mardi 16 octobre 2018

Un jour dans l'histoire sur le darwinisme social

J'étais le mercredi 10 octobre une deuxième fois l'invité de Laurent Dehossay dans son émission un jour dans l'histoire sur la première. Cette fois-ci pour parler du darwinisme social et de ma chronique dans Aide-Mémoire
écouter (et voir vu que c'était dans le grand studio) l'émission ici 

jeudi 6 septembre 2018

Un jour dans l'histoire sur les coopératives

Le jeudi 30 août j'étais l'invité de l'émission un jour dans l'histoire sur La Première pour évoquer l'histoire des coopératives à partir de mon étude publiée au CRISP.
Pour écouter l'émission en podcast, c'est ici

lundi 23 juillet 2018

Le foot dans quel but ?

C'est le titre du débat auquel je participerai le jeudi 26 juillet 2018. Il suivra la projection du film "Nous irons voir Pelé sans payer", dans le cadre du Cinéma d'ATTAC. Mon intervention sera basée sur l'article à paraître que je co-signe avec Olivier Starquit sur "football et lutte des classes". Les autres intervenant·es seront le réalisateur Gilles Elie et Ekaterina Gloriozova qui travaille à l'ULB sur la politisation des supporters russes.
Renseignements pratiques :
Cinéma Aventure, Galerie du Centre 57 (rue des Fripiers) à 20h.
Plus d'infos : https://www.cinema-aventure.be/index.php?mact=Agenda,cntnt01,DetailEvent,0&cntnt01id_event=2286&cntnt01returnid=59

samedi 21 juillet 2018

La vision complotiste de l’extrême droite


Cet article est paru dans le n°85 de juillet-septembre 2018 de La revue Aide-mémoire, p.11

Le complot judéo-maçonnique, agrémenté d’une forte dose d’anticommunisme, est un grand classique de l’extrême droite. Cette vision du monde complotiste peut prendre plusieurs formes différentes selon les pays et les époques tout en gardant la même trame générale

Un parcours une nouvelle fois très « classique »
Henry Coston (20 décembre 1910-26 juillet 2001) est une figure importante de l'extrême droite française dont le parcours montre la continuité des années 30 à aujourd’hui[1]. Il commence très jeune à militer au sein de l’Action Française[2] mais prend ses distances dès 1930 pour fonder "Jeunesses anti-juives", dont le programme comportait l'exclusion des Juifs de la communauté française et la spoliation de leurs biens. Reprenant les thèses et l’héritage d’Edouard Drumont[3], il relance La Libre parole en 1936 et tentera, comme ce dernier l’avait fait, de se faire élire à Alger. A partir de ce moment Coston est partie prenante d’une série de mouvement particulièrement radicaux comme le Parti National Populaire, où l’on retrouve notamment Ploncard D’Assac[4]. Après un bref passage au sein du parti franciste de Marcel Bucard, Coston rejoint dès 1934 les mouvements pro-nazis, ce qui lui vaut les attaques de la frange d’extrême droite germanophobe[5], telle l’Action Française. Avant la guerre il rejoint le PPF de Doriot[6]. Collaborationniste de la première heure, il s’implique principalement dans les officines de propagande antisémite et antimaçonnique où il publie notamment avec Georges Montandon[7]. La fin de la guerre le voit suivre les Nazis dans leur retraite. Il est finalement arrêté en Autriche en 1946 et condamné en 1947 aux travaux forcés à perpétuité sur l’île de Ré avec de nombreux autres pétainistes. Il recouvre la liberté dès le début des années 50. Dès sa libération il reprend ses activités d’écrivains au sein de diverses publications d’extrême droite[8]. dont Jeune Nation, Défense de l’occident, Présent… où il côtoie notamment Alain De Benoist[9]. Si lui-même se garde de franchir la ligne du négationnisme, il participe à la diffusion de celui-ci via sa maison d’édition La Librairie Française (qui sera reprise par Jean-Gilles Malliarakis, personnalité de la tendance solidariste de l’extrême droite[10]). Auteur prolifique, on doit à Coston des ouvrages comme : Les 200 familles au pouvoir, Le dictionnaire de la politique française ou encore Les financiers qui mènent le monde. A sa mort, le site internet d'extrême droite Unité radicale écrira dans le style euphémisé de l’extrême droite contemporaine que ce "très vieux combattant de la France française (…) luttait depuis 1928 contre les lobbies ethniques ou philosophiques" et qu’il n'"avait jamais abandonné le combat". »[11] tandis que Bruno Gollnisch (délégué général du Front National[12]) dira : "Monsieur Coston nous a montré le chemin du travail patient et essentiel de l'archiviste mais aussi de l'exceptionnel analyste qu'il était. Il restera pour nous une référence indispensable pour notre famille de pensée, gagnée, elle aussi, par l'oubli et le déracinement. Il a accumulé par son oeuvre des munitions intellectuelles qui serviront à d'autres après lui"[13]. Des personnes comme Philippe Randa, connu des liégeois pour avoir tenté d’implanter une librairie d’extrême droite en plein centre-ville, se revendique clairement de son héritage[14].
Un complotisme qui jette toujours le doute
Dès l’avertissement, le ton de l’ouvrage est donné : « Ce reprint reproduit le texte de la brochure que j’ai publiée en avril 1963. C’est à la demande de nombreux lecteurs que je fais cette réédition. L’ouvrage était en effet épuisé. La documentation que ce livre contient n’a pas vieilli : plus que jamais, les oligarchies financières ont partie liée avec la gauche et l’extrême gauche.»[15] Nous y reviendrons, mais la cible principale est comme toujours la gauche, surtout communiste. Dans cette même cohérence avec les thèses habituelles de l’extrême droite, on retrouve une critique de la révolution française et une défense de la Monarchie comme le système politique naturel : « Pour bien comprendre la situation dans laquelle se débattait ce souverain débonnaire, bientôt dépassé par les événements, il convient de se souvenir que selon les principes chrétiens sur lesquels reposait la civilisation européenne, la Terre et ses fruits appartiennent à Dieu. Les Monarques de la Chrétienté n’étaient, en quelque sorte, que les délégués du Très-Haut sur la planète, chargés de veiller à ce que chacun de leurs sujets reçût une part équitable des biens de ce monde »[16]. Pour Coston les causes de la Révolution sont claires. Il rappelle que Necker[17] est un étranger et que : « Loin d’être spontanée, la Révolution fut minutieusement organisée par ces sociétés de pensée qui répandaient, dans la bourgeoisie et la noblesse, les idées et les mots d’ordre d’une maçonnerie fortement organisée. (…) Les maçons n’étaient pas les seuls à comploter la fin du Régime absolu et la mort de Louis XVI. Les financiers, entre autres, étaient tout aussi acharnés à la déchéance d’un pouvoir dont la vigilance contrariait leurs plans »[18]. Pour asseoir son propos, l’auteur se base sur des sources classiques pour le champ de l’extrême droite : « Rivarol, dont les Mémoires demeurent un document de premier ordre sur les événements qui marquèrent l’époque, affirme que certains banquiers, en particulier Boscary, président de la caisse d’Escompte, auraient largement facilité la rébellion qui se préparait »[19]. Ce que Coston décrit au niveau de la révolution française, il le reprend concernant l’indépendance de l’Algérie : « La « Révolution » du 13 mai, qui s’était faite contre les « bradeurs », avait tout bonnement livré la France aux grands bénéficiaires de cette « braderie ». »[20], renvoyant vers son ouvrage Le retour des 200 familles pour la démonstration du soutien de la haute finance à « l’indépendance des peuples africains ».
Jeter la confusion pour développer un discours antisémite, antimaçonnique et anticommuniste.
La technique de Coston, c’est de prendre un fait ou un ouvrage qui peut jeter le doute sur « l’histoire officielle » et à partir de cela d’amener tout un raisonnement appuyant sa thèse du complot. Le côté particulièrement vicieux étant qu’après un long développement il prend la précaution de dire que les choses sont peut-être plus complexe et de manière très insidieuse de laisser soit disant le libre arbitre aux lecteurs. On peut donc parler pour Coston de confusionnisme. Aujourd’hui, nombre de publication émanant de l’extrême droite sur les réseaux sociaux jouent de cette technique. Un exemple sur le Nazisme, où il décrit un opuscule qui explique comment des banquiers américains ont financé par anticommunisme Hitler : « Après la guerre, outre M. Jenneth Goff qui écrivit une brochure pour expliquer que Hitler avait été l’instrument d’une conjuration juive, Mrs L. Fry, auteur de nombreuses publications antisémites, en particulier sur les « protocoles des sages de Sion », s’intéressa à cette ténébreuse affaire »[21]. On notera ici encore que Coston s’appuie sur des écrits de sa tendance, la pensée d’extrême droite s’autonourrissant. Et continuant le propos : « Faut-il voir, dans cette publication, une manœuvre politique ? Certains le pensent, en tout cas, et ils accusent les amis de M. Otto Strasser, évincé du Parti national-socialiste par Hitler, d’avoir monté l’opération de toutes pièces. Ils font remarquer que cette mystification – si c’en est une – nuisait aux capitalistes juifs et américains (p.37) autant qu’à Hitler. Or, M. Otto Strasser, resté foncièrement national-socialiste, antisémite et anticapitaliste, était violemment opposé à Hitler et au NSDAP. Son Front Noir dirigé de l’étranger depuis 1933, trouvait son compte dans une affaire qui discréditait à la fois ses ennemis de toujours et ses anciens amis. Mais, là aussi, aucune preuve n’est apportée. Si nous nous sommes un peu étendus à propos de ce livre hollandais, c’est parce qu’il nous a semblé impossible, dans une étude sur les commanditaires capitalistes du Parti National-Socialiste allemand, de ne pas publier toutes les pièces du dossier. Au lecteur, maintenant, de se faire une opinion et de conclure »[22] Notons que Coston tient en note de bas de page à s’étonner que les financiers n’aient pas été inquiété lors du procès de Nuremberg orientant ainsi la conclusion : « les « financiers » du mouvement bénéficièrent, eux, d’une surprenante (pas pour nous) indulgence des vainqueurs »[23]. Les attaques de l’auteur se font tout azimut et il règle aussi des comptes en interne de son courant politique, dénonçant le financement du PSF de De La Rocque[24].
Coston, comme de nombreux auteurs d’extrême droite, aime à dénoncer le capitalisme, mais un capitalisme « cosmopolite », dont les principaux acteurs sont « israélites » : « La banque israélite soutenait plus volontiers les partis, les journaux et les candidats de la gauche. L’industrie lourde réservait ses subsides aux organisations centristes et conservatrices »[25]. De même il profite de son ouvrage pour attaquer Léon Blum dont il souligne évidemment qu’il était « issu d’une riche famille israélite »[26]. Il reconnait ensuite combien la lutte contre le communisme sera la lutte prioritaire dans les années 30, évoquant le cas italien : « Le grand capital, pour qui la démocratie était le meilleur des régimes, commence à douter des avantages qu’il peut désormais lui procurer. Il en arrive à penser qu’il vaudrait peut-être mieux perdre quelque chose avec les fascistes que tout avec les communistes »[27]. Et de compléter : « Les grands industriels qui ont aidé le fascisme en Italie ont naturellement pensé qu’ils pourraient le manœuvrer et l’utiliser à leur gré. Il est évident que les trusts qui subventionnèrent Mussolini ne songaient pas, au début, à le pousser au pouvoir. Ils comptaient surtout se servir des milices fascistes pour contenir la poussée socialo-communiste »[28].
Coston conclut son livre en mentionnant la pensée de Maurice Bardèche[29], inscrivant ainsi parfaitement son étude dans une lignée politique claire : celle d’une extrême droite dont les fondements restent les mêmes d’hier à aujourd’hui.


[1] Le nombre de références ci-dessous à de précédents articles de notre chronique démontrent combien coston est au cœur de ce courant politique.
[2] Voir De l’inégalité à la monarchie in AM n°33 de juillet-septembre 2005
[3] Voir Un populisme du 19e siècle in AM n°29 de juillet-septembre 2004
[4] Voir La préparation de la reconquête idéologique in AM n°42 d’octobre-décembre 2007
[5] Voir Un résistant d’extrême droite in AM n°67 de janvier-mars 2014
[6] Voir L’anticommunisme d’un transfuge in AM n°59 de janvier-mars 2012
[7] Voir Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite in AM n°63 de janvier-mars 2013
[8] Voir La cohérence d’un engagement in AM n°40 d’avril-juin 2007
[9] Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n°78 d’octobre-décembre 2016
[10] Voir Plongée chez les radicaux de l’extrême droite in AM n°76 d’avril-juin 2016
[11] Cité par L’obs dans l’article annonçant le décès de Coston (https://www.nouvelobs.com/societe/20010802.OBS7082/henry-coston-est-mort.html)
[12] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen in AM n°56 d’avril-juin 2011
[14] http://eurolibertes.com/histoire/infatigable-henry-coston/ Voir La chine nationaliste n’est pas que celle de Tchang Kaï-Chek in AM n°71 de janvier-mars 2015
[15] Coston Henry, La Haute finance et les révolutions, Paris, Publications Henry coston, 1987, p.5
[16] P.55
[17] Jacques Necker (1732-1804), était suisse d’origine et le « ministre des finances » qui convoquera les Etats généraux en 1789.
[18] P.51
[19] P.62. Rivarol, de son vrai nom Antoine de Rivaroli est un pamphlétaire royaliste d’origine piémontaise (ce qui n’est pas sans ironie). Son nom sera donné en 1951 à un « hebdomadaire de l'opposition nationale et européenne » qui existe toujours et qui est un des périodiques (avec Minute, valeurs actuelles, Présent…) pivot de l’extrême droite française.
[20] P.87 Voir Quand la résistance et le droit d’insurrection sont-ils justifiés ? in AM n°55 de janvier-mars 2011
[21] P.31. Sur le Protocole : Un échec voué au succès. Les protocoles des sages de Sion in AM n°18 de juillet-septembre 2001.
[22] Pp-36-37
[23] Note p.37
[24] Voir Travail – Famille – Patrie in AM °49 de juillet-septembre 2009
[25] P.18
[26] P.72. Léon Blum (1872-1950) est une figure de socialiste française honnie par l’extrême droite surtout depuis qu’il a dirigé le Front Populaire. Son procès à Riom intenté par Vichy tournera au fiasco pour le régime pétainiste. Il survivra à sa déportation à Buchenwald et reprendra brièvement ses activités politiques après la Libération.
[27] P.9
[28] P.10
[29] Voir Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in AM n°34 d’octobre-décembre 2005, et surtout Le fascisme n’a pas confiance dans le peuple in AM n°53 de juillet-septembre 2010.

dimanche 10 juin 2018

Le mouvement coopératif : histoire, questions et renouveau



Un an et demi après avoir proposé le sujet ma mise en perspective et en questionnement du modèle coopératif est publiée dans le courrier hebdomadaire du CRISP. En voici le 4e de couverture :

"Après une longue période de déclin dans la seconde moitié du XXe siècle, le mouvement coopératif connaît actuellement une nouvelle vigueur. De multiples initiatives coopératives voient le jour et se développent, participant à un véritable mouvement de fond. Ce retour du modèle coopératif est notamment le fait d’activités ressortissant de l’« économie sociale » (ou « secteur privé non lucratif»). Ces structures visent à produire des biens ou services en poursuivant une finalité d’utilité collective, en accordant la primauté à l’humain sur le capital, et en faisant le choix d’une lucrativité limitée. En Belgique francophone, il s’agit surtout d’initiatives liées à la production et à la consommation d’aliments.
Cette recherche d’alternatives au modèle capitaliste prédominant a derrière elle une histoire déjà longue. En Belgique, les coopératives sont apparues dans le dernier quart du XIXe siècle, ont connu leur apogée dans l’entre-deux-guerres, et ont été des acteurs économiques de poids jusqu’au début des années 1980. Les initiatives coopératives actuelles s’inscrivent dans la lignée des coopératives historiques, et en particulier de celles qui étaient liées au mouvement socialiste. Au-delà de leur objet premier, ces coopératives socialistes portaient en effet un projet global de changement de la société.
Il est frappant de constater combien les débats, parfois vifs, qui traversent les initiatives coopératives d’aujourd’hui trouvent un écho direct dans les questionnements auxquels ont été confrontées les coopératives d’hier. Comment assurer une alimentation de qualité à un prix accessible ? Comment toucher réellement les classes populaires et non uniquement les classes plus favorisées ? Comment assurer un fonctionnement interne démocratique ? Quels rapports entretenir avec les producteurs et avec les consommateurs ? Etc. L’histoire éclaire ici le présent d’une façon tout spécialement riche et interpellante.

Vous pouvez le commander auprès du CRISP : http://www.crisp.be/librairie/catalogue/1965-mouvement-cooperatif-histoire-questions-renouveau.html

jeudi 10 mai 2018

De la porosité de la droite envers l’extrême droite


Depuis la publication de cet article, Yvan Blot, l'auteur ici analysé, a fait à nouveau parlé de lui comme vice président des Volontaires Pour la France (VPF), un groupuscule d'ultra-droite recrutant des militaires et des membres des forces de l'ordre dans une logique de potentielle lutte armée (voir article de médiapart)

 Cet article a été publié dans la revue Aide-Mémoire n°84 d'avril-juin 2018, p.11

Au-delà du danger représenté par les partis d’extrême droite, il apparait que la lutte contre les idées d’extrême droite est encore plus importante. C’est l’objet depuis 2001 de cette chronique. Dans ce numéro nous allons analyser un livre qui illustre combien les idées d’extrême droite s’infiltrent dans celui d’une partie de la droite. Et qu’il s’agit d’une stratégie réfléchie et délibérée pensée il y a une quarantaine d’années et dont les résultats se font très nettement sentir aujourd’hui.

Le club de l’Horloge au cœur d’un parcours très à droite
Le livre qui sera au centre de cette chronique est le premier ouvrage que signe seul Yvan Blot, né en 1948. Le quatrième de couverture nous apprend qu’il est alors depuis 1980 au comité central du RPR et président du club de l’Horloge. Ce club, il l’a cofondé en 1974 quand il quitte le GRECE[1] dont le paganisme[2] et la personnalité d’Alain de Benoist[3] lui déplaise mais dont il avait été une importante cheville ouvrière depuis le début des années 70, notamment sous le pseudonyme de Michel Norey. Pendant trente ans, le club de l’horloge va jouer un rôle important de liaison entre la droite du RPR et le FN[4] et la galaxie identitaires. Le parcours personnel de son fondateur est ici très illustratif. Sorti de l’ENA, Blot fait une carrière de cadre politique au sein du RPR avant d’être élu à Calais au niveau local puis national. Au milieu des années 80, il participe à la rédaction de texte sur l’immigration dans une vision dure incarnée par Charles Pasqua. Échouant dans sa ligne d’alliance politique entre la droite et le FN, il rejoint ce dernier en 1989 et en devient la même année député européen. Début des années 90, il s’installe politiquement en Alsace. Il participe brièvement à la dissidence mégretiste du MNR avant au début des années 2000 de faire un retour à droite au sein de l’UMP où il reste une dizaine d’années. Depuis 2011, Yvan Blot est revenu ouvertement dans le champs de l’extrême droite en rejoignant le parti souverainiste Rassemblement pour l'Indépendance et la souveraineté de la France (RIF) tout en participant à des structures pro-russe et à des médias d’extrême droite.

Un combat idéologique passant par l’importance des mots
Comme nous venons de le voir, Yvan Blot est passé par des structures qui ont fait du combat d’idées leur principal objectif. De manière significative son livre commence d’ailleurs par un chapitre sur « langage et politique » où il insiste sur le fait d’utiliser son vocabulaire, ses termes… « C’est d’ailleurs le mérite du fondateur de ce qu’on appelle la « nouvelle droite » en France, M. Alain de Benoist, que d’avoir mis l’accent sur l’importance du pouvoir culturel à côté du pouvoir politique »[5] Rejetant la stratégie du compromis ou celle de l’affrontement frontal, Blot plaide pour : « le troisième type de stratégie, dite « stratégie haute » consiste à mettre l’adversaire en position défensive, en se battant pour des valeurs qui sont admises par tous les Français, et en montrant que l’adversaire trahit ces valeurs. C’est une stratégie de contournement, qui ne concerne que secondairement l’adversaire mais qui s’adresse à l’ensemble du peuple. Elle demande du caractère pour ne pas trop se faire influencer par les préjugés de « l’élite » et de l’intelligence car il faut concevoir un discours innovateur au-delà de celui de l’adversaire »[6]. Cette tactique passe par un gros travail sémantique qu’il est intéressant de lire aujourd’hui car il utilise des tournures et un vocabulaire que l’on retrouve notamment sur les réseaux sociaux : « Le paradoxe de notre époque est que l’on critique la nécessité des élites au nom de l’égalitarisme tout en prétendant conforter les pouvoirs élitistes des féodalités contre le peuple lui-même. C’est en cela que l’idéologie égalitariste est anti-démocratique, car elle suppose un dirigisme social implacable pour organiser le nivellement »[7]. Cette critique des élites, dans un style populiste, est devenue aujourd’hui courante. Tout comme le fait de provenir d’une personne qui fait partie de cette même élite, Blot étant un produit de l’ENA. Mais la pirouette consiste en une redéfinition des différents acteurs, le peuple étant ici la classe moyenne des salariés et des entrepreneurs, soit la classe sociale type de l’extrême droite : « La situation nouvelle est que, pour la première fois depuis de nombreuses années, une coalition des « élites » responsables et d’une majorité du peuple se constitue dans la plupart des pays occidentaux développés pour lutter contre l’étatisme et les excès des « ingénieurs sociaux ». C’est cette coalition de ce que les anglos-saxons appellent les economic conservatives (partisans de l’économie de marché) et les social conservatives (défenseurs des valeurs traditionnelles d’ordre et d’enracinement) que dépend l’avenir de nos nations occidentales. Ces deux groupes incarnent l’alliance de la tradition et du progrès face à laquelle se regroupent les forces réactionnaires du dirigisme socialiste »[8]. Et de compléter : « Comme en 1789, nous nous trouvons à un tournant de l’histoire. Le peuple n’est pas vraiment maître de son destin dans la « pseudo-démocratie » qui est la nôtre à bien des égards. C’est pourquoi le monde politique apparaît relativement défavorisé aux yeux de beaucoup de citoyens. Le pouvoir politique est très largement influencé par des forces distinctes de celles du peuple et que nous appelons les « nouveaux féodaux », intelligentsia, syndicats politisés, technocrates qui fondent leur légitimité non sur le suffrage universel mais sur une profession de foi idéologique envers l’égalitarisme. Comme le professeur Hayek le dit avec justesse, ce que certains appellent leurs convictions démocratiques n’a rien à voir avec le sens originel de la démocratie : ils entendent par là leurs convictions égalitaristes »[9]. Et de prendre un exemple, lui qui soutient la peine de mort : « Je me bornerai pour l’instant à citer un cas flagrant d’élitisme d’inspiration antidémocratique : c’est l’extraordinaire négligence des intellectuels socialistes et du garde des Sceaux R. Badinter, envers la préoccupation, profondément enracinée dans le peuple français, de nos concitoyens pour leur sécurité »[10]

Un discours antimarxiste ultra-libéral[11]
Hayek est clairement le penseur le plus cité positivement. À l’inverse la vision de l’homme défendue par Rousseau est régulièrement critiquée. Et l’adversaire clairement identifié : « Depuis 1945, la ligne de rupture principale est entre les marxistes et ceux qui ne le sont pas »[12]. L’angle principal d’attaque est celui de l’égalité, qualifié d’égalitarisme : « Parce que l’égalitarisme favorise le cancer bureaucratique, il étouffe les libertés. Parce qu’il s’appuie sur le ressentiment, il détruit la fraternité, parce qu’il paralyse l’initiative, il affaiblit la nation »[13]. Cet égalitarisme est porté par le socialisme qui freine par ses politiques le développement naturel des talents de la nation : « Dans les pays occidentaux rongés par le cancer de la social-démocratie (…) le ralentissement de la croissance (…) trouve une de ses sources dans l’excessive pression fiscale, la bureaucratisation, la multiplication des règlements qui entravent la libre entreprise, les libres initiatives, l’esprit d’innovation »[14]. Ces talents de la Nation ne peuvent émerger que via le mérite : « Mais le socialisme croit en l’égalité niveleuse (…) la politique socialiste s’oppose ainsi à la promotion sociale, à l’élévation de chacun par le mérite personnel »[15]. C’est pourquoi : « Les conclusions que je présente ici sont le résultat d’années de travail au sein du Club de l’Horloge : elles nous ont conduits à mettre en valeur l’opposition entre les marxistes et les républicains »[16]. C’est sur ces valeurs Républicaines que Blot intègre, à l’inverse d’une bonne part de l’extrême droite, l’héritage de la Révolution française vue comme le moment de l’émergence de la Nation. Une Nation qui est centrale mais qui n’est pas l’Etat qui lui doit être réduit à son minimum afin de laisser le mérite jouer à plein : « Le problème à l’ordre du jour est à notre avis celui du recentrage des missions de l’Etat. Il faut moins d’Etat, dans tous les domaines qui sont liés à la création et au maniement des richesses, matérielles et spirituelles, c’est notamment le cas de l’économie, mais aussi de l’éducation, de l’information et de la culture. Il faut plus d’Etat, ou, si l’on préfère, une plus grande efficacité de l’Etat, dans les domaines de la souveraineté et de la sécurité ».[17] Et de plaider pour un enseignement privé.
Heureusement, la soif de liberté héritée des racines germaniques est encore vivante dans le peuple : « L’égalitarisme comme valeur suprême est désormais contestée au nom des libertés. La massification universaliste et étatiste est contestée au nom des valeurs d’enracinement qui connaissent un véritable regain. »[18] Et à travers ces valeurs d’enracinement, Blot revient avec des thèmes chers à l’extrême droite[19] sur lesquels il amène une nouvelle argumentation avec la théorie du grand remplacement et les prémisses du racisme anti-blanc[20] : « (le peuple) est capable de se battre aussi pour des causes autres qu’économiques. On le voit bien quand il s’agit des libertés ou de tout ce qui menace l’identité et l’enracinement des individus. C'est d’ailleurs pour cela, soit dit en passant, que les problèmes posés par une immigration incontrôlée doivent être impérativement résolus. N’oublions pas que Rome est morte des invasions pacifiques bien avant d’avoir été détruite par les troupes d’Alaric (…) Tout change dans le monde à l’échelle historique sauf la nature profonde de l’homme. C’est d’ailleurs heureux pour le maintien même de l’espèce humaine »[21]. Et d’enfoncer le clou : « L’immigration désordonnée et massive provoque un double déracinement. Celui des immigrés, qui est particulièrement dramatique à la deuxième génération et celui des populations d’accueil qui se sentent à l’étranger chez elles. Dans ces cas préoccupants, il n’y a que deux voies pour éviter la violence, car l’histoire est un cimetière de sociétés pluri-ethniques (…) Les deux voies sont celles de l’enracinement : c’est-à-dire l’intégration pour ceux qui le peuvent et le veulent, et qui sont en France surtout d’origine européenne et l’organisation du retour dans les pays d’origine pour les autres »[22].
Les frontières entre la droite dure et l’extrême droite sont parfois poreuses et floues[23]. Le discours tenu par Blot et analysé ci-dessous ressemble furieusement à celui utilisé par des personnes comme Etienne Dujardin, Alain Destexhe, Drieu Godefridi ou encore Corentin de Salle pour ne citer que quelques belges francophones. Ce qui n’est pas sans poser des questions.


[1] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013
[2] Voir La tendance païenne de l’extrême droite in AM n°38 d’octobre-décembre 2006
[3] Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n°78 d’octobre-décembre 2016
[4] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen in AM n°56 d’avril-juin 2011
[5] Blot, Yvan, Les racines de la liberté, Paris, Albin Michel, 1985, P.129
[6] P.238
[7] P.224
[8] P.242
[9] P.198
[10] P.34
[11] Voir Antimarxiste et antidémocratique, bref d’extrême droite in AM n°82 d’octobre -décembre 2017
[12] P.16
[13] P.89
[14] P.27
[15] P.29
[16] P.20
[17] P.145
[18] P.75
[19] Voir Un « on est chez nous » d’exclusion in AM n°81 de juillet -septembre 2017
[20] Voir Danger : Invasion ! in AM n°22 de juillet-septembre 2002
[21] P.39
[22] P.99
[23] Voir De la nuance entre droite radicale et extrême droite in AM n°77 de juillet-septembre 2016