dimanche 27 août 2017

trois conférences sur les coopératives



J'interviendrai prochainement à trois reprises sur la question de l'histoire des coopératives et des enseignements que l'on peut en tirer pour les projets d'aujourd'hui :

Le jeudi 21 septembre à la Maison de la Laïcité de Courcelles
Le jeudi 5 octobre à l'auberge de jeunesse de Mons
Le mercredi 18 octobre à la Maison de la Laïcité d'Enghien

mardi 25 juillet 2017

La technologie modifie-t-elle vraiment la communication des mouvements sociaux ?

Cet article a été publié dans Les cahiers de l'éducation permanente, n°50
intitulé éducation populaire et numérique, pp.12-20
 
 

Comment « moderniser » le message ? Comment toucher efficacement le plus grand nombre ? L’émergence des médias sociaux rend-elle obsolètes les formes de communication plus traditionnelles ? Ces questions, et bien d’autres complémentaires, d’autres mouvements se les posent à l’heure où l’on dit les citoyens dépolitisés et moins réceptifs à un message politique. Par un retour sur l’évolution des moyens de propagande, nous nous proposons d’amener une profondeur historique aux réflexions en cours. Un retour à travers l’histoire qui, comme souvent, permettra d’élargir la focale et d’ainsi remettre en cause certaines évidences. Un apport qui se veut une esquisse de synthèse et ne prétend aucunement à l’exhaustivité.

Le mouvement social a toujours dû faire face à plusieurs contraintes pour diffuser le plus largement possible son message. Nous en pointerons ici deux :
 

1° La contrainte de l’éducation, du niveau d’émancipation intellectuelle, de celles et ceux à qui ils s’adressent. Hier, il s’agissait d’arriver à s’adresser à des gens analphabètes. Aujourd’hui, à des personnes qui sont habituées à des messages courts, au zapping. Au point que même le langage vidéo se doit d’utiliser des plans de plus en plus courts, qu’une vidéo sur Youtube doit accrocher dès les premières secondes et ne pas excéder trois minutes (et encore…). Sans oublier que si l’analphabétisme a quasiment disparu, l’illettrisme reste fort présent.

2° La contrainte du coût de l’accès à l’information. L’abonnement à un journal, le coût d’un livre, même l’accès à Internet restent des enjeux. On y mettra en parallèle le coût de la production de l’information. Aujourd’hui, produire un journal quotidien est devenu quasi impossible et la question de la diffusion d’imprimés se pose, surtout par comparaison avec le coût d’une diffusion par les moyens informatisés. Avec alors la question de l’accessibilité qui se repose.


La force de la parole


L’oralité a toujours été au cœur de la communication sociale. Il est évident qu’aujourd’hui comme hier, les échanges directs, les discussions, les conférences, les assemblées, les meetings sont de loin les moyens les plus efficaces non seulement pour faire passer un message, mais aussi pour lui donner du corps par la présence. Un meeting, une manifestation, un piquet de grève jouent ainsi un rôle de politisation, non seulement par les discours qui y sont prononcés, mais aussi – voire surtout – en rendant visible la force du collectif, en montrant à chaque individu qu’il n’est pas seul. En cela, les campagnes présidentielles de Jean-Luc Mélenchon de 2012 et de 2017 sont de bons exemples. En effet, J.-L. Mélenchon ne délaisse aucun média mais, au contraire, les multiplie tout en restant cohérent. Il en va ainsi de ses web documentaires, de ses meetings diffusés en direct sur les réseaux sociaux, de son programme en BD, d’un jeu vidéo (Fiscal Kombat), d’un camion sillonnant la France… qui démontrent qu’un message cohérent peut être décliné en de multiples supports en utilisant correctement les codes inhérents à ces derniers.

Revenons de ce côté-ci de la frontière, mais en remontant le temps. Si l’on sait que l’histoire officielle de la vulgate belgicaine[1] attribue à une représentation de La Muette de Portici le déclenchement de la « révolution » belge, on raconte moins que c’est une conférence/meeting organisée par le « groupe anarchiste de Liège », dont le sujet était la Commune de Paris, qui est à l’origine de la grande révolte de la mi-mars 1886[2] qui toucha le bassin industriel wallon et qui marqua un tournant crucial de l’histoire sociale de notre pays. Un meeting qui avait été annoncé par des affiches, des tracts… et surtout par le bouche à oreille. Cette révolte se déclencha alors que, de son côté, le Parti ouvrier belge, fraîchement créé et encore peu présent dans le sillon industriel wallon, menait un intense travail de propagande en faveur du suffrage universel à travers notamment la brochure d’Alfred Defuisseaux intitulée Catéchisme du Peuple. Ce texte, court et percutant, destiné à mobiliser les travailleurs pour une manifestation en faveur du suffrage universel, est une belle illustration de ce lien entre écrit et oralité. Ce n’est donc pas un ouvrage théorique, mais un outil de mobilisation, qui sera très largement diffusé (sans doute 300.000 exemplaires). Mais outre le tirage, c’est la forme même qui est ici à souligner. A. Defuisseaux, comme d’autres leaders ouvriers à cette époque, choisit d’écrire sa brochure en reprenant les codes des catéchismes catholiques. L’objectif est de permettre une rapide diffusion du message par l’oralité, le raisonnement se développant autour de courtes questions et réponses qui en facilitent la mémorisation et les effets oratoires de celles et ceux qui relayeront le message… « - Qui es-tu ? - Je suis un esclave. » D’emblée, le ton est donné sur la question de la condition ouvrière et du salariat[3].


L’entrain de la musique, la puissance de l’image, la chaleur du rassemblement


Ce lien entre écrit et oralité, l’utilisation de la chanson l’illustre aussi parfaitement. Ce « Pamphlet du pauvre », pour reprendre le titre d’un des nombreux recueils de chansons de luttes sociales[4], fut de tous temps un moyen privilégié pour propager des idées, raconter une lutte, transmettre une mémoire de classe. Nombre de ces chansons étaient composées sur l’air de chansons populaires, de sorte qu’il n’était pas nécessaire de connaître le solfège pour pouvoir les composer ou les chanter. Ainsi, L’Internationale a d’abord été chantée sur l’air de La Marseillaise avant d’être dotée de sa propre musique. Plus près de nous, les femmes de la FN ont composé lors de leur grève de 1966 une chanson sur leur combat en reprenant un air à la mode d’Henri Salvador, Le travail, c’est la santé. Un grand nombre de ces chansons ne nous sont pas parvenues car elles n’ont pas été transcrites, n’étant pas destinées à la postérité. D’autres nous sont arrivées uniquement sous forme de texte. Certaines furent diffusées dans les journaux de l’époque ou sous la forme de partitions souvent vendues en solidarité. Plus près de nous, c’est l’édition en vinyle puis en CD qui remplit cette fonction. Ce rôle de la chanson dans les luttes s’est perpétué tout au long de l’histoire et est peut-être l’outil de propagande qui a le mieux traversé toutes les époques en gardant sa modernité, son utilité et sa pertinence, tout en suivant l’évolution des styles musicaux. Aujourd’hui, parmi d’autres exemples, la compagnie française Jolie Môme entretient de manière assumée cet héritage qu’elle renouvelle sans cesse et qu’elle lie avec une pratique théâtrale, avec des interventions dans les luttes ainsi que dans la rue et dans les manifestations[5]. Pour la Belgique, on pourrait citer le GAM ou Les Canailles.

Si la chanson revendicative est présente dans les manifestations, et même si l’on doit faire le constat que tout ce qui est diffusé aujourd’hui n’est pas forcément toujours d’une grande cohérence, un autre moyen d’expression y est toujours bien présent : la banderole. Celle-ci a « un rôle essentiel dans l’unité de ce corps manifestant (…). Elle marque la manifestation en même temps qu’elle attire le regard, soit pour susciter une adhésion, soit pour faire peur. Mais elle joue encore un autre rôle : elle structure la manifestation, elle en forme le squelette autour duquel les participants vont s’agréger. Si la banderole de tête unit, les différentes bannières qui lui succèdent permettent, au contraire, d’isoler des groupes, de former, au sein du cortège, des sous-cortèges et de lui donner ainsi son organisation propre »[6]. Son utilisation fluctue et devient de plus en plus institutionnelle et formelle. Au-delà de la question des parcours des manifestations, la question du nombre de banderoles réalisées par les manifestant·e·s pour exprimer leurs revendications semble plus importante dans le cadre d’une (re)politisation de cette forme d’expression de la contestation sociale.

Avec l’arrivée du cinéma, c’est un nouveau médium qui a été utilisé à large échelle. Un cinéaste comme Sergei Eisenstein a incarné à lui seul un cinéma militant au service d’une cause à un moment où, dans le prolongement de la révolution bolchévique, on assista à une explosion et à une diversification des formes d’art au service de la cause révolutionnaire dans le cadre de « l’agit-prop ». L’agitation et la propagande doivent être comprises comme la popularisation des idées révolutionnaires par tous les moyens adéquats selon les différents publics. Plus largement, nombreux ont d’ailleurs été les artistes qui ont apporté leur concours aux luttes sociales, quelle que soit leur discipline[7], et ce bien au-delà des affichistes[8]. Un apport toujours d’actualité.

En parallèle avec une appropriation de l’espace public, le mouvement ouvrier a développé ses propres lieux de réunion et de diffusion culturelle. Les Bourses du Travail en France et les Maisons du Peuple en Belgique sont ainsi devenues des citadelles ouvrières, lieux de sociabilité, de militantisme, d’émancipation et de diffusion culturelle. Le soin apporté aux matériaux, le recours à des architectes renommés, la décoration intérieure, les noms attribués aux bâtiments et aux salles de réunion… formaient un tout cohérent d’affirmation d’une puissance, d’une fierté, d’un mouvement en expansion. Meeting, séances de formation, lieux de réalisation et d’impression des affiches et des tracts, diffusion d’œuvres théâtrales ou cinématographiques, locaux pour les différentes organisations (syndicales, de jeunesse, sportives…) : ces lieux constituaient des ruches de diffusion du message qui se pensaient également, y compris dans leur localisation, comme le contrepoids de l’Église et de sa puissance.


Les NTIC révolutionnent-elles la communication ?


À chaque fois qu’un nouveau médium ou support arrive, le mouvement social s’en empare. Il en est allé ainsi de la radio puis de la télévision. En Belgique, la pilarisation a rapidement conduit au développement d’émissions de radio, puis de télévision, par les organisations philosophiques, sociales ou politiques qui ont ensuite pris la forme d’émissions dites concédées sur les chaînes de service public[9]. Du côté francophone, de telles émissions sont toujours diffusées sur La Première et en télévision. Souvent, les organisations qui en bénéficient veillent à en assurer la diffusion par le biais d’Internet et de DVD ou en les projetant dans le cadre de formations s’adressant à leurs cadres et militants. En dehors des chaînes publiques, des (web) radios associatives ou militantes existent. En télévision, mentionnons l’existence de projets de TV citoyenne et/ou communautaire comme Canal emploi (devenue RTC Télé Liège) ou, plus près de nous, Zin-TV. On peut aussi évoquer l’utilisation de camions de propagande qui circulaient dans les rues pour annoncer des meetings ou des manifestations. Sonorisés ou non, cette technique est un peu tombée dans l’oubli mais fut très utilisée, notamment dans les années 1930 dans le cadre de la campagne en faveur du Plan du travail promu par le POB.

Depuis l’arrivée des NTIC, de nouveaux supports ont fait leur apparition[10]. Si le site Internet est devenu la norme – avec des moyens très variables selon les cas –, on ne peut que constater la grande disparité de la présence suivie et régulière sur les autres supports tels Facebook, Twitter, Youtube… De nombreux mouvements sociaux s’en sont emparés et les ont largement investis. On constate d’ailleurs que cette utilisation est, à quelques exceptions, inversement proportionnelle à la taille et au degré d’institutionnalisation des mouvements qui les utilisent. Sans doute cela tient-il à l’horizontalité et à l’immédiateté de ces nouveaux outils, qui sont plus difficiles à appréhender et à utiliser pleinement par des organisations plus structurées ou plus massives.


Que conclure ?


1° D’autres supports sont ou ont été utilisés par les mouvements sociaux. La bande dessinée, par exemple. La carte postale, dont l’importance de la production et de la diffusion fut centrale pendant plus d’un siècle et qui, aujourd’hui encore, constitue bien souvent la seule trace iconographique d’une lutte menée. Ou encore l’insigne[11], souvent porté à la boutonnière et qui, contrairement à la carte postale, est toujours régulièrement utilisé, que ce soit sous forme de badge ou de pin’s, comportant éventuellement une création artistique qui renforce le message.

2° Aucun nouveau médium n’a totalement fait disparaître ceux qui existaient déjà. Chacun est venu s’ajouter à une panoplie qu’il a ainsi enrichie de possibilités données aux organisations pour faire passer leur message. Les campagnes de J.-L. Mélenchon évoquées plus haut sont à cet égard un bel exemple de l’articulation entre formes traditionnelles et formes ultra-contemporaines.

3° Un médium n’est pas neutre. Chacun a ses codes, son utilité, son public. Le contrôle des canaux de communication est une question importante. Produire sur ses propres machines et distribuer un tract sur un marché ou, au contraire, mettre des informations sur Internet qui transiteront par des serveurs et seront orientées par des algorithmes inventés et possédés par des multinationales ne sont pas des démarches équivalentes. Autrement dit, la volonté du mouvement ouvrier de posséder ses propres imprimeries avait aussi une dimension idéologique, quelque peu négligée aujourd’hui.

4° Le support utilisé, quel qu’il soit, reste d’abord le vecteur de diffusion d’un message. Une communication vide de sens, même ultra-moderne, reste vide de sens. Plus que de la question d’une modernité dans les médias utilisés, c’est de la modernité du discours – modernité qui passe peut-être par un retour aux sources – qu’il faut d’abord se préoccuper.

Au-delà d’une utilisation appropriée d’un médium, ou de plusieurs qui se renforcent, selon les moments et les publics, c’est donc surtout la cohérence entre le fond et la forme, ainsi que la sincérité, qui est gage de réussite. Ce qui était vrai au 19e siècle l’est toujours au 21e. L’arbre des nouvelles technologies ne doit jamais cacher la forêt des idées.



[1]Voir Morelli, Anne (sd), Les grands mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, Bruxelles, EVO, 1995.
[2]1886, La Wallonie née de la grève ?, coll. Archives du futur, Bruxelles, Labor, 1990. Sur l’histoire sociale de Belgique, on peut se référer aux 7 volumes de la Nouvelle histoire de Belgique, Bruxelles, Le Cri, 2010 et au catalogue du parcours En lutte réalisé par l’IHOES : À la conquête de nos droits. Une histoire plurielle des luttes en Belgique, Liège, CAL, 2015.
[3]Même si cela déborde notre sujet, nous ne pouvons que recommander la lecture de Guy Vanthemsche (dir.), Les classes sociales en Belgique : deux siècles d’histoire, Bruxelles, CRISP, 2016.
[4]Brochon, Pierre (introduction et notes par) La Chanson française. Le pamphlet du pauvre (1834-1851), Les Classiques du Peuple, Paris, Les éditions sociales, 1957.
[5]Marisol Facuse, Le monde de la compagnie Jolie Môme. Pour une sociologie du théâtre militant, Paris, L’Harmattan, 2013.
[6]Philippe Artières, La Banderole. Histoire d’un objet politique, Paris, Autrement, 2013, p. 35.
[7]Nous sortirions du cadre de ce texte en le développant plus avant mais on peut relever que le mouvement Bauhaus est en soi une manière de diffuser un message politique, un acte de propagande par le fait de l’idéal social.
[8]Sur le lien entre message et œuvre artistique dans l’affiche, voir Bread and roses. Une autre histoire des affiches syndicales, Bruxelles, Meta-Morphosis, 2017.
[9] Philippe Caufriez, Histoire de la radio francophone en Belgique, Bruxelles, CRISP, 2015,.
[10]Ce qui pose par ailleurs des questions quant à la mémoire de ce qui est produit sur ces supports, et donc de leur étude rétrospective. Voir Julien Dohet, L’ère du numérique sera-t-elle une ère pauvre en archive ?, Contemporanea, tome XXXVIII, n° 1, 2016. Accessible en ligne : http://www.contemporanea.be/fr/article/aan-het-woord-dohet
[11]Ainsi le triangle rouge, qui signifie aujourd’hui pour celles et ceux qui le portent l’affirmation de leur antifascisme et de leur refus des idées d’extrême droite, était-il au tournant du 19e et du 20e siècle l’expression de la volonté d’obtenir une réduction collective du temps de travail via la revendication des 3x8 (8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos). Un symbole fort pour une revendication claire et compréhensible.

jeudi 13 juillet 2017

Un « On est chez nous » d’exclusion



 Cet article a été publié dans Aide Mémoire n°81 de juillet-août-septembre 2017, p.11

Nation semble de plus en plus se profiler comme le seul parti d’extrême droite encore en capacité d’allier présence sur les médias sociaux, actions militantes, et structuration en vue des élections. Cette alchimie en fait certainement la composante de ce courant la plus dangereuse à la veille d’une séance électorale importante. Déjà évoqué dans un précédent article[1], nous revenons ici sur une analyse de deux médias utilisés par ce parti.

Un front patriotique
« On est chez nous ! » ce slogan ayant inspiré le titre d’un intéressant film sur l’extrême droite en France, a été choisi par Nation pour son triptyque tracté ses dernières semaines par ses militant·es. Le slogan, accompagné du trident rouge et noir symbole du mouvement, est placé sur un fond représentant une de leurs manifestations lors de laquelle les militant·es portent des drapeaux belges et wallons ainsi qu’aux couleurs rouge et noir. A l’intérieur trois thèmes sont développés. Les deux premiers « djihad ne passera pas ! » et « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » sont centrés sur l’immigration tandis que le troisième reprend un autre classique de l’extrême droite « ni socialisme, ni capitalisme, troisième voie ! »[2]. On notera que les solutions aux « problèmes » soulevés ne sont que de l’ordre du répressif. Le dos est à nouveau centré sur l’immigration avec un « aidez Nation à garder la Belgique… belge » accompagné de la volonté de défendre « l’identité et la civilisation européenne ainsi que sa culture millénaire » en prônant la « remigration » et une laïcité à géométrie variable comme la pratique Marine Le Pen car « Nation combat l’extrémisme religieux et tous ceux qui veulent transformer notre société européenne au nom de leur religion ». Religion qu’il faut comprendre comme étant uniquement l’Islam.
Parallèlement à ses (tentatives de) distributions de tract, qui sont par ailleurs l’occasion de relancer des coordinations antifascistes larges, Nation annonce sur son site qu’elle s’insère dans une recomposition du paysage politique par la création d’une alliance électorale[3]. Celle-ci, baptisée « coordination patriotique », portera le nom de « on est chez nous ». Cette annonce est renforcée par un « flash actu » enregistré et diffusé à la suite du 1er tour de la présidentielle en France où Van Laethem se réjouit de la qualification au second tour de Marine Le Pen avant de présenter le projet et de céder à la toute fin de la séquence la parole à Joseph Franz du Parti des Pensionnés.

TV Nation
Cette nouvelle est confirmée dans une capsule vidéo mise en ligne le 6 mai 2017. Intitulée « forum », il s’agit d’une « émission de débat ». Le présentateur en est Olivier Frapchot, secrétaire général de Nation, qui accueille… Hervé Van Laethem, président de Nation, qui, très poliment, le remercie pour cette invitation au débat dont on pressent par avance qu’il sera tendu avec de nombreuses questions pièges. On notera que Van Laethem porte à la boutonnière un triangle qui apparait parfois rouge, parfois vert[4], ce qui n’est pas sans interpeller. Il répète que le projet est bien « une coalition électorale des forces patriotiques » basées sur l’acceptation de 10 points, qui sont majoritairement conformes à ce que l’on a analysé plus haut, et dans laquelle chaque formation garde sa liberté d’action. Le but est de favoriser le « vote patriotique » et de faire entendre le « lobby des petits Belges de souche ».
La vidéo est utilisée depuis plusieurs années par Nation qui a créé « TV Nation ». Celle-ci se décline via une chaine youtube (dont les liens à eux seuls démontrent le courant radical auquel appartient le parti) en plusieurs formats : un journal à la périodicité incertaine (en 2017 un numéro en janvier et un en avril), un forum que nous venons d’évoquer, et des « flash actus » plus courts que semble privilégier actuellement le mouvement. Nous allons à présent continuer l’analyse du contenu de quelques-unes des plus récentes vidéos, toutes présentées par Olivier Frapchot qui est loin d’avoir raté une carrière de présentateur. Techniquement, la bonne volonté est là mais les moyens ne suivent clairement pas et l’on frise parfois le ridicule. Par contre, on notera que de nombreux militants apparaissent à visage découvert dans les séquences qui contiennent également des indicateurs intéressants comme dans le journal d’avril 2017 où l’on voit sur le mur[5] un beau drapeau rouge avec en son centre un rond blanc contenant la croix celtique… Ou quand le naturel revient au galop. On constate également que Nation recrute dans les couches défavorisées de la population et que les actions menées le sont par un noyau composé de 5 à 20 personnes.
Nation s’inscrit dans une mouvance dite, pour reprendre la vidéo de présentation, « identitaire » et « solidariste » : « En effet, le terme « national-solidarisme » n’a pas de lieu d’être puisque le solidarisme est, par essence, quelque chose de national. En effet, pour résumé, le solidarisme est une volonté d’appliquer la solidarité pour ceux qui le méritent, dans le cadre de la nation ! Et sans compter la forte connotation identitaire qui est liée au solidarisme, tel que défendu par NATION ! »[6]. L’identité est ici vue comme « les valeurs traditionnelles des peuples européens ». Van Laethem reconnait cependant dans le dernier « Flash Info » mis en ligne que bien qu’il n’aime pas l’expression les dernières semaines et les quelques échos dans les médias montrent que « Nation représente l’Extrême Droite en Belgique francophone ». Cette clarification est suivie par un appel aux dons pour permettre le développement à la veille de la campagne électorale et pour permettre de maintenir actif le local de l’APF[7].
Ce dernier fait l’objet de l’essentiel du numéro d’avril de « TV Nation » à l’occasion de la fête des un an du local dont on souligne l’importance pour la visibilité et la structuration du mouvement identitaire européen. L’occasion d’y interviewer longuement le représentant de Democracia Nacional, mouvement particulièrement radical, qui insiste sur l’importance de la défense de l’Europe, de la culture commune et des liens historiques, du respect de « la foi et de la tradition ». On notera avec grand intérêt cette notion de « foi » dans le chef de partis qui prétendent par ailleurs défendre une vision laïque de la société, ce qui renvoie à notre remarque sur le tract de Nation. Dans cet interview la période qui suit Franco est qualifiée de « démocratie entre guillemets » et il y a une forte insistance sur le « système mondialisé » qui organise un « cordon sanitaire » et la « répression politique » contre les identitaires, cette répression étant un signe que le système tremble devant la contestation grandissante organisée par les « forces patriotiques ». Une thématique que l’on retrouve régulièrement, notamment quand il s’agit de montrer les arrestations des membres ou les interdictions de manifester subies par Nation. Un autre grand thème présent quasi constamment est celui de la « GPS », la « Grande presse subsidiée » ou « presse bienpensante », aussi définie comme les « merdias », qui n’est pas libre et n’est qu’un outil de propagande du système diffusant une « idéologie bisounours » pour endormir la population. Et bien entendu les scandales politiques sont développés et utilisés pour montrer combien le système est corrompu avec mise en avant des actions de manifestation, notamment sur la citadelle de Namur. Un dernier aspect développé dans les outils de propagande vidéo de Nation est celui de l’aide au plus faible, avec la mise en avant d’actions de maraude envers les SDF belges et qui renvoie à l’aspect « solidariste ».
« On est chez nous »
Ce slogan dont, dans une des émissions de « TV Nation », Hervé Van Laethem revendique la paternité, risque donc de fleurir dans l’année qui vient. Si l’aspect amateur peut faire sourire et que le nombre de militant·es reste limité, le danger que constitue Nation, surtout si l’amorce de regroupement se développe, est réel et ne doit pas être minimisé. Son activisme lui permet de compenser son manque de moyen et pourrait lui permettre une présence réelle dans les futures campagnes électorales d’autant que les autres formations ne semblent pas en état de marche. Empêcher une structuration plus importante est donc un enjeu des mois qui viennent.


[1] Le triangle vert et autres découvertes dans le monde virtuel in AM n°79 de janvier-février-mars 2017,
[2] Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in AM n°31 de janvier-février-mars 2005,
[3] Une information qui a été l’objet d’un billet sur La Première.
[4] Sur le triangle vert diffusé par Nation voir à nouveau Le triangle vert et autres découvertes… op. cit.
[5] À 18.13 pour être précis
[6] Toutes les citations proviennent de textes ou de vidéos présentes sur le site de Nation début juin 2017.
[7] Alliance for Peace and Freedom, soit l’alliance pour la paix et la liberté, regroupe les partis de la mouvance radicale identitaire au sein de l’extrême droite européenne. On y retrouve notamment Aube Dorée.

mercredi 28 juin 2017

la colère fait bouger les gens

Cet entretien a été publié dans le numéro 50 d'Agir par la culture

Propos recuillis par Aurélien Berthier
Quel est le rôle historique de la colère dans les luttes sociales ? Petit retour sur son expression dans les conflits sociaux hier et aujourd’hui avec Julien Dohet,  secrétaire politique au Setca de Liège-Huy-Waremme, qui mène également des recherches sur l’histoire des luttes sociales en parallèle de son activité syndicale. L’occasion de faire le point sur les stratégies syndicales vis-à-vis de la colère, sur le rapport à la violence qu’elle peut entrainer dans la lutte et sur son traitement médiatique.



Historiquement, quel rôle les colères ont-elles joué dans les luttes sociales et politiques ?
Elles sont centrales. C’est toujours un sentiment de colère qui fait que les gens bougent. S’ils étaient satisfaits de leur sort, ils ne se mettraient en effet pas en mouvement. Des jacqueries du Moyen-âge à la Révolution française, de l’industrialisation à nos jours, les mouvements sociaux sont toujours motivés par l’expression d’une colère qui naît d’une insatisfaction.

Quels sont les mécanismes des colères sociales ? S’agit-il, comme pour la colère individuelle, d’une accumulation de petites déceptions qui amène à une explosion ?
La colère sociale fonctionne de la même manière. Elle résulte toujours d’une accumulation, mais c’est un évènement qui va jouer le rôle de la goutte qui fait déborder le vase. Il faut noter, en ce qui concerne des mouvements sociaux d’importance, que personne ne peut jamais prévoir le moment précis où tout va basculer. Par exemple, pour la Révolution française, des problèmes d’approvisionnement de la nourriture existaient depuis longtemps : pourquoi ça explose le 14 juillet et pas un an avant où la situation était tout aussi tendue ? Plus récemment, en Tunisie, la situation était explosive depuis un moment déjà avec un taux de chômage des jeunes important et une absence de libertés. Un homme s’immole dans la rue et cela déclenche une colère générale, puis une révolution qui renverse le pouvoir en place. Pourquoi cela éclate-t-il ce jour-là et pas six mois avant ou six mois après ? Cette accumulation de frustrations, on peut la « mesurer » avec l’évolution de la dégradation d’une situation sociale, c’est-à-dire qu’on peut jauger d’un état socialement explosif ou non. Mais l’évènement déclencheur, celui qui va faire éclater la colère, peut vraiment varier et reste, par nature, imprévisible. Cela peut être une mesure supplémentaire, une dégradation subite, une action qui est faite, une arrestation, une répression, un mouvement qui part… Au sein d’une entreprise, ça peut être une décision patronale, mais aussi une remarque du directeur ou d’un contremaitre, le « truc » de trop même si objectivement la situation était pourrie depuis plusieurs semaines déjà.

Comment les organisations syndicales ou les partis à gauche envisagent-ils la colère ? Est-ce que cela rentre en ligne de compte dans leurs stratégies ?
Bien sûr, mais selon les moments de l’histoire, le caractère plus ou moins « révolutionnaire » ou « réformiste » des organisations à la manœuvre, le rapport à la colère peut changer. Certains attendent que la colère s’exprime et se préparent à l’orienter. D’autres vont toujours rester rétifs par rapport à des expressions de cette colère, surtout si elle est forte et explosive. Les questions qui se posent alors ce sont : jusqu’où la laisse-t-on s’exprimer ? Dans quelle mesure la canalise-t-on ? L’arrête-t-on et si oui, à quel moment ?
À l’inverse du syndicalisme révolutionnaire, notamment porté par le mouvement anarchiste, surtout vigoureux en France à la fin du 19e siècle, pour qui il s’agit de faire la révolution, de renverser le pouvoir, à travers l’outil de la grève générale déclenchée par des colères sociales, en Belgique, on s'est toujours plutôt inscrits dans un syndicalisme réformiste, (même si des courants révolutionnaires ont existé). Celui-ci vise des changements profonds de la société, mais pas la révolution. Bref, le « rôle » des syndicats en Belgique, c’est d’organiser et de canaliser les colères sociales pour les amener vers un objectif précis, de les utiliser pour arriver jusqu’à un certain point, mais pas au-delà.
Tous les grands mouvements ont été canalisés de la sorte comme 36 ou 60-61. Ces deux mouvements partent de la base, la première chose que l’on a faite, c’est bien d’essayer de le cadrer. Cela n’enlève rien au caractère très à gauche des positions qui ont été prises, mais le syndicat n’était pas là pour renverser l’ordre établi en Belgique.

On évoquait le rôle du syndicat comme catalyseur des colères sociales pour les amener vers un objectif stratégique opérant. A contrario, est-ce qu’il n’y a pas le risque pour des organisations syndicales, dans un but stratégique, d’en arriver à poser un couvercle sur des colères sociales qui ne demandaient qu’à s’exprimer ?
Il peut y avoir des tendances dans les organisations syndicales, dans lesquelles une seule sur trois reconnait le concept de lutte des classes, type « couvercle et cogestion ». C’est plus ou moins affirmé selon les endroits et les périodes de l’histoire. En fait, les deux options ont toujours cohabité. Et selon les rapports de force dans la société, selon le mouvement de colère, selon son poids ou comment la base pousse l’appareil, on peut aller dans un sens ou dans l’autre… Mais, je le redis, au niveau social, les organisations syndicales sont plutôt des organisations qui canalisent des colères. Et canaliser, c’est notamment suivre une forme où, à un moment donné, on s’arrête. Par exemple, quand une grève est lancée, que ce soit une grève générale ou au sein d’une entreprise, on sait déjà qu’on devra l’arrêter à un certain moment.

C’est le fameux « Il faut savoir arrêter une grève » de Maurice Thorez
En fait, le débat concerne plutôt la stratégie : à quel moment s’arrête-t-on trop tôt ou s’arrête-t-on trop tard ? C’est-à-dire : arrive-t-on à obtenir ce qu’on voulait en s’arrêtant, alors que si on avait continué, on aurait peut-être tout perdu ? Ou à l’inverse : en s’arrêtant trop tôt, ne passe-t-on pas à côté de choses qu’on aurait pu gagner en continuant ? C’est un débat sans fin.
De toute manière, que ce soit des dirigeants qui « couvent » ou bien des dirigeants qui agitent, s’ils n’ont pas derrière eux les gens, ça ne fonctionnera pas. Or, la classe ouvrière belge n’est pas et n’a jamais été la plus révolutionnaire. Et ce, en partie parce que son sort s’est amélioré relativement vite à partir du moment où elle a commencé à s’organiser. C’est bien là l’enjeu. Des avancées progressives calment la colère des gens et les mouvements s’éteignent car ils ont obtenu quelque chose et amélioré leur sort.

La Belgique est un pays socialement calme ? Les gens expriment peu leurs colères sociales?
À ma connaissance, en Belgique, on n’a jamais vraiment connu une poussée réellement révolutionnaire au sens de « on abat tout et on recommence à zéro » comme on a pu avoir en 1917 en Russie, en 1789, 1848 ou 1871 en France. La Belgique est un pays assez calme même si on a eu des explosions de colère très dures. Regarder une carte des révolutions, grèves générales, insurrections, etc. à la fin de la guerre 14-18 en est très illustratif : la Belgique est en effet l’un des rares endroits en Europe où le calme va régner. Même le Luxembourg va alors bouger. La grève de 50 a peut-être été le moment où cela a été le plus loin. Cette grande grève, qui fait suite à la consultation populaire autour du retour du Roi Lépold III (consultation qui plus qu’un clivage Nord-Sud, marque un clivage de classe gommé depuis), sera marquée par une quasi prise du pouvoir dans certaines communes rouges, avec les grévistes gérant les laissez-passer et de nombreux actes de sabotage. N’oublions pas pour comprendre ces faits que les grévistes sont nombreux à être ceux qui 5 ans avant participaient à la Résistance, y compris armées, contre les nazis. Une séquence dans laquelle on doit intégrer, outre la préparation d’une « marche sur Bruxelles » stoppée au dernier moment, le meurtre de Julien Lahaut et la mort de 4 manifestants à Grâce-Berleur dans des conditions qui n’excluent pas une provocation policière. Le mouvement de 1886 est quant à lui l’un des points charnières de l’histoire sociale belge. Une explosion de colère ouvrière importante mais pas très structurée, mais tout de même portée par une ligne politique clairement exprimée, visant à obtenir le suffrage universel et la réduction collective du temps de travail. Parti de Liège à la suite d’un meeting anarchiste commémorant les 15 ans de la Commune de Paris, la révolte de 1886 sera marquée par un arrêt sur tout le sillon industriel wallon, la destruction des usines Baudoux à Jumet et la fusillade de Roux qui fera 28 morts chez les ouvriers. Elle marquera durablement les esprits, tant au sein de la bourgeoisie que du mouvement ouvrier et détermine fortement, à mon sens, la suite de notre histoire sociale.

On se souvient du traitement médiatique de la chemise déchirée du DRH d’Air France ou des incessants appels médiatiques à la « responsabilité » des syndicats. Comment faire face à un discours politico-médiatique dominant qui, actuellement, semble disqualifier l’expression de toute colère sociale ?

Il faut déjà pointer le fait que le discours de ceux qui n’ont pas intérêt à ce que cela bouge, c’est-à-dire des classes sociales qui ont le pouvoir au moment où un mouvement social se déroule, va forcément tenter de disqualifier toutes les formes de luttes qui pourraient advenir. La manière dont cela s’exprime peut éventuellement varier mais cela relève d’un registre des plus classiques. On va nous reprocher le fait que les travailleurs bougent et que ce n’est pas bien qu’ils bougent. On va leur dire que le moment où ils bougent et la manière dont ils bougent n’est pas la bonne, quoi qu’ils fassent. « Vous avez été trop loin » entendra-t-on toujours, « si vous l’aviez demandé gentiment on aurait pu s’entendre » nous dira-t-on encore, alors même qu’on le demandait justement « gentiment » depuis un moment déjà… Bref, on entend et on entendra toujours ce genre d’arguments sur le moment, le calendrier, la manière ou la cible.

Et qu’en est-il de l’accusation de « violence gratuite » de la part des médias ?
Cette question-là est un nœud dans tout conflit social sachant qu’il faut quand même bien, à un moment donné, exercer physiquement un rapport de force. Il ne faudrait cependant pas avoir l’impression que la violence ne posait aucune question au 19e siècle et qu’elle en pose aujourd’hui. Non, il y a toujours eu de nombreux débats dans le syndicalisme pour savoir jusqu’où on allait. Par exemple, le sabotage est-il une forme de lutte pertinente ou pas ? Le luddisme, le fait de détruire les machines, ne s’est pas produit au 21e siècle mais au début de la Révolution industrielle. Une action qui a d’ailleurs connu beaucoup de soutien.
Car en fait, de quel type de violence parle-t-on ? Qu’est-ce qui est violent ? Une chemise déchirée est-ce un acte violent ? Brûler une palette ? Occuper une usine ? Mettre de la colle dans une serrure pour empêcher les bureaux de fonctionner ? Hacker un site internet ? Occuper une rue ? Empêcher un huissier de rentrer pour virer quelqu’un du logement qu’il occupait ?
La question de l’action directe ou de la « propagande par le fait », théorisée par les anarchistes, mais qui transcende le mouvement ouvrier, c’est bien celle de se demander jusqu’où on va. Tous les moyens sont-ils légitimes ou pas ? Est-ce une question morale ou stratégique ? Certains dans le mouvement ouvrier vont dire que la morale, c’est une question bourgeoise. Certains vont s’en tenir à un critère d’efficacité pour déterminer l’usage ou non de la violence et la question va devenir : telle action va-t-elle nous couper de la masse ou va-t-elle nous la rallier ? Ce sont des débats récurrents… et sans fin. Ce qu’on peut en tout cas dire, c’est que dans le mouvement social, la légitimation de la violence doit plus venir du mouvement social lui-même que de son adversaire. Quelque part, on se fiche bien que TF1, RTL ou La Meuse ne soient pas contents. On se fiche bien que l’État ou les grands patrons ne soient pas d’accord avec les méthodes qu’on utilise : ils ne le seront jamais. Ce qui importe, c’est que ces méthodes rencontrent une adhésion auprès des gens qui participent à un conflit ou auprès de ceux que l’on essaye de faire participer. Trouvent-ils que cette violence-là va trop loin ? C’est cela qui est important, c’est cela la mesure. Le pas de trop, c’est quand on voit que les gens ne nous soutiennent plus, quand une forme d’action nous coupe de l’essentiel de ceux impliqués dans le conflit.

Aujourd’hui, la manifestation de masse « plan-plan », en défilé dans la rue, a-t-elle encore des effets ?
Quand on partageait le gâteau par la négociation, on pouvait rester dans une stratégie de paix sociale et de discussion même si tout n’a jamais été parfait. Mais à partir du moment où cela coince de partout, vont se reposer les questions des moyens d’action. À une époque, faire défiler 100.000 personnes dans la rue suffisait à pousser à une négociation et permettait d’obtenir quelque chose. Aujourd’hui, on peut mettre 120.000 personnes et rien ne se passe ! En face, c’est un « Cause toujours tu m’intéresses » qui nous est renvoyé. Or, si les moyens « pacifiques » ne suffisent plus, la question de l’usage d’autres moyens va se reposer. Ce qui renvoie à la question de la désobéissance civile et de l’usage de moyens que certains en face jugeront comme violents. Et là, on repart dans un débat, qui n’est pas nouveau, mais qui reprend peut-être de la vigueur actuellement. Ce n’est pas que ces questions ne se posaient plus, c’est qu’elles ne se posaient plus de manière aussi prégnante, aussi visible et aussi urgente.

Pour Frédéric Lordon, une indignation ou une insurrection ne peut déboucher que si on joint au carburant de lutte qu’est la colère des affects plus joyeux comme l’espoir. Est-ce qu’adjoindre à des colères sociales un projet plus positif, c’est justement, historiquement, le rôle des partis ou des syndicats ?
On peut dire que trois éléments sont nécessaires pour que les choses basculent. J’ai récemment développé cet aspect dans un article. D’abord, des conditions objectives (une situation qui fait que les gens n’en peuvent plus), puis une étincelle (qui fait éclater une colère jusqu’ici rentrée) et enfin des perspectives à la lutte (un but, une idée, ce pour quoi on combat). Ce sont ces trois éléments-là qui, lorsqu’ils sont réunis, font qu’on a un saut qualitatif dans une lutte. Quand on n’a pas de perspectives, une explosion de colère peut se produire mais elle retombera assez vite. Quand on a une situation objectivement explosive et des perspectives mais pas d’étincelle,  rien ne se passera. Un peu comme aujourd’hui, où on connait une situation qui se dégrade objectivement avec une pauvreté qui augmente et d’autres éléments qui font que les gens devraient (et le sont pour un nombre grandissant) être en colère. Avec également suffisamment de perspectives qui sont données au niveau syndical ou par des partis progressistes (comme réduire le temps de travail ou abaisser l’âge de la pension). Mais où la mobilisation ne prend pas.
On a en effet connu ces dernières années plusieurs grèves générales. Quand les instances syndicales ont dit « On stoppe », parce qu’elles ont décidé que c’était mieux stratégiquement parlant, les gens ont stoppé. Or, les gens auraient pu continuer. Il y a d’autres moments de l’histoire où le syndicat a dit « Stop » et où cela ne les a pas pour autant arrêté. On peut aussi penser aux moments où les instances syndicales indiquaient que ce n’était pas le moment de démarrer, et que cela a démarré quand même comme en 36 ou en 60. Même si ces débordements des dirigeants par leur base ne proviennent pas de rien - ce ne sont pas des explosions de colères totalement spontanées puisqu’en 60 par exemple, cela fait des années que la FGTB préparait le terrain –, un mouvement peut parfaitement démarrer à un moment où les organisations syndicales ne veulent pourtant pas le faire démarrer ou continuer quand elles veulent le stopper. C’est dans des endroits comme cela que la colère joue.