mardi 1 avril 2008

La FGTB est-elle de gauche?

Cet article a été publiée sous le titre Quelle gauche ? Quelle FGTB ? dans la revue en ligne D'Autres repères de la Form'action André Renard (FAR). Vous pouvez le retrouver en PDF ici.


Préambule :

Le texte qui tentera de répondre à ce titre qui peut paraître provoquant est le fruit d’une réflexion entamée voici plusieurs mois dans le cadre d’articles que nous avons pour la plupart cosignés. L’article qui suit est ainsi une étape dans une réflexion qui ne doit jamais s’arrêter car elle implique des notions à toujours réinterroger. Il s’agit de baliser un état de la réflexion et de la soumettre à la lecture critique. Cet article ne se veut donc pas exhaustif, dans aucune de ses parties dont certaines mériteraient certainement d’être plus longuement développées, mais est une mise en perspective de la question.

Un débat actuel :

Il s’agit tout d’abord de tenter de définir « la gauche ». Ce débat sur ce qu’est la gauche, et plus largement sur le clivage gauche-droite, semble se relancer ses derniers mois. C’est d’ailleurs ce qu’a constaté récemment le directeur du CRISP Vincent de Coorebyter dans une carte blanche publiée par Le Soir [1]. L’auteur y relève les difficultés réelles de lecture du clivage mais note qu’en Belgique Parti Socialiste et Mouvement Réformateur recourent de plus en plus à cette distinction.

Le constat peut être fait que le clivage gauche-droite reste opérationnel tant pour le public que pour les analystes et les acteurs. Ainsi des textes ont été publiés, comme un appel dans La Libre à Etre de gauche pour refuser la marche actuelle du monde[2] mais aussi un numéro spécial de la revue Politique intitulé La gauche peut-elle encore changer la société[3] par des personnes se positionnant à gauche et s’interrogeant sur ce que cette notion recouvre encore aujourd’hui. D’un autre côté, notons que ce que nous nommons « extrême droite » a pour habitude de se nommer elle-même « droite nationale », et ce malgré un discours électoraliste apparemment de ni droite, ni gauche[4]. Le clivage gauche-droite existe donc bien encore et reste pertinent dans l’analyse. Ne pas l’utiliser relève ainsi également d’une posture idéologique visant à masquer les conflits et fractures de la société via un discours de type interclassiste.

Petit retour historique :

La différence entre la gauche et la droite est un héritage de la Révolution française. Cela explique en partie qu’elle se retrouve moins pratiquée dans le monde anglo-saxon. Si les USA ont connu une révolution à la fin du 18e siècle, elle était d’une toute autre nature et la clarté voudrait que l’on parle plutôt d’indépendance américaine que de révolution. L’origine de la désignation « gauche » semble plurielle. D’une part lors des Etats généraux, la noblesse se regroupe dès le début sur la droite, côté le plus noble et ce depuis l’antiquité. Rappelons ici en effet que dans l’antiquité latine, le côté gauche était mal vu, était un signe de mauvais augure. Le vocabulaire est ici éclairant puisque notre mot sinistre vient du latin sinistra qui voulait dire « gauche ». Sur un autre plan on utilise l’expression « gaucherie » pour désigner une maladresse. Autre exemple, la main gauche reste toujours celle du parjure, de la trahison, tandis que l’on prête serment de la main droite, celle de la légitimité. Inutile ici de rappeler tout ce que subirent les gauchers, longtemps assimilés à des sorciers. D’autre part, dans son article sur la question Jean Stengers date plus précisément l’apparition du dualisme que nous étudions : « Le 28 août 1789, l’Assemblée nationale, en France, aborde la question du veto royal. On voit à cette occasion les membres de l’assemblée se regrouper suivant leurs affinités : les partisans du veto du côté droit par rapport au président, les adversaires du côté gauche. »[5].

Si en France, pays de son origine, le terme est clairement perçu, il n’en suscite pas moins discussion, notamment sur les partis, les personnes et les groupes qui se rattachent à ce courant considéré comme celui du progrès, du changement, face à la droite qui serait le camp de l’immobilisme. Le livre publié en 2005 sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France utilise d’ailleurs le pluriel dans son titre pour montrer toute la complexité de la question. Il est par ailleurs une réponse, bien tardive, aux livres de René Rémond La droite en France publié pour la première fois en 1954 et réédité plusieurs fois depuis mais sous le titre Les droites en France.. A ce stade, notons que pour la France, comme Maurice Agulhon l’explique, la ligne de fracture évolua relativement harmonieusement : « Au XXe siècle, la gauche a commencé à admettre que son combat contre la droite ne saurait se limiter au combat de la République démocratique contre la monarchie ni au combat de la laïcité contre le cléricalisme. Surgit et puis grandit l’idée que la gauche doit combattre l’injustice sociale par l’intervention publique (socialisme), tandis que c’est être de droite que de défendre le libéralisme économique »[6].

Pour la Belgique, l’article de Jean Stengers déjà cité permet d’entamer un essai de synthèse de l’évolution du concept et de sa réalité. Dès l’origine de la Belgique et les premières réunions au parlement, alors élu par moins de 2% de la population rappelons le, les libéraux se placent à gauche tandis que les catholiques se placent à droite. Le dualisme de la vie politique de la Belgique est donc clair, avec les libéraux incarnant la gauche. Si les termes sont à cette époque cantonnés au vocabulaire parlementaire, il représente donc bien quelque chose. L’arrivée du POB au parlement à partir de 1894 changera la donne, celui-ci incarnant alors la gauche tandis que les libéraux seront plutôt au centre et les catholiques incarnant clairement la droite. La fixation est d’autant plus forte que les socialistes se positionnent en groupe alors qu’il n’était pas rare à l’époque de se mélanger et qu’ils font entrer une classe sociale, la classe ouvrière, jusque là absente. Notons qu’outre le POB, l’abbé Daens et les origines de la démocratie chrétienne entre également au parlement, brouillant un peu les pistes.

Toujours pour l’anecdote, mais significative de l’évolution d’un concept et donc de l’importance de toujours connaître le moment et le contexte de son utilisation, le terme d’extrême gauche apparaît en Belgique dès 1865 pour désigner… la tendance des libéraux radicaux rassemblés autour de Paul Janson.

L’histoire parlementaire belge ne connaîtra plus d’évolution avant l’entre-deux guerres où apparaissent les communistes à gauche de l’échiquier et les groupes d’inspirations fascistes sur la droite. Après la Libération, un changement important est que, avec le temps et la prégnance moins importante du clivage laïque-catholique à partir des années 60, les libéraux passeront à droite tandis que les catholiques se positionneront comme étant au centre. L’autre évolution sera la multiplication des partis avec, principalement, la poussée communautaire. A la gauche de l’échiquier politique le PC disparaîtra progressivement du paysage parlementaire pour se retrouver au même niveau que d’autres groupes politiques dit « d’extrême gauche » qui constituent une galaxie que les tentatives de Gauche Unie et d’Une Autre Gauche ne parviendront pas à unifier, ni même coordonner. A l’autre bout de l’échiquier politique, l’extrême droite va connaître (surtout en Flandre) de nouveaux succès électoraux. Enfin, on ne peut oublier de mentionner la création d’Ecolo et de Groen. Ces deux partis brouilleront les pistes au niveau d’un positionnement gauche-droite qu’ils rejetteront souvent même s’ils apparaissent plutôt situés à gauche contrairement à des pays comme la France où l’on retrouve des partis écologistes se déclarant de gauche, mais aussi de droite.

Que retenir pour aujourd’hui :

Comme nous venons de le voir, la question se refuse à la simplicité lorsqu’on la creuse quelque peu et surtout a varié dans sa signification selon les lieux et les époques. Ce qui n’empêche certaines pertinences, certaines tendances lourdes. Et ce qui nécessite surtout aujourd’hui de clarifier le concept pour bien savoir de quoi l’on parle. Pour cela, revenons sur les quelques textes publiés récemment que nous avons évoqués au début de cet article.

Il est d’abord communément admis aujourd’hui, principalement après les travaux devenus classiques de Bobbio[7], que gauche et droite se distingue par leur positionnement autour du concept d’égalité, tandis que celui de liberté permet plutôt de distinguer les modérés et les extrémistes. Mais la question s’est compliquée qui amènerait à distinguer les positionnements et la réalité de se que recouvre la gauche selon que l’on se place sur le débat économique ou sur le débat moral. Distinction et complication qui finalement est plus ancienne qu’on ne le croit et surtout présente dans des pays ou le poids du cléricalisme a suscité une réaction laïque et ainsi permis des positionnements – et des alliances – différents selon les moments et les débats.

Des différents textes et de ce qui précède, on retiendra principalement qu’il est parfois difficile de parler de « la » gauche et plus simple (ou pertinent) de parler « des » gauches. Si on fait l’hypothèse qui est la nôtre d’en parler au singulier, on tentera la définition suivante : « la gauche est l’incarnation d’un projet émancipateur pour les plus faibles de la société qui se distingue des autres projets grâce au curseur de l’égalité ». En restant dans la continuation historique, on peut dire que le triptyque Liberté – Egalité – Fraternité reste, à condition de garantir l’équilibre entre les trois composantes, une première base pour un programme de gauche. D’autres éléments peuvent être mis en évidence : la pratique du libre examen comme méthode de réflexion, la sécurité sociale comme outil de redistribution des richesses et la protection des individus, la progressivité de l’impôt direct et la priorité de celui-ci sur des formes de taxation telle la TVA, une capacité à fournir un logement décent pour tous, une affirmation de la laïcité de l’espace public laissant la croyance dans la sphère privée, l’existence d’un service public fort et efficace, une prédominance de l’intérêt collectif sur les manifestations hyper-individualistes, un enseignement public développant l’esprit critique, le rejet du nationalisme au profit d’une vision internationaliste des choses…

Reste la question de l’anticapitalisme, qui nous apparaît centrale, et que nous avons exprimée dans notre article sur Politique déjà mentionné. Nous rejoignons ici les propos que Christian Arnsperger tenait récemment dans le périodique du MOC : « nominalement, on peut effectivement être de gauche sans développer une critique radicale du capitalisme. Dire le contraire serait contredire les faits de notre vie politique de tous les jours. Une autre chose est de savoir s’il est cohérent de se dire de gauche et de ne pas être anticapitaliste. Là je suis nettement plus sceptique. L’anticapitalisme est la racine même de la gauche »[8]. Ceci ne rejoint-il pas finalement ce que décrit Agulhon dans son texte lorsqu’il suggère un triptyque plutôt qu’un diptyque : « La politique postrévolutionnaire était une politique de gens aisés, pour lesquels fonctionnait un système représentatif (plus ou moins censitaire, plus ou moins libre, mais avec toujours des assemblées élues, ne serait-ce que pour la forme) qui comportait une droite et une gauche, en lutte parfois violente. Mais ce système excluait les pauvres. Aussi, quand ces derniers, trop malheureux, s’attaquaient au pouvoir, ils s’attaquaient au système, et celui-ci se défendait. On a donc bien là à la fois (en termes marxistes) une irruption de la lutte des classes et (en termes de description formaliste) l’apparition d’un troisième camp qui s’ajoute à la dualité droite-gauche installée. Car la gauche comme la droite se défendaient. C’est la bourgeoisie révolutionnaire qui a la première résistée aux pressions antiparlementaires des sans-culottes. »[9]. Ce qui laisserait à penser que social-démocratie et gauche serait effectivement synonyme. C’est ce qu’Agulhon précise quand il évoque que « Les socialistes « de droite » sont en effet beaucoup plus dans la ligne de la minorité du congrès de Tours (Léon Blum, pur réformisme par attachement à la démocratie politique), tandis que leurs adversaires de gauche sont plus facilement attirés vers le cryptoléninisme par l’attrait sentimental du gauchisme absolu : l’influence subliminale du couple droite (mal) – gauche (bien) contredit ici la rationalité doctrinale de la social-démocratie. »[10]

Cette grille qui ajoute au couple gauche-droite l’élément révolutionnaire pourrait aussi nous servir à analyser la question de l’échec des pays dit « du socialisme réel ». Mais c’est là ouvrir un débat qui nous mènerait trop loin dans le cadre de cet article.

La question éthique :

Une dimension qui n’apparaît que trop rarement dans le débat sur ce qu’est la gauche est la question éthique. S’il nous semble clair que l’on ne peut changer le monde sans en changer radicalement les structures politiques et économiques, il nous semble tout aussi clair que l’on ne peut changer le monde sans se changer soi-même. En clair qu’il doit exister une dialectique entre le changement global et le changement individuel. Que l’un ne va pas sans l’autre et que l’on ne peut se désintéresser de l’un en se cachant derrière l’impossibilité (ou la grande difficulté) de réaliser l’autre. Cette critique s’applique donc aux personnes, principalement présentes dans les mouvances écologistes ou décroissantes, qui se retirent du monde pour vivre en accord avec leurs principes mais en autarcie et sans avoir d’influence réelle sur les conditions générales. Mais elle s’applique tout autant aux révolutionnaires qui au nom de l’objectif ultime font l’impasse sur une interrogation sur leur propre comportement et leur mode de fonctionnement. Il nous semble qu’historiquement une des leçons que l’on peut retenir de l’expérience léniniste de la révolution bolchévique et de ses suites est justement le poids du pragmatisme et d’une justification relevant de l’expression « la fin justifie les moyens ». Si donc cette réflexion est indispensable à ce niveau, elle peut s’appliquer très prosaïquement. Limitons-nous à deux cas concrets.

Le premier est le fonctionnement des institutions, groupes, mouvements, asbl… (sans parler de la gestion communale comme nous l’ont rappelé des exemples récents) qui se qualifient de progressiste et se classent à gauche. Si généralement le discours tenus et les actions menées sont cohérents avec ce positionnement, tout qui a eu l’occasion d’y travailler (ne fut-ce que bénévolement) sait que les pratiques internes sont parfois très éloignés de ces objectifs. Ainsi, quid de l’adéquation quant aux achats de fournitures, aux logiciels informatiques utilisés, au mode de rémunération, à la gestion du personnel… ? Combien au nom du militantisme ne sous-paient-elles pas ? Combien qui parlent d’émancipation ne mettent aucun processus (voir développent des pratiques inverses) interne concernant leur personnel ? Autant de question trop peu souvent posées et débattues.

Le deuxième nous est fourni par l’actualité et pose la question de la différence, fondamentale à notre sens si l’on se positionne comme de gauche, entre la légalité et l’éthique. Il s’agit du fait pour des mandataires politiques dit de gauche de créer des sociétés afin d’éluder l’impôt (donc la solidarité par la redistribution des richesses). Le cas a été illustré par les révélations dans la presse[11] sur le fait qu’André Gilles (d’autres noms comme celui de Jacques Vandebosch était cité mais l’affaire s’est cristallisée sur le député provincial) passait par une sprl dont il était le gérant pour être représenté au sein de conseil d’administration d’intercommunale à la place de l’être comme personne physique. Le but de l’opération étant purement financier puisque la rémunération liée à ses mandats passe de 50% à 33%, et même potentiellement 25%. Reconnu par tous les intervenants comme parfaitement légale, et même habituel dans le milieu des affaires, le cas n’a pas manqué d’interpeller sur la logique idéologique et l’éthique. Dans un contexte politique ou le PS se repositionne médiatiquement à gauche, cela a obligé Elio Di Rupo à intervenir et André Gilles a finalement du faire machine arrière, clairement contre son gré[12]. A noter également que d’autres ont reconnu en passant y avoir songé mais avoir renoncé en raison de complication… et non pour des questions idéologiques et éthiques.

On entend souvent dans les cercles liés à la social-démocratie des militants s’indigner sur le fait qu’il y aurait un acharnement sur les gens du PS et un oubli des gens du MR ou d’autres formations politiques. On est ici pour nous au cœur du débat éthique et de ce que représente la gauche. En effet la droite basant son idéologie sur le mérite et l’inégalité inévitable (voire souhaitable) ce type de pratique est conforme à leur vision de la société[13]. Par contre à gauche elle pose vraiment question comme nous l’avons déjà évoqué plus haut. Ce débat sur la rémunération des mandats – outre le fait que même quelqu’un ayant une force de travail exceptionnel n’a que 24 heures dans sa journée – pose également la question du partage du pouvoir et celle du revenu mensuel qu’atteignent des personnes censées représentées les classes populaires[14]. Notons ici qu’il ne s’agit pas de contester le travail effectué ni le fait qu’il doit être rémunéré mais de questionner l’écart qui se produit entre le revenu d’un allocataire social – soit une somme de plus en plus souvent inférieure au seuil de pauvreté - et celui d’un mandataire politique de gauche, donc de quelqu’un qui vise à l’égalité et à la redistribution des richesses.

Et la FGTB dans tout çà ?

Après avoir fait le point sur le concept de gauche, sa perception et son application, il est temps de voir s’il peut être appliqué au syndicat qui en Belgique se positionne et est perçu comme appartenant à la gauche[15]. Dans tout ce débat, le syndicalisme, et la FGTB en particulier a bien sa place. Ainsi la question éthique est-elle présente par des aspects déjà évoqués mais aussi via des cas comme la location de cars portant des plaques luxembourgeoises pour manifester, les frais de représentation des cadres syndicaux, la gestion de l’argent des affiliés (banque éthique ou à fort rendement financier…), etc.

A ce stade de notre article, il est peut-être important de rappeler que la FGTB n’est pas une association neutre. Ses origines officielles remontent à 1898 et à la création au sein du POB de la Commission Syndicale[16]. Si celle-ci impulse des créations, elle fédère (ou du moins tente de le faire), des groupes préexistants et qui s’étaient créés à la base. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la FGTB est structurellement dépendante du POB, ce qui permet de bien comprendre la célèbre « motion Mertens » visant à exclure les Communistes de l’organisation syndicale. Mais à la sortie de la guerre, les choses ont évolué et la FGTB est née d’un processus de fusion de groupes issus de la Résistance, dont une forte proportion a rejoint les Communistes. Parmi les groupes cofondateurs le Mouvement Syndical Unifié (MSU), avec à sa tête André Renard[17], aura une influence énorme. Ce sera notamment le cas au moment de l’adoption en avril 1945 de la « déclaration de principe » qui reproduit quasiment mot pour mot celle du MSU publiée dans la brochure Pour la révolution constructive[18]. Cette influence se prolongera avec l’élaboration d’un véritable contre-programme économique, d’un vrai projet de société défendu lors de deux congrès en 1954 et 1956 qui mettront en place le programme dit « de réformes de structure » et dont la brochure Vers le socialisme par l’action est un condensé. La déclaration de principe constitue toujours la base doctrinale de la FGTB aujourd’hui, son ossature idéologique. Elle a en effet été confirmée dans le préambule aux statuts modifiés en 2006. Il nous semble intéressant de la passer en revue, article par article, non pas pour en faire une analyse exhaustive qui développerait tous les apports et les renvois à la situation de 1945 mais plus pour attirer l’attention sur certains éléments. Il s’agit donc d’une incursion visant à poser les balises d’un débat.

« 1. Emanation directe des forces laborieuses organisées, la FGTB proclame que l’idéal syndicaliste, visant à la constitution d’une société sans classes et à la disparition du salariat, s’accomplira par une transformation totale de la société. »

Il ne s’agit donc pas de réformer la société, mais bien de la changer complètement et ce pour aboutir à la fin du salariat, à la société sans classe, objectif donné dès le départ par le marxisme, doctrine indissociable de la FGTB. Il s’agit également de supprimer l’inégalité économique et le lien de subordination que crée le salariat.

« 2. Née de la lutte des classes, elle tient à souligner l’évolution de celle-ci en une lutte non moins vigoureuse de l’ensemble des producteurs contre une oligarchie bancaire et monopoliste, devenue maîtresse souveraine de tout l’appareil de production. »

Cet article réaffirme, à la différence de la doctrine de l’église notamment, que les classes sociales existent bien et qu’elles sont en lutte. Elle réinterroge également la question du prolétariat[19] (ou classe ouvrière) en l’articulant autour de la maîtrise de l’appareil de production, ce qui enlève des distinguos ouvrier – employé - fonctionnaire… qui sont ainsi définis comme des nuances au sein du prolétariat. Il préfigure également le programme des réformes de structure.

« 3. Dans un esprit d’indépendance absolue vis-à-vis des partis politiques et respectueuse de toutes les opinions, tant politiques que philosophiques, elle affirme vouloir réaliser ses buts par ses propres moyens et en faisant appel à l’action de tous les salariés et appointés en particulier et de toute la population en général, les intérêts tant moraux que matériels de la très grande majorité de celle-ci étant identiques ou parallèles à ceux des ouvriers, employés et techniciens. »

Cet article complète l’idée du précédent et introduit l’idée de l’action directe développée plus loin. Issue de l’anarcho-syndicalisme français, la théorie politique de l’action directe a pour origine les réflexions de l’utilisation de la propagande par le fait. Il s’agit, de manière individuelle ou collective, violente ou pacifique, de passer à l’action sans forcément attendre une autorisation d’une quelconque autorité supérieure, qu’elle soit institutionnelle, morale, hiérarchique…

« 4. Le mouvement syndical acceptera le concours du ou des partis qui joindront leur action à la sienne pour la réalisation de ses objectifs sans se considérer obligé à leur égard et sans qu’ils puissent s’immiscer dans la conduite de l’action syndicale. »

Cet article est le point central de l’affirmation de l’indépendance syndicale. C’est donc le syndicat qui cherche des alliances ponctuelles plus ou moins longues afin d’arriver à ses objectifs.

« 5. Le mouvement syndical veut réaliser un véritable régime de justice sociale visant à situer chacun à sa place dans la société. Pour assurer à chacun, en fonction de son travail et de ses besoins, la part de richesses qui lui revient, il déclare qu’il est indispensable de compléter la démocratie politique par une démocratie économique et sociale. A cet effet, il entend que le travail, créateur de toutes les valeurs et source de tous les biens, soit enfin considéré comme facteur primordial, les autres facteurs n’étant que subordonnés ou parasites. »

On retrouve ici le principe du communisme originel : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». On retrouve également le fait que la démocratie politique (en clair le suffrage universel) ne doit pas être un but mais un moyen et doit donc être complété par la démocratie économique et sociale. Une des concrétisations en a été les élections sociales. Il réaffirme également la centralité du travail (la FGTB est la fédération du travail et non des travailleurs !) qu’il faut ici surtout entendre en opposition avec le capital et la puissance de l’argent.

« 6. Ses origines, son caractère et les permanences de son idéal, le désignent pour être l’élément moteur principal de cette révolution constructive. »

De nouveau, comme pour l’art. 3, les influences du syndicalisme révolutionnaire (Charte d’Amiens, œuvre de Georges Sorel…) transparaissent.

« 7. Dans un esprit de justice, il répudie formellement les fausses valeurs, comme les droits de naissance et d’argent, consacrées par le régime capitaliste. De l’exploité, réduit à vendre sa force de travail, il veut faire un libre participant à l’oeuvre commune de production. »

Il y a donc un refus clair des inégalités sociales et un message d’émancipation pour le prolétariat.

« 8. Il s’attachera dès lors, selon ses conceptions à amener la création d’organismes dont le but final doit être de donner aux forces de travail la gestion de l’économie transformée au bénéfice de la collectivité. »

On a ici l’affirmation de la volonté d’une certaine planification de l’économie, de la création d’outils publics, d’outils de régulation au minimum et de nationalisation au maximum. Le programme des réformes de structure proposait ainsi la nationalisation des secteurs énergétiques. Une idée on ne peut plus intéressante à l’heure de la privatisation du secteur du gaz et de l’électricité et de la hausse des prix qui s’en est suivi[20].

« 9. Le syndicalisme n’entend pas supplanter les partis dans leur action politique. C’est en leur qualité de producteur qu’il fait appel aux travailleurs, car c’est de leur condition économique que dépendront leurs perspectives de développement social, intellectuel et culturel. »

Outre l’indépendance syndicale, cet article insiste sur la division des rôles et l’action directe des syndicats. On y retrouve ce que nous disions pour les art. 3 et 6, mais aussi une application syndicale de la phrase écrite par Marx en introduction des statuts provisoires de l’Association internationale des travailleurs en 1864 : « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

« 10. Pour mener à bien cette tâche émancipatrice, il ne doit avoir à subir aucune contrainte, c’est pourquoi il se refuse à son intégration à quelque degré que ce soit, dans un quelconque système corporatif. »

L’ambiguïté par rapport à la collaboration de classe et à une organisation regroupant patrons et ouvriers dans une même structure est levée. Ce qui pose la question de toutes les structures de concertation et de négociation trop souvent considérées comme des structures de partenariat. Dans cette logique, il serait plus juste de parler « d’interlocuteurs sociaux » et de réfuter l’expression « partenaires sociaux »[21]. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, cet article est aussi un rejet clair de la conception défendue par l’extrême droite.

« 11. Le syndicalisme accepte l’idée de nation et, dans le cadre d’une démocratie politique, économique et sociale, il prendra ses responsabilités, en vue du maintien et du renforcement de la démocratie. »

Cet article entérine un cadre de lutte géographique déterminé et justifie toutes les actions et campagnes face à la résurgence de l’extrême droite[22].

« 12. Il estime que la socialisation des grands trusts bancaires et industriels s’impose et qu’il convient également d’organiser, diriger et contrôler le commerce extérieur. »

On retrouve ici une mesure typiquement de gauche, et qui fut défendue par la social-démocratie à l’époque où la CGER et le Crédit communal existaient encore. Comme avec l’article 8 qu’il complète, il s’agit de réaffirmer que la transformation totale de la société énoncée à l’article 1 comprend des étapes concrètes dont cet article donne des exemples à méditer en 2008.

« 13. Rejetant l’idée de la gestion étatique ou bureaucratique, il entend que la gestion des entreprises nationalisées soit confiée aux travailleurs (techniciens, employés et ouvriers) et aux consommateurs, préalablement organisés au sein de Conseils de direction et de coordination de l’économie nationale. »

On a ici une idée originale, même si on peut y retrouver l’inspiration des Soviets, qui répond aux critiques liées à la gestion des services publics ou aux dérives souvent dénoncées des républiques socialistes. L’idée se rapproche des thèses autogestionnaires qui auront surtout un écho à la fin des années 60.

« 14. Le mouvement syndical belge poursuivra la réalisation de ses buts et objectifs en collaboration avec les organismes syndicaux internationaux se réclamant de la démocratie. »

L’internationalisme originel du mouvement ouvrier n’est donc pas oublié malgré l’art.11. S’il est destiné à se distinguer des syndicats corporatistes toujours existants, notamment dans la péninsule ibérique, il pose également la question du rapport conflictuel entre le bloc communiste et le bloc capitaliste et de la position de la FGTB à ce niveau. Ce débat sera tranché structurellement en 1949 lorsque la FGTB rejoint la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) créée à l’initiative de l’AFL-CIO américaine afin de sortir de la Fédération syndicale mondiale (FSM) créée en 1945 et qui comprenait les syndicats communistes.

« 15. Afin de libérer le travailleur de la crainte sociale et de lui donner la garantie qu’en échange de son labeur, il sera prémuni contre les fléaux et les maux résultant de sa condition, le mouvement syndical défend non seulement les réformes de structure et la transformation de la société capitaliste mais aussi les revendications immédiates des travailleurs. »

Ce dernier article est des plus intéressants car il revient sur une dialectique dont nous avons déjà parlé plus haut : celle entre le changement global de la société qui ne doit pas empêcher d’avancer concrètement sur des objectifs précis. En d’autres termes, d’une dialectique souvent mal comprise et qui vise à dépasser la caricature d’une opposition indépassable entre idéologie et pragmatisme, entre théorie et pratique. L’important est de bien percevoir que, comme la démocratie politique, les objectifs précis sont des étapes, des moyens et non le but en soi. C’est souvent dans ce choix entre la contradiction principale et les contradictions secondaires que les erreurs d’analyse se font. La contradiction principale est clairement définie dans le texte de la déclaration de principe, et ce de manière explicite au 1er et dernier article, comme la société capitaliste. Nous revenons ainsi à la conclusion que nous donnions au récent débat sur ce qu’est la gauche lorsque nous y mettions principalement l’anticapitalisme comme seule posture crédible.

« Conscient de la grandeur de sa mission humanitaire, le syndicalisme se déclare apte à mener à bien ces tâches multiples, car il forme par le bloc indivisible des forces du travail, l’un des éléments de base de la société de demain. »

Le choix de société, les valeurs, la méthode, contenu dans ce texte nous semble sans ambiguïté et à notre sens toujours d’actualité (si ce n’est éventuellement sur certains termes).

Conclusion

En conclusion de cet article, il est temps de répondre à la question de départ : la FGTB est-elle de gauche ? Si pour le PS, et plus largement pour les partis sociaux-démocrates, les discussions sur cette question peuvent être sans fin, il n’en est pas de même pour la FGTB où les choses sont plus évidentes. Tant au niveau de son image que de ses positionnements historiques, il apparaît que la FGTB s’inscrit bien dans le champ global de la gauche. Sur le plan idéologique et théorique, la « déclaration de principe » que nous avons analysée marque une étape importante à une période historique de radicalisation des positionnements au sein de la société belge. Ce texte répond indiscutablement aux critères que nous avons évoqué pour classer la FGTB à gauche. Il est significatif ici que cette « déclaration de principe » n’ait pas été modifiée et ait été maintenue comme texte de référence jusqu’à aujourd’hui. Une autre question est celle de répondre sur la question des pratiques et de leurs adéquations avec ce texte théorique. Une réponse ferme et définitive est ici impossible car elle dépend des périodes, des régionales, voire même des secteurs ou des entreprises. Ainsi il est loin d’être évident que la position des métallurgistes de la province de Liège et les textes théoriques de la FAR, comme la brochure Tournons la page éditée pour la deuxième fois en 1982 et qui proposait notamment une alternative reposant sur le plein emploi, dans une autre croissance, dans une autre société, puisse être considéré comme exemplatif de ce qu’est la FGTB.

Notes

[1] Vincent de Coorbyter, Le clivage droite-gauche in Le Soir du 29 janvier 2008.

[2] La Libre Belgique du 19 décembre 2007

[3] La gauche peut-elle encore changer la société ?, n°50 de la revue Politique, juin 2007. Pour une analyse de ce numéro très important, nous nous permettons de renvoyer vers notre article Après deux numéros spéciaux de Politique : En avant vers les Etats généraux de la gauche in Politique n°51 d’octobre 2007 dont la version intégrale est disponible sur notre blog : http://juliendohet.blogspot.com/2007/10/aprs-deux-numros-spciaux-de-politique.html

[4] Voir notre article : Nouveau FN, vieille idéologie in Aide-mémoire n°43 de janvier-février-mars 2008, p.7

[5] Stengers, Jean, L’origine de la droite et de la gauche dans la vie politique belge au XIXe siècle, in Jean Stengers, Belgique. Europe. Afrique. Deux siècles d’histoire contemporaine. Méthodes et réflexions. Recueil d’articles édité par Jean-Marie Duvosquel, Alain Dierkens et Guy Vantemsche, Bruxelles, RBPH, 2005, p.271

[6] Maurice Agulhon, La gauche, l’idée, le mot, in Jean-Jacques becker et Gilles Candar (s.d), Histoire des gauches en France, Paris, La Découverte, T.1, p.29

[7] Noberto Bobbio, Droite et gauche. Essai sur une distinction politique, Paris, Seuil, 1996

[8] L’avenir de la gauche. S’arracher à l’emprise de la gauche pro-capitaliste. Entretien avec Christian Arnsperger in Démocratie n°21 du 1er novembre 2007, p.6. Article qui montre que l’obstacle des piliers semble pouvoir être dépassé sur certaines positions socio-économiques.

[9] Maurice Agulhon, La gauche,… op.cit. p.27

[10] Id, p.32. Pour rappel le congrès de Tours du 25 décembre 1920 voit la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) se rallier majoritairement à la IIIe Internationale communiste tandis qu’une minorité, surtout composée des parlementaires et autres élus, décide de rester au sein de la IIe Internationale social-démocrate. En Belgique la question ne se posera guère devant la faiblesse des partisans de la IIIe internationale au sein du POB.

[11] Deux mandataires PS adeptes de la sprl in Trends Tendances du 22 novembre 2007. Voir ensuite Paul Vaute, Les mandats d’André Gilles en débat in La Libre Belgique du 27 novembre 2007, Jean-Paul Bombaerts, Ces maïeurs adeptes de la sprl in L’Echo du 8 décembre 2007 et Philippe Engels, La loi et ceux qui s’en moquent in Le Vif/L’express du 1er février 2008. Notons encore que sur un autre plan et via un autre angle d’attaque les démarches de Marc Uyttendaele envers le PS relève du même questionnement éthique.

[12] Les cumulards renoncent aux sprl in La Libre Belgique du 29 janvier 2008.

[13] Notons cependant que même Didier Reynders sur www.mr.be recommande à ses mandataires de ne pas pratiquer « l’engineering fiscal ».

[14] Voir Joël Matriche, Lucratifs mandats publics in Le Soir du 24 janvier 2008.

[15] Nonobstant ici le fait que dire « syndicat de gauche » peut apparaître comme un pléonasme.

[16] Voir Un siècle de solidarité 1898-1998. Histoire du syndicat socialiste, Bruxelles-Gand, FGTB-Ludion-Labor-IEV-Amsab, 1997

[17] Voir Pierre Tilly, André Renard, Bruxelles, Le Cri, 2005

[18] Outre le livre précité de Pierre Tilly, voir celui de Robert Moreau, Combat syndical et conscience wallonne. Du syndicalisme clandestin ou Mouvement Populaire Wallon (1943-1963), Bruxelles, Vie ouvrière-IJD-FAR, 1984.

[19] Question fortement d’actualité. Voir par exemple : Classes sociales : retour ou renouveau ?, Coll. « Espace Marx », Paris, Syllepse, 2003 et Classe ouvrière, salariat, luttes des classes, Coll. « Les cahiers de critique communiste », Paris, Syllepse, 2005

[20] Voir les textes du Mouvement le Ressort : La grande gabegie de l’énergie in La Libre Belgique du 9 mars 2007 et Une initiative publique indispensable in L’Echo du samedi 15 décembre 2007.

[21] Voir sur les questions de vocabulaire Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007 et Mateo Alaluf Dictionnaire du prêt-à-penser, Bruxelles, EVO, 2000 ainsi que sa chronique du même nom dans Politique.

[22] Voir par exemple www.lacible.be

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