dimanche 10 juin 2018

Le mouvement coopératif : histoire, questions et renouveau



Un an et demi après avoir proposé le sujet ma mise en perspective et en questionnement du modèle coopératif est publiée dans le courrier hebdomadaire du CRISP. En voici le 4e de couverture :

"Après une longue période de déclin dans la seconde moitié du XXe siècle, le mouvement coopératif connaît actuellement une nouvelle vigueur. De multiples initiatives coopératives voient le jour et se développent, participant à un véritable mouvement de fond. Ce retour du modèle coopératif est notamment le fait d’activités ressortissant de l’« économie sociale » (ou « secteur privé non lucratif»). Ces structures visent à produire des biens ou services en poursuivant une finalité d’utilité collective, en accordant la primauté à l’humain sur le capital, et en faisant le choix d’une lucrativité limitée. En Belgique francophone, il s’agit surtout d’initiatives liées à la production et à la consommation d’aliments.
Cette recherche d’alternatives au modèle capitaliste prédominant a derrière elle une histoire déjà longue. En Belgique, les coopératives sont apparues dans le dernier quart du XIXe siècle, ont connu leur apogée dans l’entre-deux-guerres, et ont été des acteurs économiques de poids jusqu’au début des années 1980. Les initiatives coopératives actuelles s’inscrivent dans la lignée des coopératives historiques, et en particulier de celles qui étaient liées au mouvement socialiste. Au-delà de leur objet premier, ces coopératives socialistes portaient en effet un projet global de changement de la société.
Il est frappant de constater combien les débats, parfois vifs, qui traversent les initiatives coopératives d’aujourd’hui trouvent un écho direct dans les questionnements auxquels ont été confrontées les coopératives d’hier. Comment assurer une alimentation de qualité à un prix accessible ? Comment toucher réellement les classes populaires et non uniquement les classes plus favorisées ? Comment assurer un fonctionnement interne démocratique ? Quels rapports entretenir avec les producteurs et avec les consommateurs ? Etc. L’histoire éclaire ici le présent d’une façon tout spécialement riche et interpellante.

Vous pouvez le commander auprès du CRISP : http://www.crisp.be/librairie/catalogue/1965-mouvement-cooperatif-histoire-questions-renouveau.html

jeudi 10 mai 2018

De la porosité de la droite envers l’extrême droite


Depuis la publication de cet article, Yvan Blot, l'auteur ici analysé, a fait à nouveau parlé de lui comme vice président des Volontaires Pour la France (VPF), un groupuscule d'ultra-droite recrutant des militaires et des membres des forces de l'ordre dans une logique de potentielle lutte armée (voir article de médiapart)

 Cet article a été publié dans la revue Aide-Mémoire n°84 d'avril-juin 2018, p.11

Au-delà du danger représenté par les partis d’extrême droite, il apparait que la lutte contre les idées d’extrême droite est encore plus importante. C’est l’objet depuis 2001 de cette chronique. Dans ce numéro nous allons analyser un livre qui illustre combien les idées d’extrême droite s’infiltrent dans celui d’une partie de la droite. Et qu’il s’agit d’une stratégie réfléchie et délibérée pensée il y a une quarantaine d’années et dont les résultats se font très nettement sentir aujourd’hui.

Le club de l’Horloge au cœur d’un parcours très à droite
Le livre qui sera au centre de cette chronique est le premier ouvrage que signe seul Yvan Blot, né en 1948. Le quatrième de couverture nous apprend qu’il est alors depuis 1980 au comité central du RPR et président du club de l’Horloge. Ce club, il l’a cofondé en 1974 quand il quitte le GRECE[1] dont le paganisme[2] et la personnalité d’Alain de Benoist[3] lui déplaise mais dont il avait été une importante cheville ouvrière depuis le début des années 70, notamment sous le pseudonyme de Michel Norey. Pendant trente ans, le club de l’horloge va jouer un rôle important de liaison entre la droite du RPR et le FN[4] et la galaxie identitaires. Le parcours personnel de son fondateur est ici très illustratif. Sorti de l’ENA, Blot fait une carrière de cadre politique au sein du RPR avant d’être élu à Calais au niveau local puis national. Au milieu des années 80, il participe à la rédaction de texte sur l’immigration dans une vision dure incarnée par Charles Pasqua. Échouant dans sa ligne d’alliance politique entre la droite et le FN, il rejoint ce dernier en 1989 et en devient la même année député européen. Début des années 90, il s’installe politiquement en Alsace. Il participe brièvement à la dissidence mégretiste du MNR avant au début des années 2000 de faire un retour à droite au sein de l’UMP où il reste une dizaine d’années. Depuis 2011, Yvan Blot est revenu ouvertement dans le champs de l’extrême droite en rejoignant le parti souverainiste Rassemblement pour l'Indépendance et la souveraineté de la France (RIF) tout en participant à des structures pro-russe et à des médias d’extrême droite.

Un combat idéologique passant par l’importance des mots
Comme nous venons de le voir, Yvan Blot est passé par des structures qui ont fait du combat d’idées leur principal objectif. De manière significative son livre commence d’ailleurs par un chapitre sur « langage et politique » où il insiste sur le fait d’utiliser son vocabulaire, ses termes… « C’est d’ailleurs le mérite du fondateur de ce qu’on appelle la « nouvelle droite » en France, M. Alain de Benoist, que d’avoir mis l’accent sur l’importance du pouvoir culturel à côté du pouvoir politique »[5] Rejetant la stratégie du compromis ou celle de l’affrontement frontal, Blot plaide pour : « le troisième type de stratégie, dite « stratégie haute » consiste à mettre l’adversaire en position défensive, en se battant pour des valeurs qui sont admises par tous les Français, et en montrant que l’adversaire trahit ces valeurs. C’est une stratégie de contournement, qui ne concerne que secondairement l’adversaire mais qui s’adresse à l’ensemble du peuple. Elle demande du caractère pour ne pas trop se faire influencer par les préjugés de « l’élite » et de l’intelligence car il faut concevoir un discours innovateur au-delà de celui de l’adversaire »[6]. Cette tactique passe par un gros travail sémantique qu’il est intéressant de lire aujourd’hui car il utilise des tournures et un vocabulaire que l’on retrouve notamment sur les réseaux sociaux : « Le paradoxe de notre époque est que l’on critique la nécessité des élites au nom de l’égalitarisme tout en prétendant conforter les pouvoirs élitistes des féodalités contre le peuple lui-même. C’est en cela que l’idéologie égalitariste est anti-démocratique, car elle suppose un dirigisme social implacable pour organiser le nivellement »[7]. Cette critique des élites, dans un style populiste, est devenue aujourd’hui courante. Tout comme le fait de provenir d’une personne qui fait partie de cette même élite, Blot étant un produit de l’ENA. Mais la pirouette consiste en une redéfinition des différents acteurs, le peuple étant ici la classe moyenne des salariés et des entrepreneurs, soit la classe sociale type de l’extrême droite : « La situation nouvelle est que, pour la première fois depuis de nombreuses années, une coalition des « élites » responsables et d’une majorité du peuple se constitue dans la plupart des pays occidentaux développés pour lutter contre l’étatisme et les excès des « ingénieurs sociaux ». C’est cette coalition de ce que les anglos-saxons appellent les economic conservatives (partisans de l’économie de marché) et les social conservatives (défenseurs des valeurs traditionnelles d’ordre et d’enracinement) que dépend l’avenir de nos nations occidentales. Ces deux groupes incarnent l’alliance de la tradition et du progrès face à laquelle se regroupent les forces réactionnaires du dirigisme socialiste »[8]. Et de compléter : « Comme en 1789, nous nous trouvons à un tournant de l’histoire. Le peuple n’est pas vraiment maître de son destin dans la « pseudo-démocratie » qui est la nôtre à bien des égards. C’est pourquoi le monde politique apparaît relativement défavorisé aux yeux de beaucoup de citoyens. Le pouvoir politique est très largement influencé par des forces distinctes de celles du peuple et que nous appelons les « nouveaux féodaux », intelligentsia, syndicats politisés, technocrates qui fondent leur légitimité non sur le suffrage universel mais sur une profession de foi idéologique envers l’égalitarisme. Comme le professeur Hayek le dit avec justesse, ce que certains appellent leurs convictions démocratiques n’a rien à voir avec le sens originel de la démocratie : ils entendent par là leurs convictions égalitaristes »[9]. Et de prendre un exemple, lui qui soutient la peine de mort : « Je me bornerai pour l’instant à citer un cas flagrant d’élitisme d’inspiration antidémocratique : c’est l’extraordinaire négligence des intellectuels socialistes et du garde des Sceaux R. Badinter, envers la préoccupation, profondément enracinée dans le peuple français, de nos concitoyens pour leur sécurité »[10]

Un discours antimarxiste ultra-libéral[11]
Hayek est clairement le penseur le plus cité positivement. À l’inverse la vision de l’homme défendue par Rousseau est régulièrement critiquée. Et l’adversaire clairement identifié : « Depuis 1945, la ligne de rupture principale est entre les marxistes et ceux qui ne le sont pas »[12]. L’angle principal d’attaque est celui de l’égalité, qualifié d’égalitarisme : « Parce que l’égalitarisme favorise le cancer bureaucratique, il étouffe les libertés. Parce qu’il s’appuie sur le ressentiment, il détruit la fraternité, parce qu’il paralyse l’initiative, il affaiblit la nation »[13]. Cet égalitarisme est porté par le socialisme qui freine par ses politiques le développement naturel des talents de la nation : « Dans les pays occidentaux rongés par le cancer de la social-démocratie (…) le ralentissement de la croissance (…) trouve une de ses sources dans l’excessive pression fiscale, la bureaucratisation, la multiplication des règlements qui entravent la libre entreprise, les libres initiatives, l’esprit d’innovation »[14]. Ces talents de la Nation ne peuvent émerger que via le mérite : « Mais le socialisme croit en l’égalité niveleuse (…) la politique socialiste s’oppose ainsi à la promotion sociale, à l’élévation de chacun par le mérite personnel »[15]. C’est pourquoi : « Les conclusions que je présente ici sont le résultat d’années de travail au sein du Club de l’Horloge : elles nous ont conduits à mettre en valeur l’opposition entre les marxistes et les républicains »[16]. C’est sur ces valeurs Républicaines que Blot intègre, à l’inverse d’une bonne part de l’extrême droite, l’héritage de la Révolution française vue comme le moment de l’émergence de la Nation. Une Nation qui est centrale mais qui n’est pas l’Etat qui lui doit être réduit à son minimum afin de laisser le mérite jouer à plein : « Le problème à l’ordre du jour est à notre avis celui du recentrage des missions de l’Etat. Il faut moins d’Etat, dans tous les domaines qui sont liés à la création et au maniement des richesses, matérielles et spirituelles, c’est notamment le cas de l’économie, mais aussi de l’éducation, de l’information et de la culture. Il faut plus d’Etat, ou, si l’on préfère, une plus grande efficacité de l’Etat, dans les domaines de la souveraineté et de la sécurité ».[17] Et de plaider pour un enseignement privé.
Heureusement, la soif de liberté héritée des racines germaniques est encore vivante dans le peuple : « L’égalitarisme comme valeur suprême est désormais contestée au nom des libertés. La massification universaliste et étatiste est contestée au nom des valeurs d’enracinement qui connaissent un véritable regain. »[18] Et à travers ces valeurs d’enracinement, Blot revient avec des thèmes chers à l’extrême droite[19] sur lesquels il amène une nouvelle argumentation avec la théorie du grand remplacement et les prémisses du racisme anti-blanc[20] : « (le peuple) est capable de se battre aussi pour des causes autres qu’économiques. On le voit bien quand il s’agit des libertés ou de tout ce qui menace l’identité et l’enracinement des individus. C'est d’ailleurs pour cela, soit dit en passant, que les problèmes posés par une immigration incontrôlée doivent être impérativement résolus. N’oublions pas que Rome est morte des invasions pacifiques bien avant d’avoir été détruite par les troupes d’Alaric (…) Tout change dans le monde à l’échelle historique sauf la nature profonde de l’homme. C’est d’ailleurs heureux pour le maintien même de l’espèce humaine »[21]. Et d’enfoncer le clou : « L’immigration désordonnée et massive provoque un double déracinement. Celui des immigrés, qui est particulièrement dramatique à la deuxième génération et celui des populations d’accueil qui se sentent à l’étranger chez elles. Dans ces cas préoccupants, il n’y a que deux voies pour éviter la violence, car l’histoire est un cimetière de sociétés pluri-ethniques (…) Les deux voies sont celles de l’enracinement : c’est-à-dire l’intégration pour ceux qui le peuvent et le veulent, et qui sont en France surtout d’origine européenne et l’organisation du retour dans les pays d’origine pour les autres »[22].
Les frontières entre la droite dure et l’extrême droite sont parfois poreuses et floues[23]. Le discours tenu par Blot et analysé ci-dessous ressemble furieusement à celui utilisé par des personnes comme Etienne Dujardin, Alain Destexhe, Drieu Godefridi ou encore Corentin de Salle pour ne citer que quelques belges francophones. Ce qui n’est pas sans poser des questions.


[1] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013
[2] Voir La tendance païenne de l’extrême droite in AM n°38 d’octobre-décembre 2006
[3] Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n°78 d’octobre-décembre 2016
[4] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen in AM n°56 d’avril-juin 2011
[5] Blot, Yvan, Les racines de la liberté, Paris, Albin Michel, 1985, P.129
[6] P.238
[7] P.224
[8] P.242
[9] P.198
[10] P.34
[11] Voir Antimarxiste et antidémocratique, bref d’extrême droite in AM n°82 d’octobre -décembre 2017
[12] P.16
[13] P.89
[14] P.27
[15] P.29
[16] P.20
[17] P.145
[18] P.75
[19] Voir Un « on est chez nous » d’exclusion in AM n°81 de juillet -septembre 2017
[20] Voir Danger : Invasion ! in AM n°22 de juillet-septembre 2002
[21] P.39
[22] P.99
[23] Voir De la nuance entre droite radicale et extrême droite in AM n°77 de juillet-septembre 2016

lundi 29 janvier 2018

La troisième voie phalangiste

Cet article est paru dans le n°83 de la revue Aide-Mémoire de janvier-mars 2018

Le débat sur l’autonomie de la Catalogne a montré que l’Espagne était toujours marquée par la période du Franquisme[1]. Si nous avons déjà évoqué celui-ci, nous nous penchons dans cette chronique sur un mouvement original, dont la brièveté permettra une certaine mythification commencée alors même que la guerre civile n’est pas terminée.

Une maison d’édition d’extrême droite
Ars Magna est une maison d’édition fondée à Nantes en 1996 dont le catalogue est centré « sur l'histoire des mouvements d'orientation nationaliste-révolutionnaire et traditionaliste, sur la géopolitique et sur la traduction de textes idéologiques rares inédits » et qui se positionne dans une ligne eurasienne dénonçant les petits nationalismes. On retrouve dans son catalogue une collection consacrée exclusivement à l’œuvre de Julius Evola[2], une autre aux écrits du mouvement monarchiste ainsi qu’une consacrée à l’ésotérisme intitulée « Sonnenwende »[3]. On notera également une collection « Les Ultras », dans laquelle on retrouve plusieurs écrits de Pierre Drieu La Rochelle[4], qui « dans le monde gris du politiquement correct [où] les idées fortes ne sont plus de mise et les auteurs qui en professent sont bannis des maisons d'édition [donne] une tribune à ceux qui estiment que seules valent les idées radicales, celles pour lesquelles on engage toute une vie et pour lesquelles on risque la mort ». Enfin terminons cette présentation par la collection « Devoir de mémoire » qui, après avoir récupéré une citation de l’historien de gauche américain Howard Zinn, précise qu’elle a pour objectif d’écrire « sans aucun tabou, (…) la véritable histoire de courants politiques souvent oubliés, parfois occultés et toujours dénigrés et ainsi de contribuer à une meilleure compréhension du passé, du présent et de l'avenir ». Comme nous l’avons déjà rencontré et analysé, derrière cette absence de tabous et cette volonté de sortir du politiquement correct il n’y a en réalité qu’une réhabilitation des idées d’extrême droite. Une analyse du catalogue de cette maison d’édition étant à nouveau très illustrative.

La phalange, forme fasciste de l’extrême droite espagnole
C’est à partir de deux brochures parues dans la collection « Les documents » que nous analyserons l’idéologie prônée par la phalange. Celle-ci, dans sa forme indépendante avec un trajet original et une certaine influence politique, dure de 1934 à 1937. Soit de la fusion entre les « Juntas de ofensiva nationale-Sindicalista » (JONS, fondée en octobre 1931) et la « Falange española » (FE, fondée en octobre 1933) pour donner naissance à la « Falange espanõla de juntas de ofensiva nationale-sindicalista » en février 1934 jusqu’à la décision par Franco, en avril 1937, de créer la « Falange española tradicionalista y de las JONS » qui regroupait également les partisans de la monarchie espagnole neutralisant ainsi les deux tendances centrifuges. Comme souvent dans les mouvements d’extrême droite, la phalange est l’œuvre d’un seul homme : José Antonio Primo De Rivera, fondateur de la FE et nommé Jefe (patron) dès octobre 1934, et ce jusqu’à son exécution le 20 novembre 1936, de la structure unifiée.
C’est sur le modèle du fascisme italien[5] que Primo De Rivera développe son mouvement. Uniforme, salut fasciste, obéissance totale et aveugle au chef… mais aussi confrontation physique contre les adversaires politiques dans une posture décrite comme une nécessaire autodéfense. Il en reprend également les aspects de vitalité : « Notre mouvement ne serait pas entièrement compris si l’on croyait qu’il n’est seulement qu’une façon de penser ; ce n’est pas une manière de penser, mais une façon de vivre (…) nous devons adopter dans toutes les manifestations de notre existence, dans chacun de nos gestes, une attitude profondément et entièrement humaine. Cette attitude, c’est l’esprit de sacrifice et, de service, le sentiment spirituel et militaire de la vie »[6]. Contrairement à de nombreux autres leaders fascistes, De Rivera ne vient pas de la gauche. Il est le fils de Miguel Primo de Rivera, marquis de Estella, « pacificateur du Riff, mais encore l’homme politique, dictateur paternel, à qui son pays est redevable de sept années de paix dans le travail et la postérité. À ce grand patricien, enfin, le destin avait donné un fils d’une valeur remarquable dans tous les sens du mot et supérieurement doué[7] ». Son portrait est, forcément, celui d’un homme jeune et vigoureux sacrifiant sa propre vie au service d’une cause supérieure : « Ceux qui l’ont connu garderont toujours dans leur cœur sa belle figure à la noble prestance. Le nez droit, les sourcils bien arqués, de grands yeux au regard profond et compréhensif, le front large, de son être entier émanait une "aura" irrésistible pour celui à qui il adressait sa parole nerveuse. Je revois encore sa silhouette romaine et dominatrice qui se détache comme d’un haut relief de l’époque impériale[8] ».

Une troisième voie… de droite
S’il se présente comme incarnant une troisième voie qui rejette le clivage gauche-droite, dans le discours comme dans les faits la phalange est surtout antimarxiste : « la pensée sociale de la Phalange reste antimarxiste et dirigée contre la forme matérialiste du socialisme[9] ». Elle rejoint donc rapidement le camp franquiste dès le début du coup d’État malgré une volonté de départ de rester indépendante. Au niveau de la composition de ses membres et s’il y a insistance dans le discours sur l’hétérogénéité, la réalité montre un phénomène lié à une radicalisation de la jeunesse issue de la classe moyenne[10] ».
Les aspects révolutionnaires du discours de la phalange, qui dénonce l’esclavage économique que subissent les ouvriers sous les excès du libéralisme[11], effrayaient la droite traditionnelle. Ils seront gommés par Franco dès après la mort de Primo De Rivera. Ainsi de la conception du rôle des syndicats pour un mouvement qui se proclame « national-syndicaliste » : « José Antonio conçoit donc les "syndicats socialisés" comme des organismes collaborant et servant de base à l’évolution économique et sociale de l’État et non pas comme des représentants fictifs servant à l’oppression et à la mise au pas des travailleurs. Considérés comme représentants dynamiques de la vie du travail, ils deviennent, dans le système franquiste, de simples syndicats de façade et des institutions contrôlées et à la merci de l’État, ne pouvant pas mettre en cause la prédominance du capital[12] ». Il en sera de même de la nationalisation ou de la volonté de réforme agraire présentes dans la doctrine phalangiste : « Ainsi la requête phalangiste visant à une réforme agraire fut totalement ignorée et une grande partie des terres confisquées aux gros propriétaires des latifundias leur fut restituée par le Généralissimo[13] ».
Primo de Rivera, malgré les quelques aspects « révolutionnaires » qui seront vite évacués par Franco, reprenait les thèmes classiques que nous rencontrons dans cette chronique comme le rejet de la démocratie, intégrant l’interdiction des partis et l’établissement d’un État totalitaire, et l’antimarxisme au profit de la patrie : « Ce mouvement présent n’est pas un parti, mais plutôt un anti-parti, un mouvement, nous le proclamons, qui n’est ni de droite, ni de gauche (…) la Patrie est un tout comprenant tous les individus de quelque classe que ce soit. La patrie est une synthèse transcendantale, une synthèse indissoluble devant atteindre des buts qui lui sont propres[14] ». Dit autrement : « La patrie n’est pas une surface territoriale anonyme, mais une unité historique au-dessus des classes et des partis[15] ». Cette transcendance de la patrie, si elle explique le rejet de la lutte des classes, entraîne également un discours opposé à des formes d’autonomies régionales. Ainsi le programme de la Phalange énonce dès son point 2 que « tout séparatisme est un crime que nous ne pardonnerons pas » tandis que le point 3 réclame pour l’Espagne un rôle clef non seulement en Europe mais dans le monde avec une volonté de renouer avec le passé impérialiste et notamment d’être l’axe central du monde hispanique[16]. Primo De Rivera donne à sa vision nationaliste une dimension suprationale : « Elle met en fait que l’Occident est un, et que cette unité trouve son expression dans l’Empire comme sous Charlemagne ou Charles-Quint (…) L’empire s’oppose au morcellement de la Chrétienté provoquée par la Réforme et exalté par la Révolution (…) L’occident n’est pas seulement unité de culture, mais aussi tend à revenir unité politique jadis réalisée (…) est à nouveau la planche de salut pour les hommes de la nouvelle génération s’ils ne veulent pas être submergés par les internationales de toutes sortes[17] ». Ettore Vernier insiste par ailleurs dans son historique de la Phalange pour montrer que face aux Brigades internationales existeront dans le camp nationaliste également « des volontaires nationaux-révolutionnaires de nombreux pays européens [qui] viennent en aide au camp anticommuniste (…) Ainsi, des mouvements nationalistes de différents pays européens ont prouvé qu’ils étaient capables de se détacher d’une idéologie, jusqu’ici uniquement dirigée vers leur propre pays et sa grandeur, pour se mettre, avec les forces d’autres nations, au service d’un but supranational[18] ».
Une nouvelle fois, nous constatons avec la Phalange que si différents courants existent au sein de l’extrême droite, ils se rejoignent sur l’essentiel.


[1] Voir « L’idéologie derrière la carte postale » in Aide-mémoire n°62 d’octobre-décembre 2012 et « Le journalisme d’investigation n’est pas neutre » in Aide-mémoire n°74 d’octobre -décembre 2015.
[2] Voir « Le Fascisme est de droite » in Aide-mémoire n°47 de janvier-mars 2009 et « La révolution conservatrice » in Aide-mémoire n°48 d’avril-juin 2009.
[3] Soit « Solstice », mais aussi le nom d’une des dernières grandes offensives allemandes sur le Front de l’Est.
[4] Voir « Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite » in Aide-mémoire n°31 de janvier-mars 2005.
[5] Sur celui-ci voir « L’ascension fulgurante d’un mouvement » in Aide-mémoire n°28 d’avril -juin 2004.
[6] La Phalange espagnole, coll. Les Documents, Ars Magna éditions, Nantes, 2003, p.15.
[7] Idem, p.1.
[8] Idem, p.6.
[9] VERNIER, Ettore, La phalange. Problématique d’une troisième voie, coll. Les Documents, Ars Magna éditions, Nantes, 2004, p.16.
[10] Idem, p.11.
[11] Voir notre précédente chronique « Antimarxiste et antidémocratique, bref d’extrême droite » in Aide-mémoire n°82 d’octobre -décembre 2017.
[12] VERNIER, Ettore, op.cit., p.17.
[13] Idem, p.23.
[14] La Phalange espagnole, op.cit., p.13.
[15] VERNIER, Ettore, op.cit., p.7.
[16] La Phalange espagnole, op.cit., pp.17-18.
[17] Idem, p.4. Sur ces aspects, voir « Le nationalisme européen de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°35 de janvier-mars 2006 et « Le bilan du nationalisme » in Aide-mémoire n°39 de janvier-mars 2007.
[18] VERNIER, Ettore, op.cit., pp.21-22.