Mais cela ne suffira pas (…) ce qu’on appelle en
termes euphémisés la « délinquance » est l’empreinte de plus en plus profonde
d’une guerre de civilisations menée sur notre sol »
De tout ce qui précède, il est clair que Zemmour est une
personnalité dangereuse qui participe à un nouveau saut quantitatif et
qualitatif dans la libération d’une parole d’extrême droite qui n’a jamais
disparu, comme cette chronique l’a mainte fois démontré, mais qu’il contribue,
via la complicité des médias, à sortir de sa confidentialité forcée. Il fait
sauter de nouveaux verrous, notamment sur la collaboration,
Vichy
et la volonté de réhabilité des personnalités comme Maurice Papon, condamné à
son sens par un procès purement politique.
Si ses excès, ses appels clairs à la violence contre les musulmans, les femmes,
les représentant·es de la gauche… méritent à eux seuls la mobilisation
antifasciste qui a repris vigueur en France, notamment au travers de la Jeune
Garde, cette mobilisation ne doit pas se focaliser sur le seul Zemmour. Marine
Le Pen porte un projet de société similaire et non moins dangereux qu’il ne
faudrait pas banaliser. Il en est de même de Valérie Pécresse qui incarne une
droite ne faisant barrage qu’aux personnes mais reprenant sans sourciller
éléments de langages et points de programme.
Sans oublier le bilan d’Emmanuel Macron ayant permis à la violence policière de
revenir à des niveaux des pires heures de l’état français hors période vichyste.
En clair Eric Zemmour s’avère effectivement dangereux mais ne doit pas être
l’arbre qui cache la forêt d’une fascisation de la société qu’il faut combattre
sur tous les plans.