vendredi 17 octobre 2008

Panorama des interlocuteurs sociaux

Cet article a été publié dans Espace de Libertés, n°368 d'octobre 2008, p.30


Les mots sont importants. Plusieurs ouvrages ont mis en lumière le fait que l’imaginaire culturel est fondamental et que le vocabulaire y joue un rôle central[1]. Dans ce cadre, un ouvrage[2] refaisant le point sur la composition des différents interlocuteurs sociaux, et les qualifiant comme tels et non comme « partenaires »[3], revêt toute son importance au lendemain d’élections sociales n’ayant pas apportées de grandes modifications mais à la veille d’une négociation autour d’un nouvel accord interprofessionnel qui s’annonce particulièrement difficile.

Le dossier du CRISP se divise en deux grandes parties. La première est consacrée aux organisations syndicales et la deuxième aux organisations patronales. Concernant les organisations syndicales, les deux auteurs analysent de manière précise la FGTB, la CSC et la CGSLB mais également la peu connue Union nationale des syndicats indépendants (UNSI) créée en 1982 mais à la représentativité fort faible. Ils mettent également en lumière toute la complexité du syndicalisme en Belgique : « Si les syndicats sont de grandes organisations, il ne faut cependant pas les assimiler à des administrations bureaucratiques. En tant qu’expression organisée d’un mouvement social porteur des valeurs d’émancipation de la classe des travailleurs, de justice sociale et de démocratisation de l’économie, ils sont toujours marqués par la perspective militante, même si celle-ci doit composer, parfois difficilement, avec un professionnalisme et une expertise très exigeants, requis notamment par la concertation sociale. »[4]. Outre la représentativité et les différentes facettes de ce qu’est aujourd’hui le syndicalisme, les auteurs interrogent également l’actualité de certains concepts pouvant parfois – à tort – paraître comme obsolète. Ainsi de celui de classe : « Les intérêts des travailleurs salariés sont à la fois convergents et divergents. Les points communs entre les travailleurs salariés s’expliquent par la position de subordination qu’ils occupent par rapport aux employeurs. À la différence des travailleurs indépendants, les salariés sont soumis à l’autorité d’un employeur, qui a le droit de leur donner des ordres pour l’exécution de leur contrat de travail. La loi du 3 juillet 1978 sur les contrats de travail défini le cadre légal dans lequel le travailleur exécute le contrat qui le lie individuellement à l’employeur. Ce statut commun aux salariés est l’un des éléments déterminants lorsqu’on recherche ce qui fait d’eux une classe sociale. »[5]

Cette réflexion, on la retrouve également dans la partie analysant les organisations patronales, prise via un autre angle tout aussi pertinent et qui, ajouté au précédent, montre bien qu’une « conscience de classe » existe bien : « Le monde des classes moyennes doit être pris en compte dans une étude sur les organisations patronales, bien qu’un grand nombre d’affiliés à ses organisations ne soient pas des employeurs. Néanmoins leurs représentants siègent du côté patronal dans de nombreux conseils consultatifs, et en premier lieu dans les deux grands organes paritaires que sont le Conseil national du travail et le Conseil central de l’économie. »[6]. De cette deuxième partie, on retiendra principalement que les organisations patronales ne se sont pas divisées sur les questions confessionnelles mais qu’ils existent de vrai différence régionale, les organisations flamandes plaidant pour moins de fédéralisme. On notera également que le patronat consacre des moyens très importants pour sa communication et son travail de lobbying, et ce avec des résultats probants : « En 2003, après la nomination d’un nouvel administrateur délégué, la FEB adopte une stratégie de communication plus incisive et une attitude plus proactive dans la présentation de ses positions. C’est le cas dans le processus de concertation qui a abouti à la loi du 23 décembre 2005 relative au Pacte de solidarité entre les générations, qui rencontre une part importante des revendications de l’organisation. »[7]

Voici donc encore un dossier de référence du CRISP pour toutes les personnes qui désirent s’y retrouver dans le paysage socio-économique belge.

Notes

[1] Sur les questions de vocabulaire voir Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007 et Mateo Alaluf Dictionnaire du prêt-à-penser, Bruxelles, EVO, 2000 mais aussi Eric Hazan, LQR, la propagande au quotidien, Paris, Raisons d’agir, 2006.

[2] Étienne Arcq et Pierre Blaise, Les organisations syndicales et patronales, Bruxelles, CRISP, 200 [3]

p.7

[4] P.24

[5] p.60. Sur cette question des classes sociales aujourd’hui, on lira également Classes sociales : retour ou renouveau ?, Coll. « Espace Marx », Paris, Syllepse, 2003 et Classe ouvrière, salariat, luttes des classes, Coll. « Les cahiers de critique communiste », Paris, Syllepse, 2005.

[6] P.119

[7] P.106

Le militaria, porte d’entrée de l’idéologie d’extrême droite


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Cet article a été publié dans Aide-Mémoire, n°46 d'octobre-novembre-décembre 2008
Toute personne ayant déjà fréquenté une bourse aux armes et uniformes de la seconde guerre mondiale sait combien ce type de manifestation peut être de particulière. Car à côté des uniformes des alliés, surtout Américains, on retrouve toujours des uniformes allemands, avec une préférence surprenante pour ceux des unités d’élites de la Waffen SS. Rien d’idéologique entend-t-on toujours, juste une collectionnite militaire envers des troupes ayant des faits de guerre important. Cette fascination malsaine envers des faits d’armes présentés comme héroïque se retrouve également dans une partie abondante, débordante, de la littérature consacrée à la deuxième guerre mondiale qui, loin de s’intéresser aux causes et conséquences politiques de celles-ci et des leçons pour aujourd’hui, s’attache aux moindres petits événements militaires. Si nous émettons des interrogations sur l’utilité d’une telle production, force est de constater qu’elle se diffuse largement et semble inépuisable. Si l’immense majorité de cette production est inoffensive (si l’on excepte qu’elle évite de se poser les questions en lien avec aujourd’hui, soit les questions de citoyennetés) une partie de cette littérature couvre un discours idéologique entretenant le souvenir, la nostalgie, du IIIe Reich et des régimes d’extrême droite des années 30-40 avec une quasi exclusivité sur le Nazisme.
Deux auteurs se distinguent plus particulièrement[1]. Le premier, Jean Mabire, est le plus connu. Né le 8 février 1926, ce partisan de l’Algérie française participera à la revue Défense de l’Occident de Maurice Bardèche[2] et sera le rédacteur en chef d’Europe Action. Biographe de Tixier-Vignacour[3] il écrira un nombre considérable d’ouvrage de guerre dont une trilogie sur les Waffen SS français. Mabire sera aussi un des penseurs de la Nouvelle droite et un ami de Pierre Vial. Il décède le 29 mars 2006 alors qu’il est toujours chroniqueur au sein de National Hebdo, un des organes du Front National.
De Marc Augier à Saint-Loup
Le second, nous l’avons déjà rencontré lorsque nous avions analysé il y a deux ans un des livres de Pierre Vial, un des principaux penseurs du courant païen de l’extrême droite contemporaine. Celui-ci, présentant une de ses références politiques, disait : « Après avoir traversé, en 1945, le crépuscule des dieux, Marc Augier a choisi de vivre pour témoigner. Ainsi est né Saint-Loup, auteur prolifique, dont les livres ont joué, pour la génération à laquelle j’appartiens, un rôle décisif. Car, en lisant Saint-Loup, bien des jeunes, dans les années 60, ont entendu un appel. Appel des cimes. Appel des sentiers sinuant au cœur des forêts. Appel des sources. Appel de ce Soleil Invaincu qui, malgré tous les inquisiteurs, a été, est et sera le signe de ralliement des garçons et des filles de notre peuple en lutte pour le seul droit qu’ils reconnaissent – celui du sol et du sang » [4]. Avec Marc Augier, nous retrouvons à nouveau un militant qui fait la liaison entre les années 30-40 et aujourd’hui, un « passeur de mémoire » et de relais dont le parcours comme l’œuvre littéraire sont loin d’être neutre, n’en déplaise aux éditeurs et bibliothécaires qui n’y décèlent pas le vers dans le fruit. Né le 19 mars 1908[5] Marc Augier après ses études travaille comme grand reporter, alternant cette activité avec de longues balades en moto. Dès avant la guerre, le personnage répond parfaitement aux critères du héros fascistes, fort physiquement, proche de la nature et qui n’hésite pas à prendre des risques et à payer de sa personne. Dans les années 30, membre de la SFIO, il participe à l’aventure des Auberges de jeunesse. C’est en 1938, avec sa rencontre avec Alphonse de Chateaubriand, que le pacifiste Augier commence à voir l’Allemagne autrement. Dès le début de l’occupation, il se lance dans le militantisme politique collaborationniste en fondant La Gerbe et dirige Les Jeunes de l’Europe Nouvelle, branche jeunesse du Groupe Collaboration. Un nouveau tournant se produit avec invasion de l’URSS par l’Allemagne. Augier, qui a intégré le bureau politique du PPF de Jacques Doriot, rejoint immédiatement la Légion des Volontaires Français et part se battre sur le front de l’est dans une croisade anti-bolchévique qu’il racontera plus tard dans ses romans. Blessé, il continue cependant son combat par l’écrit en concevant l’organe de la LVF, Le combattant européen. À la Libération, il est condamné à mort par contumace. Caché par des moines, il écrit et publie sous le pseudonyme de Saint-Loup, un roman d’aventure Face nord dont l’avance sur les recettes lui permettent de se réfugier à Rio de Janeiro. Il rentre en France dès le début des années 50 profitant de la grâce générale. En 1953 il manque d’obtenir le prix Goncourt avec La nuit commence au cap Horn mais sa véritable identité est révélée. En 1963 il publie Les volontaires, premier volume d’une trilogie[6]. Comme l’indique son biographe : « cette trilogie se charge d’un sens politique, philosophique et peut-être même religieux ! C’est le message d’un témoin, d’un porteur de lumière qui transmet le flambeau de la fidélité aux générations nouvelles (…) Ces livres portent l’espoir d’un renouveau, d’un retour de la Lumière. Il est donc véritablement possible d’intégrer cette histoire aux légendes indo-européennes à raconter dans les temps futurs. (…) L’auteur estime que rien n’est perdu, et se réfère à la théorie nietzschéenne de « la plus longue mémoire » et au « soleil invaincu » de nos ancêtres païens ». On le voit, cet auteur décédé le 16 décembre 1990 à Paris est loin d’être anodin dans son parcours.
L’héroïsme des volontaires
C’est dans une maison d’édition « classique », les presses de la cité, que son livre Les volontaires est publié. La biographie de l’auteur sur le premier rabat de couverture le compare à Hemingway et vante surtout ses exploits physiques avant de le qualifier de « Modèle de l’écrivain « engagé », il a joué sa vie dans les climats géographiques et politiques les plus hostiles du monde, dans le temps où d’autres construisaient leur légende aux terrasses des cafés littéraires ! »[7]. Dès la lecture du quatrième de couverture l’ambigüité est de mise et surtout l’absence de critique, de recul et de mise en perspective pouvant alerter le lecteur sur la nature de l’ouvrage : « Saint-Loup, le romancier de la volonté de puissance, le biographe des hommes aux dimensions surhumaines, raconte, dans LES VOLONTAIRES, cette extraordinaire aventure, riche de sang, d’idéal, de voluptés insolites, de morts sublimes, de luttes internes parfois mesquines, avec l’objectivité qui marque son œuvre historique. Il a réussi à s’élever au-dessus des passions politiques qui pesèrent sur l’aventure LVF, pendant et après sa création. Le monument qu’il dresse, avec ce livre, porte une inscription : ceux qui ont donné librement leur sang pour défendre la réputation des guerriers de France, dorment en paix »
C’est donc sous l’aspect d’une œuvre neutre que le livre est présenté : « Nous prions le lecteur de bien vouloir aborder ces grandes et dramatiques aventures sans se poser les questions que nous refusons de nous poser. Il serait vain, en effet, de se demander si ces hommes ont été les « enfants perdus » d’une époque qui prétendait les condamner, ou les « héroïques précurseurs », de la « fraternité d’armes franco-allemande » dont l’actualité prétend, de nouveau, s’inspirer. »[8] L’auteur utilise les arguments connus des négationnistes : « Les Américains sont en train de restituer à la République Fédérale Allemande les archives de guerre du IIIe Reich, tombées entre leurs mains. La publication de ces documents prépare une révolution de l’histoire. Elle apporte en effet le point de vue du vaincu de la seconde guerre mondiale. Pour la première fois depuis dix-huit ans, l’étude contradictoire de l’événement devient possible et permet de dépasser l’interprétation unilatérale qui en fut le plus souvent retenue »[9]. Et bien sur d’aborder la question sous l’angle de l’anticonformisme, d’un héroïsme romantique : « Nous avons été vivement intéressé par l’aventure de nos compatriotes engagés dans l’armée allemande, sous le signe du nationalisme dépassé, parce que nous nous sommes toujours attaché, aussi bien dans nos romans que nos études historiques, aux hommes qui font éclater les cadres moraux ou spirituels de leur temps. Ils représentent, en effet, l’élément dynamique de l’évolution curieusement appelée aujourd’hui « mouvement de l’histoire » et ils entraînent derrière eux, à plus ou moins longue échéance, les masses végétatives »[10].
Le livre commence avec le recrutement du premier contingent de volontaire de la LVF que l’auteur compare immédiatement aux Brigades Internationales de la guerre civile espagnole, soulignant l’idéalisme qui guide les volontaires. Cette description est confirmée, et même renforcée, lorsque Saint-Loup évoque la duplicité des Allemands qui ne désirent pas réellement faciliter la tâche des français. Un des personnages principaux du roman, Le Fauconnier illustre cet idéalisme. Ce « héros » est le prototype du fasciste idéal à l’image du Gilles du roman éponyme de Pierre Drieu La Rochelle[11] : « Le Fauconnier haussa les épaules, enfila ses gants, donna une chiquenaude à sa vareuse pour la faire retomber sans pli et leur dit : - Chers camarades, l’époque des guerres nationales est révolue, la guerre révolutionnaire commence. Je ne vois pas ce qui peut vous choquer dans le port d’un uniforme qui représente l’internationale fasciste ! »[12]. Le portrait est renforcé par le comportement héroïque au combat : « Le Fauconnier roule en tête de colonne, à genoux derrière son conducteur, une mitraillette « camembert » posée à sa droite, sur le foin de l’araba, prête à tirer. De temps à autre, il jette un coup d’œil sur le cadran lumineux de son chronomètre. Quand il longe des étangs, une clarté d’eaux mortes dessine mieux son visage grave et dur. Cette marche angoissante en territoire ennemi le laisse indifférent. Les ombres bondissantes des bêtes surprises ne le prennent jamais au dépourvu. Son pouls conserve la cadence de 75 pulsations-minute. Même au combat. Si la colonne a pris du retard, il donne des coups de poing dans le dos de son conducteur : « plus vite ! plus vote ! » Il défend son raid contre les atteintes du temps et de la faiblesse humaine. Il impose à son aventure la rigueur lumineuse d’un temple grec. »[13]. Le roman aborde, outre via l’aspect d’un « esprit français » frondeur la question du racisme : « Une fois, ils entrèrent dans un village dont la splendeur insolite leur coupa le souffle. Succédant aux isbas poudreuses, aux misérables jardins potagers peuplés de femmes empaquetées dans de grossières étoffes grises, d’hommes chaussés de « laptis » en écorce de bouleau qui leur faisaient dire : « Eh bien, si c’est çà la Russie ! » soudain cette divine surprise… Des maisons de bois peintes. Jardins ordonnés. Fleurs sur la place de l’église. Fleurs autour du puits banal. Fleurs partout. Des enfants propres, mouchés, brossés, soigneusement coiffés. Pas de morve au nez. Pas de gourme… Les jeunes filles revenaient de la messe. Jupes sombres. Corsages bariolés. Bottes vernies ! Les garçons – culottes de cheval, veston bien repassé – suivaient les filles en riant. Le soleil pleuvait sur leur joie saine et forte, les fleurs, les façades ornées de fresques. (…) C’est aussi un village russe, mon lieutenant, mais il est peuplé de « Volksdeutsche ». C’est une minorité germanique installée dans le pays depuis quelques siècles. Vous admirez comme moi la nuance ? - Çà change foutrement des autres ! dit le lieutenant en frottant son monocle avec une peau de chamois. Ils contemplèrent cette oasis de civilisation posée, comme une île heureuse, sur l’océan triste et gris de la steppe. - Et voilà, dit Cuny, j’aimerais pouvoir faire un cours ici, expliquer aux marxistes que ce n’est pas l’économie mais la race qui est le moteur de l’histoire »[14]. C’est au personnage de Le Fauconnier de développer cet aspect par un monologue qui nous permet de revenir sur la thèse centrale de notre chronique, à savoir l’importance la centralité du Darwinisme social dans l’idéologie d’extrême droite : « Le Fauconnier place ensuite sa théorie du néo-marxisme : le matérialisme biologique. L’impulsion que l’homme donne au mouvement de l’Histoire est d’autant plus forte que le niveau biologique des populations est plus élevé. Contre les fumistes et les provocateurs, il faut réintégrer l’homme dans la nature ; le reclasser dans le règne animal en lui refusant toute origine surnaturelle. A partir de cette révolution, il n’existe plus de lutte de classes. Dans le monde vivant des espèces en lutte pour s’approprier les moyens de survie, il existe seulement une lutte des races qui les différencient. Des races prospèrent, d’autres végètent, d’autres disparaissent. Les races supérieures dominent, irrésistiblement, les races inférieures, par le jeu de leur cérébralisation plus poussées. »[15]
On le voit, nous sommes loin avec cet ouvrage d’un anodin roman de guerre.
Notes


[1] On pourrait aussi citer ici Sven Hassel. Nous n’aborderons par contre pas un aspect encore plus nauséabond de ce type de littérature représenté par les romans sado-maso mettant en scène des SS féminines
[2] Voir Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in Aide-émmoire n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005
[3] Voir La cohérence d’un engagement in Aide-mémoire n°40 d’avril-mai-juin 2007
[4] Voir La tendance païenne de l’extrême droite, in Aide mémoire n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006. La citation est tirée de la p.223 de son ouvrage Une terre. Un peuple. Paris, Terre et peuple, 2000
[5] Les renseignements biographiques sont extraits d’un article au titre significatif de Jean-Jacques Matringhen De Marc Augier à Saint-Loup : Honneur et fidélité repris sur de nombreux sites d’extrême droite. Le titre est significatif car cette devise était celle des SS et était gravée sur leur dague.
[6] Les deux autres volumes sont Les hérétiques et Les nostalgiques
[7] Saint-Loup, Les volontaires, Paris, Presses de la cité, (1963), 506 p.
[8] P.11
[9] P.9.
[10] P.10.
[11] Sur Drieu La Rochelle voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in Aide Mémoire n°31 de janvier-février-mars 2005. Son roman Gilles réédité par Gallimard dans sa collection Folio en 1973. On en trouvera une analyse approfondie dans Alain Bihr, L’actualité d’un archaïsme. La pensée d’extrême droite et la crise de la modernité. Coll. Cahiers libres, Lausanne, Page deux, 1998, 177p
[12] P.33.
[13] P216.
[14] Pp.162-163.
[15] Pp.218-219.

samedi 27 septembre 2008

Il en va de la « crise » du logement comme de la « crise » économique

Une nouvelle fois, c'est La Libre Belgique qui a publié, en p.31 de ce mercredi 24 septembre, la carte blanche que je cosigne avec Didier Brissa, Isabelle Chevalier, Michel Recloux et Olivier Starquit dans le cadre du Mouvement Le Ressort. A noter que pour la première fois, notre texte est mentionné en première page.

L’actualité de la fin du mois d’août fut notamment marquée sur le plan socio-économique par l’annonce d’une crise du secteur immobilier. Il est intéressant de noter que derrière les titres alarmistes se cachaient finalement le constat que les prix ne flambaient plus mais semblaient se stabiliser. Comme pour le discours sur la croissance économique, on assiste donc à l’utilisation de terme faisant penser à une récession alors qu’il s’agit simplement d’un ralentissement.

Car si aujourd’hui il y a un problème au niveau du prix des logements, il s’agit – sauf pour les plus fortunés ayant les moyens de spéculer – surtout d’un problème d’accès devant des prix ayant doublé, voire triplé, en quelques années tandis que les salaires restaient bloqués. Cette situation a entraîné une explosion de l’écart entre les moyens financiers des gens et le prix de l’immobilier. Plus que de s’étonner de la baisse du rythme de la hausse, on peut s’étonner de l’absence d’effondrement du marché immobilier. Celui-ci ne tenant en fait que grâce aux possibilités de crédit et à l’incitation à l’endettement qui peut maintenant se faire sur des périodes de plus en plus longues, y compris sur la génération suivante ! Afin d’éviter un endettement croissant et face à une demande dépassant largement l’offre, il est légitime de revendiquer un rôle accru du secteur public en terme de relance de la construction et de la rénovation. Une telle approche se révèlerait peut-être plus probante que les nombreux plans d’emplois, dont il est permis de douter de l’efficacité.

Le constat peut être vaste et mériterait des détails. Mais force est de constater que se loger devient de plus en plus difficile. Que ce soit en louant comme en achetant, en faisant construire ou en rénovant [1] , tous les coûts ont explosé pour se couper totalement des réalités salariales et sociales dans un pays où, on ne le rappellera jamais assez, 17% de la population vit avec moins de 822 € pour un isolé et 1726 pour un ménage. Face à cette situation du logement privé, le logement social public ne peut répondre à la demande, sans parler ici de son état de délabrement parfois dramatique. Enfin, la situation étant tellement criante et visible, les médias ne peuvent passer sous silence le phénomène de plus en plus répandu de « taudification » de certains quartiers, d’habitats dans les campings, et même des marchands de sommeil qui profitent de la situation de détresse des sans-papiers ou des plus pauvres harcelés par des mesures étatiques s’attaquant aux conséquences et non aux causes.

Parler logement, nous en sommes conscients, c’est aussi parler de la notion plus large mais trop souvent négligée de l’habitat. Aujourd’hui, à un moment où le concept de décroissance doit être pris au sérieux, il faut casser le mythe de la maison quatre façades pour tous [2] . Il faut aussi avoir le courage de dénoncer et de stopper le phénomène de la rurbanisation (départ des citadins vers la campagne) et dire à ceux qui choisissent cette voie qu’ils ne peuvent avoir la même densité et la même offre de service public. La rénovation des friches industrielles, la mixité sociale, la réflexion globale sur la mobilité et l’accès aux services publics, le danger de la gentrification ("embourgeoisement" et donc augmentation du prix des logements) de certains quartiers populaires… tous thèmes qui mériteraient de longs développements et qui doivent être pris en compte.

Le constat est donc multiple, souvent énoncé voire même dénoncé. Qu’en est-il alors des pistes de solutions ? Il y a tout d’abord celles qui existent mais qui sont souvent inutilisées ou mal ciblées. Les immobilières sociales, des agences qui agissent comme intermédiaires entre des propriétaires et des publics défavorisés locataires et se portent garantes du paiement des loyers et du maintien en l’état du logement, sont des solutions à moyen terme. Il existe aussi une « loi Onckelinx » sur la réquisition des biens inoccupés dont la réalité peine à lutter contre le caractère sacralisé de la propriété privée dans notre société capitaliste. Cette loi pose aussi problème aux villes et communes, ayant elles-mêmes des immeubles inoccupés et qu’elles ne mettent pas sur le marché immobilier. Il y a là un angle d’attaque qui pose question. Ainsi des taxes communales ou du revenu cadastral qui pourraient être fixés sur bases du montant du loyer. Le logement social reste au cœur des solutions mais nécessiterait une réflexion globale pouvant intégrer la formation par le travail, l’utilisation de nouvelles technologies respectueuses de l’environnement mais qui permettent également des réductions de coût profitables aux locataires ainsi doublement gagnants. Il s’agit dans ce cadre, notamment lors de rénovation, d’accompagner socialement les personnes. Et de poser la question de l’évolution du logement au fil de la vie des personnes via par exemple des logements modulables [3] . Qui ne pose pas que des questions pratiques mais aussi psychologiques, comment faire déménager, sans que ça ne soit un drame, une vieille personne qui a vécu toute sa vie dans une habitation pour cinq personnes à un logement pour elle-seule ? Une régulation stricte des prix est bien entendu nécessaire. On constate ainsi trop souvent que des projets de réhabilitation urbaine entraînent une spéculation immobilière. Pourquoi ne pas bloquer les prix au niveau du marché d’avant travaux ? Plus largement, le débat autour du pouvoir d’achat est l’occasion de rappeler que le logement et le loyer à payer pour celui-ci ne sont pas représentés à leur proportion réelle dans l’index. De même le contrôle des prix des loyers devrait se faire sur base de l’inflation et en lien direct avec les augmentations – ou le blocage – des salaires. Régulation, service public… la relance du procès lié au tunnel de Cointe illustre parfaitement des pratiques inacceptables des différents entrepreneurs de travaux publics qui s’arrangent pour, soit se distribuer les marchés, soit surfacturer. Seule une régie publique de travaux civils pourrait résoudre cette dérive.

En conclusion, il s’agit de réaffirmer qu’il ne peut y avoir de solution sans contrôle du public, que ce contrôle soit effectué directement ou via un système de régulation, mais aussi par la mise en place de politiques coordonnées qui ne peuvent s’appliquer dans la temporalité politique actuelle. Pour terminer par où nous commencions, il s’agit donc de faire une politique des besoins des citoyens et non des besoins du marché de l’immobilier.

Notes

[1] Signalons l’hypocrisie du discours autour des primes qui ne servent qu’à ceux qui ont déjà des moyens et sont des sommes ridicules au vu des dépenses qu’elles nécessitent.
[2] Même l’Europe demande une législation plus contraignante sur l’achat de terrains à bâtir pour freiner l’urbanisation des campagnes.
[3] L’idée est tout sauf farfelue, Jean-Baptiste Godin l’ayant appliqué dès la moitié du 19e siècle dans son « palais social » de Guise

mercredi 3 septembre 2008

Mister president

Cet article a été publié dans le n°367 de septembre 2008 du magazine Espace de Libertés, pp.31-32


Frédéric Seron, plus connu sous son pseudonyme de Clarke, est un dessinateur né en 1965. Il est l’auteur de nombreuses séries, dont certaines ne comportent qu’un seul tome, dont la plus connue est Mélusine qu’il anime avec Gilson depuis 1995. Les aventures de la petite sorcière publiée par Dupuis en sont à leur 22e album. En 2004, il se lance seul dans la publication au Lombard, dans la collection « Troisième degré », de la série Mister Predisent. Le quatrième album, La guerre du golfe, est sorti en janvier 2008[1]. Pour présenter cette série, rien de mieux que de citer le quatrième de couverture : « Il est le gardien du Monde Libre, le défenseur des valeurs occidentales, il possède le plus gros stock de missiles thermonucléaires de la planète, il est l’ami de Charlton Heston, le chantre du capitalisme, le général en chef des armées de la paix universelle, l’apôtre du libéralisme économique. Ses seuls ennemis sont les terroristes musulmans, les voitures japonaises et les immigrés clandestins. Il peut faire sauter la galaxie en pressant un simple petit bouton, son téléphone est rouge, sa maison est blanche, il est con comme un balai. C’est Mister President ».

Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à faire les albums Mister President, série au contenu très politique ?

Une espèce d'auto-thérapie, je présume... J'ai eu envie de faire cette série quand Bush a commencé à me faire peur au JT. Et puis, le personnage est tellement caricatural dans sa bêtise et son ignorance de sa fonction qu'il ressemblait à du pain bénit pour quelqu'un comme moi. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir abordé le sujet : Michael Moore, l'ensemble de la presse européenne... Finalement, c'était assez consensuel à l'époque.

Ce n’est certainement pas pour l’argent car je suppose que les tirages n’ont rien à voir avec ceux de Mélusine ?

Haha. Le jour où je ferai une série pour de l'argent, c'est que j'aurai trouvé le truc pour faire des best-sellers... Et ce jour-là, j'arrête de dessiner et je deviens riche en revendant ce truc à tout le monde. Ceci dit, Mister President se vend bien, en fait.

On y retrouve l’humour absurde de la série Durant les travaux l’exposition continue[2] où il y avait déjà quelques planches à contenu politique, notamment sur les relations travailleurs-patrons.

C'est exact, mais l'optique de départ est très différente : Durant Les Travaux... restait une série à l'humour très théorique et exploitait plutôt la froideur et la déshumanisation de ce milieu. Pas de contenu politique, donc. Ici, il s'agit plutôt d'amener un message social, même s'il reste terriblement ténu : l'humour d'abord.

Vous considérez-vous comme un dessinateur s’inscrivant dans une longue série de caricaturistes (Daumier, Jam, Kroll…)

Absolument pas. Un caricaturiste est quelqu'un qui réagit à chaud et ne "crée" pas son personnage. Il utilise la matière première brute et se place dans un rôle de commentateur engagé. Ce qui m'intéresse, c'est justement la création (d'un univers, de personnages...) et l'opportunité de "laisser vivre" sa série. C'est pourquoi, d'emblée, je n'ai pas donné à Mister President les traits de Bush : je voulais qu'il puisse vivre indépendamment de son modèle. C'est également, en partie, le pourquoi de l'aspect didactique de la série : je voulais qu'elle puisse être lue dans quinze ans en dehors de son contexte politique actuel. Ça reste avant tout de la bande dessinée...

A ce propos, y-a-t-il des dessinateurs, ou plus largement des artistes, qui vous ont marqué et vous inspirent ?

Oui. Trop nombreux pour être tous cités mais, dans l'ordre chronologique de leur apparition dans ma vie : Peyo, Alexis, Andréas et Gary Larson... Je sais que ça peut sembler horriblement éclectique, mais ces découvertes courent de l'enfance à l'âge adulte...

Le « héros » de Mister President est clairement une caricature de Georges W. Bush. Qu’allez-vous faire après les élections aux USA ?

Héhé. Je vais continuer comme si de rien n'était en espérant que personne ne s'aperçoive de quoi que ce soit.

Au fait, avez-vous un pronostic concernant ces dernières ?

Je ne suis pas politologue. Mais je continue à penser que McCain reste le grand favori, même si, en Europe, on continue à faire comme s'il n'existait pas face à ses deux rivaux plus... conformes à nos envies.

Que vous a fait (feu) Charlton Heston pour qu’ils soient maltraités dans chacun des albums ?

Rien. En fait, je l'aime plutôt bien (je parle de l'acteur) et j'ai des sentiments mitigés sur le bonhomme. Je ne pense pas qu'un acteur qui ait fait autant de films engagés, écologiques, sociaux, dans les années 60, puisse être entièrement mauvais. Mais bon, je ne le connais pas, je n'ai pas envie d'approfondir notre relation et puis, de toute façon, c'est trop tard depuis une semaine...

La Bande dessinée peut-elle aborder tous les sujets ?

Oui.

Vous-mêmes avez-vous des limites dans votre humour très « monthy python » ?

Tout le monde a des limites. Le principal est de bien les connaître, que ce soit pour naviguer entre elles ou les dépasser...

Pourriez-vous expliciter les limites que vous vous donnez dans l’humour ?

Quand je parle de limites à dépasser, ou à canaliser, il s'agit de limites techniques, capacitaires... Je trouve qu'il est bon, en tant qu'auteur, de se connaître suffisamment et d'appréhender ses propres points forts et imperfections afin de mieux les utiliser. Quant aux limites "éthiques", c'est-à-dire la réponse à la fameuse question "peut-on rire ou parler de tout ?", je pense définitivement que oui. Mais il y a la manière. Aborder un sujet, quel qu'il soit, est une affaire délicate. Si c'est pour le faire sans intelligence, sans coup d'oeil original et pertinent, il vaut mieux faire une petite sieste...

Pour vous, peut-on faire de l’art pour l’art ou l’art doit-il refléter le monde ?

Celui qui prétend faire de l'art pour l'art est un menteur. L'art reflète toujours une vision du monde propre à l'artiste, quelle qu'elle soit...

Dans ce sens, vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Certainement pas. Si je voulais être engagé, j'affûterais autrement mon discours dans mes pages. Ce que je fais n'a d'autre prétention que de faire rire, même si je me permets une vision du monde -la mienne- qui peut faire office d'engagement...

Votre vision de la démocratie américaine est particulièrement acide. Enfin si on peut parler de démocratie ?

Justement, ce n'est pas la démocratie telle que je la connais (ou telle que je la rêve, sans doute). Mais ce n'est également pas un monopole américain : les mêmes travers existent partout dans le monde. Les Américains sont juste ceux qui font le plus de bruit...

Les leçons de décryptage politique, y compris dans les jeux, travaux pratiques et les « historical fact » qui rythment les albums, sont excellentes. Effectuez-vous un gros travail de documentations ?

Merci. Et oui, je me documente beaucoup. Mais, encore une fois, je ne suis pas politologue et mes appréciations ou commentaires doivent sembler très sommaires à quelqu'un de bien informé. Cependant, je pense qu'ils sont nécessaires : je veux que cette série ne se contente pas d'être une caricature sans fond réel. Je tiens à amener quelque chose de moi en affinant le discours.

Au terme de cet entretien, je vous trouve très (trop) modeste sur votre analyse politique. Je pense, contrairement à ce que vous semblez dire, que votre discours par la BD peut avoir plus de portée que celle de politologue.

Je suis entièrement d'accord, dans le sens où plus de personnes lisent de la BD de nos jours que des analyses politiques... Donc, je touche probablement plus de gens. Mais la portée est moindre car mon propos est évidemment moins affiné et certainement moins clairvoyant. En fait, je ne fais que dessiner ce que tout le monde pense, je ne crois pas proposer une vision très pertinente, pointue ou inattendue du sujet...

Finalement, quelles sont les réactions à ces albums, notamment aux histoires sur la France et la Belgique ?

Excellentes en général. D'abord, parce que le sujet est somme toute assez consensuel, mais également parce que les lecteurs ont l'impression que je partage leur incompréhension et leur peur face à tant de bêtise et d'immoralité. Et que je les fais rire avec... On en revient à l'auto-thérapie de la première question...


Notes

[1] Les trois premiers s’intitulaient respectivement Mister president, Mister president en voyage et Time machine.

[2] Trois albums parus dans la collection « Humour Libre » chez Dupuis entre 1998 et 2000 et dont le troisième, Crise de foi, dénonce avec énormément d’humour les sectes, le spiritisme et autres formes de croyance et dont nous recommanderons plus particulièrement la planche La question du crucifix.

jeudi 21 août 2008

La précarité comme modèle de société

Une version un peu plus courte de ce texte, que je cosigne dans le cadre du Mouvement Le Ressort avec Minervina Bayon, Didier Brissa, Isabelle Chevalier, Alice Minette, Michel Recloux, Olivier Starquit et Nicole Van Enis est parue le jeudi 21 août 2008 dans La Libre Belgique, p.33

Aujourd’hui, il ne paraît plus imaginable pour un jeune de commencer sa vie professionnelle par un contrat à durée indéterminé (CDI). Mais est-ce seulement encore imaginable pour qui que ce soit ? Dans le milieu du travail, la précarité est devenue la norme. Plus grave encore, la question fondamentale est désormais : s’insère-t-on par la précarité ou dans la précarité ? Sera-t-on toujours dans la même situation précaire dans 5 ou 10 ans, ou cela n’est-il qu’un passage « obligé » vers la stabilité professionnelle ? Etant donnée la logique capitaliste actuelle et ses répercussions sur les politiques d’emploi, nous constatons que la première hypothèse est malheureusement souvent confirmée [1] .

Petit tour de la situation.

Contrairement à ce que d’aucuns imaginent, le travail a toujours été d’une précarité relative, même si celle-ci est encadrée par la loi et que plus d’un siècle de luttes sociales a amélioré la situation. Un contrat à durée indéterminée n’a jamais été une garantie, si ce n’est sur un préavis plus long ou plus confortable financièrement. Même la fonction publique – souvent enviée ou décriée pour la stabilité supposée de l’emploi qu’elle procure – connaît l’extension de toute une série de sous statuts. Tous niveaux confondus, 60 % des travailleurs du service public n’ont pas le statut de fonctionnaire, mais bien de contractuel, voire d’intérimaire. Cela dit, le « choix » aujourd’hui est moins entre le CDI et le CDD (contrat à durée déterminée) que sur le type de statuts occupés, ceux-ci se multipliant sans arrêt sous couvert de la lutte contre le chômage et de la remise à l’emploi. Parmi tous ces statuts, certains sont précaires par définition. Les contrats PTP par exemple, qui sont uniquement à durée déterminée, impliquent que l’on est toujours sous un statut de chômeur, même en travaillant. L’heure est donc à l’intérim, au temps partiel, à la flexibilité, au cumul de contrats instables. Les temps partiels dits « choisis » sont en réalité souvent imposés, certaines entreprises allant parfois même jusqu’à interdire les contrats à temps plein (ex. le transporteur de courrier express TNT, qui impose une durée de travail maximale de 31h30). Les femmes sont les premières à souffrir de cette politique, mais l’on observe également une multiplication des postes précaires masculins. Une chose est sûre : le travail précaire équivaut dans la plupart des cas à une vie précaire.

Qu’en est-il de la réaction citoyenne à cet état de fait ?

Force est de constater que peu de mouvements citoyens s’organisent de façon efficace et que les structures existantes peinent à mobiliser. L’une des principales causes est la flexibilité, la précarité elle-même, imposée sur le marché du travail. En effet, si un travailleur se trouve dans une situation de précarité récurrente, il aura d’autant plus de difficulté à se projeter dans l’avenir et donc, à s’engager dans des actions collectives. Dans ce labyrinthe de contrats, dans ce steeple-chase entre les CDD/intérims dans les différents secteurs et entreprises, il devient très difficile de maîtriser sa propre situation, et a fortiori celle des autres travailleurs et demandeurs d’emploi. Cette opacité entraîne une situation de flou complet ainsi qu’une perte de repères qui mène à une désolidarisation des travailleurs entre eux, avec ou sans emploi. La pression mise sur les chômeurs, dans une période de fort chômage, est clairement un levier destiné à précariser le reste des travailleurs. Il en va ainsi du plan de contrôle de disponibilité des demandeurs d’emploi indemnisés par l’ONEm, plus adéquatement appelé « chasse aux chômeurs », qui met en place dès la sortie de l’école un système oppressif de contrôle des démarches effectuées en vue de trouver un emploi, quel qu’il soit. Ce plan de contrôle, au lieu de renforcer l’insertion professionnelle des demandeurs d’emploi, ne fait que renforcer la précarité de ceux-ci. En effet, la chasse aux chômeurs ne constitue que rarement un souci pour les personnes déjà insérées sur le marché du travail, alors qu’elle constitue une pression de fait à la flexibilisation de leur condition de travail. Par contre, elle contribue grandement à fragiliser et à exclure encore davantage des personnes qui sont les moins bien armées pour répondre aux exigences de l’ONEm et du FOREm ou d’Actiris, car ce qui fait défaut avant tout, c’est l’emploi [2]. Le résultat est catastrophique pour ces personnes, qui souvent se retrouvent au mieux au CPAS, voire sans revenu aucun, le contrôle de leur propre vie leur échappant presque totalement. Les différents plans mis en place par les ministres de l’emploi qui se sont succédé ces dernières années ont été superposés les uns aux autres sans jamais augmenter la quantité de postes de travail. Ils ont complexifié le décodage du marché du travail en Belgique, ont créé ce qui apparaît comme un enchevêtrement de nouveaux types de contrats auxquels seuls quelques experts aguerris comprennent encore quelque chose, et dont le seul résultat a été de diminuer le coût du travail et d’ainsi maîtriser l’inflation. Il s’agit donc d’une gestion de la misère à des fins monétaristes et économiques. Notons au passage qu’il n’existe aucune réelle statistique sur l’efficacité de ces plans et le taux de CDI décrochés…

Devant ce système plus favorable au capital qu’au travail, la flexisécurité est présentée comme un avantage, or elle n’est qu’un système basé sur la précarisation des emplois et des travailleurs. Les agences d’intérim sont au centre du jeu de ce parcours type du travailleur précaire que nous avons décrit en commençant, et les premières à bénéficier de ce système. Par ailleurs, pour entretenir l’illusion de la nécessité de la flexisécurité, des pénuries sont signalées dans certains domaines. S’il n’est pas faux que certains secteurs très qualifiés connaissent une pénurie de travailleurs, certains abus sont néanmoins à souligner, tel que le calcul de celle-ci à partir d’une même offre d’emploi comptée plusieurs fois. On observe également une multiplication des organismes d’insertion professionnelle – entreprises de formation par le travail, organismes d’insertion socioprofessionnelle –, qui ne va pas sans dérives, fructifiant sur base du chômage et vivant de cette situation socio-économique catastrophique. Devant une telle réalité, comment accréditer la thèse sans cesse martelée dans les médias dominants que le travail précaire ou à temps partiel est issu d’un choix conscient des personnes ? Il est important de considérer l’imaginaire culturel global de la société. Dans quel imaginaire peut-on aujourd’hui se projeter alors que l’on a assisté à une déconstruction d’une des avancées majeures du mouvement ouvrier sur laquelle il pu appuyer sa force : la conscience de classe.

Quelles alternatives ?

Il est indispensable de remettre au premier plan le rôle des services publics dans notre société. Ceux-ci utilisés, notamment, comme régies de services de proximité en lieu et place des agences titres services privées, peuvent transformer une relation impersonnelle et commerciale en une relation de proximité avec les citoyens, utile tant pour une réinsertion réelle sur le marché du travail que pour la satisfaction de besoins sociaux bien réels. Concernant toujours le public, les moyens consacrés à subventionner des activités privées devraient être plus strictement liés à la création nette d’emplois de qualité et de longue durée et non à l’augmentation des marges bénéficiaires. Cela passe par des contrôles renforcés à tous les niveaux. Ainsi, n’est-il pas interpellant qu’à Liège, l’inspection du travail compte 5 personnes tandis que le contrôle des chômeurs en compte 30 ? Or récemment, au niveau de l’inspection fiscale, il a été reconnu qu’un fonctionnaire chassant la fraude rapportait plusieurs fois son salaire. En lien avec ces réflexions, il est évident que la réduction collective du temps de travail, sans perte de salaire, et avec embauche compensatoire, doit faire partie de l’agenda politique et syndical si l’on veut sauver l’emploi. Parmi d’autres vertus, pareille réduction a pour effet d’alléger la charge de travail des actifs, ce qui peut notamment contribuer à améliorer leur fin de carrière, et de procurer un travail convenable et stable à ceux qui en sont jusqu’ici privés. Au-delà du travail, les statuts précaires entraînent une vie précaire. Cet axiome se doit d’être cassé également sur la question du revenu. Une individualisation des droits est ici indispensable comme premier pas. Plus largement, une garantie de revenu supprimerait le problème du travail précaire, résidant dans le fait que le travail est le seul moyen d’accéder à un revenu (l’idée première du minimex se rapprochait déjà de ce concept). Si l’on va plus loin, la réappropriation des moyens de production par les travailleurs, l’autogestion, est une alternative trop souvent victime de tabou depuis ses échecs au lendemain de mai 68.

Ce n’est pas travailler plus qu’il faut mais travailler mieux !

Notes

[1] Voir cette analyse du livre vert européen : http://www.etuc.org/a/3556

[2] 1 offre pour 32 demandeurs en région wallonne

dimanche 17 août 2008

Mais où est donc passé Robert Ménard ?

Voici le dernier texte rédigé dans le cadre du Mouvement "Le ressort". Co-écrit avec Didier Brissa, Pierre Eyben, Michel Recloux et Olivier Starquit, ce texte n'a pour une fois pas été repris par la presse.

La récente arrestation de la journaliste Wahoub Fayoumi dans le cadre de la lutte antiterroriste soulève l’inquiétante question de la criminalisation des actions militantes. Sans nous prononcer sur le fond de l’affaire, les méthodes mises en œuvre (les filatures, les écoutes, les surveillances de courriers, etc) sont à tout le moins préoccupantes.

Mais est-ce un cas isolé ou sommes-nous confrontés à une nouvelle tentative d’intimidation de quiconque souhaiterait manifester son désaccord et prôner un autre modèle de société ?

Ces dernières années, nous constatons en Belgique une augmentation de la criminalisation des actions militantes : astreintes en cas de grève, criminalisation des actions de Greenpeace, écoutes téléphoniques, extradition via un pays tiers (DHKP-C), collectif sans ticket, manifestants contre les centres fermés, criminalisation de journalistes qui procèdent à des interviews pour couvrir ces événements.

Lors des procès l’aspect politique des actions est évacué. Le discrédit est jeté à la fois par le traitement judiciaire et par le traitement médiatique de ces questions. Pensons aux titres racoleurs et au vocabulaire utilisé pour propager le doute de manière volontaire (ou non, mais le résultat est le même) : « illuminés », « comparses criminels », « cocos attardés » tous ces termes [1] jettent le doute sur le fait que ce sont des actions politiques. L’aspect « conflit social » des luttes est éludé [2] et partant délégitimé, comme si la liberté de penser et de proposer d’autres mondes était considérée comme moins que rien et se voyait doucement mais sûrement menacée.

Les délits deviennent délits d’association. Les auteur-es sont poursuivis sous des prétextes de petite criminalité (arrachage de plantes qui masquent le côté concentrationnaire du centre fermé de Vottem ; utilisation des transports en commun sans ticket ; détérioration du mobilier lors de l’occupation de l’ONEM...) mais en réalité, c’est parce qu’ils appartiennent à tel ou tel groupe qu’ils sont mis sous surveillance. C’est même l’intentionnalité qui se voit poursuivie dans ces dispositifs de lois antiterroristes, ou par le détournement des lois sur les organisations criminelles et les maffias... Cette vague de criminalisation ne fait pas dans le détail. Sont ainsi mis dans le même sac, ex-CCC, Secours Rouge, syndicalistes, citoyens, associations de gauche… regroupés sous le vocable infamant de « Terroristes » [3] ou « d’organisations criminelles ». Ces qualificatifs sont particulièrement intéressants. Les mots sont importants, comme le montre l’exemple qui transforme les chômeurs en profiteurs. Ou le cas d’un « populiste » (Hugo Chavez) qui respecte le résultat d’un référendum qui lui est défavorable par rapport à celui d’un « démocrate » (Nicolas Sarkozy) qui change les règles pour que la France ratifie par voie parlementaire le Traité Européen de Lisbonne, évitant ainsi un référendum dont le résultat prévisible était le même que celui de 2005 (rejet du TCE). Il n’est donc pas anodin qu’ils soient utilisés par le parquet et par les médias qui diffusent l’information sous la rubrique générique « terrorisme » et parfois sous celle plus neutre de « judiciaire », MAIS jamais en « politique ». En outre, alors que le parquet fédéral déploie ses méthodes particulières de recherche pour traquer –apparemment en vain- le moindre petit indice consistant, le bourgmestre de Lebbeke vérifie de son côté si les néonazis de Blood and Honour respectent le règlement en matière de… nuisances sonores ! Cette relative immunité/impunité de l’extrême droite peut aisément être illustrée par de nombreux autres exemples : assassinat de Julien Lahaut, affaire Gladio, tueries du Brabant Wallon…

Alors que la Belgique est condamnée par ses propres tribunaux pour usage de torture blanche, jusqu’où va notre solidarité avec des personnes soupçonnées d’avoir commis, ou suspectées de pouvoir commettre, des actes violents mais pour lesquels nous estimons que la justice bafoue nos droits fondamentaux ? La majeure partie de l’arsenal juridique antiterroriste a été votée sur proposition de la socialiste Laurette Onkelinx qui était alors ministre de la justice : faut-il voir dans cet empressement à transposer les outils mis en œuvre depuis le 11 septembre 2001 une évidence de gauche ? A l’exception notable de la Ligue des Droits de l’Homme et de quelques journalistes, comment expliquer ce silence de nombreuses associations dont l’activité principale est la promotion et la défense des droits de l’homme et de la démocratie ? Les indignations de ces associations institutionnalisées semblent souvent fort sélectives. D’une sélection ayant plus à voir avec le courant dominant, le politiquement correct et l’allégeance au système qu’à l’adéquation entre les idées, les écrits et les actes. A tous ces progressistes ayant le doigt sur la couture du pantalon et l’indignation sélective nous ne pouvons que rappeler que l’émancipation n’est venue que des luttes qui se menaient à contre courant des vents dominants, n’est venue que des petites voix qui osent dire NON. Et qu’à l’inverse le silence, le respect sans critique de l’autorité et de la hiérarchie ont mené aux plus grandes atrocités. L’exemple de Reporter sans Frontière et de son faussement contestataire secrétaire général Robert Ménard, si présent pour aider l’impérialisme occidental face à l’impérialisme chinois, et si absent pour une journaliste emprisonnée à quelques mètres du terminal des Thalys, est ici emblématique.

La légèreté des indices récoltés (comme pour l’alerte anti-terrorisme lancée en décembre 2007) doit-elle être lue comme un moyen de pression et d’action dans le débat actuel sur le financement des différents services de police et de lutte contre le terrorisme ? Faut-il voir dans la virulence actuelle de l’offensive contre les mouvements sociaux la volonté de mise en place d’un nouvel imaginaire de ce que devrait être la société et son mode de gouvernement ? Sommes-nous dans une dynamique de changement de régime qui cache son nom ? L’expression démocratique est-elle devenue un obstacle à la marche économique du monde ? [4]

Face à ces nombreuses questions induites par le secret des décisions autoritaires, le renforcement des mesures liberticides et l’acharnement du parquet fédéral, entre autres, dans l’affaire du DHKP-C, le gouvernement et la Justice doivent des explications aux citoyens. En outre, notre arsenal judiciaire étant déjà bien fourni, nous n’avons pas besoin de législation d’exception. Nous demandons par conséquent la suppression des lois anti-terroristes sur lesquelles même des parlementaires les ayant votées se posent,- mieux vaut tard que jamais !-, des questions. Et les élections régionales et européennes approchant, nous invitons nos représentants politiques à reprendre ce point dans leur programme électoral et à y donner une suite. [5]

Notes

[1] Les mots entre guillemets proviennent d’une revue de presse du Soir, La Libre Belgique et La Meuse

[2] Voir Roser Cusso et al. (eds), Le conflit social éludé, Academia-Bruylant, 2008

[3] Sur l’utilisation de cette dernière notion voir Julien Dohet et Michel Hannotte, Le résistant, un terroriste victorieux in Politique n°32 de décembre 2003, http://politique.eu.org/archives/2003/12/88.html. On soulignera aussi les paroles du « Chant des Partisans », classique de toutes les manifestations commémoratives de la seconde guerre qu’elles soient organisées par la droite ou la gauche, loin d’être un hymne pacifiste. Voir http://juliendohet.blogspot.com/2007/07/le-chant-des-partisans.html

[4] Voir Naomi Klein, la stratégie de choc, Actes Sud, 2008 et Wendy Brown, les habits neufs de la politique mondiale, les prairies ordinaires, Paris, 2007

[5] Voir http://petitions.agora.eu.org/missurecoute/index.html