samedi 3 mars 2012

Le capitalisme est-il compatible avec la démocratie ?

C'est sous ce titre que j'ai signé pour la première fois ce lundi 27 février l'édito de 6com, la lettre d'information socio-économique développée par la FGTB Métal Liège-Luxembourg. Je signerai dorénavant l'édito une fois par mois


Lors d’une conférence organisée dans la salle des congrès de la FGTB Liège-Huy-Waremme le jeudi 12 janvier 2012, l’économiste française Geneviève Azam posait notamment la question suivante : « la démocratie peut-elle fonctionner dans une société où la précarité augmente ? ».

La question se doit d’être posée à l’heure où l’Italie est dirigée par un gouvernement de technocrates et où la Grèce se voit mise sous tutelle européenne transformant un pouvoir démocratique en simple exécutant de mesures destinées à contenter les marchés financiers. Et où dans ses deux pays les conditions de vie des populations se dégradent. Tout comme au Portugal, en Espagne…

Et en Belgique ? Depuis le mois de décembre nous avons enfin un gouvernement. Sa formation fut le fruit d’une longue saga riche en rebondissements dont le dénouement se fera dans les 24h qui suivirent la dégradation de la note de la Belgique par l’agence de notation Standaard & Poor’s. Là où différentes pressions citoyennes, plus ou moins pertinentes, avaient échoué, une agence de notation chantre du capitalisme le plus agressif a réussi. De quoi se poser des questions.

Questions qui se multiplient à la découverte des mesures budgétaires prises par un gouvernement que l’on peut difficilement qualifier de gauche malgré la présence à sa tête de l’ancien président du Parti Socialiste. Car pour trouver les plus de 11 milliards nécessaires, c’est bien sur les dépenses et non sur les recettes que l’effort s’est principalement porté. Et au niveau des recettes nouvelles, toutes – loin de là - ne touchent pas les plus riches.

Le discours pour justifier de telles mesures est centré sur le fait que nous n’aurions pas le choix car nous serions dans une période de crise économique. Mais quelle crise ? Depuis plus de trente ans que l’on nous tient ce discours, le PIB (soit l’indicateur de la richesse produite dans notre pays) n’a cessé d’augmenter. Et celui qui lit la presse économique ne cesse de constater des bénéfices très majoritairement en hausse. Drôle de crise économique qui voit les dividendes des actionnaires exploser !

Si pour les riches actionnaires la situation ne semble donc guère mauvaise, pour les travailleurs il en est tout autrement. La dernière étude de l’Institut du Développement Durable relayée dans les médias le 23 février montre que le pouvoir d’achat a diminué, surtout pour les petits revenus. Ceux-ci ont vu le coût de la vie augmenter de 45% depuis 2000, notamment à cause des hausses du prix des loyers et de l’énergie. Une augmentation loin d’être compensée par une évolution comparable des salaires et des allocations sociales !

Et pour résoudre ce déséquilibre, que propose le gouvernement ? Un paquet de mesures de régressions sociales touchant principalement les allocataires sociaux, les femmes seules avec enfants… Les conséquences qui se marqueront dans les années qui viennent seront une augmentation de la pauvreté, particulièrement chez les jeunes et les pensionnés, qui est déjà scandaleusement élevée en Belgique (15 à 18% selon les estimations).

C’est contre cette logique d’une société de plus en plus duale où les riches continuent à s’enrichir tandis que les pauvres continuent à s’appauvrir et que ceux qui se situent au milieu disparaissent, que la FGTB a mené des actions et a fait une campagne intitulée « on a retrouvé l’argent ». Pour un petit montant de… 8 milliards d’€ dont 5 via la suppression des intérêts notionnels, ce système qui ne bénéficie qu’aux grosses multinationales et n’a aucune retombée économique réelle pour notre pays.

C’est contre cette logique qu’après-demain, mercredi 29 février une action syndicale est menée dans tous les pays européens. Et c’est dans ce cadre qu’à Liège nous nous retrouverons devant le siège de la Banque nationale sous le slogan « Oui à une Europe sociale, non à une Europe du capital ».

L’enjeu de nos mobilisations actuelles va bien au-delà d’une opposition à des mesures précises. Il s’agit de choisir le modèle de société que nous voulons.

Ne pas s’opposer aux mesures actuelles du gouvernement, ne pas défendre les alternatives crédibles proposées, accepter d’aller vers une société de plus en plus inégalitaire, c’est prendre le chemin qui a été pris dans les années 30. Et se rappeler que la démocratie n’a pas survécu au Krach économique de 1929 et à la faillite non pas alors de la Grèce mais de l’Allemagne.

C’est aussi se questionner à nouveau sur la définition que donnait du Fascisme Georges Dimitrov : « dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. » À méditer au vu du programme de la NVa, de Marine Le Pen et de tous leurs semblables. Mais aussi de ce qui s’est passé ce dimanche 26 février chez Meister à Sprimont.

samedi 11 février 2012

Capital contre travail, les gagnants et les perdants

Le jeudi 8 mars 2012 à 18h30 au Botanique, Rue Royale 236, à Bruxelles je participerai à un débat dans le cadre du Festival d’ATTAC 2012

Le Sujet du débat sera "Capital contre travail, les gagnants et les perdants" et sera précédé de la projection du film "il était une fois le salariat".

L’anticommunisme d’un transfuge

Article publié dans Aide-Mémoire n°59 de janvier-mars 2012, p.11

Cette chronique l’a largement démontré, l’extrême droite est une tendance politique polymorphe ayant un corpus idéologique commun. Un des fondements est l’anticommunisme, et plus largement un rejet des valeurs de gauche.

De l’extrême gauche à l’extrême droite (1) :

Parmi les adversaires les plus virulents du communisme dans les années ’30, une personnalité se détache. Jacques Doriot (1898-1945) est en effet un ouvrier métallurgiste de Saint-Denis(2). Militant socialiste, il se distingue lors de la guerre 14-18. À la fin de celle-ci, il suit la tendance communiste lors du congrès de Tours et devient très rapidement l’étoile montante du PCF. Il est ainsi à seulement 26 ans membre du Comité Central. Le début de la rupture idéologique commence en 1928. Doriot s’oppose à la tactique « classe contre classe » décidée par l’Internationale Communiste et défend l’alliance avec la social-démocratie pour contrer le Fascisme. Doriot, devenu maire de Saint-Denis, s’oppose de plus en plus à la stratégie communiste et refuse de se rendre à Moscou. En 1934, il est exclu du Comité Central. Son évolution politique se poursuit et en juin 1936, avec d’autres communistes en rupture, il fonde le Parti Populaire Français à partir duquel il tente de créer un Front de la Liberté regroupant les partis de la « droite nationale », notamment les Croix de Feux de La Rocque(3).
Après l’Armistice, le PPF devient ouvertement fasciste et prône la collaboration avec les Nazis. Doriot fonde la Légion des Volontaires Français (4) dans laquelle il s’engage dès juillet 1941. Il passera alors la majorité de son temps sur le front ou, comme Léon Degrelle(5), il se distingue particulièrement. C’est sous l’uniforme allemand qu’il meurt le 22 février 1945 lors d’une attaque aérienne en Allemagne.
Ce n’est pas un de ses livres de la période collaborationniste que nous avons choisi d’analyser, mais un ouvrage du début du PPF, plus éclairant à notre sens des raisons de sa rupture et de sa future évolution.
Nous aborderons plus loin les aspects déjà fascistes de la pensée de Doriot, mais commencerons par souligner combien le titre, La France ne sera pas un pays d’esclaves (6) relève déjà de la rhétorique que nous analysons dans ses colonnes chaque trimestre. Comme d’habitude, le pessimisme est énorme et la situation décrite comme catastrophique, comme proche de la fin : « Il y a dix-huit ans, la France est sortie victorieuse de la guerre. Après avoir pansé ses plaies, elle avait la possibilité d’être libre et forte (…) Or, la France traverse la crise politique, sociale, morale, la plus profonde de son histoire. Sa sécurité est gravement menacée, son économie est en pleine crise, ses institutions politiques délibèrent sous la menace de l’explosion populaire. Ses ouvriers sont sans travail. Ses paysans vivent mal de leur dur labeur. Sa jeunesse est sans espoir. Ses anciens combattants sont obligés de marchander leur droit. Ses commerçants et artisans sont acculés à la misère. Ses classes moyennes se ruinent. Ses savants, ses artistes sont délaissés » (7).

Critique du Stalinisme

Afin de sauver la France, Doriot a son idée : « Nous sommes donc de ce front populaire contre le fascisme. Nous pensons même qu’il faut y apporter autre chose que de l’anti-fascisme négatif et défensif, mais qu’il est urgent de lui donner un programme ou un plan d’action contre la crise, car c’est en luttant contre la crise qu’on vaincra le fascisme »(8) Cette prise de position, nous l’avons dit dans l’introduction biographique, est en opposition avec la ligne du Parti Communiste Française. La raison pour Doriot est simple et est au cœur de la critique au centre de son ouvrage : « Les partis communistes étrangers sont parfaitement subordonnés à l’Exécutif, c'est-à-dire aux Russes, même lorsque cet Exécutif est présidé par Dimitroff, Bulgare d’origine, mais citoyen soviétique et membre du Parti Communiste de l’URSS, et, comme tel, soumis à sa discipline de fer. »(9) Si l’ancien communiste évolue clairement vers le nationalisme, nous y reviendrons, il tient cependant à montrer dès le départ qu’il ne renie pas tout en bloc : « Lénine, qui avait une probité intellectuelle remarquable, examinait toutes les questions à la lueur de la doctrine qu’il croyait juste. Staline, homme de main, sans principes, a surtout appris l’art de la ruse, de la manœuvre, de l’évolution, et, par son esprit d’intrigue savante, il a fait du Parti et de l’Internationale qu’il dirige deux instruments très redoutables et capables de tout pour sauver la caste dont il est le chef. »(10) Défendant le bilan de Lénine, il enfonce le clou : « Très intéressante est la qualité des exclus. D’après la Pravda, ce sont : les Trotskystes, les Zinovievistes, les espions, Koulaks et les gardes blancs, selon la terminologie russe (…) Or les Trotskystes et les Zinoviévistes sont justement ceux qui veulent parvenir à l’application intégrale du marxisme ; c’est contre eux que s’exerce la répression la plus énergique »(11). Il dénonce surtout le Stalinisme pour sa dimension nationaliste russe et le fait qu’il utilise les partis communistes des autres pays comme des cinquièmes colonnes au service unique de l’URSS : « Mais Staline et le National-Soviétisme ont sur l’Italie et sur l’Allemagne un avantage considérable. Ils maintiennent dans chaque pays un parti communiste. Par leurs organisations centralisées, commandées par Moscou, ces partis font, dans tous les pays, la besogne que Moscou ordonne pour favoriser sa politique expansionniste à l’extérieur. »(12) Cette attitude est d’autant plus grave qu’elle pousse vers une nouvelle guerre la France. La solution est donc claire : « Pour le Français qui veut la paix, le pain, la liberté, il n’est d’autre solution que de combattre sous nos drapeaux le parti de Staline et de barrer la route aux soviets en France. » (13)

Aspects fascistes

L’anticommunisme est donc le ciment du mouvement lancé par Doriot qui utilise largement ses connaissances acquises pendant ces 15 ans de pratique au sein des organes dirigeants du PCF pour critiquer celui-ci. Un de ses principaux arguments étant résumé par le titre du chapitre II : « l’or de Moscou ». L’auteur reconnaît son erreur : « Nous avons été en effet pour un parti de lutte de classes qui devait faire la révolution socialiste, non seulement en France, mais dans le monde, pour un parti qui devait amener l’égalité absolue entre les hommes. Nous pensons aujourd’hui que cette formule n’est pas applicable, qu’elle a fait faillite dans le monde entier. » (14)
Mais au-delà de cet anticommunisme, l’ouvrage du fondateur du PPF aborde d’autres aspects de l’idéologie d’extrême droite. Et notamment de se présenter comme une troisième voie (15) : « Dans notre parti, nous ne voulons pas des membres des deux cents familles. Nous ne voulons pas non plus des dirigeants communistes. Voici deux barrières qui nous laissent un champ assez large pour le recrutement. Mais tous ceux qui souffrent de la situation actuelle, qui veulent que ça change, les ouvriers, les paysans, les petits et moyens producteurs, les intellectuels, les anciens combattants, les jeunes, s’ils sont d’accord avec nous, ceux-là ont leur place chez nous » (16). Cette position est due à une volonté farouche de ne pas voir la France entrainé dans une guerre qui n’est pas la sienne : « Ainsi, à cause de leur impéritie, la France se trouve aujourd’hui dans une situation dangereusement révolutionnaire, puisque l’étranger risque de nous coloniser et d’ouvrir nos portes à la guerre. Les dirigeants qui ont abouti à un tel résultat intérieur ne méritent certes pas la louange. Or, répétons-le, à droite comme à gauche, la responsabilité est égale. Le chaos dans lequel nous sommes est le produit de leur inaction commune ou plutôt de leur action néfaste. » (17).
Un autre point déjà rencontré est la défense de la paysannerie et la diabolisation du monde urbain : « Il faut lui faciliter (au paysan) son maintien à la terre, évitant ainsi l’affreuse concentration des grandes villes, génératrices de misère, de chômage et de ces troubles sociaux dont nous sommes tous les jours les témoins. »(18) Enfin, nous terminerons par un passage qui raccroche clairement Doriot au paradigme de l’extrême droite. Car cet ancien marxiste, qui se dit pourtant toujours défenseur de l’héritage de Lénine, n’hésite pas à rejoindre la théorie du darwinisme social, même s’il ne développe pas cet aspect : « L’erreur fondamentale du marxisme est de croire que le milieu économique forme complètement le milieu social, que l’homme est le produit exclusif de son milieu économique. Or, cette affirmation n’est que partiellement vraie. Car il faut tenir compte qu’en dehors de l’impulsion qu’il reçoit du milieu économique, l’homme obéit à un certain nombre de lois naturelles, qui se reproduisent depuis toujours (…) » (19)

Notes

1. Doriot n’est pas le seul à provenir de la gauche. Voir sur Déat in Du socialisme au fascisme in A-M n°41 de juillet-septembre 2007 et sur Mussolini in L’ascension fulgurante d’un mouvement in A-M n°28 d’avril- juin 2004.
2. Voir Burrin, Philippe, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery 1933-1945, Paris, Seuil, 2003
3. Voir Travail – Famille – Patrie in A-M n°49 de juillet-septembre 2009.
4. Voir Le Militaria, porte d'entrée de l'idéologie d'extrême droite in A-M n°46 d'octobre-décembre 2008.
5. Voir « Tintin-Degrelle » une idéologie au-delà de la polémique in A-M n°50 d’octobre-décembre 2009 et n°51 de janvier-mars 2010.
6. Jacques Doriot, La France ne sera pas un pays d’esclaves, Paris, Les Œuvres françaises, 1936, 158 p
7. P.149
8. P.25
9. P.67
10. P.8
11. P.90
12. P.106
13. P.14
14. P.80
15. Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in A-M n°31 de janvier-mars 2005
16. P.127
17. P.121
18. P.124
19. P.94

dimanche 5 février 2012

Les partis de la gauche anticapitaliste en Europe

Je cosigne avec Jean Faniel un article intitulé : "La gauche anticapitaliste en Belgique : entre fragmentation et tentatives d’unité" dans cet ouvrage publié sous la Direction de Jean-Michel De Waele et Daniel-Louis Seiler dans La collection « politiques comparées ». Ce livre fait suite à un colloque qui s'était tenu à Aix-En-Provence auquel j'avais participé.

En voici la présentation :

Extrême gauche, ultra gauche, gauche de la gauche, gauche extrême : la variété même des dénominations témoigne de la complexité du phénomène. L'indécision sémantique s'ajoute à la diversité qui règne dans cette famille politique dont les généalogies parfois anciennes n'ont d'égales que les propensions historiques aux scissions. La fin du régime soviétique, l'ouverture de la Chine à l'économie mondialisée n'ont nullement fait disparaître ces formations qui s'alimentaient hier aux théories révolutionnaires. Communistes, trotskystes, maoïstes, dissidents des uns et des autres, voisinent aujourd'hui plus ou moins pacifiquement dans un paysage idéologique, certes bigarré, mais dont l'arrimage au pôle de la radicalité de la gauche anticapitaliste confère une forte identité. Le temps des crises sociales et économiques semble leur avoir donné une seconde jeunesse.
Grâce à l'approche comparative, ce livre montre, à l'échelle européenne, l'importance des tensions qui traversent aujourd'hui ces formations. Entre recompositions idéologiques et prégnance de s trajectoires historiques, entre présences parlementaires et participations aux nouveaux mouvements sociaux, ces partis inscrivent en effet leurs activités dans des répertoires multiples qui leur donnent souvent une visibilité auprès de l'opinion bien supérieure à ce que laisseraient supposer leurs forces militantes ou électorales.

336 pages - 29 € ISBN 978-2-7178-6101-3

lundi 12 décembre 2011

Mémoire de la grande grève

C'est sous ce titre que l'ouvrage reprenant les communications du colloque organisé l'année dernière sur la grève de l'hiver 60-61 est, enfin, paru.
Travail de patience pour les coordinateurs.

J'y publie un texte intitulé: Lois sur le maintien de l’ordre ou limitation du « droit de grève » ? Un débat toujours actuel

Publié au CRI, le livre est vendu 22 €.

lundi 24 octobre 2011

Écrire peut avoir des conséquences

Cet article a été publié dans Aide Mémoire n°58 d'octobre-décembre 2011, p.11

L’objet de cette chronique est de démontrer que loin d’être ex-nihilo, les actes posés par des militants d’extrême droite sont le produit d’une abondante littérature qui a largement théorisé des stratégies dans un but précis. L’actualité de cet été, marquée par les attentats en Norvège organisés et réalisés par Anders Behring Breivik, nous donne une nouvelle occasion de montrer que des livres guident les tenants des thèses d’extrêmes droites les plus radicales a été.

Nous nous pencherons cette fois-ci sur les Cahiers de Turner. Cet ouvrage publié pour la première fois en 1978 est signé par Andrew Macdonald[1]. Derrière ce pseudonyme se cache William Luther Pierce (1933-2002), le fondateur et dirigeant de la « National Alliance », un parti qui prône la ségrégation et la suprématie de la race blanche. Les cahiers de Turner sont souvent considérés comme ayant inspiré l’attentat d’Oklahoma City, celui-ci étant un copier-coller d’une des premières péripéties du livre.

Un roman d’anticipation

Les Cahiers de Turner est un roman d’anticipation. Il se présente comme les traces retrouvées un siècle après les événements qu’il raconte. Le texte en temps que tel est d’ailleurs encadré par un avant-propos et un épilogue daté de 1999. On lit donc le journal d’un des jeunes martyrs de la lutte qui a libéré la race blanche de la tyrannie de ZOG lors de la Grande Révolution. Depuis cette dernière, l’humanité vit sous la Nouvelle Ere. Cette présentation donne le ton du livre. Car, pour ceux qui l’ignoreraient, l’acronyme ZOG, présent dès la p.1 et régulièrement utilisé, veut dire : « Zionist Occupation Governement », soit le « Gouvernement d’Occupation Sioniste ». Ce terme est né à la même époque que l’ouvrage et se popularisera dans les années 80. Il est particulièrement illustratif de la vision du monde de l’extrémisme de droite Nord Américain et ne rappelle que trop les discours des années 30 en Europe. Nous y reviendrons.

Le récit chronologique commence en 1991. L’auteur, un nommé Turner, entre à ce moment dans la clandestinité. Il rejoint alors une cellule composée de trois autres militants membres de l’Organisation, mouvement de défense de la race blanche dont le roman ne dit pas grand-chose. La force du livre est dans cette imprécision due au fait qu’il est écrit à la première personne par un militant de base qui gravira certes quelques échelons, mais restera un simple combattant. Le but est clairement de permettre au lecteur de s’identifier à ce héros. D’autant que, loin d’être un surhomme, Turner expose ses craintes et ses doutes. Tout en affirmant avec force ses convictions en sa mission.

Le processus de vie et de fonctionnement dans la Résistance est bien décrit, tout comme la nécessité de joindre une façade légale : « Les unités "légales" consistent en des membres pas encore connus du Système. (Ainsi il serait impossible de prouver que certains d'entre eux sont membres. En cela nous nous sommes basés sur la littérature communiste.) Leur rôle est de nous fournir des renseignements, des fonds, une assistance juridique et tout autre soutien. »[2]. Très vite cependant le roman part dans l’exagération. Si les premiers attentats sont ciblés et crédibles, le roman dérape avec la conquête de la Californie qui devient un sanctuaire blanc d’où l’utilisation de l’arme nucléaire devient possible. Turner meurt à la fin du roman en partant pour une mission suicide consistant à se lancer à bord d’un avion de tourisme chargé d’une bombe nucléaire sur le Pentagone.

Une idéologie clairement affirmée

Il ne faudrait cependant pas rejeter le livre au nom de ce que l’on peut considérer comme un délire. Car plus profondément il révèle une permanence de l’idéologie d’extrême droite déjà rencontrée à plusieurs reprises dans cette rubrique, à savoir le rejet de la masse apathique. C’est une minorité agissante qui pourra changer les choses : « C'est seulement la minorité d'une minorité qui pourra sortir notre race de cette jungle et lui faire faire ses premiers pas vers une civilisation aristocratique authentique. Nous devons tout à ces rares ancêtres, qui non seulement avait cette sensibilité, mais qui ressentaient le besoin d'agir et possédaient les aptitudes pour y parvenir. » Cette minorité est une élite, un ordre. Cet élitisme est une des clefs de l’idéologie d’extrême droite exprimée de manière diverses. Si les références Templières de Breivik sont moins sophistiquée que la pensée développée par Julius Evola[3], elle n’en reflète pas moins la même idée. Tout comme lorsque dans le roman Turner, qui commence à se faire remarquer par ses actes de bravoures, est initié dans « L’Ordre » qui est décrit comme composé de plusieurs niveaux : « En tant que membres de l'Ordre, nous devrons être les porteurs de la Foi. Les futurs leaders de l'Organisation seront exclusivement issus de l'Ordre. Il nous exposa également beaucoup d'autres choses, réitérant en les développant quelques-unes des idées que je venais juste de lire. L'Ordre, nous expliqua-t-il, restera hermétique même au sein de l'Organisation, jusqu'à ce que l'aboutissement de la première phase de notre tâche soit couronné de succès. En d'autres termes jusqu'à LA DESTRUCTION TOTALE DE ZOG. Il nous indiqua le signe de reconnaissance des membres. Puis nous avons prêté serment. »[4]

Destruction totale de ZOG. Nous avons déjà précisé ce que ce mot voulait dire. Mais ici le livre développe concrètement la nécessité de se battre dans une lutte à mort où il ne peut y avoir de pitié : « En traversant les montagnes situées au nord de Los Angeles, nous avons croisé une longue colonne de marcheurs, (…) j'observais minutieusement les prisonniers, essayant de savoir qui ils étaient. Ils ne ressemblaient pas à des noirs ni à des chicanos, cependant seulement quelques-uns d'entre eux étaient des blancs. Beaucoup de visages étaient clairement juifs, alors que les autres avaient des visages ou des cheveux évoquant une hérédité négroïde. La tête de la colonne quitta la route principale pour un chemin forestier peu utilisé qui disparaissait dans un canyon (…). Il ne devait y avoir pas moins de 50 000 marcheurs, de tous âges et de chaque sexe, dans la seule partie de colonne que nous dépassions. (…) Je commençais à comprendre. Les métèques, clairement identifiables, étaient ceux dont nous voulions qu'ils augmentent la pression raciale sur les blancs, hors de Californie. La présence de beaucoup de bâtards, presque blancs, aurait purement et simplement compromis le résultat - et il y avait toujours le danger qu'ils se fassent passer pour de purs blancs ensuite. Il était préférable d'en finir avec eux maintenant, tant que nous les avions sous la main. J'avais dans l'idée que leur voyage dans le canyon, au nord d'ici, était un aller simple! »[5]. Le sort des non-blancs est donc clair. Mais le même sort attend tous ceux qui ne se rangent pas derrière la cause : « Le Jour de la Corde a eu lieu aujourd'hui. Une journée sinistre et sanglante, mais une journée inévitable. Cette nuit, pour la première fois depuis des semaines, tout est calme et complètement pacifié dans tout le sud de la Californie. Mais la nuit est remplie d'une horreur silencieuse; des centaines de milliers de réverbères, de poteaux électriques et d'arbres à travers cette vaste métropole, prennent de sinistres formes. Dans les zones éclairées, on voyait des corps pendus partout. Même les feux tricolores aux intersections avaient été réquisitionnés, et pratiquement à tous les coins de rue où je suis passé, en me rendant au QG, il y avait un corps se balançant, quatre à chaque intersection. A environ un mile d'ici, un groupe d'environ 30 corps se balance d'une simple passerelle, chacun avec une pancarte identique autour du cou portant la légende, "j'ai trahi ma race". »[6] Rappelons que ces lignes sont écrites en 1978, dix ans seulement après les derniers lynchages de noirs dans le Sud des USA.

Un Nazisme assumé

Au-delà d’un roman apocalyptique prônant l’utilisation de l’arme atomique pour purifier le monde et réaliser un pogrom mondial, Les cahiers de Turner distille un négationnisme totalement décomplexé. Ainsi lorsque Turner dénonce la présentation qui est faite de sa cause dans les médias officiels : « Ce qui se produit à présent est une réminiscence de la campagne orchestrée contre Hitler et les allemands depuis les années 40: les histoires d'Hitler entrant dans des rages folles au point de mordre les tapis, les plans germaniques d'invasion de l'Amérique, les bébés écorchés vifs pour fabriquer des abat-jours et transformés en savonnettes. Les bobards des filles kidnappées et placées dans des "haras" nationaux-socialistes, sans oublier la loufoque légende des chambres à gaz et leurs très lucratifs six millions. Les juifs ont réussi à convaincre le peuple américain de l'authenticité de ces mythes. Le résultat de la seconde guerre mondiale fut une boucherie pour les millions des meilleurs de notre race, ainsi le placement de l'Europe Centrale et de l'Europe de l'Est, dans un gigantesque camp de concentration communiste. Maintenant, il semble bien que le Système ait de nouveau décidé de déclencher un état d'hystérie dans le public, en nous représentant comme une menace plus importante que celle que nous représentons en réalité. Nous sommes les nouveaux allemands. »[7] Un passage qui, à lui seul, explique pourquoi ce livre n’est pas disponible en librairie[8].

Le fond du livre est clairement un appel au soulèvement armé afin d’établir une suprématie blanche, de sauver « l’héritage aryen » menacé par le métissage d’une société cosmopolite dominée par les Juifs : « Nous avions le choix, nous avions d'autres références, qui nous auraient permis d'éviter le piège de la gangrène juive. Nous n'avons aucune excuse. Des hommes de sagesse, d'intégrité et de courage nous ont prévenus, encore et encore des conséquences de notre folie. Et même lorsque nous étions tous en train de marcher le long du "chemin fleuri des juifs," plusieurs opportunités se sont présentées à nous pour nous libérer des tentacules de la pieuvre. La plus récente eut lieu il y a 50 années de cela, quand les juifs étaient coincés dans leur conflit pour devenir les maîtres de l'est et du centre de l'Europe. Nous nous sommes rangés du côté des juifs lors de cette bataille, comme toujours. » [9] Délire direz-vous. Mais contenu similaire à ce que disait un Céline fin des années 30[10].

La fin du livre ne laisse d’ailleurs aucun doute sur la filiation politique de son auteur et du message politique qu’il porte : « Mais ce fut en 1999, selon la chronologie de l'Ancienne Ere : 110 ans après l'anniversaire de naissance de l'un des plus grands fils de notre sang que le rêve d'un monde blanc devint finalement une certitude. Et ce, grâce au sacrifice d'innombrables braves, hommes et femmes de l'Organisation durant les années précédentes. Ils avaient maintenu ce rêve vivant jusqu'à sa réalisation. Earl Turner avait été l'un de ces milliers de protagonistes. Il gagna l'immortalité en ce sombre jour de novembre, il y a 106 ans, lorsqu'il accomplit fidèlement son devoir envers sa race, pour l'Organisation et pour l'Ordre élitiste qui l'avait accepté dans ses rangs. »

Précisons, pour le lecteur qui ne serait pas habitué à la littérature d’extrême droite et à ses messages légèrement codé que si l’on retranche 110 à 1999 on arrive à 1889. Soit l’année de naissance à Braunau d’un certain… Adolf Hitler !

Notes

[1] Macdonald, Andrew (William L. Pierce), Les Carnets de Turner. La version que nous avons trouvée sur Internet comptait 200 pages A4.

[2] P.20

[3] Voir Le Fascisme est de droite in Aide-Mémoire n°47 de janvier-février-mars 2009 et La révolution conservatrice in Aide-Mémoire n°48 d’avril-mai-juin 2009

[4] P.65

[5] P.149

[6] P.152

[7] P.42 Voir Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in Aide-Mémoire n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005.

[8] Mais téléchargeable en version française sur Internet après 30 secondes de recherches…

[9] P.158

[10] Voir L’antisémitisme est-il une futilité ?in Aide-Mémoire n°26 d’octobre-novembre-décembre 2003.

dimanche 25 septembre 2011

Deux conférences en octobre

Je donnerai deux conférences dans le courant du mois d'octobre.

  • le jeudi 13 octobre à 20 h à la Maison de la Laïcité d'Hannut sur mon dernier ouvrage, Vive la sociale

  • le mardi 25 octobre à 19h30 à l'espace laïcité de Waremme sur La communication de l'extrême droite