jeudi 4 août 2016

De la nuance entre droite radicale et extrême droite

Cet article est paru dans la Revue Aide-Mémoire, n°77 de juillet-août-septembre 2016

On lit souvent des analyses différenciant l’extrême droite de la droite radicale, analyses qui si ce n’en est pas le but ont pour effet de rendre acceptable la seconde. En Belgique, le point est particulièrement sensible depuis deux ans et l’arrivée au gouvernement de la NVa, dont tant une partie de l’histoire que des membres est commune avec le Vlaams Belang. Outre que l’on rappellera que l’arrivée aux pouvoirs « démocratiquement » des Nazis le fut grâce à des alliances avec des partis de droites « moins radicaux », « classiques »[1], on peut légitimement s’interroger sur les réelles différences. Profitons donc de cette chronique pour aborder un personnage qui sera plus souvent considéré comme membre de la droite radicale que de l’extrême droite.

Militaire, catholique, Vichyste

Celui qui signe encore après la guerre ses textes de « Amiral Auphan » ou « Paul Auphan, Ancien secrétaire d’état à la Marine » est né le 4 novembre 1894 à Alès. Entré à l’école navale en 1911, il participe à la première guerre mondiale, notamment lors de la campagne des Dardanelles et dans l’Adriatique à bord d’un sous-marin. En 1922 il intègre l’état-major de la Marine puis participera à plusieurs cabinets ministériels dans les années 30 mais aussi au sein du gouvernement Pétain. Nommé chef d’état-major de la marine en août 41 puis Secrétaire d’État à la Marine en avril 1942, il donne pour instruction de saborder la flotte à Toulon en novembre 42 pour ne pas la livrer aux Allemands et démissionne quelques jours plus tard. Il ne rejoint pas pour autant la France Libre de De Gaulle, considérant que Vichy est la seule émanation légale de la France et n’ayant pas digéré l’attaque anglaise de Mers El-Kébir. En août 44 il tente sans succès de jouer les intermédiaires entre Pétain et De Gaulle. Ayant fui la France, il est condamné par contumace en 1946 aux travaux forcés, à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens. Comme beaucoup d’autres, il profite à son retour en France en 1955 d’un second procès qui le condamne uniquement à 5 ans de prison avec sursis et 5 ans de dégradation nationale avant de retrouver son grade et sa pension l’année suivante. N’ayant jamais renié ses engagements, il fait partie de ceux qui lutteront jusqu’au bout pour réhabiliter l’action du Maréchal Pétain et le bilan du gouvernement de Vichy en minimisant ou niant les actions les plus graves. Il sera d’ailleurs Président de 1972 à 1976 de l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain (ADMP)[2]. Décédé le 6 avril 1982, son parcours se conclut par un fait très intéressant concernant le titre de notre chronique. Ce fervent catholique très à droite, qui osera s’opposer aux Allemands par Patriotisme et réflexe « 14-18 »[3], sera après-guerre un membre très actif de La Cité catholique, et membre du comité de soutien à Jean-Marie Le Pen pour l’élection présidentiel de 1981[4].
Les deux brochures que nous analysons cette fois-ci datent du milieu des années 70, soit au moment de sa présidence de l’ADMP. L’une d’entre elles est éditée par l’ « Office international des œuvres de formations civiques et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien », un des noms avec ICTUS (Institut culturel et technique d’utilité sociale) de la Cité Catholique. Cette organisation a été fondée en 1946 par Jean Ousset, un anticommuniste acharné marqué par le Front Populaire[5] et qui voulait redonner une élite aux catholiques[6] pour contrer la subversion marxiste. Son organisation se développera avec le soutien de la hiérarchie catholique tout en gardant son indépendance et en s’internationalisant. Elle sera notamment influente au sein de l’armée au moment des guerres de libérations nationales[7].

L’importance de l’élite

L’élitisme est vu à l’extrême droite comme une évidence naturelle, opposée à la démocratie qui permet à n’importe qui d’accéder aux responsabilités[8]. Auphan n’échappe pas à cette logique quand il dit, reprenant au passage la distinction maurassienne[9] rendue célèbre en Belgique par Degrelle[10] : « En France, (…) le « pays mental », celui qui ne fait que parler et critiquer, paralyse le « pays réel », celui qui travaille, qui peine, qui cherche à remplir son rôle dans la société. (…)  Vous mesurez le service qu’une élite décidée pourrait rendre en se substituant à une minorité d’intellectuels désaxés pour répondre à ce vœu de la masse »[11]. Cette élite, elle est définie ainsi : « Font partie de l’élite tous ceux qui, venus au monde dans n’importe quel milieu social, accomplissent leur tâche quotidienne, si modeste soit-elle, en voyant plus haut que leur intérêt personnel, en pensant au bien commun de la portion de société, grande ou petite, où leur action s’exerce, en remplissant leur devoir d’état comme si Dieu, à travers leur conscience, les regardait »[12], avec une dimension du chacun à sa place chère à la doctrine corporatiste[13] : « Entre un chef et ses subordonnés – comme, jusqu’à un certain point, entre employeur et employés, entre patron et salariés, entre députés et électeurs… -  il s’établit une sorte de pacte tacite par lequel les subordonnés ou les mandants se soumettent au chef, ou au mandataire, à charge à celui-ci qui est par définition placé à un échelon mieux renseigné, de les conduire »[14].
Cette nécessité de reconstruire une élite et de la mettre aux commandes, est d’autant plus urgente que la civilisation chrétienne est menacée. Alors que l’église mettait des règles, permettait à la civilisation de se développer, « la guerre subversive se caractérise par une perversion égale et fatale de la fin et des moyens »[15]. Ce n’est, pour l’auteur, pas étonnant quand on sait que «(…) ceux qui ne croient pas en Dieu comme les communistes, ou qui n’ont pas les mêmes normes morales que nous comme les musulmans, ou qui n’ont aucune scrupule de consciences comme mes machiavéliques, ne sauraient être gênés dans leurs desseins politiques par les exigences doctrinales de l’Eglise et il serait imprudent de la part d’un chef politique chrétien (…) de ne pas en tenir compte »[16]. On notera au passage combien le musulman n’est pas devenu une cible de l’extrême droite uniquement dans les années 80[17]. D’ailleurs « Si vous prenez un peu de recul pour considérer le déroulement de l’histoire, vous verrez, pour prendre un exemple contemporain, que les croisades ont eu, en beaucoup plus grand, un effet stratégique comparable à celui de l’intervention américaine au Vietnam aujourd’hui »[18]. En clair, la fixation de l’ennemi sur son sol par la guerre à cet endroit ralentit sa progression et donc permet de préparer la défense ou la contrattaque. Dans cette vision, les croisades sont vues comme ayant retardée l’arrivée des musulmans en Europe et ainsi sauvé la chrétienté.  Et la colonisation est vue comme positive : « En dehors de la vieille Asie, c’est grâce à la colonisation et à rien d’autre que la civilisation s’est répandue dans le monde (…) les colonisés se mettaient de bonne grâce à l’école de la civilisation comme nos ancêtres gaulois par exemple à celle des Romains »[19].

L’ombre de Vichy

Comme on l’a souligné dans la présentation de l’auteur ici analysé, et pour reprendre le titre d’un ouvrage marquant, Vichy est un passé qui ne passe pas. Et Auphan parlant de la nécessité de la discipline collective de souligner : « Je vous rappelle, au passage, qu’il ne peut y avoir de nation organisée, d’Etat, sans un minimum de sens civique chez les citoyens, c’est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, sans une discipline consentie. Des multiples constitutions que la France a connues depuis la grande Révolution, celle qui a été élaborée à Vichy dans la souffrance après notre défaite de 1940, mais qui n’a jamais vu le jour, est la seule à l’avoir affirmé dans son article premier »[20]. Ou de critiquer la Résistance et les actions de celles-ci[21] : « en vertu de cet accord (la convention de La Haye) souscrit par toutes les nations civilisées, les milices n’étaient tolérées à côté des armées régulières que si elles avaient, comme elles, un « signe distinctif reconnaissable à distance » et « portaient ostensiblement les armes », ce qui éliminait les combattants sans uniforme, comme on se plaît à dire aujourd’hui et prohibait d’avance les assassinats commis au temps de l’occupation dans le métro ou dans la rue, par un passant apparemment inoffensif qui tire tout à coup un pistolet de sa poche »[22].
La critique est d’ailleurs plus large et s’étend au pacifisme, vu uniquement sous l’angle d’une des facettes de la subversion communiste : « Il ne faut donc pas se laisser entraîner dans les courroies de transmission du communisme international, lequel, sous couleur de pacifisme, cherche beaucoup plus à désarmer ses adversaires qu’à faire régner la justice telle que la conçoit une conscience chrétienne ou même simplement civilisée. Le Mouvement Mondial de la Paix, les associations qui font de la non-violence un absolu et maints autres groupements ambigus sont à classer dans ces courroies de transmission »[23]
On le voit, loin d’être anecdotique et neutre, le parcours et les écrits de l’Amiral Auphan font la liaison entre l’avant et l’après-guerre mondiale pour un milieu très à droite qui ne reniera jamais ses engagements ni ses ennemis et montre que certaines distinctions, si elles sont intéressantes intellectuellement, sont dans les faits nettement moins pertinentes.


[1] Voir Les résultats d’une coalition avec l’extrême droite in A-M n°30 d’octobre-novembre-décembre 2004
[2] Voir L’histoire est incomplète sans le témoignage des perdants n°73 de juillet-août-septembre 2015,
[3] Voir Un résistant d’extrême droite n°67 de janvier-février-mars 2014,
[4] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen n°56 d’avril-mai-juin 2011
[5] Voir La cohérence d’un engagement n°40 d’avril-mai-juin 2007
[6] Voir La Loi du décalogue in n°64 d’avril-mai-juin 2013,
[7] Voir Quand la résistance et le droit d’insurrection sont-ils justifiés ? in n°55 de janvier-février-mars 2011
[8] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite n°66 d’octobre-novembre-décembre 2013,
[9] Voir De l’inégalité à la monarchie n°33 de juillet-août-septembre 2005,
[10] Voir Léon Degrelle et le Rexisme n°23 de janvier-février-mars 2003 et « Tintin-Degrelle » une idéologie au-delà de la polémique n°50 d’octobre-novembre-décembre 2009 et n°51 de janvier-février-mars 2010
[11] Paul Auphan, La formation morale des élites, Paris, CLC, (1974), P.18
[12] Id, p.2
[13] L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? n°60 d’avril-mai-juin 2012,
[14] Id, p.13
[15] Paul Auphan, La guerre et le droit naturel, Paris, Permanences, (s.d.), p.12. Précisons que Permanences est le nom de la revue de diffusion des idées de la Cité Catholique. Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in Am n°36 d’avril-mai-juin 2006,
[16] Id. p.4
[17] Voir Danger : Invasion ! n°22 de juillet-août-septembre 2002,
[18] Id. p.8
[19] Id. p.9
[20] Paul Auphan, La formation… op.cit. P.17
[21] Voir Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme n°44 d’avril-mai-juin 2008,
[22] Paul Auphan, La guerre op.cit. P.10
[23] Id, p.15

Plongée chez les radicaux de l'extrême droite

Cet article a été publié dans Aide-Mémoire n°76 d'avril-mai-juin 2016

La radicalité et l’extrémisme sont donc mis en questionnement et perspective par Aide Mémoire. Cette chronique, si elle est intemporelle, se veut malgré tout logiquement en concordance avec la ligne éditoriale générale. C’est pourquoi cette fois-ci nous aborderons un auteur français se situant chez les radicaux de l’extrême droite. Car celle-ci, comme tout courant politique, est traversée par des tendances. Ce que nous avions déjà souligné en abordant notamment la question du paganisme[1] versus ultra-catholicisme[2].

Un trajet fulgurant
François Duprat (1940-1978) est une figure clef de l’extrême droite française de l’après Seconde Guerre mondiale. Il fait partie de cette génération qui assurera la liaison entre ceux qui ont vécu les années 30 et celle qui connaîtra les premières victoires électorales et la sortie de l’état groupusculaire et de l’ostracisme. Une liaison dans les parcours, les références mais aussi l’idéologie.
Duprat est issu d’une famille communiste et passe durant l’adolescence un bref moment au sein du courant lambertiste. Mais dès 1958, soit à 18 ans, on le retrouve membre de Jeune Nation. Il est en Algérie en 1962 et fait partie des fondateurs de la Fédération des Étudiants Nationalistes, période à laquelle il est arrêté pour activité au sein de l’OAS[3]. Duprat rejoint ensuite Moïse Tshombé au Congo de 1964-65. Rentré en France il milite auprès de Maurice Bardèche[4], dirigeant son organe Défense de l’Occident, et développe et diffuse les idées négationnistes de cette figure de l’extrême droite française. C’est également avec lui, et dans ce cadre, que Duprat va initier une ligne politique nouvelle s’opposant à Israël et soutenant la cause palestinienne, allant ainsi à contre-courant du positionnement du reste de l’extrême droite à l’époque. En 1970, François Duprat crée Ordre Nouveau, formation politique se distinguant par une propagande et un style dur dont le symbole sera la croix celtique, et qui participe activement à la création du Front National en juin 1972[5]. Cette évolution va cependant provoquer l’implosion du parti dont Duprat est exclu en 1973 et dont une branche créera en 1974 le Parti des Forces Nouvelles.
François Duprat rebondit rapidement et en décembre 73 crée Les cahiers européens et soutien la campagne présidentielle de Jean Marie Le Pen de 74, réintégrant dans la foulée le FN en septembre où il crée l’organe du parti Le National et intègre rapidement le bureau politique pour prendre de facto une place de numéro 2 du parti. Peu après, il structure sa tendance en créant les Groupes Nationalistes Révolutionnaires. L’explosion de sa voiture le 18 mars 1978 sera suivie d’une élimination progressive de cette tendance au sein du FN. Les auteurs de son assassinat ne seront jamais identifiés. Trois pistes sont toujours évoquées : le Mossad, des antifascistes radicaux, des adversaires politiques au sein de l’extrême droite.

Construire une structure efficace
La petite brochure que nous avons choisi d’analyser est un texte rédigé sur la fin de sa vie par Duprat et dans lequel il expose la doctrine et la structure Nationaliste révolutionnaire[6]. Un texte court mais dense et riche en enseignements.
« La construction d’une organisation sérieuse et responsable sera d’ailleurs la voie la plus efficace pour y parvenir. On fait confiance aux gens sérieux et l’on est plus disposé à donner son argent pour appuyer un travail réel que pour “aider” dans le vague un parti dont on ne sait trop ce qu’il fait des sommes reçues[7]. » Duprat insiste donc beaucoup sur le bilan des organisations qui ont précédé et sur l’importance d’étudier les leçons des échecs d’Europe Action, Ordre Nouveau, Jeune Nation et Occident. « Nous ne sommes qu’au début du processus de mise en place des structures du parti révolutionnaire, mais nous avons une idée claire de la marche à suivre et du but à atteindre. En rassemblant sur des thèmes politiques réalistes et efficaces de nombreux nationalistes révolutionnaires, nous pourrons redonner à notre camp l’esprit offensif qui lui manque depuis trop longtemps. L’heure est à l’action et non à la critique stérile, à la réflexion théorique et non aux récriminations sans avenir[8]. » Le fait d’avoir des idées claires permet de ne pas tergiverser sur la réalité de la structure nécessaire : « Un parti révolutionnaire est une organisation structurée et hiérarchisée, apte à vivre et à progresser dans la clandestinité aussi bien que dans la légalité, formée de militants éduqués politiquement et tactiquement, dirigée par des spécialistes confirmés et dotée d’une idéologie unitaire “opérationnelle”. Les nationalistes révolutionnaires, s’ils veulent sauver leur pays et sa civilisation, doivent accepter de s’organiser selon ces critères d’action[9]. » Le travail ne sera pas simple et prendra du temps. Il nécessite une formation ferme qui s’accompagne de passage à l’action et des militants acceptant une discipline stricte et se dévouant totalement à la cause : « Un nationaliste révolutionnaire doit accepter l’idéologie NR, en militant au sein du mouvement nationaliste, noyau combattant du Parti de la Révolution Nationaliste. Un nationaliste révolutionnaire doit accepter la discipline interne de son organisation, refuser le fractionnisme et prendre conscience de l’ampleur de la mission qui est la sienne[10]. »
Le mot révolutionnaire n’est donc pas seulement un effet de style mais définit clairement le projet politique qui, s’il développe une vitrine légale politique, contient également un second niveau qui est le mouvement politique : « La lutte politique, surtout une lutte révolutionnaire radicale, est une chose sérieuse : elle ne peut être menée que dans le cadre d’une organisation disciplinée et structurée. Il importe donc de séparer le mouvement nationaliste, organisation révolutionnaire, du parti chargé de représenter notre idéal au niveau de la population française[11]. » Ce qu’exprime ainsi Duprat est ce qu’il a d’ailleurs fait lorsqu’à partir d’Ordre Nouveau il participe à la fondation du Front National : « L’édification du mouvement nationaliste, lorsque les moyens matériels et humains seront réunis, se poursuivra par la mise en place d’un parti plus large, dont les objectifs se limiteront à populariser certains thèmes NR, sans chercher à en faire passer la totalité dans la masse sympathisante. Cette deuxième étape de l’édification de l’organisation nationaliste révolutionnaire devra assurer la participation des NR à la vie politique, économique et sociale de la Nation[12]. »

Un projet assumé à la droite de l’extrême droite
Nous sommes donc ici devant des partisans de l’action directe, convaincus que le jeu légal de la démocratie n’est soit pas suffisant, soit une illusion qu’il faut être prêt à dépasser pour sauver la France : « Comment parvenir à la naissance de l’État populaire ? Il est certain qu’un bouleversement aussi profond et aussi radical ne pourra s’effectuer sans des luttes violentes et nombreuses. Les exploiteurs de la nation n’accepteront pas d’être privés de leur butin sans se défendre avec une détermination sauvage. Si la menace devient réelle, ils bafoueront sans hésiter leurs soit-disantes conceptions humanitaristes et répondront par la terreur[13]. » Et de préciser sa pensée par un rappel historique clarifiant les référents : « Notre conception révolutionnaire est, elle aussi, fort simple : nous devons savoir faire cohabiter une organisation de combat et une organisation de formation et d’encadrement. Sans les SA, jamais le NSDAP n’aurait pu prendre le pouvoir, mais sans la “Politische Organisation”, les SA n’auraient pas mieux réussi que les corps francs de Kapp et Luttwitz, lors du putsch de mars 1920. Sans les “Squadri d’Azione”, le fascisme serait resté rêverie, mais sans le PNF et sa tactique parlementaire, sans les syndicats fascistes et leur encadrement des masses agraires, les squadristi auraient fini comme simples supplétifs au seul service de l’état bourgeois. La coexistence de ces deux forces est donc indispensable à tout processus de type révolutionnaire[14]. » Ce recours à la violence pour gagner est donc totalement assumé et revendiqué. Il fait d’ailleurs partie intégrante de la formation au sein du mouvement : « Pour éduquer un jeune adhérent, il est indispensable de lui faire affronter l’épreuve de la lutte physique contre l’ennemi. Le fait d’être capable de mettre en jeu sa propre personne pour la défense de ses idéaux est un excellent gage de la valeur de l’individu et de son attachement profond et réel à la cause. Nous devons avoir en permanence à l’esprit que nous nous préparons à des combats de plus en plus violents et définitifs[15]. »
Ce thème de la violence, de la force physique, est au cœur de l’idéologie NR et vue comme formatrice. Et la cible est elle aussi très classique de l’idéologie d’extrême droite : « Les militants nationalistes savant qu’en combattant dans la rue les communistes et les gauchistes, ils ne font que s’organiser pour mener l’assaut contre le régime et contre ses séides[16]. » Plus largement, on retrouve alors un des arguments toujours utilisé par l’extrême droite à chaque événement tragique marquant la population : « L’État populaire doit être un État où le peuple exerce pleinement ses droits politiques. En outre, il doit avoir les moyens de s’opposer à toute tentative d’oppression. Le meilleur moyen réside dans un article bien simple de la constitution américaine : le droit pour tout citoyen de détenir à son domicile des armes pour sa défense. Cette conception du citoyen armé correspond d’ailleurs parfaitement à notre volonté de réaliser une véritable défense nationale, par la mise en œuvre d’une organisation militaire de type populaire (dans le style d’une Garde Nationale, ouverte à tous les citoyens français)[17]. »
L’ennemi, c’est donc la gauche, mais pas seulement car il faut sauver la France d’une menace où l’on retrouve le fonds habituel de darwinisme social : « Pour nous, nationalistes révolutionnaires, l’histoire est fondée sur la compétition des peuples, qui agissent d’une façon bénéfique en vue de maintenir leur originalité dans tous les domaines, aussi bien sur le plan ethnique, culturel, politique, etc. Tout ce qui s’oppose à cette originalité vise, en fait, à détruire le moteur même de l’histoire et constitue une attitude foncièrement réactionnaire et anti-populaire[18]. » Et encore : « L’histoire glorieuse de notre nation a toujours été fondée sur une volonté acharnée de vivre libre ; en restaurant cette tradition multi-séculaire, nous mettrons fin à un processus de “génocide culturel et biologique”, qui vise à détruire notre peuple et son organisation, en tant qu’entité cohérente et unie[19]. »
Terminons cette plongée dans la pensée radicale de l’extrême droite par deux références que prend Duprat et qui illustre plus qu’un long discours son projet politique : « Les NR se lamentent depuis des années sur le peu de résonance de leur propagande en milieu ouvrier, et ils n’étudient pas les modalités d’action de mouvement comme le Justicialisme en Argentine ou les Croix Fléchées en Hongrie, qui sont arrivés à se rallier une grande partie du prolétariat, tant urbain que rural[20]. » Et d’enfoncer le clou pour montrer la voie qu’il veut suivre et la nécessité de se structurer intelligemment et de préparer le jour où : « La cause du succès de “Patria y Libertad” au Chili a résidé dans son irruption sur la scène politique au moment même où Allende était élu président. Or le mouvement de Pablo Rodriguez Grez comptait alors une centaine de militants[21]. »


[1]Voir « La tendance païenne de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°38, octobre-novembre-décembre 2006
[2] Voir « La Loi du décalogue » in Aide-mémoire n°64, avril-mai-juin 2013
[3] Voir « Quand la résistance et le droit d’insurrection sont-ils justifiés ? » in Aide-mémoire n°55, janvier-février-mars 2011 et « La pensée “contrerévolutionnaire” » in Aide-mémoire n°36, avril-mai-juin 2006
[4] Voir « Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme » in Aide-mémoire n°34, octobre-novembre-décembre 2005 et « Le fascisme n’a pas confiance dans le peuple » in Aide-mémoire n°53, juillet-août-septembre 2010
[5] Voir « Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen » in Aide-mémoire n°56, avril-mai-juin 2011
[6] François Duprat, Manifeste Nationaliste révolutionnaire, Nantes, ARS, 1976 ? (sur base d’une note en fin d’ouvrage), 18 p.
[7] P.18
[8] P.13
[9] P.11
[10] P.6
[11] P.6
[12] P.7
[13] P.5
[14] P.11. Sur le nazisme, voir notamment « Le Nazisme ne se résume pas à Mein Kampf » in Aide-mémoire n°75 de janvier-février-mars 2016. Sur le fascisme, voir « L’ascension fulgurante d’un mouvement » in Aide-mémoire n°28 d’avril-mai-juin 2004. Voir aussi « Force, Joie et Travail ! » in Aide-mémoire n°45 de juillet-août-septembre 2008.
[15] P.14 Sur cet aspect, voir aussi « Écrire peut avoir des conséquences » in Aide-mémoire n°58 d’octobre-novembre-décembre 2011.
[16] P.14
[17] P.5
[18] P.4
[19]P.3
[20]P.8

[21]P.17

vendredi 26 février 2016

Le Nazisme ne se résume pas à Mein Kampf



Cet article est paru dans le n°75 de janvier-mars 2016 de la Revue Aide-Mémoire, p.11



Alors qu’une édition critique de Mein Kampf sort en Allemagne, suscitant certaines interrogations et de nombreux commentaires, il nous est apparu intéressant d’analyser un ouvrage signé également par Adolf Hitler.

Un ouvrage et des auteurs particuliers

Le livre que nous analysons cette fois-ci est un recueil de textes de plusieurs dirigeants de l’Allemagne Nazie publié fin 1936 afin de donner des indications aux lecteurs français de ce qui se passe en Allemagne[1]. Les textes sont présentés comme des documents pour éclairer les personnes intéressées notamment dans le cadre d’un rapprochement nécessaire entre les deux nations car « Après avoir longtemps hésité, je suis persuadé que ce peuple veut la paix avec la France »[2]. Les quatre auteurs ont un statut très différent. Ainsi Ribbentrop fait-il une courte interview à l’auteur assurant que l’Allemagne veut la paix avec la France et ne se réarme que pour se défendre face à la menace de l’Est et le texte de Rosenberg se résume-t-il à 5 pages sur l’URSS enjuivée[3].

Reste donc un long texte de 70 pages d’Hitler et un texte de 50 pages de Goebbels qui forment vraiment l’ossature de l’ouvrage dont, petit détail, chaque page est surmonté de quelques mots résumant l’idée de cette dernière et ce comme dans Mein Kampf[4]. « Je ne suis pas, personnellement, antisémite. Ce ne sont point les petits Juifs qu’il faut d’abord démasquer, mais bien cette internationale du coffre-fort qui mène le monde. Alors, si le petit Juif prend parti pour le gros, tant pis pour lui ».[5] Cette phrase n’est pas issue des deux textes cités, mais bien de « l’étude » qui introduit les textes des dignitaires nazis. Son auteur Yvon-Maurice Sicard vient alors de passer de l’antifascisme à l’extrême droite en suivant Jacques Doriot[6] dans la création du Parti Populaire Français. Sicard deviendra en 38 rédacteur en chef de L’émancipation nationale l’organe du parti dont il deviendra un des principaux dirigeants, allant jusqu’à l’administrer quand Doriot sera sur le Front de l’Est. De plus en plus impliqué dans la collaboration, Sicard à la fin de la guerre fait partie de ces collaborationnistes qui s’exilent en Allemagne. Un concours de circonstance l’empêche d’accompagner Doriot en voiture lorsque celui-ci est tué le 22 février 1945. Il réussit ensuite à rejoindre l’Espagne[7]. Condamné par contumace aux travaux forcés, il bénéficie comme beaucoup de la grâce de 1950[8] et rentre alors en France où il reprend directement des activités au sein de l’Extrême droite notamment via Rivarol et publie alors sous le pseudonyme de Saint-Paulien[9].

L’auteur de l’étude introductive est donc loin d’être neutre. Outre l’antisémitisme, on retrouve bien évidemment l’anticommunisme dans son texte : « C’est la triste vérité ; l’expression révolutionnaire socialiste et communiste fut impitoyablement assujettie au capitalisme juif d’essence internationale »[10] ce qui explique que « Le public français peut comprendre l’acharnement du régime national-socialiste contre le système bolcheviste : la grande majorité des citoyens français refuse aujourd’hui de partir la fleur rouge au fusil, refuse d’aller se faire mitrailler pour M Staline et les mignons du Kremlin. »[11]

Antisémitisme et anticommunisme, deux piliers indissociables[12]

Le discours d’Hitler insiste d’abord sur la différence entre les nazis et leur politique et ce qui se fait et se faisait par les autres partis. Ainsi prend-il des accents de gauche sur l’économie[13] : « Ce n’est pas le peuple qui est fait pour l’économie, c’est au contraire l’économie qui est faite pour le peuple. Peuple et économie ne sont pas les esclaves du capital qui n’a qu’un rôle d’auxiliaire économique et, par conséquent, reste subordonné aux nécessités supérieures du maintien de l’existence d’un peuple »[14] et insiste-t-il sur le fait qu’il a tenu les promesses faites : « si je leur avait prédit qu’après ces quatre années il n’y aurait plus qu’un peuple, qu’aucune social-démocratie, aucun communisme, aucun parti du centre, mais non plus aucun parti bourgeois ne pourrait plus attenter à la vie du peuple allemand, qu’il n’y aurait plus de syndicats pour exciter l’ouvrier et plus de cartels d’entreprises pour corrompre le patron, qu’après ces quatre ans il n’existerait plus aucun gouvernement de province (…) »[15] Une énumération qui montre aussi la vitesse avec laquelle les Nazis on mit au pas l’Allemagne[16]. Le judéo-bolchévisme est abordé à de nombreuses reprises mais peut-être résumé par une citation : « Nous savons tous que le but poursuivi par le bolchévisme est d’exterminer la direction organique des peuples, basée sur la communauté du sang et de la remplacer par l’élément juif tout à fait étranger aux peuples aryens. C’est pourquoi ce problème est international. De même que nous voyons actuellement en Russie la direction des républiques soviétiques et paysannes concentrée dans une proportion de 98% entre les mains de Juifs, qui n’ont jamais été ni paysans ni ouvriers, mais ne sont que des intellectuels cosmopolites parasites et dégénérés, qui avaient besoin d’un milieu allogène et d’un sol étranger pour subsister (…) »[17]. Goebbels ne dit rien d’autre avec cette courte phrase : « Ce n’est pas la dictature du prolétariat mais bien celle de la juiverie qui règne actuellement dans l’Union soviétique sur le reste de la population » [18]

Une vision du monde

Mais c’est sur les éléments de vision du monde que les textes rassemblés ici sont les plus intéressants. Goebbels toujours en montre la spécificité tout en faisant le lien avec la critique du judéo-bolchévisme : « Ce que nous entendons d’ordinaire par idée et conception du monde en général n’a absolument rien à voir avec ce qu’on appelle le « bolchevisme ». Cette doctrine est une folie pathologique, criminelle, manifestement conçue par des Juifs, conduite par des Juifs dans le but d’anéantir les peuples cultivés de l’Europe et de faire peser sur eux une domination judaïque mondiale. Le bolchevisme ne pouvait sortir que du cerveau de Juifs et c’est uniquement sur l’asphalte stérile des grandes villes qu’il a rencontré des possibilités d’extension »[19]. Hitler insiste lui sur le principe d’autorité : « Le principe d’autorité a été, de tous temps, le plus actif ordonnateur des œuvres culturelles. Mais il ne crée pas seulement les conditions générales permettant ces réalisations culturelles, c’est lui aussi qui a créé ces prémices. »[20]. Et de compléter : « Mais le principe de la volonté autoritaire vise à mettre fin à la période de décadence et à inaugurer une nouvelle période d’essor, c’est-à-dire de développement constructeur. L’idée nationale-socialiste, sortie victorieuse du libre jeu des forces, et le mouvement qui la représente, vont donc prendre la direction de la nation non seulement dans le domaine politique, mais dans les domaines économiques et culturel »[21]. À l’inverse, se trouvent les principes démocratiques qu’il critique fermement : « La mentalité qui mène à l’anarchie, on peut dire même la base spirituelle de toute anarchie, c’est la démocratie. Aucun État n’a été créé par la démocratie de tout à l’heure, mais les plus grands empires ont été détruits par ce genre de démocratie. Oui, cette démocratie en ses derniers excès aboutit immanquablement à l’anarchie de même que, en revanche, l’autorité ou, pour mieux dire, le principe autoritaire a toujours immanquablement, dans ses effets, ramené à l’Etat, c’est-à-dire à un ordre commun plus élevé »[22] Avant de se prononcer sur son propre rôle historique : « La postérité ne nous demandera pas si, à cette époque critique et menaçante, nous avons maintenu la liberté démocratique, c’est-à-dire le désordre, mais si nous avons réussi à préserver un grand peuple de la débâcle économique et politique »[23]

Ce rôle historique, Goebbels le souligne à la fin de son texte dans un style qui nous rappelle combien la place du chef est importante dans la logique d’extrême droite : « C’est le mérite historique du Führer – mérite qui lui est d’ailleurs déjà reconnu par le monde entier – d’avoir opposé à l’assaut du bolchevisme aux frontières orientales d’Allemagne, un solide rempart et de s’être dressé ainsi en pionnier spirituel de l’Europe dans son règlement de compte avec les forces subversives de la destruction et de l’anarchie. Vrai chevalier sans peur et sans reproche il a brandi de sa forte main le drapeau de la culture, de l’humanité, de la civilisation et, la tête haute, il l’a opposé à la menace et à la ruée de la révolution mondiale »[24]. Et de terminer par une mise en garde découlant du darwinisme social : « Or, tout pacte que le monde bourgeois conclut avec le bolchevisme radical doit – d’après la loi naturelle suivant laquelle le plus fort vainc le plus faible – aboutir toujours à la victoire du bolchevisme sur la société bourgeoise »[25]

Notes

[1] Adolf Hitler, Dr Goebbels, A. Rosenberg, J. Von Ribbentrop, L’Avenir de l’Allemagne. Précédé d’une étude de Y.-M. Sicard, Paris, Fernand Sorlot, 1936, 171p.
[2] P.13
[3] Voir Alfred Rosenberg. Journal 1934-1944, Paris, Flammarion, 2015, 676 p. pour les conceptions de celui qui fut considéré comme l’idéologue du parti Nazi et dont nous ferons certainement un jour un article sur son Mythe du XXe siècle.
[4] Voir « Mon Combat » d’Adolf Hitler, une autobiographie… in AM n°20 de Janvier-mars 2002 et « Mon Combat » d’Adolf Hitler, un programme…in AM n°21 d’avril-juin 2002.
[5] P.18
[6] Voir L’anticommunisme d’un transfuge in AM n°59 de janvier-mars 2012. Voir sur d’autre parcours similaires Du socialisme au fascisme in AM n°41 de juillet-septembre 2007 et Une troisième voie : le socialisme racial in AM n°57 de juillet-septembre 2011.
[7] Voir Le journalisme d’investigation n’est pas neutre in AM n°74 d’octobre-décembre 2015
[8] Voir sur cette amnistie Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme in AM n°44 d’avril-juin 2008,
[9] Epstein, Simon, Un paradoxe français, Paris, Albin-Michel, 2008, pp.232-234.
[10] P.22
[11] P.15
[12] Voir Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite in AM n°63 de janvier-février-mars 2013,
[13] Voir Force, Joie et Travail! In AM n°45 de juillet-septembre 2008 et L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? in AM n°60 d’avril-juin 2012
[14] P.51
[15] Pp.43-44
[16] Voir Les résultats d’une coalition avec l’extrême droite in AM n°30 d’octobre-décembre 2004. Sur la vitesse à laquelle l’extrême droite pourrait appliquer son programme la BD de François Durpaire et Farud Boudjellal, La Présidente publiée chez Demopolis fin 2015 est très intéressante.
[17] P.78
[18] P.119
[19] Pp.103-104
[20] P.86
[21] P.95
[22] P.76
[23] P.59
[24] P.148
[25] P.105