Un blog pour augmenter la diffusion de mes textes et conférences, mais aussi les actions et réflexions que je trouve pertinentes. Pour me contacter : julien.dohet@skynet.be
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Julien Dohet
Historien (spécialisé sur le mouvement ouvrier et ses luttes) né en 1975, libre penseur, marxisant, je suis actif dans divers collectifs allant de la laïcité à la gauche radicale en passant par l’altermondialisme. Voir "Biographie"
Cet article a été publié dans Espace de Libertés n°380 de novembre 2009, p.23
Avec la crise, l’obsession du « pouvoir d’achat » et du moindre coût est venu au devant de la scène avec encore plus d’acuité. Le débat a notamment porté sur les Hard-discounter dont le modèle par excellence est le premier employeur privé dans le monde. La société Wal-Mart est un modèle de mondialisation, on serait tenté de dire est la mondialisation.
Il y a énormément à dire sur Wal-Mart et son modèle économique[1] dont certains aspects sont tellement poussés qu’ils sont même illégaux pour les USA : « La situation est telle qu’en 2007, l’organisation de défense des droits de l’homme Human Right Watch publie un rapport de plus de 200 pages sur Wal-Mart, avec pour titre : « droits au rabais. Wal-Mart bafoue le droit des travailleurs américains à la liberté syndicale ». Du jamais vu »[2]. Deux journalistes français ont décortiqué ce « modèle » social dans un livre agréable à lire et fort bien documenté. L’ouvrage n’est ni le seul, ni le premier, à se pencher sur cette société. Il nous intéresse ici dans la mesure où il démontre des liens peut-être moins connus entre la religion et la vision sociale appliquée dans la multinationale.
Pour comprendre ces liens, il faut connaître l’histoire de Wal-Mart et plus particulièrement de son fondateur Sam Walton. Celui-ci est le modèle type du WASP de l’Amérique profonde. Il est aussi représentatif du rêve américain puisqu’il s’agit d’un self-made man qui a ouvert sa première épicerie en 1962 dans l’Arkansas. « Avec Wal-Mart, c’est résolument le monde agraire, conservateur, qui triomphe. Encore aujourd’hui, l’organisation de l’entreprise n’est pas étrangère à ce monde-là. Qu’il s’agisse de l’interdiction de fait des syndicats, inconnus et très mal vus dans les campagnes, ou encore les bas salaires. »[3]. Ces derniers, ainsi que le temps partiel généralisé, s’expliquent notamment par le fait que dans les campagnes américaines où s’est d’abord développé Wal-Mart, l’épouse du fermier ne cherchait qu’un revenu complémentaire et non un revenu principal pour faire vivre sa famille.« Ce lien entre business et religion se retrouve également dans le recrutement de Wal-Mart : l’entreprise s’est en effet appuyée sur les universités religieuses de la région pour embaucher ses managers. »[4].
Cette mentalité influencée par la religion est également présente dans le fait de ne jamais dépenser un dollar superflu, notamment dans les frais de représentation. Mais la puissance prise par les magasins Wal-Mart à des conséquences qui ne se limite à la vie dans l’entreprise où chez ses sous-traitants. Elle permet également d’influencer la société dans son ensemble : « Bienentendu, Sam Walton est conservateur et « bon chrétien ». Il soutient les efforts de l’Eglise presbytérienne à laquelle la famille appartient, et à même créé une fondation, récompensant la créativité des volontaires chargés de faire partager leur foi au voisinage. En 1991, le fonds contient six millions de dollars, dont trois destinés au grand prix du prosélytisme. Une foi qui s’accommode mal de la contraception par exemple. Wal-Mart a ainsi tenté de refuser de vendre la pilule du lendemain, mais a été forcé de le faire par la justice, en 2006. On est croyant, et anticommuniste, aussi. En 1985, Wal-Mart finance un programme pour endiguer la vague communiste en Amérique centrale et promouvoir les valeurs capitalistes. »[5]
S’intéresser à de tel modèle économique est donc bien du ressort de la laïcité tant sur le plan de la libre-pensée que de la démocratie. Car comme le dit bien la journaliste américaine Barbara Ehrenreich à partir de l’exemple de Wal-Mart : « Si donc les employés à bas salaire ne se comportent pas toujours conformément à la rationalité économique, c’est-à-dire comme des agents libres dans une démocratie capitaliste, c’est parce qu’ils travaillent dans un environnement qui n’est ni libre ni démocratique. Quand vous entrez dans l’univers des bas salaires – et des salaires moyens dans de nombreux cas – vous abandonnez vos libertés civiques à la porte, vous laissez derrière vous l’Amérique et tout ce qu’elle est censée représenter, et vous apprenez à ne pas desserrer les lèvres pendant votre journée de travail. Les conséquences de cette reddition vont bien au-delà des questions de salaire et de pauvreté. Il nous est difficile de prétendre être la première démocratie du monde, lorsqu’un grand nombre de nos concitoyens passent la moitié de leur temps de veille dans un environnement qui est l’équivalent, pour le dire en termes simples, d’une dictature. »[6]
[6] Barbara Ehrenreich, L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant. Collection « Fait et cause », Paris, Grasset 10-18 (n°3797), 2004, p.318.
Cet article a été publié dans le n°50 de la revue Aide-mémoire, p.11
Pour rappel l'ensemble des textes de cette chronique se trouve ici. Un livre paraîtra également début 2010
Pour un cinquantième numéro, mais pas une cinquantième chronique cette rubrique n’ayant commencée que dans le 16e numéro de janvier 2001[1], il se fallait de sortir de l’habituel. Deux choix s’offraient à nous : d’une part une chronique plus légère (sur une BD ou un film) ou, d’autre part, la recension d’un livre exceptionnel (comme par exemple Le Mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg et ses 689 pages). Finalement nous avons réussi à ne pas devoir trancher cet épineux dilemme… en choisissant un livre qui allie les deux.
Il s’agit d’un ouvrage dont nous ne possédons qu’une version PDF téléchargée sur un site lié au milieu négationniste français. Ce livre est le dernier écrit par Léon Degrelle (1906-1994). Au détour d’une des nombreuses digressions dans son propos il analyse ainsi notamment des événements datant de 1993[2]. Dans la volumineuse bibliographie du leader de Rex[3], cet ouvrage à un statut à part car il a suscité la polémique dans le milieu de la tintinophilie. Son titre, Tintin mon copain[4], dit tout mais cache en fait une sorte de testament politique, aspect moins connu mais que nous développerons plus particulièrement.
Degrelle inspirateur de Tintin
Notre propos n’est pas d’entrer dans les polémiques liées à Tintin et à son créateur Hergé. Beaucoup de livres hagiographiques inondent les librairies tandis que les quelques ouvrages critiques sont plus rares[5]. Tout est dit dès le quatrième de couverture au sujet de l’objet du scandale : « Il ne s’agit pas seulement des indéniables ressemblances physiques ou des évidents clins d’œil d’un dessinateur à son turbulent et généreux ami : ce qui est surtout mis en lumière, au fil de ces souvenirs pour la première fois rendus publics, c’est la communauté de destin – nullement gratuite ! – entre le fils que Hitler aurait voulu avoir et que la jeunesse la plus pure de Belgique suivit dans sa croisade héroïque contre le communisme menaçant l’Europe, et le personnage de papier sorti de la plume de Hergé et auquel la jeunesse du monde entier ne cesse depuis de s’identifier. Ce que de nombreux auteurs soupçonnaient déjà est maintenant irréfutablement établi : si l’idéal de générosité allant jusqu’au don de soi, de fidélité en amitié, de lutte sans concession contre la méchanceté qui avilit le monde irradie bien tous les albums de Tintin, il est consubstantiel à l’engagement degrellien pour une société de justice et de fraternité, encadrée et animée par des chefs responsables et désintéressés. »
C’est donc le fait qu’Hergé se soit inspiré de Degrelle pour créer Tintin qui est un des propos de ce livre abondamment illustré. Tout viendrait de Degrelle, la forme BD, la houpette, le pantalon de golf, les premiers contrats, le premier éditeur, jusqu’à Milou qui serait la version dessinée du chien qu’Adolf Hitler possédait sur le Front en 1914-1918. Mais, même lorsqu’il parle d’Hergé et de Tintin, Degrelle ne peut s’empêcher de surtout parler… de lui : « Hergé, c’était Hergé. Degrelle, c’était Degrelle. Ils avaient dans les grandes lignes une foi commune, mais chacun avait suivi sa trajectoire personnelle, l’un devenant l’as mondial des BD, l’autre le météore politique se hissant dans le ciel comme une comète inattendue. Tous deux étaient illuminés par l’amour de leur patrie. Le reste relève du bobard ou de la diffamation. Les Belges eussent dû être fiers de l’un et de l’autre – les hommes hors du commun n’abondent pas chez eux !- au lieu de les rouler pendant un demi-siècle dans la mélasse de leurs élucubrations haineuses »[6]
Un ego surdimensionné
Le livre ne sent pas autant le souffre que l’on ne le dit généralement. Car en quoi est-ce une révélation que d’expliciter le milieu dans lequel vivait Hergé? Il s’agissait de la droite catholique réactionnaire et l’ensemble des faits qui seront reprochés à Hergé après la guerre ne sont finalement que l’expression du monde dans lequel il vivait et des préjugés de son milieu. Avec Paul Jamin[7], Degrelle et Hergé forment en fait un trio de jeunes du même âge travaillant dans un des organes les plus réactionnaires de l’époque Le XXe siècle[8]. Mais ce trio est déséquilibré : « L’abbé Wallez nous laissait convertir ces lieux empestés en une volière. Georges Remi et Paul Jamin avaient des tempéraments moins volcaniques que le mien. Eux eussent pu rester parfaitement, pendant dix ans, à dorloter le cochonnet rédacteur sportif. Au fond, ces deux jeunes artistes de génie n’avaient pas d’ambition. Moi, c’était autre chose, je voulais conquérir le monde, grimper aux étoiles, décrocher la lune de son ostensoir ! Je ne savais pas encore au juste comment je m’y prendrais, mais j’étais bien décidé à soumettre l’impossible à mes lois. J’avais un tempérament de conquérant, je serais le maître. Maître de quoi ? Là était le mystère. »[9] Mais que l’on se rassure, Léon Degrelle va nous éclairer pendant 200 pages sur ce mystère. Qu’il parle d’Hergé, ou ici de Jam : « En quelques mois, ils étaient devenus acérés, nets comme des coups de stylet, mais d’un stylé envoyé chaque jour, dans un énorme éclat de rire, en plein les vieilles fesses politiciennes. Des milliers de lecteurs achetaient « Le Pays Réel » rien que pour le dessin de Jam épinglant chaque jour un cloporte parlementaire au bout de son crayon amusé et meurtrier. C’était joyeux, énorme, féroce. Les dessins assassins de Jam, nos balais, brandis partout par les jeunes, mes centaines de meetings, mes trois articles quotidiens (j’écrivais, au fil de la plume, l’équivalent d’un volume de trois cent pages tous les quinze jours !) avaient mis de plus en plus en état d’ébullition l’électorat belge. Trois heures de sommeil me suffisaient »[10] En fait Degrelle ne parle jamais que d’une seule personne : lui-même. Et au final c’est cet égocentrisme complètement démesuré, que l’on retrouve également dans ses interviews d’après-guerre, qui constitue le côté comique du livre. Ainsi de ce passage sur ses débuts : « Jouissant de la confiance presque paternelle de Monseigneur Picard, le patron de l’Action catholique (…) Ils (les responsables des collèges catholiques) me laissaient haranguer dans leurs salles de fête les garçons et les filles ! Jamais un jeune mâle, toutes dents dehors, n’était apparu à la tribune d’un pensionnat devant des centaines de « demoiselles », comme on disait alors. Elles m’appelèrent vite « le beau Léon ! ». Plus tard, avec succès, çà deviendrait « le chef bien-aimé ! » L’heureux temps des cerises ! J’avais assez bien la manière pour émoustiller le public. Le « Rex appeal » fit son effet. Les samedis, tous et toutes partaient à l’assaut de leurs familles et de leurs amis ; mes cent mille ou mes deux cent mille brochures disparaissaient en un week-end »[11]
A l’inverse le contenu idéologique, nous le verrons plus loin, est lui loin de pouvoir faire rire. L’ouvrage est donc une autobiographie de Degrelle qui y parle à certain moment à la troisième personne pour accentuer la filiation avec Tintin : « En février 1943, nouvelles aventures : à Tcherkassy, devenu commandeur de la SS Brigade d’Assaut Wallonie, il avait enfoncé, après dix-sept jours et dix-sept nuits d’empoignades hallucinantes – et quatre blessures ! – la boucle infernale des trois cent mille Soviétiques qui encerclaient onze divisions européennes au bord de l’anéantissement. Hitler le faisait amener le lendemain même, dans son avion spécial, du front d’Ukraine à son Quartier Général de Prusse Orientale et lui accrochait au cou le Collier de la Ritterkreuz ! Jouer ainsi au Tintin pour de vrai, c’était champion ! Six mois plus tard, en août 1944, autres exploits. En Estonie cette fois ! Tintin n°2 sauvait, une deuxième fois, le front de l’Est rompu »[12] et de continuer dans le même style pour raconter sa fuite en Espagne et les années d’exils sous la protection de Franco : « Tintin, une fois de plus, avait gagné la partie ! Chaque autre expédition pour me rapter (car il y en eut sept en tout !) échoua in extremis de la même manière, toujours providentielle. Des ondes de protection m’enveloppent, où que je sois, où que j’aille. Notre Tintin imaginaire de 1929 s’était réincarné, réellement, et pour toujours, dans ma carcasse ! »[13]. A plusieurs reprises l’auteur parle d’ailleurs de Tintin-Hergé et de Tintin-Degrelle.
On pourrait résumer cet aspect de l’ouvrage par cette phrase emplie de la modestie caractéristique de Degrelle : « Au fond, ce que Hergé inventait, du bout de son crayon, moi je le créais à chaque mouvement de ma vie publique »[14]
Une idéologie bien connue
Il est cependant toujours dangereux de s’arrêter aux aspects anecdotiques ou légers de ce type d’ouvrage. En effet derrière la polémique tintinesque et le côté matamoresque de Degrelle, une idéologie d’extrême droite est clairement réaffirmée et assumée : « Je vivrais, je lutterais, je risquerais ma peau pour conquérir le cœur et l’esprit de mon peuple, pour en faire une double communauté ordonnée, pour forger ensuite, dans les grands combats contre le bolchévisme, une Europe unie, capable de faire face à la poussée des grandes unités hypercapitalistes qui surgissaient en force à travers l’univers – de Tokyo à New-York – et qui feraient le XXIe siècle. Je voulais créer un homme nouveau, un monde nouveau. Tel était le but de ma vie. Avoir aidé Hergé à faire de Tintin un personnage, qui avec le temps, porterait à travers la planète la culotte de golf décrochée de ma garde-robe et la houppette cueillie sur ma boîte crânienne, ne serait qu’un incident merveilleux à travers ma vie haute en couleurs »[15]
Nous allons maintenant commencer à passer en revue une série de thèmes qui montrent que ce livre n’est pas anodin et est très idéologique, par exemple au travers des personnes citées en références qui vont de Tixier-Vignancourt à Le Pen en passant par Olivier Mathieu[16]. Qui montrent également que Degrelle était bien plus que le personnage caricatural et risible que l’on présente trop souvent au risque de faire oublier qu’il promotionnait une idéologie dangereuse dont une bonne part des éléments se retrouvent dans cette citation : « Le plan de démontage de l’Allemagne de Hitler était, dès 1935, visible à l’œil nu. L’Internationale marxiste, la toute première, était furieuse de voir qu’une révolution rivale, le national-socialisme, était en train de liquider ses hérésies économiques. Idem pour la franc-maçonnerie, pestant de constater que son hégémonie politique s’effondrait partout et tout son attirail de ferblanterie n’intéressait même plus le Marché aux Puces. Les Juifs, de leur côté, bouillaient d’indignation parce qu’ils ne pouvaient plus, comme au temps béni d’avant 1933, détenir à la toute puissante Reichsbank vingt-deux sièges d’administrateurs sur vingt-huit et que Hitler poussait l’insolence, jusqu’à demander aux Israélites de bien vouloir se contenter d’être, dans l’univers, des citoyens comme tout le monde »[17].
Degrelle, c’est connu depuis ses actions dans les années 30, rejette catégoriquement le système de la démocratie parlementaire : « Le super-parlement européen est encore plus stérile et plus coûteux que tous les autres. Il additionne et multiplie les défauts du Système qui a démantibulé chacun de nos pays. L’impuissance des « démocraties » occidentales avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre, s’est révélée totale, en tous lieux »[18]. Degrelle, après avoir parlé des gouvernements Martens et de l’Italie, affine son analyse : « De tels ministères ne sont pas des gouvernements, ce sont des maisons de passe. Ils conduisent la machinerie officielle à l’anarchie constante et à une corruption sans cesse accrue. Ils multiplient les doubleries, les surenchères démagogiques des politiciens rivaux, cherchant à embobiner, chacun pour son compte, les rouspéteurs-électeurs. Et encore ceux-ci n’ont-ils, en réalité, que le droit de s’indigner. Si leur choix se porte, même à 86% comme en Algérie, sur une formule qui ne plaît pas aux gangs des partis, on recourra à n’importe quel coup d’état pour l’annuler. A l’étranger, pas un soi-disant démocrate ne s’indignera ou ne protestera. Les seules réformes qui, dans ces tohu-bohu, progressent inéluctablement ce sont les augmentations des impôts, versés angéliquement par les poires permanentes. Dès 1935, j’avais conclu qu’il ne pouvait exister d’Etat fécond que dans l’ordre du pouvoir, dans la continuité et dans la stabilité des institutions (…) »[19]. C’est pourquoi « Un état sérieux ne peut pas vivre dans le tohu-bohu d’un cirque. Il a besoin d’un chef qui tienne solidement le timon. Exactement comme dans n’importe quelle entreprise sérieusement menée. »[20]
Ce chef indispensable est l’émanation de la volonté, d’un consensus qui se fait dans le Peuple devant les actions de son plus digne représentant qui n’agit que par désintéressement, par idéal. Concrètement cela donne pour Degrelle, nous l’avons déjà vu, une capacité de travail importante qui, de plus, n’a pas de but mercantile : « Personnellement, je ne me réservais sur les lancements de mes brochures qu’une participation extrêmement modérée. L’argent ne m’intéressa jamais »[21]. Mais c’est surtout par son courage, par la force qu’il démontre, qu’un chef s’impose. Et sur ce point, outre le rappel de ses meetings enflammés, c’est son action sur le Front de l’Est que Degrelle met en avant : « Mais longtemps, je serai simple troupier, peinant dans les bises hurlantes, affamé, gelé. Caporal, sergent, officier, je ne deviendrais, échelon par échelon, commandeur de la Division Wallonie que pour « actes de valeur au combat » - soixante-quinze combats rapprochés -, ayant reçu sept blessures (médaille d’or des blessés)… Avez-vous vu les Spaak, et autres hâbleurs de Londres en faire autant ?... »[22]
Notes
[1] Ref. L’espoir wallon. Histoire du mouvement (1995-1998).
[4] Degrelle, Léon, Tintin mon copain,(sl.), Pélican d’or, 2000, 231 p. En fait le lieu d’édition indiqué est « Klow, Syldavie », allusion à Tintin.
[5]Nous ne renverrons ici qu’à celui de Maxime Benoît-Jeannin Les guerres d’Hergé. Essai de paranoïa critique, Bruxelles, Aden, 2007 qui, dans un style pamphlétaire, reprend les diverses questions que l’on peut (doit) se poser sur le dessinateur d’un des héros de BD les plus connus.
[6]p.200
[7] Paul Jamin (1911-1995) Caricaturiste d’un talent incontestable, Jam, sera connu après guerre sous le pseudonyme d’Alidor. Il changera également son style de dessin (en moins bien à notre goût)
[8] Voir Gérard Emmanuel, La démocratie révée, bridée et bafouée 1918-1939 inNouvelle histoire de Belgique (Coll. Questions à l’histoire), vol.2, Bruxelles, Complexe, 2006, p.111
[9] p.12
[10] p.42
[11] p.18
[12] p.134
[13] p.174
[14] p.131
[15] p.21
[16] Sur le premier voir La cohérence d’un engagement in Aide-Mémoire n°40 d’avril-mai-juin 2007. Le deuxième n’est plus à présenter. Quand au troisième il s’agit d’un négationniste qui marquera les esprits par une intervention devenue célèbre dans l’émission Ciel mon mardi (extrait visible sur :http://www.youtube.com/watch?v=smsyGaCsDFo).
[17] p.50
[18] p.33
[19] p.29. Degrelle parle ici du coup d’état militaire de 1992 en Algérie pour empêcher le Front Islamique du Salut d’arriver au pouvoir.
[20] p.28
[21] p.19
[22] p.90. Signalons ici que Paul-Henri Spaak (1899-1972) fera partie des nombreux belges qui durant la première guerre mondiale prendront le risque de fuir la Belgique pour s’engager volontaire. Il échouera et sera déporté en Allemagne.
Le Soir de ce mercredi 15 octobre a publié une carte blanche d'un collectif réclamant une nouvelle fois toute la lumière sur l'assassinat de Julien Lahaut. Sur ce dernier voir sur ce blog sa biographie
Le 18 août 1950. Deux hommes frappent à la porte du domicile de Julien Lahaut. Ils demandent à « parler au Camarade Lahaut ». Le député communiste s’avance vers eux. En bras de chemise. La main tendue. Fraternel. Des coups de feu claquent. Julien, no’s Julien comme l’appellent les travailleurs du bassin de Liège, tombe. Assassiné.
Les funérailles rassemblent quelque 100.000 personnes. Des arrêts de travail ont lieu partout en Wallonie. L’industrie liégeoise est à l’arrêt. L’émotion populaire témoigne de l’immense charisme de ce dirigeant ouvrier hors du commun.
Quelques jours avant le crime, lors de la cérémonie d’investiture du jeune Baudouin, les députés communistes s’étaient manifestés en criant un vibrant « Vive la République ! ». Il s’agissait là d’une ultime protestation suite à ce que l’on appelle « l’Affaire royale », provoquée par le retour de Léopold III, le roi collabo, qui déchira le pays et déboucha sur l’abdication de ce dernier, au profit de son fils aîné, Baudouin.
Les assassins de Julien ne furent jamais retrouvés. Le crime reste impuni.
À la même époque, le secrétaire général du Parti communiste japonais était assassiné ; les dirigeants communistes français et italien, Jacques Duclos et Palmiro Togliatti avaient été eux aussi la cible d’attentats, vraisemblablement orchestrés par la CIA. Dès lors, l’assassinat de Julien Lahaut avait-il été le fait de la répression anticommuniste qui sévissait partout dans le monde à la fin des années 40, avec la montée de la guerre froide ?
Autre hypothèse : la droite léopoldiste rendit Julien Lahaut responsable du crime de lèse-majesté commis lors de l’investiture de Baudouin. Cet assassinat était-il donc l’acte de revanchards léopoldistes ? Isolés ou bien commandités par la Sécurité, voire le Palais ?
Longtemps, l’on se perdit en conjectures. Et ce n’est que plusieurs décennies plus tard, dans les années 80, que deux historiens flamands, Etienne Verhoyen et Rudi Van Doorslaer reconstituent la trame de ce meurtre ignoble dans un ouvrage dense et très documenté, L’assassinat de Julien Lahaut. Une histoire de l’anticommunisme en Belgique (EPO) et révèlent connaître l’identité de l’assassin depuis décédé. Le nom est cependant tu pour ne pas nuire à la famille.
Tous les éléments sont alors sur la table pour rouvrir l’enquête, démasquer les assassins et leurs éventuels commanditaires et enfin rendre la justice pour cet ignoble assassinat politique. Ce que réclament depuis 1950, avec les communistes, de très nombreux démocrates. En vain. Malgré l’évidence, la justice va rester sourde, aveugle et muette et la classe politique – à de rares exceptions près – va se retrancher dans un refus obstiné de connaître la vérité. Pour quelle raison ? Raison d’Etat ? Crainte de voir éclaboussée la Couronne ? Si tel est le cas, il s’agit là d’un déni de justice, un déni de démocratie. Indigne !
En 2005, à l’occasion du cinquante-cinquième anniversaire de l’assassinat, la constitution d’une commission d’enquête parlementaire est réclamée. L’époque semble être en effet plus propice à une certaine transparence et la Belgique prête à rouvrir quelques pages sombres de son histoire, comme pour l’assassinat de Patrice Lumumba… La demande est appuyée par de nombreuses personnalités politiques, syndicales et associatives, et relayée par les sénateurs Ecolo Josy Dubié, socialiste Philippe Moureaux et CD&V Pol Van Den Driessche. Si la proposition d’une commission parlementaire est rejetée par le Sénat, une étude scientifique est décidée à l’unanimité en décembre 2008. Le CEGES (Centre d’Etudes et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) est pressenti pour mener cette étude. Une somme de 396.000 euros étalés sur trois ans est prévue.
Las, le prétexte de la crise est passé par là. La ministre de la Politique scientifique, Madame Sabine Laruelle (MR) refuse de débloquer les budgets sans passer par l’avis du gouvernement. Exit donc l’étude scientifique. Le directeur du CEGES, Rudi Van Doorslaer apprend la nouvelle par la presse.
Cette décision est choquante. L’argument financier est fallacieux. Ainsi donc la vérité historique et la justice ne vaudraient pas une telle somme, pourtant bien dérisoire étalée sur trois ans. Celui de la priorité scientifique l’est tout autant. Alors que la décision était prise à l’unanimité, la chose est suffisamment rare pour être soulignée, l’étude commandée n’est soudain plus prioritaire. Qui croira une telle fadaise quand des milliards ont été dilapidés en quelques jours pour sauver les banques ?
Ne faut-il pas voir au contraire dans cette décision une revanche de ceux qui s’étaient vu contraints d’accepter l’étude mais qui n’ont jamais renoncé à maintenir le dossier clos ?
La décision de Madame Laruelle est une décision politique. Elle constitue un recul déplorable par rapport à l’espoir de vérité qu’offrait cette étude commandée par le Sénat. Elle rejette un voile d’opacité sur une blessure de l’histoire que le pouvoir refuse toujours lâchement de traiter.
Nous ne laisserons pas assassiner Julien Lahaut une nouvelle fois. Nous ne nous tairons jamais. Une démocratie digne de ce nom ne peut laisser béante une plaie de son histoire. Cette vérité-là n’a pas de prix, Madame Laruelle ! Faute du courage politique d’apprendre la vérité, une suspicion dommageable à maints égards subsistera toujours. Vous devez respecter la volonté du Sénat exprimée en décembre 2008 et débloquer les fonds pour permettre cette étude scientifique.
Ce jeudi 8 octobre, La Libre a publié la dernière carte blanche du Ressort signée parDidier Brissa, Eric Jadot, Michaël Lambert, Michel Recloux, Olivier Starquit, Pierre Eyben et Yannick Bovy
« Il est infiniment plus facile de prendre position pour ou contre une idée, une valeur, une personne, une institution ou une situation, que d’analyser ce qu’elle est en vérité, dans toute sa complexité. » Pierre Bourdieu (Contre-feux, 1998).
Un « compromis » a été trouvé au sein du gouvernement fédéral à la mi-juillet 2009 afin de « régler » (vraiment ?) le sort des demandeurs d’asile en Belgique. Une autorisation de séjour pourra être accordée aux étrangers engagés dans une procédure depuis 3, 4 ou 5 ans selon leur situation, ou à ceux vivant une situation humanitaire urgente. S’en est suivie une commission parlementaire où l’odieux s’est permis de concurrencer l’absurde. Les nationalistes flamands y ont évoqué un « triomphe des francophones ». Des chiffres s’y sont échangés, tous plus improvisés, contradictoires et pseudo-crédibles les uns que les autres. Combien d’étrangers vont donc pouvoir bénéficier de cette potentielle « manne céleste » que serait l’octroi d’un titre de séjour ?
Triste spectacle que ces querelles d’apothicaires. On attend toujours un débat prenant un peu plus de hauteur, susceptible de fonder sur cette question une véritable politique, au-delà du sempiternel « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».
Car de quelle misère parle-t-on lorsqu’il s’agit des potentiellement régularisables, des non-régularisables, des nouvellement arrivés sur le territoire, des « expulsables » ou futurs expulsés… ? « Eux » quoi, les « étrangers » !
D’abord, il est tout bonnement insultant d’associer à « toute la misère du monde » des personnes qui pour la plupart ont précisément choisi de la quitter (rares sont en effet les migrants qui disent vouloir importer « toute la misère du monde » dans nos sociétés « exemplaires »…). Souvent, ils/elles ont quitté un pays où l’espérance de vie n’atteint pas les 40 ans… pour tenter de rejoindre un pays où elle frôle 80 ans. Est-ce critiquable ? Bien souvent, les migrants portent l’espoir de survie matérielle d’une famille restée au pays. Ils sont par définition riches d’un parcours humain, d’une culture, de l’apprentissage de l’altérité, d’un courage aussi de vouloir s’en sortir. Souvent enfin, ils sont établis sur le territoire de notre pays depuis un temps certain et ont fini par s’y « enraciner ». N’est-il pas du ressort de l’État de reconnaître ses responsabilités en la matière ? Est-ce scandaleux d’écrire cela et de revendiquer davantage d’ouverture (d’esprit, tout d’abord) ?
Mais déjà l’on entend les voix courroucées de nos immanquables contradicteurs : « Le paragraphe précédent est bourré d’images d’Epinal ! » Ah oui, vraiment ? Alors reprenons le débat… mais pas par le petit bout de la lorgnette. Ne débattons pas de l’arbre qui cache une forêt, et donc du leurre que constitue une mesure ponctuelle de régularisation. Mais repartons bien de la base du problème : une inégalité criante entre les pays « nantis » et les pays « pauvres » – il faudrait d’ailleurs, pour être exact, parler plutôt de pays appauvris.
Postulat : l’ouverture des frontières pour les citoyens ne serait pas une utopie et serait même gérable dans un monde où les richesses seraient équitablement réparties. Partant de là, de deux choses l’une : soit on renonce à cet objectif, et on arrête pragmatiquement et définitivement les aides au développement. Soit on continue à y croire… mais alors en faisant les efforts requis, qui passent nécessairement par l’annulation inconditionnelle de la dette du tiers-monde. Pragmatique, non ? Simple anecdote (quoique…) : les pays du Sud sont en ce moment davantage aidés par leurs émigrés via Western Union que par l’intermédiaire des misérables aides publiques consenties par les États du Nord qui, simultanément, poursuivent des politiques iniques qui perpétuent la misère et l’exploitation [1] : « Les pouvoirs publics des pays en développement ont remboursé l’équivalent de 94 fois leur dette de 1970, alors que dans le même temps elle a été multipliée par 29. La dette a cessé d’être la cause du remboursement équitable d’un prêt octroyé dans des conditions régulières pour devenir un instrument de domination très adroit, dissimulant racket et pillage » [2].
Mais en attendant l’égalité entre les peuples, revenons à la réalité de notre petite économie nationale en décortiquant trois idées reçues
- Les régularisations seraient de nature à générer un « appel d’air » pour de nouveaux migrants potentiels.
Sur quels exemples de régularisations ces « on-dit » s’appuient-ils ? Pas sur celui de la régularisation belge de 2000, en tout cas, ni sur ceux d’expériences récentes de régularisation dans d’autres pays européens.
- Les étrangers viennent « prendre » les emplois des Belges. Que l’on s’occupe d’abord de nos pauvres « à nous » !
Migrants et autochtones précarisés sont en fait les victimes d’une même logique économique. La plupart des travailleurs en situation irrégulière viennent alimenter les réseaux du travail au noir en Belgique [3] (dans la construction, l’horeca, le nettoyage, la cueillette, la prostitution…). Alors… où le problème se situe-t-il ? Chez ces personnes qui sont exploitées ? Ou chez les employeurs et les réseaux qui organisent ces systèmes parallèles ? Pourquoi les contrôles portent-ils principalement sur l’identité des exploité-e-s ? Pourquoi une initiative n’est-elle pas prise (comme cela a été le cas pour la traite des êtres humains) afin de protéger les victimes qui dénoncent un réseau ou une organisation qui deviendrait de facto identifiable ? L’existence et l’ampleur du travail au noir ne grèvent-elles pas une partie non négligeable des revenus de l’État ? N’est-ce pas en outre le travail au noir qui génère une distorsion entre les travailleurs (belges ou étrangers) et une baisse globale de la qualité de vie de ceux-ci [4] ? Alors pourquoi les sanctions pour les employeurs qui y ont recours sont-elles si légères ? Bref, n’est-ce pas là que le bât blesse ? De par son caractère manifestement limité, cette régularisation-ci risque d’ailleurs de perpétuer le problème. Les sans-papiers qui craignent de ne pas entrer dans les critères assez restrictifs déterminés en juillet par le gouvernement continueront à se faire exploiter. Et tant que les responsables du travail au noir ne seront pas réellement inquiétés, les passeurs continueront à se faire grassement payer pour acheminer quelques rescapés vers l’« eldorado » européen où ils pourront trimer. Dans quelques années, une nouvelle opération de régularisation sera donc indispensable. Manque de réflexion d’ensemble, disions-nous ?
- Les étrangers viennent profiter de notre système !
Une famille de sans-papiers résidant en Belgique rapporte chaque année plusieurs milliers d’euros à l’État belge (directement à travers la TVA et les accises sur les produits consommés, indirectement via les impôts sur les produits issus du travail ou les loyers payés). Pourquoi ces données semblent-t-elles si faciles à oublier ? Comme par exemple celles de la dénatalité et de ses conséquences futures sur notre beau système ?
Beaucoup de questions pour un seul texte. Il nous semble toutefois plus que légitime de les poser et elles concernent un grand nombre de vies trop peu souvent ou insuffisamment prises en compte. Une exception toutefois : l’étude récente de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) de l’UCL montre que régulariser des sans-papiers aurait globalement des conséquences positives sur l’économie et l’emploi [5]. D. de la Croix, co-auteur de cette étude, affirme même « qu’invoquer des arguments économiques pour ne pas régulariser les sans-papiers est complètement erroné et que, donc, les véritables arguments sont simplement idéologiques ».
A méditer, non ?
Notes
[1] Au niveau mondial, l’aide publique au développement s’est élevée en 2007 à 104 milliards de dollars, tandis que les fonds envoyés par les émigrés du Sud établis dans des pays du Nord se sont chiffrés à 251 milliards de dollars (pour les seuls transferts opérés par les circuits institutionnalisés). Dans le même temps, soulignons aussi que les pays du Sud ont remboursé 190 milliards de dollars au titre de service de la dette extérieure publique, soit près du double de ce qu’ils ont reçu en aides au développement. CADTM, Les chiffres de la dette 2009, p. 11
[2] D. Millet, E. Toussaint, 60 questions, 60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM-Syllepse, 2008
[3] Sur cette délocalisation sur place, voir E. Balibar et al., Sans-papiers, l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999, et I. Ponet, Un tiers-monde à domicile, Bruxelles, Fondation Lesoil, 2000.
[4] Voir I. Ponet, « On est tous des travailleurs », in J. Faniel, C. Gobin, C. Devos, K. Vandaele (coord.), Solidarité en mouvement. Perspectives pour le syndicat de demain, Bruxelles, ASP, 2009
[5] D. de la Croix, F. Docquier, B. Van der Linden, « Effets économiques d’une régularisation des sans-papiers en Belgique », in Regards économiques, 72, septembre 2009
Cet article a été publié dans Espace de Libertés n°378 de septembre 2009, p.13
Les relations entre patrons et ouvriers sont en Belgique particulièrement codifiées. Au point parfois d’apparaître comme très complexe et désincarnée. C’est cette première impression que donne la lecture du dossier que consacre le CRISP à la concertation sociale, « terme générique qui recouvre un ensemble de procédures et de pratiques propres au domaine des relations collectives de travail. Ces relations sont dits collectives parce qu’elles mettent en présence des organisations représentatives – les interlocuteurs sociaux – habilitées à s’engager au nom de leurs membres »[1]. Devant cette complexité, la pédagogie de la mise en page, les annexes et le glossaire sont les bienvenus. On notera au passage que l’on parle bien ici des « interlocuteurs sociaux » et non, comme on le lit bien trop souvent, des « partenaires sociaux »[2]. La nuance est importante.
Le dossier développe surtout le fonctionnement de la concertation sociale dans les entreprises du privé sur laquelle est calquée celle du non-marchand et du public. Trois secteurs donc, et trois grands piliers : la négociation, la consultation et enfin la concertation. Ce montage institutionnel complexe est le produit d’une histoire et s’est réellement structuré en 1944 au moment du pacte social qui donnera également naissance à la sécurité sociale. Le but est de prolonger la démocratie politique par des avancées vers une démocratie économique et sociale : « En substance, ce pacte est construit sur le compromis suivant : d’un côté, les organisations de travailleurs reconnaissent le bien-fondé de l’économie de marché et la légitimité du pouvoir de gestion économique des chefs d’entreprise ; de l’autre côté, les organisations d’employeurs reconnaissent que les travailleurs sont représentés légitimement par les organisations syndicales. »[3].
Tout le système mis en place vise à réguler, à minoriser au maximum, la conflictualité des rapports sociaux au sein du monde du travail. En clair à pacifier la lutte des classes. Le conflit dans une entreprise, et plus encore la grève, est dans un tel schéma un signe de l’échec des différentes procédures mises en place, l’aboutissement d’un long pourrissement d’une situation. « Si aucune tentative de conciliation n’aboutit, le conflit débouche alors sur l’épreuve de force, le plus souvent la grève. Il n’existe pas dans notre pays de dispositions légales définissant le droit de grève. Mais depuis l’abolition des délits de coalition (1866) et d’atteinte à la liberté du travail (1921), ce droit est implicitement reconnu par la législation. De plus, la Belgique a ratifié la Charte sociale européenne adoptée en 1961 par le Conseil de l’Europe et qui fait référence à ce droit. Enfin la cour de cassation a reconnu le droit de ne prester aucun travail pour cause de grève. »[4] Cette reconnaissance implicite ne règle évidemment pas les questions liées au déroulement de la grève, en particulier la question épineuse des piquets de grève.
« La régulation des rapports sociaux spontanément conflictuels suppose, de la part des organisations syndicales et patronales, une capacité de capter, de hiérarchiser et de donner une forme collective aux intérêts individuels de leurs membres. Cette institutionnalisation a eu pour effet de diminuer le nombre et l’intensité des conflits du travail »[5]. Le fait que les mécanismes de la concertation sociale aient pour but avoué de pacifier les relations sociales est d’autant plus intéressant à la lecture de l’évolution depuis le milieu des années 70. Après une période dans les années 80 (les fameuses années « Martens-Gol ») où le gouvernement passera en force sur les questions sociales, au point d’être rappelé à l’ordre par l’Organisation Internationale du Travail[6], « depuis la fin des années 1980 et de manière plus nette depuis 1999, le gouvernement se présente aux interlocuteurs sociaux comme recherchant le maximum d’adhésion possible dans le cadre du compromis politique de la coalition au pouvoir et dans le respect des orientations européennes. La concertation sociale apparaît dans ce contexte d’abord comme une obligation de moyen que s’impose le gouvernement en vue de légitimer sa politique, et secondairement comme une forme de démocratie socio-économique ». Les différentes mesures sur la compétitivité et surtout la loi du 26 juillet 1996 instaurant la norme salariale apparaissent ici comme des tournants fondamentaux des relations sociales dans notre pays au point que nous aurions envie de dire qu’il y a eu un changement de paradigme par rapport au pacte social de 1944.
Faut-il dès lors s’étonner d’un retour à l’avant plan d’une conflictualité plus marquée dans les entreprises ?
Notes
[1] Arcq, Etienne, La concertation sociale, (dossier du CRISP n°70), Bruxelles, CRISP, 2008, p.7
[2] Voir Panorama des interlocuteurs sociaux inEDLn°368 d’octobre 2008, p.30 sur le dossier complémentaire à celui-ci
[3] P.11
[4] P.40
[5] P.11
[6] Profitons de l’occasion pour souligner que l’OIT n’a, contrairement à l’OMC, aucun pouvoir de coercition pour faire respecter par les états ses décisions ce qui démontre bien les priorités du système actuel.
Je donnerai un cycle de quatre matinées (le samedi de 9h30 à 12h30) au Leonardo Da Vinci, rue Cockerill à Seraing sur le thème général de l'histoire sociale de Belgique. Le cycle sera divisé ainsi - Le 31 octobre : Histoire sociale de Belgique. Introduction générale. - Le 14 novembre : Le droit de vote, une conquête inachevée - Le 28 novembre : Histoire, structure et enjeux de la sécurité sociale - Le 12 décembre : La criminalisation des mouvements sociaux.
Cet article a été publié dans Espace de libertés n°378 de septembre 2009, p.14
Les poêles en fonte de la marque Godin sont mondialement connus et renommés, même si les évolutions technologiques les ont quelques peu démodés. C’est une usine de près de 2000 travailleurs qui, à son apogée au tournant des 19e et 20e siècle, fabrique ce produit et bien d’autres éléments en fonte dans la petite ville de Guise.
On a cependant oublié que le fondateur de la marque, Jean-Baptiste Godin (1817-1888) était un visionnaire qui utilisera sa fortune à la mise en concordance de ses actes avec ses idées. C’est ainsi qu’en 1880 il distribue les parts de sa société aux travailleurs. Ironie de l’histoire, c’est en 1968 que ceux-ci mettent fin à cette expérience qui aura donc durée près d’un siècle.
Godin appartient au courant du socialisme utopique et fut plus particulièrement influencé par les écrits de Charles Fourier[1]. Son œuvre à Guise ne se limite donc pas à cet aspect déjà révolutionnaire pour un patron de céder son entreprise à ses travailleurs. Il construit également un vaste ensemble destiné à redistribuer ce qu’il appelle « les équivalents de la richesse » : logement, hygiène, alimentation, éducation, culture… à partir de 1858, il construit donc le « familistère », ensemble de constructions comprenant des logements d’un niveau exceptionnel pour l’époque dont le loyer n’excédait pas 5% des revenus et qui sont complétés par une buanderie-piscine, un économat, une crèche, un théâtre, une école (mixte, laïque, obligatoire jusque 14 ans … et gratuite!). Avec l’usine, cet ensemble forme un tout destiné à permettre l’émancipation des travailleurs. Le complexe de logement favorise le lien social et donc la solidarité ; la redistribution des richesses issues de l’usine permet de se dégager des soucis matériels ; l’éducation et l’exercice de la démocratie entraînent un changement pacifique.
Cette expérience de propriété collective des travailleurs de leur outil de travail, mais aussi de vie restera malheureusement une expérience isolée qui se refermera trop rapidement sur elle-même. Elle n’est cependant pas unique. Ainsi de l’expérience autogestionnaire des montres Lip à Besançon[2] mais aussi celle d’une mine du pays de Galles rachetée en 1994 par les travailleurs[3]. Elle a cependant l’immense avantage de permettre des questionnements très contemporains sur la démocratie, l’enseignement, la redistribution des richesses… et plus largement sur la possibilité d’imaginer et de construire un monde différent et meilleur. Ces questionnements sont d’autant plus facile que le site a survécu aux aléas de l’histoire et connaît actuellement un gros travail de réhabilitation à vocation culturelle qui ne manque jamais d’étonner les visiteurs[4] et qui se complète d’une production littéraire redécouvrant Godin[5].
Terminons avec cette citation de Godin de 1874 bien éloignée de la logique capitaliste contre lequel il se battait déjà : « Créez toujours, au profit du peuple, les instruments de son bien-être, et vous aurez créé les instruments de sa puissance et de son émancipation. ».
Notes
[1] Voir notre article sur les liens de ce dernier avec la BelgiqueAux origines du socialisme in EDL n°339 de février 2006, p.20.
[2] Voir l’excellent film Les Lip. L’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007)
[3] Carré, Jean-Michel, Charbons ardents. Construction d’une utopie, Paris, Le Serpent à plumes/arte, 1999
[4] www.familistere.com. Pour les personnes intéressées, le service « Solidarité » du CAL de la Province de liège organise régulièrement un voyage accompagné à Guise. Renseignements : solidarite@calliege.be, 04.232.70.56
[5] Lire notamment : Draperi, Jean-François, Godin, inventeur de l’économie sociale ? Mutualiser, coopérer, s’associer., Valence, Repas, 2008 ; Delabre, Guy et Gautier, Jean-Marie, Vers une république du travail. J.B.A Godin 1817-1888, Paris, éd. De la Villette, 2000 ; Paquot, Thierry et Bédarida, Marc, Habiter l’utopie. Le familistère Godin à Guise, Paris, éd. De la Villette, 2004.