mardi 4 août 2020

Le non conformisme, euphémisme de l’extrême droite

Cet article a été publié dans Aide-Mémoire n°93 de juillet-septembre 2020, p.11

L’extrême droite aime à se présenter comme un mouvement d’opposition au système, comme une victime de la « bienpensance », évidemment de gauche, qui aurait pour conséquence que l’on ne pourrait plus rien dire. Ce positionnement stratégique vise principalement à faire sauter un à un les verrous démocratiques mis après la deuxième guerre mondiale. S’autoproclamer « non conformiste » est dans ce sens plus porteur que de s’afficher ouvertement d’extrême droite.

Une pensée « ni de droite, ni de gauche »… dont on connait la suite.

Arnaud Imatz ne semble pas impliqué directement dans une formation de l’extrême droite. Mais une rapide recherche montre que c’est bien dans les revues, cercles et maison d’éditions de cette mouvance qu’on le retrouve. Et ce via le livre ici analysé[1]  mais surtout via ses publications sur le fondateur de la phalange espagnole José Antonio Primo De Rivera[2]. Dans son ouvrage Imatz s’attache à démontrer que le clivage gauche-droite n’est plus pertinent et doit être remplacé par celui entre conformiste et non conformiste. Une pensée non conformiste qu’il va s’attacher à détailler « Bon nombre de gens « cultivés » s’étonnent aujourd’hui encore d’apprendre que, par le nombre et la qualité de leurs penseurs, les écoles traditionnalistes, nationaliste et néo-conservatrice rassemblées, rivalisent sans peine avec la foisonnante école libérale et n’ont rien à envier à l’école marxiste »[3]. Et où l’on retrouve essentiellement des références maintenant connues des lectrices et lecteurs de cette chronique : de Maistre, Rivarol, Bonald, Gobineau, Drumont[4], Barrès, Sorel, Valois, Maurras[5], Bernanos, Maulnier[6], De Corte[7], Jouvenel, Benois-Méchin, Brasillach, Rebatet, Drieu La Rochelle[8], Bardèche[9], Céline[10]… Un courant politique qu’il nomme également la « droite nationaliste et populaire » ou la « droite de conviction ». Un ni gauche, ni droite… clairement ancré à droite donc. Ce qui est renforcé par une critique systématique de la gauche et de sa domination : « Depuis 1945, seule la gauche marxiste ou, plus généralement, seul le camp progressiste a décidé, en France, qui est de gauche, comment il faut cerner les contours et définir le contenu de chacun des concepts ».[11] De plus « Les meilleurs gardiens de l’establishment sont maintenant les partis socialistes et les syndicats. Au lieu des vieilles valeurs de gauche de justice sociale, de solidarité et d’égalité, le socialisme moderne a contribué à introniser le culte du pouvoir et de l’argent, à renforcer le désir effréné de consommer et à banaliser la spéculation et la corruption »[12] Imatz enchaine les exemples de cas où la droite et la gauche ont pu prendre des positions similaires : régionalisme, écologie, colonialisme… Et d’évoquer le totalitarisme en insistant sur le fait que le Nazisme aurait fait moins de mort que le Communisme mais que la différence est qu’il n’a pas avec lui la morale et le discours progressiste. Une argumentation qui a fait son chemin depuis…

En réalité l’exercice auquel se livre l’auteur est de présenter les thèses des différents courants comme équidistantes afin de dédiaboliser le courant de la « contre révolution »[13]. L’opération passe  par des critiques, superficielles comparées à celles sur la gauche, sur le FN ou sur la droite traditionnaliste dont il souligne que l’influence dans les idées via les revues, cercles… est inversement proportionnel à sa faiblesse numérique. Un autre exemple particulièrement éclairant du confusionnisme pratiqué par Imatz ne se trouve significativement pas dans le texte même, mais dans une note : « Il n’est pas inutile de rappeler que les principaux auteurs révisionnistes français qui nient la planification hitlérienne du génocide juif et l’extermination dans les chambres à gaz (…) viennent de la gauche (…). Sur les deux thèses en présence, voir Pierre Vidal Naquet Les assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987 et Roger Garaudy, Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Paris, La Vieille Taupe, 1996 »[14]. Pour l’auteur, les deux écrits se valent donc, les deux « thèses » doivent être mises sur un pied d’égalité ! Une mise au même niveau de textes qui ne sont pas comparables qui, avec le développement des réseaux sociaux, est devenu un classique de la rhétorique d’extrême droite.

Au final « En réalité la formule « ni droite, ni gauche » ne définit pas spécifiquement le fascisme. Elle vaut pour toute la famille des idéologies de rassemblement national qui refusent les conceptions de l’homme en société fondées sur l’égoïsme individualiste ou le ressentiment collectiviste. Le fascisme, en fait, n’est qu’un des membres de la vaste famille des idéologies de troisième voie. Il en est le rameau le plus radical, le plus révolutionnaire »[15]

Une « vaste famille » bien connue, comme son programme

Nous l’avons dit l’auteur est un spécialiste de la Phalange, vue comme l’idéal-type du mouvement fasciste. Outre cette référence, il consacre plusieurs pages à l’anglais Oswald Mosley dont il réhabilite le parcours, notamment sur sa vision européenne[16].

Au vu des éléments déjà évoqués, on ne sera pas étonné de la proximité d’Imatz avec le mouvement de la Nouvelle Droite : « En quelques années, notamment sous l’influence de ce dernier (de Benoist), la nouvelle droite s’affirmera comme l’un des mouvements de pensée les plus formateurs et les plus féconds de l’après-guerre »[17]. On retrouve donc chez l’auteur les conceptions et reformulations du GRECE[18], notamment sur la question de l’immigration et du racisme : « A l’opposé du « mondialisme », invention de la pensée bourgeoise abstraite qui ouvrira tôt ou tard la voie à la guerre des races, il est grand temps de reconnaître pour chaque individu, chaque peuple, chaque race, le droit d’être différent, seul critère valable de la liberté »[19] Cette nouvelle formulation de la nouvelle droite a été préparée par un autre courant : « Le néo-racisme se veut alors anti-impérialiste et anticolonialiste (…). En 1950, le Groupement Nation et Progrès, animé par le principal théoricien d’alors du néo-racisme, l’ancien trotskiste René Binet, demande également le retrait des Blancs de toutes leurs positions coloniales, y compris l’Afrique du Nord, au nom du principe de l’égalité des races et de leur droit à leur espace vital »[20] L’articulation est donc bien de maintenir une inégalité entre les races et une non assimilation possible :  « L’intégration n’est viable qu’à une double condition : d’une part que les minorités ne soient pas trop nombreuses par rapport à la population totale (…) d’autre part qu’elles ne manifestent pas un attachement agressif, visible et provocant à leurs us et coutumes, car dès lors c’est l’hospitalité des sociétés d’accueil qui est directement mise en cause. Or, aucune de ces conditions n’est désormais remplie »[21]. Ce n’est donc plus le caractère racial qui est mis en avant mais le critère culturel et religieux. Et c’est en raison de sa composition essentiellement musulmane et donc trop éloigné de la culture chrétienne européenne que l’immigration ne peut fonctionner. Et ce malgré le discours des « antiracistes ou mixophiles utopiques ».

Une formulation dont Imatz souligne lui-même l’efficacité et sa reprise sur le plan politique « Face aux arguments de type individualiste et universaliste, le FN définit une exigence identitaire et différencialiste qui n’exclut pas la référence à une commune humanité. (…) Le FN laisse la communauté nationale ouverte aux ressortissants de notre communauté européenne de destin, de religion, de culture et de civilisation ; mais il entend inverser le courant migratoire en provenance du Maghreb et d’Afrique Noire, en couplant le retour avec la formation professionnelle des migrants et l’aide au développement économique des pays d’origine »[22]

 

Une pensée qui s’inscrit contre l’héritage des Lumières

Le Ni droite, ni gauche débouche donc surtout sur une vision de droite et d’extrême droite. Le cas du club de l’Horloge[23] qui rompt par pragmatisme avec le GRECE pour influencer encore plus la droite est évidemment emblématique : « lutte contre l’étatisme, le dirigisme et la technocratie ; critique de l’utopie égalitaire à la lumière des sciences de la vie ; renforcement du pouvoir exécutif ; application de la démocratie directe ; liberté de l’enseignement face au monopole de l’Etat, défense de la propriété ; promotion de l’économie de marché, assainissement des finances publiques ; préférence pour l’impôt sur la consommation, au détriment de l’impôt sur le revenu ; réduction de la pression fiscale ; dénonciation des effets pervers de la protection sociale , des nouveaux privilèges camouflés au fil du temps derrière le paravent des « acquis sociaux » ; libéralisation du marché du travail ; suppression du monopole syndical dans les élections professionnelles ; libération des échanges ; octroi de la nationalité française aux seuls étrangers qui se sont assimilés, rapatriement progressif de la population étrangère non européenne ; rétablissement de la peine de mort pour les crimes de sang (…) »[24]. Des éléments que l’on retrouve aujourd’hui dans quasi tous les programmes d’extrême droite, voire de droite.

Terminons par montrer combien derrière des discordances se cache bien une pensée construite et cohérente[25] : « Il s’agit seulement de montrer l’existence d’un dénominateur commun de la pensée non conformiste, qui réside à la fois dans la critique radicale du rationalisme ; dans la condamnation de la vision matérialiste et bourgeoise du monde ; dans la révolte contre la société actuelle ; dans le rejet du progressisme ; dans la volonté de dépasser la sécularisation (…) »[26] C’est donc bien l’universalisme porté par les droits de l’homme dans la foulée des Lumières qu’il s’agit de combattre : « Les épigones des Lumières ne font en définitive que réactiver les mêmes projets éculés, mais sans cesse repris, qui prétendent mêler et confondre toutes les familles, tous les peuples, toutes les ethnies, toutes les cultures, pour les broyer dans le grand mortier du mondialisme »[27] Face à cela seule une vision du monde cohérente peut s’opposer : « A l’entreprise rationaliste et volontariste des hommes pour modifier les institutions, la pensée contre-révolutionnaire oppose l’ordre naturel, aux impératifs de la raison universelle, l’œuvre du temps. La doctrine contre-révolutionnaire s’en prend à l’abstraction révolutionnaire au nom de la diversité des pays et des peuples. Hommes et sociétés sont marqués par le milieu naturel, qu’ils transforment d’ailleurs. (…) La pensée contre-révolutionnaire est anti-égalitariste. Sous sa triple forme religieuse, politique et socio-économique, l’égalitarisme est pour elle une illusion »[28]

Et donc de retrouver ce concept central d’inégalité naturelle indépassable.



[1] Imatz, Arnaud, Par delà droite et gauche. Permanence et évolution des idéaux et des valeurs non conformistes, Paris, Godefroy de Bouillon, 1996. La visite du site des éditions Godefroy de Bouillon (référence habituelle de l’extrême droite pour son rôle dans les croisades) étant particulièrement illustrative

[2] Voir La troisième voie phalangiste in AM n°83 de janvier-mars 2018

[3] p.17

[4] Voir Un populisme du 19e siècle in AM n°29 de juillet-septembre 2004

[5] Voir De l’inégalité à la monarchie in AM n°33 de juillet-septembre 2005

[6] Voir Antimarxiste et antidémocratique, bref d’extrême droite in AM n°82 d’octobre-décembre 2017

[7] Voir L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in AM n°32 d’avril-juin 2005

[8] Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in AM n°31 de janvier-mars 2005

[9] Voir Le fascisme n’a pas confiance dans le peuple in AM n°53 de juillet-septembre 2010

[10] Voir L’antisémitisme est-il une futilité ? in AM n°26 d’octobre-décembre 2003

[11] P.17

[12] P.25

[13] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in AM n°36 d’avril-juin 2006

[14] p.90, note 72. Voir Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in AM n°34 d’octobre-décembre 2005

[15] P.147

[16] Voir Le nationalisme européen de l’extrême droite in AM n°35 de janvier-mars 2006

[17] P.177 Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n° 78 d’octobre-décembre 2016

[18] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013

[19] P.197

[20] P.64 Voir Une troisième voie : le socialisme racial n°57 de juillet-septembre 2011

[21] P.41

[22] P.217

[23] Voir De la porosité de la droite envers l’extrême droite in AM n°84 d’avril-juin 2018

[24] Pp.201-202

[25] Sur les divergences voir notamment La tendance païenne de l’extrême droite in AM n°38 d’octobre-décembre 2006 versus La Loi du décalogue in AM n°64 d’avril-juin 2013

[26] P.10

[27] P.221

[28] P.103

samedi 23 mai 2020

Vlaams belang : de la victoire à la menace. Analyse

Je rejoins les avis positifs sur sa qualité qui illustre totalement ce que dit Dewinter (figure historique du VB) : "l'emballage a changé, mais le fonds reste le même". Plusieurs réflexions 
1° Le cordon sanitaire médiatique est-il ainsi rompu ? bien entendu que non car les interviews de membres de l'extrême droite sont encadrées, contextualisées et décryptées. On est donc clairement pas dans le cadre de donner une tribune.

2° Le cordon sanitaire politique est-il rompu ? Pas encore. Mais on voit combien il peut l'être. Et que comme d'habitude si l'extrême droite arrive à un moment au pouvoir ce n'est pas seule, mais via le fait que des partis de droite s'allient avec elle. Il y un siècle comme aujourd'hui ! En cela le sondage du jour (montrant le VB devant la NVa en % et les deux partis à 44,8% des voix, mais une très courte majorité en projection de sièges) n'est pas rassurant. Et le fait que ce soit le représentant de l'aile (très) droitière du parti qui obtienne la présidence du VLd est aussi une mauvaise nouvelle. Notons que Bart Somers (que l'on voit tenir un discours ferme au parlement flamand) a été lui élu au bureau avec un bon score, ce qui permettra peut-être un équilibrage

3° Mais plus important encore sur le plan de la dédiabolisation, de la légitimation des idées portées par le VB (clairement d'ED voir plus bas) la responsabilité de parti comme la NVa et de certains de ses membres comme Theo Francken est énorme. Et comme en France avec le RN et l'écrasement de LR, la remontée du VB montre que quand la droite court après l'extrême droite elle ne la combat pas mais lui sert de marche pied.

4° Le vernis de présentabilité craque très vite. Le profil des jeunes du parti n'est pas inédit. L'exemple de Van Grieken qui milite depuis des années et dont le père est un policier militant historique du Blok est à cet égard représentatif. Et les séquences avec les identitaires français et à Alost montrent bien que le discours et le fonds politique sont ceux habituels de l'extrême droite. Ou encore le passage soulignant l'incompatibilité avec les valeurs démocratiques de 44 points du programme !

5° A ce niveau le reportage n'apprend d'ailleurs rien de nouveau sur ce qu'est l'extrême droite en Flandre, ses réseaux, sa composition militante (à différencier d'un potentiel électorat) : Blanche, non populaire, séparatiste, catholique, obsédée par l'immigration musulmane qui serait responsable de la criminalité, sexiste, adepte de la théorie du grand remplacement...

6° Au rayon rien de nouveau la présence de Luc Vermeulen et du Voorpost est très illustrative. C'était déjà l'objet de séquences entières dans les reportages de Defossé.

7° Même l'aspect jeunes n'est pas une réelle nouveauté. Dewinter était le Van Grieken de l'époque. On disait déjà alors qu'il changeait l'image car jeune et en costume cravate. Et le rôle des cercles étudiants nationalistes en Flandre n'est pas nouveau non plus (le reportage le mentionne d'ailleurs)

8° Le rôle des réseaux sociaux est certes important et un des éléments nouveaux. Mais ce qui ne l'est pas et qui est très bien montré dans le reportage c'est : a) les moyens financiers énormes utilisés pour ce résultat. b) le travail de terrain (envers les jeunes, sur les marchés, par des actions...) est primordial. L'ED s'ancre dans le réel en s'appuyant sur le virtuel.

9° Classique aussi qu'une montée électorale de l'ED s'accompagne d'une libération de la parole raciste qu'elle favorise et dont elle se nourrit dans une dialectique négative. Mais aussi d'une violence directe et physique. En cela la séquence du Voorpost à l'école est à mon sens très très violente, y compris physiquement, par le climat qu'une telle action met. Plus encore que l'interview du directeur de l'OCAM.

10° Sur cet aspect, le reportage montre bien la plus grande difficulté d'être antifasciste en Flandre qu'en Wallonie. Mais aussi que le combat n'y est pas abandonné.

11° Sur ce combat antifasciste, le reportage me conforte dans l'action menée au sein du Front Antifasciste et sur l'option de ne pas laisser l'extrême droite belge francophone se structurer et occuper physiquement l'espace public. Et, de manière plus anecdotique, sur le fait d'avoir eu raison de consacrer une soirée pour aller à Anvers contre le meeting du VB avec Salvini, le début du reportage montrant le caractère très loin d'être anodin de ce meeting.

12° Enfin un détail qui est loin d'en être un, surtout que le reportage souligne l'importance donnée à l'image et le soucis de contrôler celle-ci. Non pas le badge antisémite d'Alost. Mais la cravate de Van Grieken aux voeux du parti sur laquelle l'interroge le journaliste. Couleur proche de celle du Vlaams Blok, ancêtre du Vlaams Belang, et surtout tête de mort avec os croisés. Soit à mon sens un lien évident avec la Totenkopf (voir plus grave avec ce que l'on retrouvait sur les boites de Zyklon B). Occasion de rappeler que la tête de lion stylisée utilisée par le VB pour son logo est la même que celle du berkenkruis, le magazine des anciens SS flamand du front de l'Est. Et il y a longtemps que je ne crois plus au hasard sur ce type de clin d'oeil.

En conclusion, un excellent reportage qui démontre bien qu'au delà de certaines apparences l'extrême droite reste bien fidèle à elle même. Et qu'il faut donc continuer à la combattre sur tous les fronts.

mercredi 22 avril 2020

La réaction réactionnaire à balance ton porc


 Cet article est paru dans la Revue aide-Mémoire n°92
d'avril-mai-juin 2020, p.11. Un numéro spécial féminisme

On retrouve au sein de l’extrême droite des personnes atteintes de ce qui se rapproche du syndrome de l’oncle Tom. Soit l’intériorisation par un·e dominé·e des comportements, attitudes et pensées de celles et ceux qui le ou la dominent au point parfois d’en être soi-même un promoteur ou une promotrice. Nous avions déjà esquissé cette posture dans cette chronique quand nous avons parlé des homosexuels au sein de l’extrême droite[1]. Dans ce numéro spécial, nous éclairerons cet aspect avec l’exemple du genre.

Des femmes réactionnaires 
Pour reprendre la citation célèbre de Françoise Giroud  "La femme serait vraiment l'égale de l'homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente.", on peut souligner qu’au sein de l’extrême droite certaines femmes arrivent à être aussi réactionnaires que les hommes. On sait combien Marine Le Pen tente d’instrumentaliser la laïcité[2] et combien sa nièce Marion a fait sécession pour contester une ligne trop lisse visant à la respectabilité au profit d’une ligne plus dure revenant à certains fondamentaux réactionnaires de l’extrême droite, notamment sur les questions éthiques portées par « la manif pour tous ». On connait un peu moins les brigandes, groupe musical liée à un groupuscule sectaire qui se définit comme voulant vivre en clan, dénoncé comme tel y compris par une frange de l’extrême droite à la suite du journal Rivarol. Les Brigandes, dont le nom est une référence explicite aux vendéens royalistes et catholiques ayant lutté contre les armées de la Révolution, se présentent elles-mêmes comme « un groupe de 7 chanteuses engagées dans la contre-culture antimondialiste et identitaire »[3] et dont les titres des albums est un programme en soi allant de Grand Remplacement à J’élucubre à Sion en passant par France notre Terre ou Foutez le camp !. Eugénie Bastié, dont nous analysons ici le dernier ouvrage[4], incarne une autre forme de cette droite catholique réactionnaire et conservatrice[5] active notamment au sein du Figaro et qui a connu un nouvel élan médiatique dans le cadre du mouvement de « la manif pour tous » et que d’aucun·e qualifie parfois de « zemmour au féminin ». C’est donc sans réelle surprise que ses deux ouvrages sont publiés aux très catholiques éditions du Cerf.
Dans son livre, Le Porc émissaire, l’auteure se livre un peu : « Lorsque j’étais adolescente, ce film (autant en emporte le vent) était mon préféré et j’avoue que pendant longtemps Rhett Butler constitua mon idéal masculin. Je me sentais aussi libre que Scarlett mais ne comprenais pas que cette idiote pût préférer cette vieille guimauve d’Ashley, sorte de Charles Ingalls en uniforme confédéré, au cynique mais aventureux Rhett avec qui au moins on ne devait guère s’ennuyer. Les mauvaises langues liront dans cette passion de jeunesse une prédilection précoce pour la soumission, expliquant ma défense acharnée du patriarcat »[6]. Et d’ajouter en évoquant le « texte des 100 » signée notamment par Catherine Deneuve et pour lequel elle est contactée : « (…) j’étais mal à l’aise avec le ton et l’orientation idéologique de ce manifeste clairement libertaire. Les générations qu’il rassemble, la plus jeune des signataires devant avoir 35 ans, ne sont pas la mienne et je ne me reconnais pas dans cette défense inconditionnée de la liberté sexuelle. Je suis d’un autre temps, celui précisément d’un droit d’inventaire des faux affranchissements et des vraies servitudes. Entre un libertarisme pour lequel le corps ne compte que comme objet à la merci de la volonté et un puritanisme qui surévalue l’importance de la chair au point d’y enchainer la conscience, faut-il vraiment choisir ? »[7]. Cette forme de dichotomie imposée dans le raisonnement est une autre forme du concept cher à l’extrême droite de la troisième voie entre le capitalisme et le communisme. Ici aussi il mène vers une voie conservatrice et réactionnaire et non vers une société plus égalitaire et solidaire.

Une recherche d’un juste milieu qui penche (très) à droite
L’auteure insiste sur l’aspect soit disant équilibré et de bon sens : « Ce livre essaiera d’aborder la question du désir et de la relation entre les sexes à la lumière qui convient : ni les projecteurs de la transparence, ni la lampe rouge des lupanars, mais le clair-obscur qui convient à toute pensée nuancée ». Dans un style pamphlétaire ne s’encombrant que rarement de références et de sources, Bastié multiplie les exemples visant à démontrer l’excès du mouvement me too qu’elle compare à Salem et rapproche du puritanisme anglo-saxons qui menacerait la spécificité culturelle française : « Nombreux sont ceux qui, à raison, dénoncent le patriarcat d’importation qu’est l’islamisme radical et à sa prétention à reléguer les femmes au second rang. Mais encore plus nombreux sont ceux qui s’aveuglent sur le matriarcat d’importation qu’est le féminisme radical américain et nient la menace qu’il fait peser sur la spécificité culturelle française »[8]. Cette spécificité c’est notamment la galanterie, dont si elle reconnait qu’elle est une construction sociale d’une élite oisive, elle oublie l’âge très jeune des filles concernées et le peu de mariage d’amour à une époque ici idéalisée des « amours galantes », qui « Finalement conspuée, la culture de la galanterie sera balayée par la fièvre rousseauiste qui maudira l’artifice au profit d’une nature primitive qu’il s’agira d’exalter. Nature ou culture, tel est bien l’enjeu qui structure les revendications néo-féministes »[9]. Ce passage est intéressant car au-delà d’un discours qui peut paraître progressiste et mesuré il fait craquer le vernis et montre les aspects réactionnaires du discours et ses accointances, au minimum, avec la vision de la société portée par l’extrême droite adversaire de Rousseau, de la Révolution française et de son héritage, ainsi que d’un discours naturaliste. Il n’est donc pas étonnant de voir Bastié insister sur les différences biologiques, et bien entendu surtout l’aspect sexuel de la reproduction, qui expliqueraient les comportements amoureux et le côté collectionneur de l’homme. « La maternité, qui était compensée par la domination masculine, est devenue puisque celle-ci a disparu un vrai privilège féminin. Ce n’est ni en réduisant ces inquiétudes légitimes aux fantasmes d’un antiféminisme de combat, ni en entretenant les hommes dans leur désarroi que nous sortirons de la crise. C’est en quoi Me Too ne représente pas une colonne révolutionnaire en marche, mais la voiture balai des derniers vestiges d’une virilité en lambeaux »[10]

Et toujours cette inégalité naturelle immuable[11]
C’est donc clairement contre le discours égalitariste qu’elle s’élève malgré les obstacles du « politiquement correct ». Un concept qui se surgit pas par hasard mais qui permet aussi de venir avec un racisme à peine déguisé par une critique de l’islamisme : « Il est d’ailleurs frappant d’observer que la libération de la parole, lorsqu’elle touche à la parole « raciste » ou plus simplement à la légitime inquiétude culturelle, est condamnée unanimement par cette même gauche qui encense la parole libérée des femmes. De même la pratique de l’ «amalgame », sans cesse reprochée à ceux qui évoquent la radicalisation islamiste ou le terrorisme est utilisée ici sans complexe. »[12]
On appréciera à leur juste valeur certaines affirmations comme celle-ci : « Hier, lorsque la morale régulait encore les mœurs et continuait d’imposer des normes sévères telles que la chasteté, la fidélité ou l’interdiction de l’avortement, la transgression était punie par l’autorité mais le transfuge n’était plus mis au ban de la société ; la fille-mère, la putain, l’homosexuel étaient moralement condamnés mais socialement tolérés »[13]. A l’image du « racisme anti-blanc », Bastié arrive à faire le tour de force de renverser totalement le problème et d’en venir à dire que c’est la masculinité qui est en crise et l’homme qui serait victime car son identité serait plus construite et contraignante : « La grande idéologie du temps, le féminisme, était en panne de bourreaux. A Cologne en 2016, elle était restée aveugle aux viols commis par des migrants sur des femmes allemandes. A Washington, elle avait échoué à faire élire son égérie Hillary Clinton (…) »[14].
Il est intéressant de constater que derrière l’apparence d’un livre dénonçant certains excès, sur lesquels on peut parfois la rejoindre et qui constitue son cheval de troie pour ses idées réactionnaires[15], très vite surgissent à qui est attentif les fondements de l’idéologie d’extrême droite : inégalités naturelles immuables et rejet de la révolution française et du communisme mis dans le même sac. Auquel on rajoutera avec ce livre le féminisme « Le patriarcat, c’est-à-dire l’institutionnalisation de la domination masculine, a été détruit tout comme l’Ancien régime a volé en éclat à la Révolution française. Les Républicains ont-ils continué de clamer que la monarchie était encore symboliquement présente et qu’il fallait l’éradiquer des esprits comme on l’avait fait disparaître des lois ? Oui, et ce fut la Terreur. De même, les féministes continuent de traquer le patriarcat dans les reins et dans les cœurs, alimentant par là une nouvelle terreur »[16]



Le titre pouvant donner l’impression d’une redondance vise à souligner qu’une réaction progressiste à Me too/balance ton porc est possible, qui dénonce certains des excès sans pour autant prôner des solutions réactionnaires.
[1] Voir Un homosexuel collaborationniste in AM n°68 d’avril-juin 2014
[2] Voir aussi sur cette instrumentalisation Voltaire comme alibi à la rupture du cordon sanitaire in AM n°89 de juillet-septembre 2019
[3] Voir leur site, www.lesbrigandes.com
[4] Bastié, Eugénie, Le porc émissaire. Terreur ou contre-révolution, Paris, Le Cerf, 2018
[5] Voir La Loi du décalogue in AM n°64 d’avril-juin 2013
[6] P.12
[7] P.53
[8] p.61
[9] P.66
[10] P.155
[11] Voir l’ensemble de notre chronique et le concept de Darwinisme social, mais ici nous renverrons principalement à L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013
[12] P.26
[13] P.128
[14] P.13. Sans être une invention de l’extrême droite, les faits de Cologne sont à nettement relativiser. voir https://www.liberation.fr/checknews/2019/07/12/quel-est-le-bilan-judiciaire-des-agressions-du-reveillon-2015-a-cologne_1738995
[15] Voir De la porosité de la droite envers l’extrême droite in AM n°84 d’avril-juin 2018,
[16] Pp.144-145