vendredi 27 janvier 2017

Le triangle vert et autres découvertes dans le monde virtuel

 Cet article a été publié dans Aide-Mémoire n°79 de janvier-mars 2017, p.11

À la demande du comité de rédaction, je ne consacre exceptionnellement pas cette chronique à l’analyse d’un ouvrage, mais je vais m’intéresser aux sites Internet de l’extrême droite belge francophone. L’étude des mémoires de l’Amiral Horthy en lien avec la situation en Hongrie fera l’objet de notre prochain texte.

Une présence très clairsemée, illustrative de l’état de l’extrême droite belge francophone

La présence sur Internet de l’extrême droite francophone est à l’image de la situation structurelle et militante de celle-ci : très faible. Ainsi le site du FN-Belge, qui utilise la flamme tricolore et se dit « depuis 1985 » afin d’incarner la continuité avec le parti créé par Daniel Féret[1], se résume-t-il à une seule page renvoyant vers un compte Facebook dont le contenu est également très pauvre et peu actualisé[2]. Un autre site, quelque peu plus fourni, est celui de Démocratie Nationale. Il reprend une série d’imageries traditionnelles de l’extrême droite francophone comme le « ouvrez les yeux » utilisé depuis les années 80 et repris d’une campagne du FN français[3]. Les thèmes développés y sont relativement classique : dénonciation de « l’islamisation de nos villes et villages », refus de l’entrée en Europe de la Turquie, défense des « racines chrétiennes et de la culture européenne», dénonciation de l’ostracisme subi qui est antidémocratique… On notera une définition de l’ethnocide comme d’« un mécanisme de déracinement culturel, la destruction de l’identité culturelle d’un groupe, sans nécessairement détruire physiquement ce groupe » afin de décrire le processus vécu par les européens de race blanche dans leur propre pays. Dans la charte en ligne, qui se veut courte et énonciatrice des grands principes en 14 points, on retrouve la dénonciation « des utopies universalistes et mondialistes » et à l’inverse la nécessité de défendre « l’idée de communauté populaire enracinée », la défense de la patrie et de la famille (qui est « composée d’un homme et d’une femme » et envers laquelle il faut lutter contre « la culture de mort » que constitue le droit à l’IVG), la défense d’un capitalisme national face à la mondialisation avec une vision corporatiste de l’entreprise : « l’entreprise est une famille de producteurs : il faut y partager les richesses selon les mérites de chacun », avant des chapitres dénonçant l’islamisation et l’immigration, intégrant un volet sur la protection animale se résumant à la question des abattages rituels.
Plus actualisé que les deux précédents (du moins pour la page d’accueil, les pages des sections régionales datant de… 2013 !), le site du Front Wallon sent bon l’amateurisme et le bricolage. Il s’agit d’ailleurs plus d’un blog que d’un site Internet proprement dit. Au-delà d’une dénonciation de l’ostracisme subi et du danger de l’islamisation de la Belgique, on notera que le dernier article publié se réjouit de la victoire de Donald Trump grâce à un programme similaire à celui défendu depuis des années par le FW. À l’inverse le site de Wallonie d’abord, le parti de Juan Lemmens, n’a plus été actualisé depuis mai 2014.

Des références et un discours bien connus

Comme on le constate la présence sur la toile est très maigrichonne et reflète parfaitement la réalité de l’état de l’extrême droite wallonne. Deux sites se distinguent d’ailleurs. Celui du Parti Populaire dont les thématiques sont similaires (« rétablir la sécurité », « stop à l’invasion migratoire »…) à celles de l’extrême droite, jusqu’à l’utilisation par son président du balai cher à Degrelle[4] en page d’accueil en lançant le hastag #dubalai. Contrairement aux précédents sites, celui-ci est clairement très professionnel et tenu à jour et à en corollaire le site de l’organe du parti : Le Peuple[5]. Mais c’est sur celui de Nation que nous avons décidé de nous attarder quelque peu. La formation identitaire d’Hervé Van Laethem a en effet toujours été la plus active tant sur le terrain que sur la toile. Le site actuel comprend de manière assez intéressante les archives des versions précédentes remontant à 2009. Il est aussi le plus complet quand à une vision du monde globale, aux liens internationaux… C’est ainsi que l’on retrouve un soutien parfaitement assumé à Aube Doré, quasi érigé en modèle à suivre, et la mention de l’appartenance à l’Alliance pour la Paix et la Liberté (structure européenne de l’extrême droite ayant pignon sur rue à Bruxelles). On retrouve également des liens vers Radio Libertés[6] et d’autres sites très clairement d’extrême droite. La boutique se montre également riche en enseignement avec la vente d’objets ornés de la croix celtique, croix que l’on retrouve en noir dans un rond blanc entouré de rouge sur un drapeau accroché au mur d’une des nombreuses photos montrant les militants de nation à visage découvert lors de réunions et d’actions du mouvement. Au-delà d’une imagerie qui va jusqu’à assumer des retours aux années 30, le contenu de textes mis en avant est édifiante, tout comme la vision diffusée dans les JT du mouvement disponible en ligne. On retrouve ainsi dans le dernier numéro une interview du « docteur Merlin » un chanteur « insoumis, nationaliste européen » qui insiste sur le poids des mots dans le combat identitaire.
Dénonciation du danger de l’extrême gauche et de l’immigration, réjouissance de l’élection de Trump qui a gagné malgré la propagande bienpensante… le site contient tous les thèmes que nous venons déjà d’évoquer. Mais il va un peu plus loin. Ainsi du texte « Stanleyville : NATION n’oublie pas ! » qui rend hommage aux parachutistes qui en novembre 1964 « libéreront des milliers d’occidentaux pris en otage par une rébellion congolaise d’obédience communiste » et qui n’oublie pas « les complices des tueurs marxistes puisque 400 ressortissants occidentaux auront néanmoins été assassinés parfois dans des conditions atroces. Les complices des tueurs, on les trouvait en Belgique dans cette gauche toujours prête à applaudir aux massacres d’Européens. Cette gauche qui militait, à l’époque, pour que nos militaires n’interviennent pas. Cette gauche qui traitera nos parachutistes de fascistes… Cette même gauche, dont les enfants aujourd’hui (encore plus débiles et encore plus ethno-masochistes) vandalisent la statue de Leopold II et s’auto-flagellent car ils sont Européens. »[7]. Un autre texte intéressant est celui qui relate une rencontre à Anvers avec des équivalents flamands. Hervé Van Laethem y reprend la rhétorique du chef qui n’hésite pas à aller à la confrontation physique : « Mais aussi car elle est symbolique du combat, même physique n’ayons pas peur de le dire, que j’ai mené ici contre la crapule gauchiste et les bandes urbaines, au coude à coude avec des camarades flamands dont certains sont encore présents ici aujourd’hui » et qui n’hésite pas à clairement dire qu’il faut un « état fort », un « état nouveau » qui remplacera l’actuel gangrené par le « mondialisme » tant économique que racial[8]. Et Van Laethem, reprenant la thématique d’une troisième voix[9], sous le vocable de « solidarisme » incarnant une forme de capitalisme nationale intégrant le corporatisme[10], de plaider pour «Un Etat qui donnera plus de liberté aux petits patrons mais qui contrôlera les activités des multinationales et sera le régulateur ultime des questions économiques et financières (c’est-à-dire tout le contraire de ce que le futur traité TTIP (pur produit du mondialisme) veut appliquer. » Le discours de son équivalent flamand n’est pas non plus sans intérêt, notamment dans ses nombreuses références à Nietzsche dans son auto-qualification de « nationaux-démocrates » (à défaut de pouvoir dire socialiste) appelant à être une « force contre-révolutionnaire » pour lutter contre le « mondialisme cosmopolite » qui utilise l’immigration comme une arme : « L’immigration de masse est, comme je l’ai déjà dit, une arme des élites néolibérales et des gauchistes contre leur propre peuple (…) L’immigration de masse est une sorte d’arme atomique qui doit dissoudre les peuples et les cultures, y compris celles des migrants. ».

Le triangle vert

Mais la partie la plus intéressante du site de Nation, se trouve dans une page entre l’article de fonds et la boutique qui nous rappelle des passages du Combat pour Berlin de Goebbels[11] et qui illustre parfaitement la volonté de cette frange de l’extrême droite de conquérir l’espace idéologique par l’activisme. Nation promeut en effet le port d’un « triangle vert ». « Ce pin ‘s rappellera quelque chose aux spectateurs les plus attentifs de la « culture politiquement correcte » de ces dernières années. Nous voulons parler du fameux triangle rouge « contre l’extrême-droite ». Triangle rouge porté par des personnes «  qui se font un « devoir » d’afficher ce triangle rouge juste au moment de passer à la télé ou bien pour faire plaisir à leur chef de service étiqueté socialiste dans l’un ou l’autre ministère (…) C’est pourquoi face à ce triangle rouge, on ne peut plus conformiste, nous proposons à ces porteurs de triangle de l’échanger contre le triangle vert, symbole du refus de la charia et du terrorisme et de la lutte contre le seul vrai fascisme qui existe encore de nos jours : le fascisme des extrémistes salafistes ! » Et d’insister sur le fait qu’ « Il n’y a aucune inscription relative à NATION sur le triangle. Ainsi, même si vous ne vous retrouvez pas dans les autres idées de NATION, vous pourrez néanmoins témoigner de votre opposition aux extrémistes islamistes. Portez le symbole de la seule vraie résistance d’aujourd’hui !!! »
Ainsi, un rapide tour d’horizon des sites Internet de l’extrême droite belge francophone permet déjà de relever de nombreux points de similitudes et de raccrocher le discours tenus aujourd’hui avec celui que nous analysons dans cette chronique depuis maintenant 15 ans[12]
 
Notes

[1] Voir Nouveau FN, vieille idéologie in A-M n°43 de janvier-mars 2008.
[2] Nous nous limitons ici aux sites Internet et n’avons pas été dans les méandres des réseaux sociaux qui nécessiteraient une étude spécifique
[3] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen in AM n°56 d’avril-mai-juin 2011
[4] Voir Léon Degrelle et le Rexisme in AM n°23 de janvier-mars 2003 et « Tintin-Degrelle » une idéologie au-delà de la polémique in AM n°50 d’octobre-décembre 2009 et n°51 de janvier-mars 2010
[5] Nous nous pencherons certainement sur une analyse approfondie du discours du PP et de ses référentiels idéologiques dans une prochaine chronique.
[6] Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n°78 d’octobre-décembre 2016
[7] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in AM n°36 d’avril-juin 2006
[8] Voir Plongée chez les radicaux de l’extrême droite in AM n°76 d’avril-juin 2016.
[9] Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in AM n°31 de janvier-mars 2005 et Une troisième voie : le socialisme racial in  AM de juillet-septembre 2011.
[10] Voir L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? in AM n°60 d’avril-juin 2012 et La « démocratie autoritaire » pour le bien des travailleurs in AM n°65 de juillet-septembre 2013.
[11] Voir Joseph Goebbels. Combat pour Berlin in AM n°17 d’avril-mai-juin 2001
[12] Voir Ref. L’espoir wallon. Histoire du mouvement (1995-1998) in AM n°16 de janvier-mars 2001

mardi 17 janvier 2017

Maisons du peuple, comment transmettre leur héritage

Ce sera le thème d'une table ronde à laquelle je participerai comme intervenant le samedi 28 janvier 2017 à 14h30 au Labokub à Bruxelles.
Plus d'informations sur la page Internet de financité

lundi 28 novembre 2016

Histoire des coopératives. Et maintenant ?

Je parlerai une nouvelle fois de l'histoire des coopératives et des enseignements de cette histoire pour les expériences actuelles à Anderlues le mercredi 7 décembre


Histoire de la sécurité sociale et quelques concepts

Le samedi 3 décembre 2016, je serai au Léonardo Da Vinci pour retracer l'histoire de cette importante conquête sociale qu'est la sécurité sociale et en rappeler quelques concepts clefs.


samedi 12 novembre 2016

coopératives, une formule pleine d'avenir

Je serai à la Maison de la Laïcité de Binche le
vendredi 18 novembre 2016 à 19h
pour donner ma conférence "les coopératives : une formule du passé pleine d'avenir
Adresse du jour : Place de l'Europe 7, 7131 Waudrez

dimanche 6 novembre 2016

La caricature politique

Je donnerai ma conférence sur l'analyse de la caricature politique le

mardi 15 novembre 2016 à 20h

à la Maison de la Laïcité de Hannut

Plus d'informations sur le site : http://www.maisonlaicitehannut.be/416856759

vendredi 14 octobre 2016

Le Gramsci de l’extrême droite



Cet article est paru dans le n°78 d'octobre-décembre 2016 d'Aide-Mémoire

La chronique de ce numéro va se pencher sur un penseur et théoricien central de l’idéologie d’extrême droite contemporaine. Un auteur non seulement prolifique, mais aussi original qui a renouvelé une partie du corpus doctrinaire sur base d’une grande culture et dont nous avions déjà fait mention à plusieurs reprises[1].

Le théoricien de la Nouvelle Droite
Alain de Benoist est né en décembre 1943 à Saint-Symphorien. Dès l’âge de 17 ans il s’engage dans les mouvances de l’extrême droite en écrivant dans un mensuel dirigé par Henri Coston. En 1961 il adhère à la Fédération des Étudiants Nationalistes (FEN) puis entre en contact avec Europe-Action de Dominique Venner. Il défend alors l’Algérie française[2], l’OAS[3] et l’Apartheid en Afrique du Sud. Fin des années 60 il fonde le GRECE[4] et multiplie les articles et ouvrages dont le premier reste le plus connu Vu de droite. Anthologie critique des idées contemporaines. Toujours actif aujourd’hui, Alain De Benoist réfute l’étiquette d’extrême droite. On le retrouve cependant à partir de 2014 comme animateur d’une émission « les idées à l’endroit », soit le même titre que le livre analysé dans la présente chronique, sur TV Libertés. Une web-tv « de tendance nationale » née dans la mouvance des manifestations contre le mariage pour tous et qui est en quelque sorte l’aboutissement des idées de la Nouvelle Droite, notamment la reconquête du champs culturel.
Le livre que nous analysons ici est publié en 1979 avec un avertissement intéressant : « Les éditions Libres-Hallier ne soutiennent évidemment pas les idées de la Nouvelle Droite, dont l’un des hérauts, Alain de Benoist, s’exprime ici. Les éditions libres-Hallier sont d’abord libres. Un débat est ouvert. Il serait suicidaire pour la gauche – ancienne ou nouvelle – de ne pas l’affronter en connaissance de cause. C’est la raison de la publication de ce livre »[5]. Comme l’auteur le rappelle dans son introduction, c’est en juin-juillet 1979 que les médias se sont intéressés au mouvement de la Nouvelle Droite. 
La centralité du combat des idées[6]
De Benoist dans son introduction à cette compilation de ses articles écrits durant les années 70 souligne que la ND est composé de gens qui avaient une vingtaine d’année en 1968 et qui ne se reconnaissaient ni dans la droite traditionnaliste[7], ni chez les réactionnaires xénophobes. « La Nouvelle Droite – ensemble informel d’associations culturelles, de clubs de réflexion, de revues théoriques et de journaux – a beau être « nouvelle », elle n’est quand même pas née de la dernière pluie (….) Or, la Nouvelle Droite ne se situe pas sur le terrain politique, mais sur le terrain culturel. D’entrée de jeu, elle s’est fixée pour objectif de mettre fin au monopole culturel dont bénéficiait jusque-là l’idéologie dominante. Il est clair que cet objectif ne pouvait pas lui valoir la moindre sympathie de la part de cette idéologie dominante – qui est l’intelligentsia égalitaire sous ses multiples formes. »[8]. C’est donc le combat idéologique qui est au cœur de ce mouvement, où l’on retrouve le GRECE, et non le combat électoral. C’est le champ culturel que de Benoist veut reconquérir à l’extrême gauche qui y a réussi une véritable OPA sur un terrain totalement abandonné par la Droite. Celle-ci ne joue plus que dans le court terme soit dans une version parlementaire[9], soit dans une version groupusculaire[10], deux facettes d’une même médaille inefficace. Car « Sans théorie précise, pas d’action efficace, on ne peut pas faire l’économie d’une Idée. Et surtout on ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs. Toutes les grandes révolutions de l’histoire n’ont fait que transposer dans les faits une évolution déjà réalisée, de façon sous-jacente, dans les esprits. (…) La droite française est « léniniste » - sans avoir lu Lénine. Elle n’a pas saisi l’importance de Gramsci. »[11]. Gramsci, qui avec Nietzsche sur d’autres aspects, est le penseur le plus souvent cité par de Benoist.
L’inégalité au cœur de la doctrine[12]
Gagner la bataille des idées nécessite de s’attaquer à la racine du mal que l’on dénonce et de repréciser qui l’on est : « J’appelle ici de droite, par pure convention, l’attitude consistant à considérer la diversité du monde et, par suite, les inégalités relatives qui en sont nécessairement le produit, comme un bien, et l’homogénéisation progressive du monde, prônée et réalisée par le discours bimillénaire de l’idéologie égalitaire, comme un mal. J’appelle de droite les doctrines qui considèrent que les inégalités relatives de l’existence induisent des rapports de force, dont le devenir historique est le produit (…). C’est dire qu’à mes yeux, l’ennemi n’est pas « la gauche » ou « le communisme », mais bel et bien cette idéologie égalitaire dont les formations religieuses ou laïques, métaphysiques ou prétendument « scientifique » n’ont cessé de fleurir depuis deux mille ans, dont les « idées de 1789 » n’ont été qu’une étape, et dont la subversion actuelle et le communisme sont l’inévitable aboutissement. »[13]. Le projet de société porté par de Benoist est donc un projet fondamentalement inégalitaire où il est justifié qu’il existe une élite, une aristocratie :  « L’aristocratie est la classe qui se donne le plus de droits parce qu’elle s’impose aussi le plus de devoirs. La grande vertu de l’aristocrate, pourrait-on dire, c’est qu’il prend « tout sur lui ». Il se sent concerné par tout, en même temps qu’il sait qu’il n’y a au-dessus de lui personne d’autre, sur qui il puisse se décharger de ses responsabilités »[14]. Cette inégalité s’exprime partout et tout le temps et est parfois appelée également diversité : « Ces différentes cultures, nées au sein d’ensembles humains variés, nourries d’expériences et de valeurs variées, expriment des vues-du-monde elles-mêmes variées (…). La pluralité des cultures constitue la richesse de l’humanité »
Un racisme repensé
On touche ici à l’apport majeur de de Benoist au discours de l’extrême droite actuelle. Il réfute catégoriquement tout racisme et rejette la xénophobie qui est négative, contre. À l’inverse, il prône une doctrine positive, du pour. Mais d’un pour une diversité qui ne se mélange pas : « Les mêmes qui nous expliquent, non sans raison, qu’en brisant les habitudes mentales, les structures sociales et traditionnelles des pays du Tiers-Monde, la colonisation les a souvent stérilisés, se font en Europe les adeptes de la pire néophilie, sacrifient tous les jours au mythe du « progrès » et invitent nos contemporains à rompre avec les « vieilleries » du passé.  D’un côté, on nous dit que les Indiens et les Esquimaux ne peuvent pas résister à l’agression que représente le contact avec la civilisation occidentale. De l’autre on affirme que le mélange des peuples et des cultures est, pour les Européens, chose excellente et facteur de progrès. Il faudrait donc savoir s’il y a deux poids et deux mesures (…) Réaffirmons donc le droit des peuples à eux-mêmes, le droit qu’ont tous les peuples à tenter d’atteindre leur plénitude, contre tout universalisme et contre tous les racismes »[15]. La critique du racisme et de la xénophobie se mue ainsi en une critique de l’immigration et du métissage qui s’habille de progressisme et de tolérance : « C’est ici que vient s’articuler une conception positive de la tolérance, qui n’est pas une « permissivité » sans substance, mais simplement la reconnaissance et le désir de voir se perpétuer la diversité du monde.  Cette diversité est une bonne chose. Toute richesse véritable repose sur la diversité. La diversité du monde tient dans le fait que chaque peuple, chaque culture a ses normes propres – chaque culture constituant une structure autosuffisante, c’est-à-dire un ensemble dont on ne peut modifier l’agencement en quelque point sans que cette modification se répercute dans toutes les parties. »[16]. De même, il refuse une forme de hiérarchisation : « En ce sens, globalement parlant, toute appartenance raciale est un avantage par rapport aux valeurs propres à la race à laquelle on appartient : ici, le sociologue et l’anthropologue se donnent la main. On peut donc dire que chaque race est supérieure aux autres dans la mise en œuvre des réalisations qui lui sont propres. Parler de « race supérieur » dans l’absolu (…) n’a strictement aucun sens »[17]. Dans le même ordre d’idée, il plaide pour un régionalisme qui s’ancre dans les traditions mais qui n’est pas pour autant un repli sur soi.
Ni de droite, ni de gauche : d’extrême droite[18]
De cette volonté de diversité basée sur le socle de l’inégalité, découle également une critique virulente et forte du discours de l’école de Chicago et de l’économie qui domine le politique : « Concrètement, le retour au capitalisme épanoui que proposent les « nouveaux économistes » aboutirait à la transformation de la planète en un immense marché – un marché de plus en plus homogène, d’où les différences collectives seraient progressivement bannies. C’en serait fait alors des indépendances nationales et des autonomies de décision, politiques en particulier, puisqu’il n’y a plus de décision possible lorsque le décideur a perdu sa souveraineté. L’interdépendance économique totale apparaît à cet égard comme le parfait corollaire de l’internationalisme »[19]. De Benoist renvoie ainsi dos à dos capitalisme et communisme : « Libéralisme et marxisme sont nés comme les deux pôles opposés d’un même système de valeurs économiques. L’un défend l’ « exploiteur », l’autre défend l’ « exploité » - mais dans les deux cas, on ne sort pas de l’aliénation économique. »[20].
La troisième voie qu’il appelle de ses vœux, qu’il se destine à construire est une voie conservatrice : « J’appelle réactionnaire l’attitude qui consiste à chercher à restituer une époque ou un état antérieur. J’appelle conservateur l’attitude qui consiste à s’appuyer, dans la somme de tout ce qui est advenu, sur le meilleur de ce qui a précédé la situation présente, pour aboutir à une situation nouvelle. C’est dire qu’à mes yeux, tout vrai conservatisme est révolutionnaire. Entre le ghetto néo-fasciste (ou intégriste) et le marais libéral, je crois à la possibilité d’une telle doctrine. »[21]. Cette troisième voie se doit de toujours être renouvelée, est tournée vers l’avenir « Une tradition qui n’est pas sans cesse (ré)actualisée est une tradition morte et qui a mérité de mourir. Il ne s’agit donc pas de restaurer ce qui est d’hier, mais de donner une forme nouvelle à ce qui est de toujours. Il ne s’agit pas de retourner au passé, mais de se rattacher à lui. Imiter ceux qui ont fondé et transmis une tradition, ce n’est pas seulement retransmettre, c’est fonder à son tour. »[22]. Mais l’on retrouve des thèmes déjà rencontré, comme la critique du christianisme vu comme oriental et uniformisateur face à un paganisme européen qui permettait la diversité[23]. On retrouve donc ici aussi cette notion au cœur de la réflexion. Tout comme le fait que rien n’est fixé à l’avance, qu’il y a un dynamisme de l’action : : « Seules les situations nettes ont des effets tranchés. Les autres vivotent par demi-teintes, en compromis. Le paganisme a souffert d’avoir été affronté, il est mort d’avoir été assimilé. L’évangélisation l’aurait affaibli, le syncrétisme l’a tué. (…) D’aucuns, à l’heure actuelle, misent sur une apocalypse. Ils oublient que le déclin n’est pas un fléau qui s’abat, mais un cancer qui ronge menu. Vieille histoire du lion dévoré par les poux. »[24]
Alain de Benoist est donc un auteur un peu à part dans la galaxie de l’extrême droite à laquelle il appartient néanmoins bien comme le prouve tant son parcours que l’essentiel de ses écrits. Un rappel qui nous semble important à une époque où son projet politique de conquérir le champ des idées a, si pas réussi totalement, du moins pollué largement le discours politique, jusqu’à s’insinuer à gauche.


[1] Notamment dans Nouveau FN, vieille idéologie in AM n°43 de janvier-mars 2008
[2] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in AM n°36 d’avril-juin 2006
[3] Voir Quand la résistance et le droit d’insurrection sont-ils justifiés ? in AM n°55 de janvier-février-mars 2011
[4] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013
[5] P.10
[6] Voir aussi La préparation de la reconquête idéologique in AM n°42 d’octobre-décembre 2007
[7] Voir La Loi du décalogue in AM n°64 d’avril-juin 2013 et
[8] P.14
[9] Voir La cohérence d’un engagement in AM n°40 d’avril-juin 2007 et Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen in AM n°56 d’avril-juin 2011
[10] Voir Plongée chez les radicaux de l’extrême droite in AM n°76 d’avril-juin 2016
[11] P.62
[12] Voir également De l’inégalité à la monarchie in AM n°33 de juillet-septembre 2005 et L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite in AM n°66 d’octobre-décembre 2013
[13] P.58
[14] P.127
[15] P.156
[16] P.39
[17] P.147
[18] Pour reprendre un titre d’une de nos précédente chronique Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in AM n°31 de janvier-mars 2005.
[19] P.210
[20] P.84
[21] P.75
[22] P.121
[23] Voir La tendance païenne de l’extrême droite in AM n°38 d’octobre-décembre 2006
[24] P.140