mercredi 25 février 2009

Tous ensemble ! Réflexions sur l’avenir des syndicats

Cet article a été publié dans Syndicats du 13 février 2009, p.4


« (…) L’expérience des luttes sociales révèle, de manière plus ou moins explicite, le refus, lorsque les rapports de force le permettent, de se laisser déléguer encore au syndicat quand on a dû déjà tant déléguer à l’entreprise. Si bien que la question des pratiques démocratiques au sein même des mouvements de contestation sociale reste toujours posé pendant les luttes sociales : les syndicats peuvent-ils tolérer en leur sein des pratiques qu’ils ne cessent de combattre à l’extérieur ». Cet extrait de la préface de Matéo Alaluf pose bien une des questions fondamentales qui traversent cet ouvrage : celle de l’adéquation entre le discours et les actes. En une centaine de pages, Jérémie Detober permet à deux dirigeants syndicaux, Jean-Marie Piersotte pour la CNE- et Paul Lootens pour la Centrale Générale - de brosser un (trop) court tableau de la situation des syndicats en Belgique.

D’une lecture aisée, rendue vivante par les nombreux exemples concrets développés pour appuyer le propos, ce livre insiste notamment sur la complexité du système de concertation sociale[1] et les nombreuses réalités que celle-ci recouvre et qui sont parfois difficilement compréhensibles par les travailleurs qui sont pourtant les premiers concernés. Mais le plus grand mérite de l’ouvrage réside dans les nombreuses questions qu’il aborde sans tabou. Ainsi du difficile débat entre l’écologie, l’éthique et la défense de l’emploi ; de l’influence des médias sur la perception par le public (mais aussi par les travailleurs syndiqués) des conflits sociaux, des relais politiques pour le monde du travail et d’une alternative anticapitaliste crédible… Il ne fait pas non plus l’impasse sur des débats plus interne comme celui d’un syndicat unique, de l’importance de la formation des militants, du rôle de la violence et de ce que l’on entend par celle-ci…

Enfin, le livre met bien en évidence que si le pôle service et défense des affiliés est parfaitement rempli par les syndicats, on ne peut en dire de même de ces deux autres pôles que sont la dimension de mouvement et l’éducation populaire. Il apparaît que c’est à ce niveau que se joue l’avenir entre un syndicalisme institutionnalisé et un syndicalisme combatif et démocratique.


Notes

[1] Voir à se sujet un autre ouvrage tout aussi instructif : Étienne Arcq et Pierre Blaise, Les organisations syndicales et patronales, Bruxelles, CRISP, 2008

jeudi 12 février 2009

C'est quoi un syndicat socialiste ?

C'est à cette question que j'avais été amené à répondre lors d'une interview réalisée dans le cadre de la préparation du congrès de la Centrale Générale de la FGTB de Liège-Huy-Waremme. La séquence vidéo dans laquelle j'interviens, qui avait été diffusée lors du congrès statutaire du 18 octobre 2008, est visible ici.
Les personnes qui voudraient approfondir cette question peuvent se référer à mon texte : La FGTB est-elle de gauche ?

mercredi 4 février 2009

Capitalisme et Laïcité

Cette prise de position personnelle dans le cadre du débat sur la convention laïque a été publié dans'Espace de Libertés, n°372 de février 2009, pp. 28-30

« Mais au risque de déplaire, le libre penseur que je suis ne pourra jamais accepter que le capitalisme (qu’on appelle pudiquement aujourd’hui le libéralisme, mais qui n’est toujours que l’exploitation de l’homme par l’homme), soit l’horizon indépassable. L’Humanité vaut mieux que cela. C’est notre espoir, c’est notre lutte. » C’est par ces mots que le président de la Fédération nationale de la Libre Pensée termine son éditorial de décembre 2008.
[1] La crise de la fin de l’année 2008, qui apparaît de moins en moins comme une « simple » crise financière mais bien plus comme une crise globale d’un système économique réputé depuis une vingtaine d’année infaillible et incontournable, a eu en effet pour conséquence positive de remettre en question dans les médias grand public la pertinence d’un système économique qui avait fini par apparaître comme le seul imaginable. La situation était telle que même un magazine qui se profile comme progressiste, Le Nouvel observateur, refusait il y a plus d’un an de publier des textes (pourtant commandés) qui critiquaient ouvertement le système. D’où la publication d’un livre qui posait une question pertinente : Peut-on critiquer le capitalisme ?[2]

Peut-on critiquer le capitalisme ?

Dans cet ouvrage ouvrant de nombreuses pistes de réflexions, 14 auteurs reconnus vont au-delà du simple constat et interrogent également des alternatives comme les services d’échanges locaux, la notion de décroissance… Mais ils insistent surtout sur la nécessité qu’il y a à oser (re)penser l’économie : « La naturalisation du discours économique consiste à affirmer qu’il existe un ordre « naturel » (ou « spontané », selon les époques et les auteurs) qui se traduit par une redistribution naturelle des facteurs de production, capital et travail. (…) Pour dénoncer la confusion entre naturel et existant, entre le droit et le fait, la stratégie inévitable est alors d’historiciser le discours tenu en économie, de montrer qu’il y a là le résultat d’une évolution historique – et qu’elle fut sans doute violente et injuste. Au regard de l’histoire humaine, ce dernier point n’est pas le plus difficile à montrer… La critique du capitalisme en historicise donc la description, tandis que le discours inverse tend à naturaliser la sienne. Marx ne fut ni le seul, ni le premier dans cette entreprise.»[3]. Cette dénonciation du capitalisme, passant par l’analyse de conséquences néfastes concrètes, ne se fait heureusement pas de manière simpliste et ne fait pas l’épargne d’un questionnement sur les porteurs d’alternatives : « La priorité accordée à la conquête du pouvoir d’Etat, la présence d’avant-gardes autoproclamées se revendiquant d’un monopole de la vérité scientifique, la référence à une loi du progrès dans l’histoire conduisant au renversement inéluctable du capitalisme, le mépris pour le droit réduit à une superstructure traduisant l’hégémonie bourgeoise, autant de travers qui ont eu des conséquences désastreuses (…) Il est donc indispensable d’envisager l’opposition au capitalisme sur d’autres bases, celles d’un changement qui pour être durable ne peut être que démocratique dans ses finalités comme dans ses moyens».[4] Et de suggérer d’en revenir à des auteurs quelques peu oublié comme les utopistes qui « n’ont jamais prétendu que l’on pourrait, à l’instar du matérialisme historique, faire « l’économie » d’une critique morale du capitalisme. En effet, ce qui rapproche ses pionniers du socialisme, en dépit de leurs différences et de leurs controverses incessantes, c’est leur commune aversion pour cette morale de l’intérêt qui, traduit comme exigence de laisser-faire par les économistes, a conduit aux injustices et aux désordres propres au capitalisme moderne. Or justement, sous bien des aspects, le matérialisme de Marx et de ses disciples est toujours resté prisonnier de cet imaginaire utilitaire. Dès lors, n’est-ce pas cet « autre socialisme » qui mérite, dans le contexte du « marché-monde » qui est désormais le nôtre, d’être redécouvert. Sa quête d’une alternative tant au despotisme du collectif qu’à l’égoïsme de l’individuel, ce double écueil du « socialisme absolu » et de l’ « individualisme absolu » selon les termes de Pierre Leroux, n’est-elle pas aujourd’hui d’une profonde actualité ? »[5]

D’autres auteurs de cet ouvrage prolongent cette réflexion sur le rapport au progrès, à la science, hérité des Lumières : « La longévité de l’ère du capitalisme aura beaucoup tenu au paradoxe de son rapport avec la production. Depuis un temps séculaire, le capitalisme dit parfois « de production » a conjugué le profit de quelques-uns avec le développement de toute la société. (…) Cette incrustation du profit privé à la source du bien social a fait naître une étrange chimère : un capitalisme saprophyte – comme on appelle les parasites qui savent se fondre dans l’organisme de leur hôte, et parfois même s’y rendre un peu utile. De fait, les classes moyennes et même une bonne part des classes les plus exploitées ont longtemps admis cet état des choses comme la condition d’un certain progrès de la civilisation : une rationalité nouvelle, les avancées scientifiques, la consommation de masse, l’éducation … »[6]. C’est donc aussi la recherche absolue de la rationalité qui est en questionnement : « Si l’on adopte cette perspective, l’inhumanité du capitalisme n’apparaît plus comme le souvenir de son accouchement douloureux – les slums décrits par Dickens dans Temps difficiles – ou comme un de ses excès déplorables – la surexploitation des ouvriers dans le Sud du monde – mais comme un de ses traits constitutifs. En tant que dispositif social alliant rationalité et domination, le capitalisme a engendré, tout au long de son histoire, l’inhumanité et la destruction, au même titre qu’un immense développement des forces productives matérielles et intellectuelles. Progrès matériel et régression sociale vont de pair, comme deux faces de la même médaille »[7]

On le voit, on est loin d’un débat purement technique pour au contraire être au cœur du questionnement politique : « La démocratie ne saurait subsister dans une société de marché. Notre devenir est lié à la possibilité d’une économie plurielle avec marché, c’est-à-dire à la capacité de ne plus soustraire les choix économiques à la délibération citoyenne »[8]. Il apparaît donc aujourd’hui nécessaire de s’interroger sur ce dogme de l’économie de marché, sur cette main invisible du marché qui ressemble plus à une transcendance qu’à une loi rationnellement établie et prouvée.

Et la laïcité dans ce débat ?

En ce sens la laïcité, dont les valeurs et les actions découlent de la pratique du libre examen, ne peut pas rester en dehors d’un tel débat comme le soulignaient la chronique de Jean Sloover dans le numéro de novembre 2008 de ce magazine[9] ainsi que le dernier éditorial d’Europe et laïcité[10]. L’action de la laïcité qui vise à émanciper l’humain ne peut être déconnectée du réel. Et contrairement à l’idéal sincèrement porté par les théoriciens classiques du libéralisme, on peut constater deux siècles après que, loin d’avoir émancipé les gens, leur doctrine a plongé dans la misère une majorité de la population. Et le fait, comme nous l’avons déjà dit, que ce véritable asservissement se soit déroulé depuis un siècle dans un contexte d’amélioration matérielle pour les populations des pays industrialisés n’enlève rien au constat d’un point de vue laïque prônant la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. En tout cas si l’on s’accorde sur le fait que ces concepts ne doivent pas être seulement formels mais également concret. Ne doivent pas être seulement moraux, comme c’est le cas pour l’Eglise[11], mais mis en pratique sur le terrain et dans le quotidien des gens ici et maintenant.

En cela, un système basé sur l’accumulation des richesses et l’accumulation des profits ne pourra jamais qu’être en opposition frontale et difficilement réconciliable avec les valeurs centrales de la laïcité. Terminons par un questionnement volontairement provocateur : Comment ces valeurs pourraient-elles se concrétiser sans une meilleure redistribution des richesses ? Et comment cette redistribution pourra-elle éviter une mise en perspective et en questionnement de la prédominance du droit à la propriété privée sur les autres droits énoncés (et par exemple celui du logement au cœur d’une des grandes campagnes du CAL[12]) dans la déclaration universelle des droits de l’homme dont on a fêté comme il se doit le soixantième anniversaire en 2008 ?

Notes

[1] Marc Blondel, Le capitalisme, horizon indépassable ? in La Raison n°536 de décembre 2008, p.3.

[2] Peut-on critiquer le capitalisme, (coll. Comptoir de la politique), Paris, La Dispute, 2008, 186p.

[3] Gilles Campagnolo, Capitalisme et marché : sur la dénonciation douteuse d’une identité problématique, in Peut-on… op.cit. pp.31-32.

[4] Jean-Louis Laville, Les enjeux de l’opposition au capitalisme in Peut-on… op.cit., p.90

[5] Philippe Chanial, Au-delà du règne de l’intérêt : la critique morale du capitalisme des premiers socialistes français in Peut-on… op. cit., p.42

[6] Bernard Doray, La fin du capitalisme saprophyte et la valeur dignité in Peut-on… op. cit., p.57

[7] Enzo Traverso, Max Weber, Auschwitz et la rationalité capitaliste in Peut-on… op. cit., p.163

[8] Laville, op.cit., p.100.

[9] Jean Sloover, Pourquoi ont-ils tué Jaurès. Entretien avec Bernard Teper in Espace de libertés n°369 de novembre 2008, pp.24-25.

[10] Yves Pras, Laïcité et crise financière in Europe et Laïcité. Pour une laïcité sans frontière, n°189 d’octobre-novembre-décembre 2008, pp.1-2.

[11] Voir l’opinion de Mgr Aloys Jousten, Prospérer autrement dans La Libre Belgique du jeudi 13 novembre 2008, p.29. Ce discours n’est cependant pas monolithique comme le démontre une « réponse » de Jean-Pierre Lemaître, professeur à l’UCL, parue dans La Libre Belgique du vendredi 12 décembre 2008, p.47 et intitulée Pas de doctrine pour solutionner la crise.

[12] Un cas concret est posé dans le quartier du Laveu à Liège depuis le mois d’octobre avec l’occupation par un collectif autogéré d’un bâtiment laissé à l’abandon depuis deux ans : http://www.chauvesouris.collectifs.net/




(Re)naissance du Musée de la Vie Wallonne

Cet article a été publié dans Espace de Libertés n°372 du mois de février 2009, p.32

Créé avant la première guerre mondiale, le Musée de la Vie Wallonne, a été repris il y a quelques années par la Province de Liège qui a décidé fort judicieusement de le moderniser et d’utiliser les remarquables collections de cette institution d’une manière plus accessible au public contemporain.
Situé dans des bâtiments du 17e siècle, à deux pas de la place Saint-Lambert, en plein cœur historique de la cité ardente, le Musée a bénéficié d’une intervention architecturale remarquable qui dès l’enveloppe souligne le projet de marier le contemporain au passé sans dénaturer celui-ci. On retrouve totalement cet esprit dans le parcours muséal dont la muséographie, qui utilise judicieusement les nouvelles technologies sans tapage inutile et n’hésite pas à intégrer des interventions d’art contemporain, a su dépoussiérer des collections qui en avaient grandement besoin. Musée d’ethnographie et de société, le Musée de la Vie Wallonne s’attache à nous montrer et à nous questionner sur ce que veut dire être wallon aujourd’hui à travers une multitude d’objets de la vie quotidienne et de leur évolution. Cette abondance des pièces exposées n’évite d’ailleurs malheureusement pas toujours l’impression de fatras qui se dégageait déjà de l’ancien musée.
Si la vie quotidienne constitue l’essentiel du propos, l’environnement politique et économique n’est heureusement pas oublié. Même si le piège de l’idéalisation du temps jadis, très présent avant la rénovation, n’est parfois pas bien loin, il est évité par des rappels bien venus sur les conditions désastreuses dans lesquels dut survivre la classe ouvrière pour permettre l’émergence de la Wallonie comme une des principales puissances économiques du 19e siècle. Politiquement, un espace – parmi les plus réussis – est réservé à l’histoire du Mouvement Wallon sous toutes ses facettes et contradictions. Cet espace est d’autant plus important que le Fonds d’Histoire du Mouvement Wallon, qui conserve de très nombreuses et précieuses archives sur ce sujet, est, après de nombreux aléas, hébergé et consultable dans les mêmes locaux que les remarquables collections (notamment photographiques) du Musée. A contrario, les différentes luttes collectives (pour le suffrage universel, la dépénalisation de l’avortement…) qui ont fait bouger la société wallonne sont quelques peu minorisées, du moins en comparaison des différents éléments folkloriques(1). Enfin comment ne pas évoquer l’espace consacré aux différentes tendances philosophiques. On restera perplexe devant ces vitrines qui semblent avoir été concédées à chaque culte et où l’on retrouve également la laïcité et la Franc-Maçonnerie, même si l’on appréciera le fait que chacun est mis sur un pied d’égalité notamment par le long plan fixe filmant une cérémonie. Et dans ce cas que dire de l’image donnée par la laïcité via une (mauvaise) vidéo d’une fête de la jeunesse laïque ?
Mises à part ces quelques réserves, il s’agit globalement d’une belle réussite questionnant intelligemment notre présent et notre futur à partir des éléments hérités du passé. À ce niveau, le texte concernant la peine de mort à l’entrée de l’espace où est exposé la guillotine nous apparaît comme particulièrement pertinent. Cette offre muséale évite également un trop grand nombrilisme principautaire et dote la ville de Liège d’un nouvel outil culturel complémentaire à ceux existants et futurs (comme le Mégamusée ou le projet Mnema). Enfin, avec l’espace d’exposition de l’ancienne église Saint-Antoine, le Musée de la Vie Wallonne a un écrin exceptionnel pour compléter, approfondir, voire nuancer des aspects présents dans ses collections permanentes.

Notes:
[1] À prendre dans le sens ethnographique et non péjoratif du terme.

Le Fascisme est de droite

Cet article a été publié dans Aide-Mémoire, n°47 de janvier-février-mars 2009


On a beaucoup écrit sur le Fascisme pour essayer de le définir. Nous même avons abordé à plusieurs reprises cette question dans cette rubrique[1].

Sans entrer dans les détails d’un parcours que nous détaillerons dans le prochain article, disons simplement que Julius Evola est un nouvel exemple du lien entre les années 30 et l’extrême droite contemporaine. Cette dernière le considère encore aujourd’hui comme une de ses références idéologiques[2]. C’est ainsi que dans sa préface Philippe Baillet, membre de la Nouvelle Droite, met bien le cadre : « Toujours est-il qu’Evola était viscéralement antidémocrate, absolument étranger à l’univers des partis politiques, et qu’il le demeura jusqu’à sa mort, ne participant à aucune élection, sous quelque régime que ce soit, ne s’inscrivant à aucun parti, pas même au Parti National Fasciste »[3] Parcours clair qui est mis en parallèle avec la situation plus contemporaine : « Quant à Giorgio Almirante, l’actuel secrétaire général du Mouvement Social Italien – un « fasciste convenable », comme disent les journaux démocratiques, c’est-à-dire portant cravate et veston, rompu à toutes les combinaisons de couloirs, et dont la seule ambition est de gérer de manière rentable, au sein du système et non contre lui, un ghetto de 5 à 7% d’électeurs italiens – il ne manqua pas, lui non plus, d’attaquer Evola, insuffisamment « dur » et « orthodoxe » à ses yeux »[4]. C’est donc à l’œuvre d’un puriste du Fascisme[5] et à un livre de métapolitique[6] que nous nous attaquons ici.

L’importance de la hiérarchie

Nous l’avons déjà exprimé, l’antisémitisme – et plus largement le racisme - n’est pas le point central, le paradigme, de l’idéologie d’extrême droite. A ce niveau, Evola est très clair, lui qui dénonce les erreurs contenues dans le Manifeste de la race, ouvrage publié en 1938 et qui marque un tournant dans l’histoire du fascisme italien. « Concrètement, il s’agissait de constater qu’une nation n’est pas une « race », et qu’il y a chez tout ressortissant d’une nation historique diverses composantes et compossibilités. Un climat adéquat de tension élevée peut faire en sorte que, parmi ces possibilités, certaines prennent le dessus et agissent en faveur d’une différenciation qui peut atteindre progressivement le niveau même du soma. (…) Cet ordre d’idées n’a évidemment rien à voir avec un racisme inférieur, ni avec un vulgaire antisémitisme (…) »[7]. Evola dénonce donc les confusions idéologiques présentes à ce niveau et s’oppose, par exemple, à l’occidentalisation des colonies au nom de principes raciaux[8]. Il retient malgré tout qu’une branche aryenne de départ s’est divisé en trois groupes sur le continent européen : l’héllénique, le romain et le germanique. Le cœur de la doctrine raciste d’Evola s’inscrit clairement dans la logique du darwinisme social[9] : « Aucune nation historique n’est une « race ». Abstraction faite de certaines exigences eugéniques, parler de « défense de la race » en ces termes se ramenait donc à donner une vague coloration biologisante et ethnique à la position nationaliste (…) Car seule est « de race » et a une « race » une élite, alors que le peuple n’est que peuple, masse. La race étant identifiée et mélangée à la nation au point de parler de « race italienne », « race allemande », etc., même ce rempart tombait, se trouvait démoli. On pouvait et on peut donc prendre positions contre ce « racisme » en assumant un point de vue aristocratique et hiérarchique. »[10]

Ce concept de hiérarchie est fondamental pour l’articulation de sa pensée : « L’Etat vrai sera hiérarchique aussi et surtout parce qu’il saura reconnaître et faire respecter la hiérarchie des valeurs authentiques, en donnant le primat aux valeurs de caractère supérieur, ni matériel ni utilitaire, et en admettant des inégalités ou des différences légitimes de position sociale, de possibilité, de dignité. »[11]. L’Etat n’est donc pas le fruit d’un quelconque contrat social. « Ce n’est pas le contrat, ce sont les rapports de fidélité et d’obéissance, de libre subordination et d’honneur qui servent de fondement à l’Etat vrai. Il ignore la démagogie et le populisme »[12] et de préciser : « Il faut relever enfin que malgré les compromissions indiquées, l’idée de la réalité transcendante de l’Etat ne manqua pas d’être remarquée comme une caractéristique du fascisme, qui le différenciait de mouvements similaires : cette idée fut souvent perçue comme son élément distinctif, « romain », par rapport à l’idéologie nationale-socialiste dans laquelle l’accent était mis plutôt (du moins dans la doctrine) sur le peuple-race et sur la Volksgemeinschaft. »[13]. Evola considère, à l’image de Maurras[14], que la Monarchie joue un rôle important de catalyseur et de permanence de la structure de la société. C’est ainsi tout logiquement qu’il rejette le Suffrage Universel : « Celui-ci est absurde et se ressent avant tout de l’individualisme qui, combiné au simple critère de la quantité, du nombre, définit la démocratie moderne. Nous disons individualisme dans un sens péjoratif, car il s’agit ici de l’individu en tant qu’unité abstraite, atomique, ayant un état civil, et non de la « personne ». La qualité exprimée par ce dernier mot – c’est-à-dire la personne en tant qu’être qui a une dignité spécifique, des traits différenciés – est au contraire, de toute évidence, niée et offensée dans le système où toutes les voix se valent, où le vote d’un grand penseur, d’un prince de l’Eglise (…) a le même poids, pour le scrutin des urnes, que le vote d’un garçon boucher analphabète, d’un demi-idiot, de l’homme de la rue qui se laisse suggestionner dans les réunions publiques ou qui vote pour celui qui le paie. »[15] Mais la critique porte aussi, et c’est un élément intéressant que nous avons peu rencontré, sur le populisme : « Le ducisme » au sens inférieur, tel qu’il s’est affirmé surtout avec l’hitlérisme et le stalinisme (le « culte de la personnalité », qui renvoie aussi au concept confus des « héros » de Carlyle, romantisme en moins), correspond à cette deuxième orientation, qui est antitraditionnelle et incompatible avec les idéaux et l’ethos de la vraie Droite »[16]

Le corporatisme

Si le parlement ne peut être issu d’un vote au suffrage universel qui donnerait le pouvoir à la « masse », il ne peut non plus avoir un trop grand pouvoir : « LA Chambre Corporative ne devait pas se présenter comme un lieu de « discussions », mais de travail coordonné où la critique, admise sur le plan technique et objectif, ne l’était pas sur le plan politique. »[17]. Et de développer le système corporatif présenté comme une troisième voie entre le capitalisme et le communisme : « Grâce au corporatisme, le fascisme voulut donc dépasser l’état de chose créé par le syndicalisme et la lutte de classe. Il s’agissait de rétablir l’unité des différents éléments de l’activité productrice, unité entamé d’un côté par les déviations et les prévarications du capitalisme tardif, de l’autre par l’intoxication marxiste diffusée dans les masses ouvrières, tout en excluant la solution socialiste et en réaffirmant par contre l’autorité de l’Etat comme régulateur et gardien de la justice, y compris sur le plan économique et social. Mais nous l’avons dit, dans cette réforme s’inspirant d’un principe organique on s’arrêta à mi-chemin avec le corporatisme fasciste et sa pratique ; on n’alla pas jusqu’aux racines du mal. Cela put se produire parce que le fascisme du Ventennio n’eut pas le courage de prendre une position nettement antisyndicaliste. »[18]

On le voit avec la fin de cet extrait, cette troisième voie s’attaque, dans les faits, surtout aux travailleurs. « La juste solution, capable d’assurer un véritable engagement et une co-responsabilité aurait été, plutôt que la « socialisation », un système de participation par actions (avec oscillation des dividendes » des ouvriers et des employés, pour un quota des actions (incessible et ne pouvant être vendu), qui pourtant aurait toujours maintenu la propriété de l’entreprise aux mains de l’employeur »[19].

Une « vrai » droite contre-révolutionnaire

L’ennemi, et Evola l’exprime à de nombreuses reprises, est clairement la gauche en général et ses valeurs d’égalité. Il pousse d’ailleurs sa logique jusqu’à dénoncer certaines formes que put prendre l’extrême droite : « Le socialisme est le socialisme, et lui ajouter l’adjectif « national » n’est qu’un déguisement en forme de « cheval de Troie ». Le « socialisme national » étant réalisé (avec l’inévitable élimination de toutes les valeurs et de toutes les hiérarchies incompatibles avec lui), on passera au socialisme tout court, et ainsi de suite, parce qu’on ne s’arrête pas à mi-chemin sur un plan incliné »[20]. Le Fascisme de la République de Salo ne trouve donc évidemment pas grâce à ses yeux.

« Structurellement, dans une certaine mesure, on pourrait donc appliquer au fascisme la désignation de « révolution conservatrice » potentielle, désignation qui fut utilisée pour différentes tendances apparues en Allemagne après la première guerre mondiale et avant l’hitlérisme (…) »[21]. Et Evola prolonge cette réflexion d’une manière plus philosophique en interrogeant la notion de progrès…: «jusqu’à quel point, à un certain moment, la juste orientation n’aurait pas été de se tourner vers ce qui est appelé « immobilisme » par ceux qui confondent la stabilité et une limite positive volontaire avec l’immobilité et l’inertie, et de reconnaître qu’un arrêt, un frein sur la direction « horizontale » du devenir, de l’évolution au sens matériel, technique et économique, de processus qui finissent par échapper à tout contrôle, sera toujours la condition d’un progrès ou d’un mouvement « vertical », de réalisation des possibilités supérieures et de la véritable autonomie de la personne. En somme, pour reprendre une formule connue, pour une réalisation de l’ « être » au-delà du « bien-être ». »[22]

Avec Julius Evola, nous retrouvons donc bien le schéma principal – qui n’est pas dénué d’exception à la marge - que nous analysons au fil de cette chronique, celui d’une extrême droite qui loin d’être une troisième voie est bien une droite contre-révolutionnaire[23] qui peut prendre des formes différentes. « Nous pouvons donc conclure ces considérations préliminaires en disant qu’idéalement le concept de la vraie Droite, de la Droite telle que nous l’entendons, doit être défini en fonction des forces et des traditions qui agirent d’une manière formatrice dans un groupe de nations, et parfois aussi dans des unités supranationales, avant la Révolution Française, avant l’avènement du Tiers Etat et du monde des masses, avant la civilisation bourgeoise et industrielle, avec toutes leurs conséquences et les jeux d’actions et de réactions concordantes qui ont conduit au marasme actuel et à ce qui menace d’une destruction définitive le peu qui reste encore de la civilisation européenne et du prestige européen. »[24]



[1] Voir notamment Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in Aide-mémoire n°31 de janvier-février-mars 2005 et Le bilan du nationalisme in Aide-mémoire n°39 de janvier-février-mars 2007.

[2] Voir La cohérence d’un engagement in Aide-mémoire n°40 d’avril-mai-juin 2007, La préparation de la reconquête idéologique in Aide-mémoire n°42 d'octobre-novembre-décembre 2007 et Le Militaria, porte d'entrée de l'idéologie d'extrême droite in Aide-mémoire n°46 d'octobre-novembre-décembre 2008.

[3] Evola, Julius, Evola, Julius, Le fascisme vu de droite. Suivi de notes sur le troisième Reich, Paris, Totalité, 1981, p.11

[4] P.17

[5] Nous avons déjà abordé le Fascisme italien avec L’ascension fulgurante d’un mouvement in Aide-mémoire n°28 d’avril-mai-juin 2004.

[6] Sur ce concept voir notre article sur Pierre Vial : La tendance païenne de l’extrême droite in Aide-mémoire n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006.

[7] P.92

[8] On retrouve cette théorie dans l’extrême droite actuelle qui a adapté son discours et ne parle plus tellement de racisme mais plutôt de défense d’une identité propre à chaque espace.

[9] Voir notre contribution Nature et Darwinisme social dans le n°67 de La Pensée et les Hommes consacré à L’imaginaire d’extrême droite, pp.31-46.

[10] P.87

[11] P.108

[12] P.106

[13] P.43. Nous reviendrons dans le prochain article sur l’analyse du Nazisme par Evola

[14] Voir De l’inégalité à la monarchie in Aide-mémoire n°33 de juillet-août-septembre 2005.

[15] P.66

[16] P.60

[17] P.69

[18] P.73

[19] P.77

[20] P.79

[21] P.36

[22] P.84

[23] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in Aide-mémoire n°36 d’avril-mai-juin 2006.

[24] Pp.27-28