jeudi 13 juillet 2017

Un « On est chez nous » d’exclusion



 Cet article a été publié dans Aide Mémoire n°81 de juillet-août-septembre 2017, p.11

Nation semble de plus en plus se profiler comme le seul parti d’extrême droite encore en capacité d’allier présence sur les médias sociaux, actions militantes, et structuration en vue des élections. Cette alchimie en fait certainement la composante de ce courant la plus dangereuse à la veille d’une séance électorale importante. Déjà évoqué dans un précédent article[1], nous revenons ici sur une analyse de deux médias utilisés par ce parti.

Un front patriotique
« On est chez nous ! » ce slogan ayant inspiré le titre d’un intéressant film sur l’extrême droite en France, a été choisi par Nation pour son triptyque tracté ses dernières semaines par ses militant·es. Le slogan, accompagné du trident rouge et noir symbole du mouvement, est placé sur un fond représentant une de leurs manifestations lors de laquelle les militant·es portent des drapeaux belges et wallons ainsi qu’aux couleurs rouge et noir. A l’intérieur trois thèmes sont développés. Les deux premiers « djihad ne passera pas ! » et « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » sont centrés sur l’immigration tandis que le troisième reprend un autre classique de l’extrême droite « ni socialisme, ni capitalisme, troisième voie ! »[2]. On notera que les solutions aux « problèmes » soulevés ne sont que de l’ordre du répressif. Le dos est à nouveau centré sur l’immigration avec un « aidez Nation à garder la Belgique… belge » accompagné de la volonté de défendre « l’identité et la civilisation européenne ainsi que sa culture millénaire » en prônant la « remigration » et une laïcité à géométrie variable comme la pratique Marine Le Pen car « Nation combat l’extrémisme religieux et tous ceux qui veulent transformer notre société européenne au nom de leur religion ». Religion qu’il faut comprendre comme étant uniquement l’Islam.
Parallèlement à ses (tentatives de) distributions de tract, qui sont par ailleurs l’occasion de relancer des coordinations antifascistes larges, Nation annonce sur son site qu’elle s’insère dans une recomposition du paysage politique par la création d’une alliance électorale[3]. Celle-ci, baptisée « coordination patriotique », portera le nom de « on est chez nous ». Cette annonce est renforcée par un « flash actu » enregistré et diffusé à la suite du 1er tour de la présidentielle en France où Van Laethem se réjouit de la qualification au second tour de Marine Le Pen avant de présenter le projet et de céder à la toute fin de la séquence la parole à Joseph Franz du Parti des Pensionnés.

TV Nation
Cette nouvelle est confirmée dans une capsule vidéo mise en ligne le 6 mai 2017. Intitulée « forum », il s’agit d’une « émission de débat ». Le présentateur en est Olivier Frapchot, secrétaire général de Nation, qui accueille… Hervé Van Laethem, président de Nation, qui, très poliment, le remercie pour cette invitation au débat dont on pressent par avance qu’il sera tendu avec de nombreuses questions pièges. On notera que Van Laethem porte à la boutonnière un triangle qui apparait parfois rouge, parfois vert[4], ce qui n’est pas sans interpeller. Il répète que le projet est bien « une coalition électorale des forces patriotiques » basées sur l’acceptation de 10 points, qui sont majoritairement conformes à ce que l’on a analysé plus haut, et dans laquelle chaque formation garde sa liberté d’action. Le but est de favoriser le « vote patriotique » et de faire entendre le « lobby des petits Belges de souche ».
La vidéo est utilisée depuis plusieurs années par Nation qui a créé « TV Nation ». Celle-ci se décline via une chaine youtube (dont les liens à eux seuls démontrent le courant radical auquel appartient le parti) en plusieurs formats : un journal à la périodicité incertaine (en 2017 un numéro en janvier et un en avril), un forum que nous venons d’évoquer, et des « flash actus » plus courts que semble privilégier actuellement le mouvement. Nous allons à présent continuer l’analyse du contenu de quelques-unes des plus récentes vidéos, toutes présentées par Olivier Frapchot qui est loin d’avoir raté une carrière de présentateur. Techniquement, la bonne volonté est là mais les moyens ne suivent clairement pas et l’on frise parfois le ridicule. Par contre, on notera que de nombreux militants apparaissent à visage découvert dans les séquences qui contiennent également des indicateurs intéressants comme dans le journal d’avril 2017 où l’on voit sur le mur[5] un beau drapeau rouge avec en son centre un rond blanc contenant la croix celtique… Ou quand le naturel revient au galop. On constate également que Nation recrute dans les couches défavorisées de la population et que les actions menées le sont par un noyau composé de 5 à 20 personnes.
Nation s’inscrit dans une mouvance dite, pour reprendre la vidéo de présentation, « identitaire » et « solidariste » : « En effet, le terme « national-solidarisme » n’a pas de lieu d’être puisque le solidarisme est, par essence, quelque chose de national. En effet, pour résumé, le solidarisme est une volonté d’appliquer la solidarité pour ceux qui le méritent, dans le cadre de la nation ! Et sans compter la forte connotation identitaire qui est liée au solidarisme, tel que défendu par NATION ! »[6]. L’identité est ici vue comme « les valeurs traditionnelles des peuples européens ». Van Laethem reconnait cependant dans le dernier « Flash Info » mis en ligne que bien qu’il n’aime pas l’expression les dernières semaines et les quelques échos dans les médias montrent que « Nation représente l’Extrême Droite en Belgique francophone ». Cette clarification est suivie par un appel aux dons pour permettre le développement à la veille de la campagne électorale et pour permettre de maintenir actif le local de l’APF[7].
Ce dernier fait l’objet de l’essentiel du numéro d’avril de « TV Nation » à l’occasion de la fête des un an du local dont on souligne l’importance pour la visibilité et la structuration du mouvement identitaire européen. L’occasion d’y interviewer longuement le représentant de Democracia Nacional, mouvement particulièrement radical, qui insiste sur l’importance de la défense de l’Europe, de la culture commune et des liens historiques, du respect de « la foi et de la tradition ». On notera avec grand intérêt cette notion de « foi » dans le chef de partis qui prétendent par ailleurs défendre une vision laïque de la société, ce qui renvoie à notre remarque sur le tract de Nation. Dans cet interview la période qui suit Franco est qualifiée de « démocratie entre guillemets » et il y a une forte insistance sur le « système mondialisé » qui organise un « cordon sanitaire » et la « répression politique » contre les identitaires, cette répression étant un signe que le système tremble devant la contestation grandissante organisée par les « forces patriotiques ». Une thématique que l’on retrouve régulièrement, notamment quand il s’agit de montrer les arrestations des membres ou les interdictions de manifester subies par Nation. Un autre grand thème présent quasi constamment est celui de la « GPS », la « Grande presse subsidiée » ou « presse bienpensante », aussi définie comme les « merdias », qui n’est pas libre et n’est qu’un outil de propagande du système diffusant une « idéologie bisounours » pour endormir la population. Et bien entendu les scandales politiques sont développés et utilisés pour montrer combien le système est corrompu avec mise en avant des actions de manifestation, notamment sur la citadelle de Namur. Un dernier aspect développé dans les outils de propagande vidéo de Nation est celui de l’aide au plus faible, avec la mise en avant d’actions de maraude envers les SDF belges et qui renvoie à l’aspect « solidariste ».
« On est chez nous »
Ce slogan dont, dans une des émissions de « TV Nation », Hervé Van Laethem revendique la paternité, risque donc de fleurir dans l’année qui vient. Si l’aspect amateur peut faire sourire et que le nombre de militant·es reste limité, le danger que constitue Nation, surtout si l’amorce de regroupement se développe, est réel et ne doit pas être minimisé. Son activisme lui permet de compenser son manque de moyen et pourrait lui permettre une présence réelle dans les futures campagnes électorales d’autant que les autres formations ne semblent pas en état de marche. Empêcher une structuration plus importante est donc un enjeu des mois qui viennent.


[1] Le triangle vert et autres découvertes dans le monde virtuel in AM n°79 de janvier-février-mars 2017,
[2] Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in AM n°31 de janvier-février-mars 2005,
[3] Une information qui a été l’objet d’un billet sur La Première.
[4] Sur le triangle vert diffusé par Nation voir à nouveau Le triangle vert et autres découvertes… op. cit.
[5] À 18.13 pour être précis
[6] Toutes les citations proviennent de textes ou de vidéos présentes sur le site de Nation début juin 2017.
[7] Alliance for Peace and Freedom, soit l’alliance pour la paix et la liberté, regroupe les partis de la mouvance radicale identitaire au sein de l’extrême droite européenne. On y retrouve notamment Aube Dorée.

mercredi 28 juin 2017

la colère fait bouger les gens

Cet entretien a été publié dans le numéro 50 d'Agir par la culture

Propos recuillis par Aurélien Berthier
Quel est le rôle historique de la colère dans les luttes sociales ? Petit retour sur son expression dans les conflits sociaux hier et aujourd’hui avec Julien Dohet,  secrétaire politique au Setca de Liège-Huy-Waremme, qui mène également des recherches sur l’histoire des luttes sociales en parallèle de son activité syndicale. L’occasion de faire le point sur les stratégies syndicales vis-à-vis de la colère, sur le rapport à la violence qu’elle peut entrainer dans la lutte et sur son traitement médiatique.



Historiquement, quel rôle les colères ont-elles joué dans les luttes sociales et politiques ?
Elles sont centrales. C’est toujours un sentiment de colère qui fait que les gens bougent. S’ils étaient satisfaits de leur sort, ils ne se mettraient en effet pas en mouvement. Des jacqueries du Moyen-âge à la Révolution française, de l’industrialisation à nos jours, les mouvements sociaux sont toujours motivés par l’expression d’une colère qui naît d’une insatisfaction.

Quels sont les mécanismes des colères sociales ? S’agit-il, comme pour la colère individuelle, d’une accumulation de petites déceptions qui amène à une explosion ?
La colère sociale fonctionne de la même manière. Elle résulte toujours d’une accumulation, mais c’est un évènement qui va jouer le rôle de la goutte qui fait déborder le vase. Il faut noter, en ce qui concerne des mouvements sociaux d’importance, que personne ne peut jamais prévoir le moment précis où tout va basculer. Par exemple, pour la Révolution française, des problèmes d’approvisionnement de la nourriture existaient depuis longtemps : pourquoi ça explose le 14 juillet et pas un an avant où la situation était tout aussi tendue ? Plus récemment, en Tunisie, la situation était explosive depuis un moment déjà avec un taux de chômage des jeunes important et une absence de libertés. Un homme s’immole dans la rue et cela déclenche une colère générale, puis une révolution qui renverse le pouvoir en place. Pourquoi cela éclate-t-il ce jour-là et pas six mois avant ou six mois après ? Cette accumulation de frustrations, on peut la « mesurer » avec l’évolution de la dégradation d’une situation sociale, c’est-à-dire qu’on peut jauger d’un état socialement explosif ou non. Mais l’évènement déclencheur, celui qui va faire éclater la colère, peut vraiment varier et reste, par nature, imprévisible. Cela peut être une mesure supplémentaire, une dégradation subite, une action qui est faite, une arrestation, une répression, un mouvement qui part… Au sein d’une entreprise, ça peut être une décision patronale, mais aussi une remarque du directeur ou d’un contremaitre, le « truc » de trop même si objectivement la situation était pourrie depuis plusieurs semaines déjà.

Comment les organisations syndicales ou les partis à gauche envisagent-ils la colère ? Est-ce que cela rentre en ligne de compte dans leurs stratégies ?
Bien sûr, mais selon les moments de l’histoire, le caractère plus ou moins « révolutionnaire » ou « réformiste » des organisations à la manœuvre, le rapport à la colère peut changer. Certains attendent que la colère s’exprime et se préparent à l’orienter. D’autres vont toujours rester rétifs par rapport à des expressions de cette colère, surtout si elle est forte et explosive. Les questions qui se posent alors ce sont : jusqu’où la laisse-t-on s’exprimer ? Dans quelle mesure la canalise-t-on ? L’arrête-t-on et si oui, à quel moment ?
À l’inverse du syndicalisme révolutionnaire, notamment porté par le mouvement anarchiste, surtout vigoureux en France à la fin du 19e siècle, pour qui il s’agit de faire la révolution, de renverser le pouvoir, à travers l’outil de la grève générale déclenchée par des colères sociales, en Belgique, on s'est toujours plutôt inscrits dans un syndicalisme réformiste, (même si des courants révolutionnaires ont existé). Celui-ci vise des changements profonds de la société, mais pas la révolution. Bref, le « rôle » des syndicats en Belgique, c’est d’organiser et de canaliser les colères sociales pour les amener vers un objectif précis, de les utiliser pour arriver jusqu’à un certain point, mais pas au-delà.
Tous les grands mouvements ont été canalisés de la sorte comme 36 ou 60-61. Ces deux mouvements partent de la base, la première chose que l’on a faite, c’est bien d’essayer de le cadrer. Cela n’enlève rien au caractère très à gauche des positions qui ont été prises, mais le syndicat n’était pas là pour renverser l’ordre établi en Belgique.

On évoquait le rôle du syndicat comme catalyseur des colères sociales pour les amener vers un objectif stratégique opérant. A contrario, est-ce qu’il n’y a pas le risque pour des organisations syndicales, dans un but stratégique, d’en arriver à poser un couvercle sur des colères sociales qui ne demandaient qu’à s’exprimer ?
Il peut y avoir des tendances dans les organisations syndicales, dans lesquelles une seule sur trois reconnait le concept de lutte des classes, type « couvercle et cogestion ». C’est plus ou moins affirmé selon les endroits et les périodes de l’histoire. En fait, les deux options ont toujours cohabité. Et selon les rapports de force dans la société, selon le mouvement de colère, selon son poids ou comment la base pousse l’appareil, on peut aller dans un sens ou dans l’autre… Mais, je le redis, au niveau social, les organisations syndicales sont plutôt des organisations qui canalisent des colères. Et canaliser, c’est notamment suivre une forme où, à un moment donné, on s’arrête. Par exemple, quand une grève est lancée, que ce soit une grève générale ou au sein d’une entreprise, on sait déjà qu’on devra l’arrêter à un certain moment.

C’est le fameux « Il faut savoir arrêter une grève » de Maurice Thorez
En fait, le débat concerne plutôt la stratégie : à quel moment s’arrête-t-on trop tôt ou s’arrête-t-on trop tard ? C’est-à-dire : arrive-t-on à obtenir ce qu’on voulait en s’arrêtant, alors que si on avait continué, on aurait peut-être tout perdu ? Ou à l’inverse : en s’arrêtant trop tôt, ne passe-t-on pas à côté de choses qu’on aurait pu gagner en continuant ? C’est un débat sans fin.
De toute manière, que ce soit des dirigeants qui « couvent » ou bien des dirigeants qui agitent, s’ils n’ont pas derrière eux les gens, ça ne fonctionnera pas. Or, la classe ouvrière belge n’est pas et n’a jamais été la plus révolutionnaire. Et ce, en partie parce que son sort s’est amélioré relativement vite à partir du moment où elle a commencé à s’organiser. C’est bien là l’enjeu. Des avancées progressives calment la colère des gens et les mouvements s’éteignent car ils ont obtenu quelque chose et amélioré leur sort.

La Belgique est un pays socialement calme ? Les gens expriment peu leurs colères sociales?
À ma connaissance, en Belgique, on n’a jamais vraiment connu une poussée réellement révolutionnaire au sens de « on abat tout et on recommence à zéro » comme on a pu avoir en 1917 en Russie, en 1789, 1848 ou 1871 en France. La Belgique est un pays assez calme même si on a eu des explosions de colère très dures. Regarder une carte des révolutions, grèves générales, insurrections, etc. à la fin de la guerre 14-18 en est très illustratif : la Belgique est en effet l’un des rares endroits en Europe où le calme va régner. Même le Luxembourg va alors bouger. La grève de 50 a peut-être été le moment où cela a été le plus loin. Cette grande grève, qui fait suite à la consultation populaire autour du retour du Roi Lépold III (consultation qui plus qu’un clivage Nord-Sud, marque un clivage de classe gommé depuis), sera marquée par une quasi prise du pouvoir dans certaines communes rouges, avec les grévistes gérant les laissez-passer et de nombreux actes de sabotage. N’oublions pas pour comprendre ces faits que les grévistes sont nombreux à être ceux qui 5 ans avant participaient à la Résistance, y compris armées, contre les nazis. Une séquence dans laquelle on doit intégrer, outre la préparation d’une « marche sur Bruxelles » stoppée au dernier moment, le meurtre de Julien Lahaut et la mort de 4 manifestants à Grâce-Berleur dans des conditions qui n’excluent pas une provocation policière. Le mouvement de 1886 est quant à lui l’un des points charnières de l’histoire sociale belge. Une explosion de colère ouvrière importante mais pas très structurée, mais tout de même portée par une ligne politique clairement exprimée, visant à obtenir le suffrage universel et la réduction collective du temps de travail. Parti de Liège à la suite d’un meeting anarchiste commémorant les 15 ans de la Commune de Paris, la révolte de 1886 sera marquée par un arrêt sur tout le sillon industriel wallon, la destruction des usines Baudoux à Jumet et la fusillade de Roux qui fera 28 morts chez les ouvriers. Elle marquera durablement les esprits, tant au sein de la bourgeoisie que du mouvement ouvrier et détermine fortement, à mon sens, la suite de notre histoire sociale.

On se souvient du traitement médiatique de la chemise déchirée du DRH d’Air France ou des incessants appels médiatiques à la « responsabilité » des syndicats. Comment faire face à un discours politico-médiatique dominant qui, actuellement, semble disqualifier l’expression de toute colère sociale ?

Il faut déjà pointer le fait que le discours de ceux qui n’ont pas intérêt à ce que cela bouge, c’est-à-dire des classes sociales qui ont le pouvoir au moment où un mouvement social se déroule, va forcément tenter de disqualifier toutes les formes de luttes qui pourraient advenir. La manière dont cela s’exprime peut éventuellement varier mais cela relève d’un registre des plus classiques. On va nous reprocher le fait que les travailleurs bougent et que ce n’est pas bien qu’ils bougent. On va leur dire que le moment où ils bougent et la manière dont ils bougent n’est pas la bonne, quoi qu’ils fassent. « Vous avez été trop loin » entendra-t-on toujours, « si vous l’aviez demandé gentiment on aurait pu s’entendre » nous dira-t-on encore, alors même qu’on le demandait justement « gentiment » depuis un moment déjà… Bref, on entend et on entendra toujours ce genre d’arguments sur le moment, le calendrier, la manière ou la cible.

Et qu’en est-il de l’accusation de « violence gratuite » de la part des médias ?
Cette question-là est un nœud dans tout conflit social sachant qu’il faut quand même bien, à un moment donné, exercer physiquement un rapport de force. Il ne faudrait cependant pas avoir l’impression que la violence ne posait aucune question au 19e siècle et qu’elle en pose aujourd’hui. Non, il y a toujours eu de nombreux débats dans le syndicalisme pour savoir jusqu’où on allait. Par exemple, le sabotage est-il une forme de lutte pertinente ou pas ? Le luddisme, le fait de détruire les machines, ne s’est pas produit au 21e siècle mais au début de la Révolution industrielle. Une action qui a d’ailleurs connu beaucoup de soutien.
Car en fait, de quel type de violence parle-t-on ? Qu’est-ce qui est violent ? Une chemise déchirée est-ce un acte violent ? Brûler une palette ? Occuper une usine ? Mettre de la colle dans une serrure pour empêcher les bureaux de fonctionner ? Hacker un site internet ? Occuper une rue ? Empêcher un huissier de rentrer pour virer quelqu’un du logement qu’il occupait ?
La question de l’action directe ou de la « propagande par le fait », théorisée par les anarchistes, mais qui transcende le mouvement ouvrier, c’est bien celle de se demander jusqu’où on va. Tous les moyens sont-ils légitimes ou pas ? Est-ce une question morale ou stratégique ? Certains dans le mouvement ouvrier vont dire que la morale, c’est une question bourgeoise. Certains vont s’en tenir à un critère d’efficacité pour déterminer l’usage ou non de la violence et la question va devenir : telle action va-t-elle nous couper de la masse ou va-t-elle nous la rallier ? Ce sont des débats récurrents… et sans fin. Ce qu’on peut en tout cas dire, c’est que dans le mouvement social, la légitimation de la violence doit plus venir du mouvement social lui-même que de son adversaire. Quelque part, on se fiche bien que TF1, RTL ou La Meuse ne soient pas contents. On se fiche bien que l’État ou les grands patrons ne soient pas d’accord avec les méthodes qu’on utilise : ils ne le seront jamais. Ce qui importe, c’est que ces méthodes rencontrent une adhésion auprès des gens qui participent à un conflit ou auprès de ceux que l’on essaye de faire participer. Trouvent-ils que cette violence-là va trop loin ? C’est cela qui est important, c’est cela la mesure. Le pas de trop, c’est quand on voit que les gens ne nous soutiennent plus, quand une forme d’action nous coupe de l’essentiel de ceux impliqués dans le conflit.

Aujourd’hui, la manifestation de masse « plan-plan », en défilé dans la rue, a-t-elle encore des effets ?
Quand on partageait le gâteau par la négociation, on pouvait rester dans une stratégie de paix sociale et de discussion même si tout n’a jamais été parfait. Mais à partir du moment où cela coince de partout, vont se reposer les questions des moyens d’action. À une époque, faire défiler 100.000 personnes dans la rue suffisait à pousser à une négociation et permettait d’obtenir quelque chose. Aujourd’hui, on peut mettre 120.000 personnes et rien ne se passe ! En face, c’est un « Cause toujours tu m’intéresses » qui nous est renvoyé. Or, si les moyens « pacifiques » ne suffisent plus, la question de l’usage d’autres moyens va se reposer. Ce qui renvoie à la question de la désobéissance civile et de l’usage de moyens que certains en face jugeront comme violents. Et là, on repart dans un débat, qui n’est pas nouveau, mais qui reprend peut-être de la vigueur actuellement. Ce n’est pas que ces questions ne se posaient plus, c’est qu’elles ne se posaient plus de manière aussi prégnante, aussi visible et aussi urgente.

Pour Frédéric Lordon, une indignation ou une insurrection ne peut déboucher que si on joint au carburant de lutte qu’est la colère des affects plus joyeux comme l’espoir. Est-ce qu’adjoindre à des colères sociales un projet plus positif, c’est justement, historiquement, le rôle des partis ou des syndicats ?
On peut dire que trois éléments sont nécessaires pour que les choses basculent. J’ai récemment développé cet aspect dans un article. D’abord, des conditions objectives (une situation qui fait que les gens n’en peuvent plus), puis une étincelle (qui fait éclater une colère jusqu’ici rentrée) et enfin des perspectives à la lutte (un but, une idée, ce pour quoi on combat). Ce sont ces trois éléments-là qui, lorsqu’ils sont réunis, font qu’on a un saut qualitatif dans une lutte. Quand on n’a pas de perspectives, une explosion de colère peut se produire mais elle retombera assez vite. Quand on a une situation objectivement explosive et des perspectives mais pas d’étincelle,  rien ne se passera. Un peu comme aujourd’hui, où on connait une situation qui se dégrade objectivement avec une pauvreté qui augmente et d’autres éléments qui font que les gens devraient (et le sont pour un nombre grandissant) être en colère. Avec également suffisamment de perspectives qui sont données au niveau syndical ou par des partis progressistes (comme réduire le temps de travail ou abaisser l’âge de la pension). Mais où la mobilisation ne prend pas.
On a en effet connu ces dernières années plusieurs grèves générales. Quand les instances syndicales ont dit « On stoppe », parce qu’elles ont décidé que c’était mieux stratégiquement parlant, les gens ont stoppé. Or, les gens auraient pu continuer. Il y a d’autres moments de l’histoire où le syndicat a dit « Stop » et où cela ne les a pas pour autant arrêté. On peut aussi penser aux moments où les instances syndicales indiquaient que ce n’était pas le moment de démarrer, et que cela a démarré quand même comme en 36 ou en 60. Même si ces débordements des dirigeants par leur base ne proviennent pas de rien - ce ne sont pas des explosions de colères totalement spontanées puisqu’en 60 par exemple, cela fait des années que la FGTB préparait le terrain –, un mouvement peut parfaitement démarrer à un moment où les organisations syndicales ne veulent pourtant pas le faire démarrer ou continuer quand elles veulent le stopper. C’est dans des endroits comme cela que la colère joue.

samedi 27 mai 2017

Horthy, le Pétain Hongrois



 Cet article a été publié dans la Revue Aide-mémoire n°80 d'avril-juin 2017

La Hongrie est aujourd’hui un des pays européens qui a le plus renoué avec son passé d’extrême droite, et ce sans que les autres pays européens ne prennent de réelles mesures contre une dérive inquiétante. Il nous a donc semblé intéressant de rappeler dans cette chronique que la Hongrie eu un gouvernement autoritaire de 1920 à 1944, proche à de nombreux égards de ce que Pétain mettra en place pour la France « libre ».

Au-delà de l’idéologie, un parcours similaire
Les parallèles entre l'amiral Miklós Horthy (1868-1957) et le maréchal Philippe Pétain (1856-1951) sont nombreux. Sur la manière de justifier la politique qu’ils mèneront, mais aussi dans leur parcours de vie. Horthy est né le 18 juin 1868 dans le domaine familial. Dès l’âge de 8 ans il est élevé par un percepteur. Il s’engage dans une carrière militaire comme officier de marine et y connait le passage de la marine à voile vers la marine à vapeur. Les longs passages qu’il consacre dans ses mémoires[1] à cette période nous permettent de voir combien Horthy, tout comme Pétain, était un homme de ce long 19e siècle, pour reprendre la chronologie de l’historien britannique Eric Hobsbawm[2]. Outre le fait de vivre dans un monde à part auprès de l’Empereur où l’on pratique les compétitions de voiles et de polo, sa vision raciste et européo centrée du monde est clairement exprimée : « Le désir de chaque jeune officier de marine, d’accomplir un voyage autour du monde, se réalisa pour moi lorsque je fus muté, au cours de l’été 1892, sur la corvette Saïda (…) Ce voyage, qui devait durer deux ans, fait encore aujourd’hui partie des plus beaux souvenirs de mon existence. (…) Le règne de l’homme blanc sur les continents lointains était ferme et incontesté. »[3]. Un « temps béni des colonies » qu’à l’heure d’écrire ses mémoires Horthy regrette : « Ce que nous pûmes voir des Indes témoignait des admirables réalisations coloniales des Anglais. (…) Ils empêchaient les luttes intestines entre Hindous et Musulmans. Au point de vue économique, ils avaient canalisé des fleuves et assuré l’irrigation de nombreuses terres du Pundjab. Ils avaient construit des routes et des voies ferrées ; en un mot, ils apportaient la civilisation et la richesse, et réussissaient à maintenir l’ordre avec des forces relativement modestes. De nos jours, l’Inde est coupée en deux, et des millions de réfugiés doivent souffrir, de chaque côté de la frontière, pour le prétendu bonheur de leur libération »[4]. Comme Pétain, Horthy joue un rôle important pour son pays lors de la guerre 14-18. Une guerre qui, et là c’est le discours d’Hitler que l’on retrouve[5], n’a pas été perdue militairement mais par une « trahison » de l’arrière : « Je mentionne ce témoignage comme une des nombreuses preuves qui démontrent que notre marine n’a jamais été vaincue sur mer. La fin a été provoquée par la défaite sur terre, par le découragement de l’arrière, par la faim et par les dissensions intestines qui atteignirent aussi notre flotte »[6].
La défaite est un tournant avec le démantèlement de l’empire Austro-Hongrois et les nombreuses frictions territoriales qui l’entourent. La Hongrie et la Roumanie[7] entrent alors en conflit, conflit que les nationalistes des deux pays ont réactivés ses dernières années. Comme Pétain le fera plus tard en France, Horthy joue un rôle non négligeable mais se garde de trop s’impliquer. Et dans ses mémoires il insiste longuement pour expliquer ses réticences avant d’accepter d’occuper le poste de régent, dans une opération de prise du pouvoir qui se pare des attributs de la légalité. Horthy « cède » quand il obtient « toute les prérogatives royales à l’exception du droit d’anoblissement et du titre de protecteur suprême de l’église »[8]. Mais le principal rapprochement que l’on peut faire entre Pétain et Horthy est sur l’argumentation qu’ils utilisent tous deux pour justifier leur collaboration avec l’Allemagne Nazie : la nécessité de maintenir l’indépendance de leur pays et de servir de bouclier envers la population. Horthy insiste donc sur le fait qu’il est obligé de manœuvrer face aux exigences allemandes alors que les puissances internationales ont montré qu’elles n’interviendraient pas et que le danger communiste grandit. « Le Pacte des Trois Puissances, auquel la Hongrie n’adhéra que le 20 novembre 1940, n’obligeait les signataires à l’intervention militaire qu’en cas d’attaque de la part d’un pays »[9]. Les troupes hongroises participeront cependant à la campagne contre l’URSS via le motif de la lutte contre le bolchévisme : « Nous devons rappeler à ceux qui nous critiquent que nous n’étions pas, comme au cours de la première guerre mondiale, les alliés de l’Allemagne. Nous avions été entraînés, contre notre volonté, dans une guerre menée par Hitler dans un dessin d’expansion. La raison de notre participation à la guerre contre la Russie ne se rencontrait que sur un seul point avec les motifs de l’Allemagne ; comme elle, nous combattions le bolchevisme (…) »[10]. La Hongrie interviendra également en Yougoslavie, sous couvert de protection de la minorité hongroise. Mais dans ses mémoires Horthy insiste sur sa différence avec le Nazisme : « Si Hitler avait cru, par toutes ces festivités, expositions et présents, atteindre son but, il s’était évidemment trompé. Les réalisations extraordinaires qui avaient été accomplies en quelques années depuis 1933, l’ardeur au travail, la discipline et les talents multiples du peuple allemand ne pouvaient que forcer l’admiration (…) Mais le tableau montrait trop de traits fiévreux et je ne pus résister à une impression d’angoisse (…) J’étais plus décidé que jamais à ne pas laisser entraîner la Hongrie dans le tourbillon du dynamisme national-socialiste. »[11]. Et de préciser, en évoquant le mouvement des croix fléchées de Szalasi : « La conception du monde national-socialiste et les méthodes d’Hitler me répugnaient profondément. L’opposition qui en résultait fut encore aggravée par le fait que ses idées avaient également pénétré la politique intérieure hongroise, provoquant la constitution de nouveaux partis qui bouleversaient la structure de notre ordre intérieur »[12]. C’est pourquoi il prend le temps dans ses mémoires de montrer qu’il n’a pas joué qu’une seule carte, bien que la fin de l’explication montre qu’il n’était pas en totale opposition en faisant cela : « Il existait entre lui (le président du conseil) et moi une entente tacite qui lui accordait, sans m’informer de tous les détails, la liberté nécessaire pour entreprendre les démarches, qui, en maintenant apparemment des rapports normaux avec l’Allemagne hitlérienne, renforceraient nos relations amicales avec les Anglo-Saxons, sans avantager les Soviets (…) Notre accord secret avec les puissances occidentales, selon lequel nous n’attaquions pas leurs avions survolant notre territoire, et en échange de quoi ils renonçaient au bombardement de nos villes, arrangeait également d’une certaine façon les Allemands, car il laissait intactes les voies ferrées essentielles stratégiquement et aussi notre industrie de guerre »[13]. Comme Pétain, la ligne de défense est qu’il a servi de bouclier par sens du devoir. Ainsi, en mars 1944 lorsqu’Hitler envahit la Hongrie : « Il aurait été plus commode, à ce moment-là, et je me serais épargné beaucoup de critiques, d’abdiquer avec un grand geste. Mais je ne pouvais pas quitter le navire en détresse qui avait plus besoin que jamais de son capitaine »[14]

La menace du judéo-bolchevisme[15]
C’est essentiellement en raison de l’anticommunisme qu’Horthy explique son alliance forcée de circonstance avec Hitler. C’est d’ailleurs déjà contre cette menace qu’il a pris le pouvoir au début des années 20 : « Les signes de décomposition dans la flotte austro-hongroise (…) n’étaient qu’une partie du grand bouleversement qui, partant de l’empire des tzars, en 1917, atteignait les pays battus, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Turquie, où ils provoquèrent la chute de la monarchie, tandis qu’en Bulgarie ils ne menèrent qu’à l’abdication du tzar Ferdinand. Des éléments nationaux et socialistes, qui trouvaient un terrain propice dans la misère, la faim et les privations des années de guerre, agissaient puissamment. »[16] Des communistes qui sont également Juifs : « Dans les journaux, on rencontra de plus en plus souvent le nom de Bela Kun, un juif hongrois qui, en tant que soldat d’un régiment autrichien, avait été condamné pour avoir volé ses camarades et qui déserta ensuite pour rejoindre les Russes, avant de rentrer, en novembre, de Moscou en Hongrie. Lui et ses semblables excitaient toujours davantage les masses (…) La conférence de paix de Paris, qui s’ouvrit le 16 février 1919, décida de faire occuper presque tout le territoire hongrois par les troupes de ses voisins et fut ainsi à l’origine de la révolution bolchévique, au nom de laquelle Bela Kun érigea son gouvernement de sanglante terreur »[17]. Et d’insister sur cet aspect : « Quatre années de guerre, la chute de la monarchie et le régime communiste avaient considérablement diminué le sens de la communauté. La lutte des partis était d’une violence inouïe. Les milieux de l’extrême droite attribuaient la responsabilité de tout le mal aux juifs et aux communistes – les deux étaient souvent les mêmes -, tandis que les communistes ne s’avouaient pas vaincus. »[18]. Ou encore « les juifs, installés depuis longtemps dans le pays, furent plus tard les premiers à avoir honte des méfaits de leurs coreligionnaires qui étaient presque seuls les maîtres du nouveau régime (…) Les Roumains profitèrent de la bochevisation du pays pour avancer de plus en plus, avec leurs forces bien équipées, afin de piller tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage »[19]. L’explication du danger judéo-bolchévique est donc profondément ancrée chez Horthy. Et sur les mesures antijuives, comme Pétain, il joue rétrospectivement la carte du moindre mal face aux pressions de plus en plus forte des Nazis : « le pourcentage relativement important de juifs dans la population hongroise l’irritait profondément, et ce, d’autant plus que les juifs avaient, dans la banque, le commerce, l’industrie, la presse et les professions libérales une influence considérable. Notre moyenne bourgeoisie se trouvait également désavantagée, car les positions auxquelles elle aspirait dans l’économie ou dans les professions libérales étaient occupées, avec la ténacité propre à leur race, par les juifs qui se soutenaient entre eux et disposaient de plus de 25 pour 100 du revenu national (…) Lorsque, après l’Anschluss, la pression allemande devint plus forte, le gouvernement décida, pour prévenir l’insistance allemande, de soumettre au Parlement un projet de loi qui, en prévoyant une limitation des droits des citoyens israélites, devrait leur assurer une défense (…) Cette loi, qui avait été acceptée par le Parlement en avril 1938 (…) se distinguait radicalement des lois de Nuremberg, puisqu’elle prenait la religion, et non l’origine, comme critère »[20]. Et de préciser qu’il ne fut au courant du réel sort que très tard, alors que les Croix fléchées faisaient déjà la loi : « On nous avait dit que les déportés étaient transférés dans des camps de travail. Ce n’est qu’au mois d’août que j’appris, par des rapports secrets, toute la vérité sur les camps d’extermination »[21].
Une extrême droite qui ne s’est jamais éteinte
Comme nous avons pu le voir, et au-delà d’un discours construit de justification, l’appartenance de Horthy au spectre politique de l’extrême droite est incontestable. Une extrême droite plus réactionnaire que fasciste[22], comme celle de Pétain. Ou de Salazar[23]. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est au Portugal que l’ancien régent de Hongrie rédige ses mémoires : « Des amis mirent une villa à notre disposition, dans ce magnifique site qu’est l’Estoril. Nous y retrouvâmes de vieux et de nouveaux amis, et nous avons la joie de ressentir, par des lettres provenant du monde entier, l’attachement de nos compatriotes. Le gouvernement portugais nous traite avec une amabilité toute particulière, et nous ressentons pour cette hospitalité une profonde reconnaissance. Je suis, avec le plus grand intérêt, l’essor vigoureux du Portugal, sous la direction de son sage président du Conseil, le docteur Oliveira Salazar. »[24]. Nous avons déjà souligné dans cette chronique combien était fausse l’impression d’une éradication de l’extrême droite avec la défaite de l’Allemagne Nazie[25]. La fin de l’ouvrage de Horthy montre d’ailleurs combien, malgré ses plaintes, il est bien traité par les anglo-saxons qui l’ont fait prisonniers. On ne peut que mesurer le décalage quand il détaille ses conditions dures de détention rendue plus douce par la présence d’un « vieux domestique » : « nous étions cependant obligés, sans égard pour l’âge ou pour la personne, de faire la corvée de nettoyage, c’est-à-dire balayer nos chambres. Un capitaine de corvette a bien voulu me dispenser de cette tâche (…) »[26].
Mais le plus important est que c’est bien l’anticommunisme qui a guidé son parcours de sa prise du pouvoir : « Je ne voulais pas appartenir à ce cabinet en tant que ministre de la Guerre ; je gardai cependant le commandement de notre jeune armée, après qu’on m’eut assuré qu’elle ne serait pas entraînée, en aucun cas, dans des discussions politiques. Mon seul désir étant de libérer la Hongrie, à l’aide de cette armée, de la terreur des communistes, dont les méfaits et les cruautés augmentaient de plus belle. L’épuration nécessaire devait être notre œuvre, et non celle des puissances étrangères »[27] à la période de la guerre. Et qui lui permet de continuer après : « Les journaux américains parlaient à peine de la Hongrie ; il aurait été en effet désagréable de relater la conduite inhumaine de la soldatesque communiste dont les horreurs soutenaient la comparaison avec celles des camps de concentration qui remplissaient alors tous les journaux »[28]. Et de perpétuer la lutte après la guerre, assurant une continuité qui porte encore aujourd’hui ses effets : « La Hongrie est un pays occupé, gouverné par des étrangers, ce qu’il faut interpréter dans le sens le plus strict du terme, car presque tous les ministres communistes sont également des citoyens soviétiques. »[29]

Notes

[1] Horthy, Mémoires de l’amiral Horthy. Régent de Hongrie, Paris, Hachette, (1954), 287 p.
[2] Voir L'Ère des empires : 1875-1914, Paris, Hachette, 1997 et L'Âge des extrêmes : le court XXe siècle 1914-1991, Le Monde diplomatique - Éditions Complexe, 1999
[3] P.13
[4] P.14
[5] voir « Mon Combat » d’Adolf Hitler, une autobiographie… in AM n°20 de Janvier-mars 2002 et « Mon Combat » d’Adolf Hitler, un programme…        in AM n°21 d’avril-juin 2002.
[6] P.79
[7] Voir sur la Roumanie Le bilan du nationalisme in AM n°39 de janvier-mars 2007 et surtout La spiritualité au cœur de la doctrine in AM n°61 de juillet-septembre 2012.
[8] Pp.108-109
[9] P.183
[10] P.248
[11] P.175
[12] P.182
[13] P.220
[14] P.234
[15] voir Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite in AM n°63 de janvier-mars 2013
[16] P.87
[17] P.91
[18] P.106
[19] P.92
[20] P.185
[21] P.240
[22] Sur ces nuances, voir De l’inégalité à la monarchie in AM n°33 de juillet-septembre 2005 et De la nuance entre droite radicale et extrême droite in AM n°77 de juillet-septembre 2016,
[23] voir Un nationalisme religieux : le Portugal de Salazar in AM n°24 d’avril-juin 2003
[24] Pp.280-281
[25] voir L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in AM n°32 d’avril-juin 2005 et 1945 ne marque pas la fin des dictatures d’extrême droite en Europe in AM n°69 de juillet-septembre 2014
[26] P.274
[27] P.97
[28] P.271
[29] P.284