samedi 3 septembre 2016

à bas les calotins



 Ce texte a été publié en août 2016 sur le site Internet de l'Association Belge des Athées (ABA)

« Rituel encore, et du moins bon, lorsque, en fin de congrès, l’assistance ayant entonné « L’Internationale » avec le peu de paroles qu’elle en savait, il se trouvait toujours au fond de la salle un groupe de loustics pour ajouter, en guise d’exorde : « à bas les calotins ! » »[1]. C’est ainsi que Robert Falony, dans son ouvrage sur l’histoire récente du parti socialiste, mentionne une tradition qui existe également à la FGTB mais dont nous n’avons retrouvé aucune autre mention. 

1° Une pratique finalement limitée

Faisant partie de l’indécrottable « groupe de loustics » qui tient à ponctuer le refrain de l’Internationale par un vibrant « à bas les calotins », je me suis interrogé sur l’origine de cette pratique mais aussi sur sa diffusion. Car si, par expérience, nous pouvons l’attester à la FGTB et que l’extrait cité ci-dessus en confirme la pratique au PS, nous avons voulu savoir si cette pratique était plus large tout en ayant de sérieux doutes dès le départ. Après avoir fait le tour de cette question, nous tenterons de déterminer pourquoi cette pratique, née comme nous le verrons à la période charnière de la toute fin du 19e – début du 20e siècle, semble être une spécificité de la social-démocratie belge francophone et terminerons par une explication de ce qu’elle peut encore représenter aujourd’hui et de pourquoi nous considérons qu’elle reste pertinente.
Des sources consultées et des témoignages recueillis, et dans l’espoir que cet article suscitera des compléments d’informations[2], nous sommes certains que la pratique existe au sein du PS belge[3], au grand dam régulier des présidents et responsables de ce parti pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons ci-dessous. Par capillarité, elle est également présente au sein de la FGTB avec plus ou moins d’intensité. Par contre elle est absente des formations à la gauche du parti socialiste. Que ce soit au Parti Communiste, chez les différentes formations Trotskystes (LCR, PSL…) ou au sein du PTB maoïste, le cri ne retentit pas. On peut supposer que la prédominance du facteur de classe sur tous les autres facteurs dans l’idéologie de ces formations les rendent assez imperméables, voire hostiles, à une forme trop radicale de laïcité qui pourrait diviser les travailleurs sur une contradiction secondaire. La citation suivante de Lénine résume ce positionnement, dans un texte où il affirme par ailleurs clairement la nécessité du combat contre les croyances et de faire de la religion une affaire purement privée : « Il serait absurde de croire que, dans une société fondée sur l’oppression sans bornes et l’abrutissement des masses ouvrières, les préjugés religieux puissent être dissipés par la seule propagande. Oublier que l’oppression religieuse de l’humanité n’est que le produit et le reflet de l’oppression économique au sein de la société serait faire preuve de médiocrité bourgeoise. Ni les livres ni la propagande n’éclaireront le prolétariat s’il n’est pas éclairé par la lutte qu’il soutient lui-même contre les forces ténébreuses du capitalisme. L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel »[4]. Ajoutons que ces formations viennent après la première guerre mondiale. Une apparition plus tardive (renforcée par une sociologie différente) qui a certainement joué dans la pertinence qu’il y avait à utiliser la formule. Reste le cas des mouvements anarchistes, souvent très anticléricaux, mais où là c’est le fait même de prendre l’Internationale comme chant de référence qui est en question.
Notons par ailleurs qu’en Flandre la formule est différente puisqu’elle devient « en rood is troef », qui renvoie  soit au jeu de cartes (le rouge est l’atout), soit par analogie avec l’expression « armoe troef » (la misère est partout)  à une vision prophétique performative où le rouge l’aurait emporté. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans tous les cas loin d’une référence au monde catholique ! Ce qui pourrait s’expliquer par le fait que la formule apparait dans une temporalité où l’on parle en français. Quand il s’agira de passer au néerlandais, le contexte aura évolué, surtout dans un paysage flamand où c’est la démocratie chrétienne qui prédomine au sein du mouvement ouvrier.

2° Les rapports tendus entre le socialisme et la laïcité en Belgique

Il s’agit maintenant d’expliquer pourquoi cette pratique s’est développée à la toute fin du 19e siècle et au sein du POB et de ses diverses organisations où elle s’est maintenue jusqu’à nos jours. La réponse à cette question se trouve dans l’histoire, au début commune, du mouvement ouvrier structuré et de la laïcité en Belgique[5]. Une histoire commune qui n’est compréhensible que si l’on prend en compte la spécificité belge où le poids de l’église catholique restera important et où le mouvement ouvrier ne pourra pas, comme en France après 1905, « apaiser la question religieuse pour poser la question sociale » pour reprendre la formule d’Alain Gresh[6].
Jean Puissant, dans un article publié récemment, résume parfaitement ce contexte : « Il se fait qu’en Belgique l’église catholique est au pouvoir directement dans un premier temps, par l’intermédiaire du « monde catholique » ensuite, du parti au plan politique enfin, certainement de 1870 à 1914. Ce n’est le cas ni en France ni en Allemagne ni en Grande-Bretagne, ni aux Pays-Bas. La classe ouvrière nouvelle (le prolétariat), pour des raisons sociologiques (l’église n’est plus au milieu du village, le village n’est plus l’unité spatiale dominante, la paroisse l’unité sociale de base) puis politique (le catholicisme au pouvoir) prend massivement ses distances avec ses traditions religieuses. Beaucoup militent dans des associations rationalistes » [7]
Nous reviendrons plus loin sur la fin de cette citation. Mais donc, dès sa fondation, l’état belge subit une mainmise de l’église catholique très forte (rappelons que la « révolution » belge a aussi un aspect de guerre de religion puisque le sud catholique se détache du nord protestant). Devant cette réalité, le mouvement ouvrier va donc se développer, peut-être plus que dans d’autres pays en opposition avec la bourgeoisie mais aussi avec le clergé catholique, dans une Belgique considérée comme le paradis du capitalisme à la législation sociale en retard sur les pays voisins.  Cette alliance entre la bourgeoisie, le sabre et le goupillon est bien décrite par Marx et Engels : « Il n’existe qu’un seul petit pays du monde civilisé où les forces armées sont là pour massacrer des ouvriers en grève, où toute grève est saisie avec avidité et malignité comme prétexte pour massacrer officiellement les ouvriers. Ce petit pays unique et béni, c’est la Belgique, l’état modèle du constitutionnalisme continental, le confortable paradis et la chasse-gardée des propriétaires fonciers, des capitalistes et des curés.»[8]
C’est un ouvrier bruxellois, qui eut également un rôle important dans le développement du mouvement ouvrier naissant, Nicolas Coulon, qui fonde en 1854 la première société de Libre Pensée L’Affranchissement. « En fait, L’Affranchissement se fixa comme objectif l’émancipation morale et matérielle de l’homme. Non seulement il s’agissait de se libérer de tout dogmatisme et de tout obscurantisme, mais encore de rompre l’assujettissement des classes laborieuses par le système économique libéral. Pour combattre le cléricalisme et le capitalisme, considérés comme oppresseurs alliés, le rationalisme et le socialisme ne pouvaient qu’être intimement unis. Au sein de L’Affranchissement se réalisa donc une symbiose véritable entre mouvements ouvriers et libres penseurs»[9]. Parallèlement les idées fouriéristes se diffusent en Belgique et marquent la frange la plus aisée des travailleurs qui formera un noyau organisationnel, un réseau qui jouera un rôle très important dans la naissance du POB. Dès cet instant, les développements seront liés entre la structuration du mouvement ouvrier et celle de la libre pensée. La carte de l’implantation des sociétés de libre pensée recoupe significativement celle des concentrations ouvrières[10]. Dans le Hainaut principalement il est clair que la Libre Pensée sert alors de paravent à la structuration d’un mouvement ouvrier à une époque où le droit de coalition n’est pas encore conquis. Une situation résumée ainsi par Marcel Liebman dans son ouvrage majeur sur le socialisme belge : « Pendant longtemps, (…) “un anticléricalisme militant permet de confondre la lutte contre l’Eglise et la lutte contre le régime capitaliste”. C’est vers 1850 que le socialisme devient, en Belgique, anti-religieux et plus particulièrement anticlérical (…) tandis que les organisations ouvrières naissent et disparaissent s’avérant incapables d’une existence stable, ce sont des sociétés de libre-pensée qui, bien souvent, assurent la continuité entre les différents et successifs rassemblements de travailleurs. Leurs promoteurs et leurs artisans se trouvent ainsi, et presque en permanence, en contact avec les libéraux »[11].
Lorsqu’il se crée en 1885, le POB est le fruit d’un regroupement de groupes d’origines diverses dont une forte composante issue d’une bourgeoisie progressiste qui s’est détachée du parti libéral mais qui garde des attaches avec son milieu d’origine. Sur cet aspect comme sur bien d’autres, le POB est à la fois produit et initiateur de structuration. Le lien ne se distendra pas pour deux raisons : d’une part  l’alliance stratégique entre libéraux et socialistes pour faire face à l’hégémonie du parti catholique qui est seul au pouvoir de 1884 à 1914, et d’autre part une sociabilité commune notamment à travers la fréquentation des loges maçonniques à un moment où le Grand Orient de Belgique s’investit dans la question sociale, principalement en faveur du Suffrage Universel, mais aussi en envisageant alors la réglementation du travail des femmes et des enfants, l’instauration d’un système d’assurances sociales, la réduction du temps de travail, la lutte contre l’alcoolisme et même une représentation ouvrière aux conseils communaux et provinciaux. Dans ce contexte, le GOB n’hésite pas à venir en aide financièrement au POB. Il n’est d’ailleurs pas ici anodin de signaler que c’est à l’Affranchissement que Théodore Verhaegen (fondateur de l’Université Libre de Bruxelles et sérénissime grand maître du Grand Orient de Belgique) confie l’organisation de ses funérailles en 1862.
La Libre Pensée est aussi, à cette époque, fortement imprégnée de la volonté de changement social. Le congrès national de la Libre Pensée, réuni à Herstal les 21 et 22 mai 1893, dénonce le vote plural et confirme la revendication en faveur du Suffrage Universel. Celui de 1895 ajoute à cette revendication la limitation légale des heures de travail, la fixation d’un salaire minimum et la réglementation du travail (surtout pour les femmes et les enfants). Si, à Bruxelles, les choses sont complexes, les luttes autour des cimetières et de l’instruction prenant plus de place, dans le bassin industriel wallon, les membres des sociétés de libres penseurs sont clairement en faveur de mesures concrètes pour améliorer le sort de la classe ouvrière. Ils considèrent d’ailleurs que l’on ne peut dissocier la Libre Pensée de la question sociale. Dans le Borinage, on ira même jusqu’à stipuler en 1902 qu’il faut être socialiste pour adhérer à l’un des groupes libres penseurs de la région.
La situation commencera à changer au tournant du siècle. Les résultats électoraux de la fin du 19e siècle vont progressivement modifier la donne, avec la menace de la disparition du parti libéral, qui déboucherait sur une bipolarisation de la vie politique, sociale et économique entre les Socialistes et les Catholiques en Belgique. Cette bipolarisation se marquerait sur trois axes qui se superposent : ouvriers contre bourgeois, athées contre croyants, Wallons contre Flamands. Du côté libéral, les échecs répétés sont attribués au rapprochement avec les socialistes. Du côté socialiste, les tensions sont vives avec un nombre de voix de plus en plus élevées qui dénoncent le positionnement anticlérical. Celui-ci est critiqué tant par l’aile gauche, qui plaide pour un recentrage sur l’unique question socio-économique, que par l’aile droite, qui désire cesser d’effrayer les travailleurs chrétiens et ainsi les détacher électoralement du Parti Catholique à un moment où la Démocratie Chrétienne se développe principalement en Flandre. Ce sont surtout les arguments et les manœuvres de l’aile droite qui font que finalement, en 1912, la Fédération nationale des sociétés de Libre Pensée invite ses sociétés à dénoncer leur affiliation au POB afin d’éviter que des ligues et corporations ouvrières confessionnelles intègrent le POB, ce que certains dirigeants du parti prônaient en s’appuyant sur la présence des sociétés de Libres Penseurs. La conséquence est immédiate et entre 1911 et 1937, la Libre Pensée perd plus de 65% de ses membres, chiffre on ne peut plus illustratif. À noter que ce sera toujours cet argument électoral de ne pas effrayer l’électorat croyant qui de Léo Collard à Élio Di Rupo, en passant par Philippe Busquin, fait que nombre de présidents du PS n’apprécient guère le « à bas les calotins » sujet de cet étude.
L’historienne Gita Deneckere résume bien cette période et cette histoire : « Les organisations de libres penseurs tracèrent la voie de l’engagement social et stimulèrent la conquête du pouvoir par les libéraux radicaux et les sociaux-démocrates. La Belgique posséda l’un des mouvements rationalistes radicaux les plus amples, les plus actifs et les plus différenciés»[12]. Après la première guerre mondiale, le tripartisme s’instaure en Belgique. Cela ne met cependant pas fin à des oppositions fortes sur lesquelles les liens entre la lutte sociale et la lutte contre l’Eglise se recouperont. Citons la question royale et la grève de l’hiver 60-61 où la hiérarchie catholique bridera clairement l’action sociale, la mobilisation autour de Willy Peers… Autant d’occasions, auxquelles on doit ajouter la guerre scolaire, qui maintiendront actuelles et vivantes une lutte commune entre mouvement ouvrier et mouvement laïque.

3° Une pratique similaire, le chant « à bas la calotte »

Nous avons posé le contexte historique d’origine d’une scansion dont nous n’avons pu à ce stade de nos recherches retrouver à quelle date précise elle est apparue. Nous pouvons cependant ajouter que cela ne peut être avant la toute fin du 19e siècle car ce n’est qu’à cette époque que l’Internationale, écrite au lendemain de la Commune de Paris en 1871 par Eugène Pottier, va remplacer la Marseillaise comme principal chant révolutionnaire au sein du mouvement ouvrier, et ce après sa première publication dans un recueil en 1887 et sa mise en musique par Degeyter l’année suivante (elle était jusqu’à cette date chantée sur l’air de… La Marseillaise). Une datation qui correspond d’ailleurs à la période où mouvement ouvrier, Franc Maçonnerie et Libre Pensée sont le plus en phase. Enfin, pour celles et ceux qui ne connaissent pas l’ensemble des couplets de l’Internationale, il semble utile d’ajouter un élément de compréhension à l’ajoute anti cléricale qui se met ainsi en place dans la dernière décennie du 19e siècle : si le texte comprend un passage antimilitariste il ne comprend pas de passage anticlérical. « À bas les calotins » comble ainsi ce que d’aucun en Belgique ont sans doute considéré comme une lacune qu’il fallait corriger dans le contexte belge.
Il nous semble intéressant de faire une petite digression élargissant quelque peu le propos hors du champ stricte de la gauche, sur un domaine où il y aurait certes encore pas mal de choses à dire mais qui nous éloignerait trop de notre propos. Le « à bas les calotins » est souvent lié à un autre chant intitulé « à bas la calotte ». Un chant assez court d’ailleurs qui dit ceci :
« À bas la calotte (bis)
À bas les calotins
Ils en auront, des coups d’poings sur la gueule
Ils en auront, autant qu’ils en voudront
Avec, avec plaisir et dans les roses,
Ou dans les bégonias, c’est la même chose
Oui nous irons chasser ohé (bis)
Oui nous irons chasser la calotte
La calotte, au poteau! (bis)
La calotte, au zoo,
Libérez les animaux! »
Ce qui est intéressant pour notre propos c’est que ce chant que l’on retrouvera dans la laïcité et dans le monde socialiste, provient de la même sociabilité et de la même convergence que celle décrite plus haut puisqu’il s’agit d’un chant des étudiants de l’ULB s’adressant plus d’ailleurs aux étudiants de Louvain qu’au clergé, mais repris avec une signification plus large en dehors du milieu estudiantin. Mais nos recherches nous ont fait découvrir un autre chant, plus ancien, ayant le même titre et dont le texte dénonce avec plus de force la religion tout en parlant d’une autre société. La chanson de Georges Bargas, datée de 1902 et mentionnée comme « chant révolutionnaire », a pour refrain
« À bas la calotte
La calotte il n’en faut pas
À bas la calotte
La calotte à bas »
Entre le premier couplet disant
« Il est donc venu le moment,
De cesser votre boniment,
Va falloir rat de sacristie
Et vous tous avaleurs d’hosties,
Brûler, sinon gare à votre peau
Vos saints et tous vos oripeaux »
Et le dernier qui évoque
« martyrs des justes vérités
Que le froc a persécuté
Vos noms sont gravés dans l’Histoire
Au marbre rouge de la gloire
Et la neuve société
Applaudit votre impiété »
Trois autres couplets évoquent de manière crue et irrévérencieuse la question des couvents, la pédophilie des prêtres et l’éducation. 

4° Calotins n’est pas synonyme de croyants

Mais que ce soit dans les deux chansons évoquées où dans le cri « à bas les calotins », et contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, voire de militants, qui s’offusquent de ce complément, ce n’est pas le croyant qui est visé mais le clérical.
Tant l’origine que la définition du mot calotin[13] enlèvent toute ambiguïté sur le sujet. Le mot apparait en 1717 pour désigner un membre d’un ordre imaginaire et burlesque qui distribuait des calottes, soit des petites gifles, à tous les personnages qui prêtaient le flanc à la critique. La calotte, terme datant de la fin du 14e siècle où il désigne une sorte de bonnet avant de désigner spécialement la coiffe ecclésiastique ayant la forme d’un petit bonnet rond couvrant le haut du crâne, prend ainsi au début du 18e siècle une seconde signification. En 1780, le terme calotin prend une connotation péjorative envers le prêtre avant de désigner par extension, à partir de 1851, un partisan du pouvoir temporel des prêtres.
C’est donc bien un partisan du pouvoir temporel des prêtres qui est dénoncé par le cri « à bas les calotins ». Et si la confusion est compréhensible, au point d’être entretenue y compris par certains laïques et/ou socialistes opposés à son utilisation, il nous semblait important de la démonter en reprécisant bien les choses. Une dénonciation des partisans d’un pouvoir temporel du clergé par un tel cri est parfaitement compréhensible à l’époque où cette tradition s’est mise en place au vu du contexte que nous avons décrit. La question est évidemment, au-delà des questions électoralistes déjà évoquées, de savoir s’il est toujours pertinent aujourd’hui.
Si c’est évidemment à chacun d’en juger, nous pensons très clairement que, l’ambiguïté sur la critique du croyant levée, la réponse est positive. Que ce soit sur les questions éthiques comme l’avortement ou l’homosexualité, de la scolarité avec les réseaux confessionnels, de la neutralité des fonctionnaires publics, de la question des préséances lors des cérémonies… on constate que la volonté du clergé des églises, pas uniquement l’église catholique mais de toutes les religions, de se mêler de la vie publique, d’interférer dans le pouvoir temporel n’a pas disparu.
Et donc, aujourd’hui comme hier :
L’Internationale sera le genre humain…
À BAS LES CALOTINS !


[1] Falony, Robert, Le Parti socialiste : un demi siècle de bouleversement, Bruxelles, PAC-Luc Pire, 2006, p.32
[2] Le lecteur ou la lectrice qui en a peut me contacter via FaceBook, Tweeter ou julien.dohet@skynet.be
[3] Pour la France on lira Philippe Boutry, La gauche et la religion in Histoire des gauches en France. Vol.1 L’héritage du XIXe siècle, Paris, La Découverte, 2004, pp.317-341 . Une contribution qui décrit combien pendant la période étudiée dans notre article la France connait une liaison similaire entre mouvement ouvrier et libre pensée qui débouche également sur un anticléricalisme fort mais aucune mention n’est faite d’un « à bas les calotins » après L’Internationale.
[4] Socialisme et religion. Article  publié le 3 décembre 1905 dans « Novaïa Jizn » repris ici de V. Lénine, Œuvres. Tome 10. Novembre 1905 - juin 1906, Paris-Moscou, éditions sociales-éditions du progrès, 1967, p.84
[5] Voir pour un développement plus approfondi notre ouvrage Vive la sociale. Mouvement ouvrier, capitalisme et laïcité, Bruxelles, Espace de liberté, 2011
[6] Gresh, Alain,  Aux origines des controverses sur la laïcité in Le Monde diplomatique, août 2003, pp.18-19
[7] Puissant, Jean, Les grèves générales en Belgique avant 1914 : Paradigmes, paradoxes et réalités. In Grève générale, rêve général. Espoir de transformation sociale, Paris, L’Harmattan, 2016, p.203
[8] Marx, Karl et Engels, Friedrich, La Belgique. État constitutionnel modèle, Paris, édition fil du temps, s.d, pp.285-286.
[9] Tyssens, Jeffrey Origines et développement de la Libre Pensée à Bruxelles in 1789-1989. 200 ans de libre pensée en Belgique, Charleroi, CAL-Charleroi, 1989, p.16
[10] Voir la carte publiée in Hasquin, Hervé, La Wallonie. Son histoire, Bruxelles, Luc Pire, 1999, p.158
[11] Liebman, Marcel, Les socialistes belges 1885-1914. La révolte et l’organisation, coll. Histoire du mouvement ouvrier en Belgique, n°3, Bruxelles, EVO, 1979, p.34
[12] Deneckere, Gita Les turbulences de la Belle époque 1878-1905 in Nouvelle histoire de Belgique. Vol.1 : 1830-1905, coll. Questions à l’histoire, Bruxelles, Complexe, 2005, p.129
[13] In sous la direction d’Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006, p.593

jeudi 4 août 2016

De la nuance entre droite radicale et extrême droite

Cet article est paru dans la Revue Aide-Mémoire, n°77 de juillet-août-septembre 2016

On lit souvent des analyses différenciant l’extrême droite de la droite radicale, analyses qui si ce n’en est pas le but ont pour effet de rendre acceptable la seconde. En Belgique, le point est particulièrement sensible depuis deux ans et l’arrivée au gouvernement de la NVa, dont tant une partie de l’histoire que des membres est commune avec le Vlaams Belang. Outre que l’on rappellera que l’arrivée aux pouvoirs « démocratiquement » des Nazis le fut grâce à des alliances avec des partis de droites « moins radicaux », « classiques »[1], on peut légitimement s’interroger sur les réelles différences. Profitons donc de cette chronique pour aborder un personnage qui sera plus souvent considéré comme membre de la droite radicale que de l’extrême droite.

Militaire, catholique, Vichyste

Celui qui signe encore après la guerre ses textes de « Amiral Auphan » ou « Paul Auphan, Ancien secrétaire d’état à la Marine » est né le 4 novembre 1894 à Alès. Entré à l’école navale en 1911, il participe à la première guerre mondiale, notamment lors de la campagne des Dardanelles et dans l’Adriatique à bord d’un sous-marin. En 1922 il intègre l’état-major de la Marine puis participera à plusieurs cabinets ministériels dans les années 30 mais aussi au sein du gouvernement Pétain. Nommé chef d’état-major de la marine en août 41 puis Secrétaire d’État à la Marine en avril 1942, il donne pour instruction de saborder la flotte à Toulon en novembre 42 pour ne pas la livrer aux Allemands et démissionne quelques jours plus tard. Il ne rejoint pas pour autant la France Libre de De Gaulle, considérant que Vichy est la seule émanation légale de la France et n’ayant pas digéré l’attaque anglaise de Mers El-Kébir. En août 44 il tente sans succès de jouer les intermédiaires entre Pétain et De Gaulle. Ayant fui la France, il est condamné par contumace en 1946 aux travaux forcés, à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens. Comme beaucoup d’autres, il profite à son retour en France en 1955 d’un second procès qui le condamne uniquement à 5 ans de prison avec sursis et 5 ans de dégradation nationale avant de retrouver son grade et sa pension l’année suivante. N’ayant jamais renié ses engagements, il fait partie de ceux qui lutteront jusqu’au bout pour réhabiliter l’action du Maréchal Pétain et le bilan du gouvernement de Vichy en minimisant ou niant les actions les plus graves. Il sera d’ailleurs Président de 1972 à 1976 de l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain (ADMP)[2]. Décédé le 6 avril 1982, son parcours se conclut par un fait très intéressant concernant le titre de notre chronique. Ce fervent catholique très à droite, qui osera s’opposer aux Allemands par Patriotisme et réflexe « 14-18 »[3], sera après-guerre un membre très actif de La Cité catholique, et membre du comité de soutien à Jean-Marie Le Pen pour l’élection présidentiel de 1981[4].
Les deux brochures que nous analysons cette fois-ci datent du milieu des années 70, soit au moment de sa présidence de l’ADMP. L’une d’entre elles est éditée par l’ « Office international des œuvres de formations civiques et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien », un des noms avec ICTUS (Institut culturel et technique d’utilité sociale) de la Cité Catholique. Cette organisation a été fondée en 1946 par Jean Ousset, un anticommuniste acharné marqué par le Front Populaire[5] et qui voulait redonner une élite aux catholiques[6] pour contrer la subversion marxiste. Son organisation se développera avec le soutien de la hiérarchie catholique tout en gardant son indépendance et en s’internationalisant. Elle sera notamment influente au sein de l’armée au moment des guerres de libérations nationales[7].

L’importance de l’élite

L’élitisme est vu à l’extrême droite comme une évidence naturelle, opposée à la démocratie qui permet à n’importe qui d’accéder aux responsabilités[8]. Auphan n’échappe pas à cette logique quand il dit, reprenant au passage la distinction maurassienne[9] rendue célèbre en Belgique par Degrelle[10] : « En France, (…) le « pays mental », celui qui ne fait que parler et critiquer, paralyse le « pays réel », celui qui travaille, qui peine, qui cherche à remplir son rôle dans la société. (…)  Vous mesurez le service qu’une élite décidée pourrait rendre en se substituant à une minorité d’intellectuels désaxés pour répondre à ce vœu de la masse »[11]. Cette élite, elle est définie ainsi : « Font partie de l’élite tous ceux qui, venus au monde dans n’importe quel milieu social, accomplissent leur tâche quotidienne, si modeste soit-elle, en voyant plus haut que leur intérêt personnel, en pensant au bien commun de la portion de société, grande ou petite, où leur action s’exerce, en remplissant leur devoir d’état comme si Dieu, à travers leur conscience, les regardait »[12], avec une dimension du chacun à sa place chère à la doctrine corporatiste[13] : « Entre un chef et ses subordonnés – comme, jusqu’à un certain point, entre employeur et employés, entre patron et salariés, entre députés et électeurs… -  il s’établit une sorte de pacte tacite par lequel les subordonnés ou les mandants se soumettent au chef, ou au mandataire, à charge à celui-ci qui est par définition placé à un échelon mieux renseigné, de les conduire »[14].
Cette nécessité de reconstruire une élite et de la mettre aux commandes, est d’autant plus urgente que la civilisation chrétienne est menacée. Alors que l’église mettait des règles, permettait à la civilisation de se développer, « la guerre subversive se caractérise par une perversion égale et fatale de la fin et des moyens »[15]. Ce n’est, pour l’auteur, pas étonnant quand on sait que «(…) ceux qui ne croient pas en Dieu comme les communistes, ou qui n’ont pas les mêmes normes morales que nous comme les musulmans, ou qui n’ont aucune scrupule de consciences comme mes machiavéliques, ne sauraient être gênés dans leurs desseins politiques par les exigences doctrinales de l’Eglise et il serait imprudent de la part d’un chef politique chrétien (…) de ne pas en tenir compte »[16]. On notera au passage combien le musulman n’est pas devenu une cible de l’extrême droite uniquement dans les années 80[17]. D’ailleurs « Si vous prenez un peu de recul pour considérer le déroulement de l’histoire, vous verrez, pour prendre un exemple contemporain, que les croisades ont eu, en beaucoup plus grand, un effet stratégique comparable à celui de l’intervention américaine au Vietnam aujourd’hui »[18]. En clair, la fixation de l’ennemi sur son sol par la guerre à cet endroit ralentit sa progression et donc permet de préparer la défense ou la contrattaque. Dans cette vision, les croisades sont vues comme ayant retardée l’arrivée des musulmans en Europe et ainsi sauvé la chrétienté.  Et la colonisation est vue comme positive : « En dehors de la vieille Asie, c’est grâce à la colonisation et à rien d’autre que la civilisation s’est répandue dans le monde (…) les colonisés se mettaient de bonne grâce à l’école de la civilisation comme nos ancêtres gaulois par exemple à celle des Romains »[19].

L’ombre de Vichy

Comme on l’a souligné dans la présentation de l’auteur ici analysé, et pour reprendre le titre d’un ouvrage marquant, Vichy est un passé qui ne passe pas. Et Auphan parlant de la nécessité de la discipline collective de souligner : « Je vous rappelle, au passage, qu’il ne peut y avoir de nation organisée, d’Etat, sans un minimum de sens civique chez les citoyens, c’est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, sans une discipline consentie. Des multiples constitutions que la France a connues depuis la grande Révolution, celle qui a été élaborée à Vichy dans la souffrance après notre défaite de 1940, mais qui n’a jamais vu le jour, est la seule à l’avoir affirmé dans son article premier »[20]. Ou de critiquer la Résistance et les actions de celles-ci[21] : « en vertu de cet accord (la convention de La Haye) souscrit par toutes les nations civilisées, les milices n’étaient tolérées à côté des armées régulières que si elles avaient, comme elles, un « signe distinctif reconnaissable à distance » et « portaient ostensiblement les armes », ce qui éliminait les combattants sans uniforme, comme on se plaît à dire aujourd’hui et prohibait d’avance les assassinats commis au temps de l’occupation dans le métro ou dans la rue, par un passant apparemment inoffensif qui tire tout à coup un pistolet de sa poche »[22].
La critique est d’ailleurs plus large et s’étend au pacifisme, vu uniquement sous l’angle d’une des facettes de la subversion communiste : « Il ne faut donc pas se laisser entraîner dans les courroies de transmission du communisme international, lequel, sous couleur de pacifisme, cherche beaucoup plus à désarmer ses adversaires qu’à faire régner la justice telle que la conçoit une conscience chrétienne ou même simplement civilisée. Le Mouvement Mondial de la Paix, les associations qui font de la non-violence un absolu et maints autres groupements ambigus sont à classer dans ces courroies de transmission »[23]
On le voit, loin d’être anecdotique et neutre, le parcours et les écrits de l’Amiral Auphan font la liaison entre l’avant et l’après-guerre mondiale pour un milieu très à droite qui ne reniera jamais ses engagements ni ses ennemis et montre que certaines distinctions, si elles sont intéressantes intellectuellement, sont dans les faits nettement moins pertinentes.


[1] Voir Les résultats d’une coalition avec l’extrême droite in A-M n°30 d’octobre-novembre-décembre 2004
[2] Voir L’histoire est incomplète sans le témoignage des perdants n°73 de juillet-août-septembre 2015,
[3] Voir Un résistant d’extrême droite n°67 de janvier-février-mars 2014,
[4] Voir Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen n°56 d’avril-mai-juin 2011
[5] Voir La cohérence d’un engagement n°40 d’avril-mai-juin 2007
[6] Voir La Loi du décalogue in n°64 d’avril-mai-juin 2013,
[7] Voir Quand la résistance et le droit d’insurrection sont-ils justifiés ? in n°55 de janvier-février-mars 2011
[8] Voir L’inégalité comme étoile polaire de l’extrême droite n°66 d’octobre-novembre-décembre 2013,
[9] Voir De l’inégalité à la monarchie n°33 de juillet-août-septembre 2005,
[10] Voir Léon Degrelle et le Rexisme n°23 de janvier-février-mars 2003 et « Tintin-Degrelle » une idéologie au-delà de la polémique n°50 d’octobre-novembre-décembre 2009 et n°51 de janvier-février-mars 2010
[11] Paul Auphan, La formation morale des élites, Paris, CLC, (1974), P.18
[12] Id, p.2
[13] L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? n°60 d’avril-mai-juin 2012,
[14] Id, p.13
[15] Paul Auphan, La guerre et le droit naturel, Paris, Permanences, (s.d.), p.12. Précisons que Permanences est le nom de la revue de diffusion des idées de la Cité Catholique. Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in Am n°36 d’avril-mai-juin 2006,
[16] Id. p.4
[17] Voir Danger : Invasion ! n°22 de juillet-août-septembre 2002,
[18] Id. p.8
[19] Id. p.9
[20] Paul Auphan, La formation… op.cit. P.17
[21] Voir Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme n°44 d’avril-mai-juin 2008,
[22] Paul Auphan, La guerre op.cit. P.10
[23] Id, p.15