lundi 19 juillet 2010

Le Fascisme n’a pas confiance dans le peuple

Cet article a été publié dans Aide-mémoire n°53 de juillet-septembre 2010, p.11

Qu’est-ce que le Fascisme ? Vaste question à laquelle de nombreux livres ont été consacrés. Et quoi de plus normal que de se poser une nouvelle fois la question dans cette rubrique ? D’autant que pour nous aider à y répondre, nous allons retrouver Maurice Bardèche qui dès l’introduction de son livre annonce la couleur « Je suis un écrivain fasciste. On devrait me remercier de le reconnaître : car c’est, au moins, un point établi dans un débat dont les éléments se dérobent »[1]. Une typologie du Fascisme Le livre Bardèche retrace l’histoire du fascisme de la création par Mussolini du parti fasciste[2] au néo-fascisme des années 60 et tente d’en dégager les traits communs sans en nier les différences[3]. Sur cette histoire, l’auteur se veut très clair : « J’ai défendu, avec quelques autres, le régime de Vichy, et pourtant, je rejetais, dans le secret de mon cœur, les trois-quarts de ce qu’avait fait Vichy. J’ai défendu les accusés de Nüremberg : il y en avait que, dans le fond de ma conscience, j’aurais peut-être condamnés. Ce n’était pas le moment de faire un choix. L’injustice était indivisible, la réponse devait l’être aussi. Mais aujourd’hui, nous pouvons, sans lâcheté, dire la vérité. Nous devons la dire : il y a des aspects de ce que fut le fascisme dont le fascisme actuel refuse d’être solidaire. »[4]. Il précise cependant immédiatement que : « Le fascisme, en tant que système politique, n’est pas plus responsable de la politique d’extermination des Juifs que la physique nucléaire, en tant que théorie scientifique, n’est responsable de la destruction de Hiroshima. Nous n’avons donc pas en charger notre conscience. »[5]. Ceci dit, que retenir du balayage effectué par Bardèche ? Tout d’abord, qu’aucune forme prise par le Fascisme historiquement ne convient pleinement à l’auteur. Ainsi : « La devise même de l’Etat Français, si sage, si patriarcale, si rassurante, je ne peux pas m’empêcher d’y voir une sorte de tranquilisant d’une nature un peu suspecte. Travail, Famille, Patrie, on ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est une devise pour la Suisse »[6]. C’est en Espagne qu’il faut se rendre pour trouver la forme la plus pure du fascisme. Pas avec Franco et son immobilisme. Mais avec Primo De Rivera : « Les seuls fascistes véritables pendant la guerre d’Espagne furent phalangistes. Et, résultat qui met en évidence le caractère symbolique de la guerre d’Espagne, le seul doctrinaire dont les fascistes d’après-guerre admettent les idées à peu près sans restrictions, ce n’est ni Hitler, ni Mussolini, mais le jeune chef de la Phalange que son destin tragique fit échapper à l’amertume du pouvoir et aux compromissions de la guerre. Le choix de ce héros n’est pas purement sentimental. Il révèle tout ce qu’il y a d’idéaliste dans le mythe fasciste. Et il contient aussi un aveu : les fascistes préfèrent leurs martyrs à leurs ministres.»[7] D’autre part, que « Le rêve des puissances fascistes d’avant-guerre de constituer un Empire Européen, qu’il ait été sincère ou non, est une nécessité grave et pressante de notre temps »[8]. Anticommunisme, élitisme, racisme… un cocktail connu Le plus important est cependant les grandes caractéristiques que dégage Bardèche des diverses expériences qu’il étudie. Les mouvements fascistes sont clairement des mouvements issus de la petite bourgeoisie qui, fragilisée dans des périodes incertaines, se mobilise de manière contre-révolutionnaire[9]. C’est pourquoi la lutte contre le communisme est indissociable du Fascisme. Et ce dès l’origine : « La première version du fascisme que nous présente l’histoire contemporaine est le fascisme italien. À l’origine, c’est un mouvement de militants socialistes et d’anciens combattants qui sauva l’Italie du bolchevisme. »[10]. Jusqu’à la période contemporaine : « Le néo-fascisme reste donc essentiellement et intégralement anticommuniste. Il considère les partis communistes comme autant de corps expéditionnaires de l’impérialisme soviétique dans les différentes nations. Il demande que ces formations politico-stratégiques soient regardées pour ce qu’elles sont, qu’elles ne soient pas traitées comme des partis ordinaires dans une nation, mais qu’elles soient mises hors d’état de poursuivre leur besogne de dissociation et de trahison. »[11]. Et Maurice Bardèche de théoriser quelque peu son propos en revenant à la composition bourgeoise du Fascisme qui « (…) n’a pas comme le communisme une clientèle naturelle : il n’est pas le parti du prolétaire ou du paysan ou de quelque autre classe. Il est le parti de la nation en colère. Et principalement, par élection, le parti de cette couche de la nation qui s’accommode habituellement de la vie bourgeoise, mais que les crises déclassent, que les revers irritent et indignent et qui intervient alors brutalement dans la vie politique avec des réflexes purement passionnels, c’est-à-dire la classe moyenne. Mais cette colère de la nation est indispensable au fascisme. Elle est le sang même qui irrigue le fascisme »[12] La suite du raisonnement fait le lien avec un deuxième trait remarquable du fascisme pour Bardèche : « Le socialisme fasciste est donc un socialisme autoritaire par sa nature même et par conséquent il est nécessairement un socialisme antidémocratique. Et ce caractère semble même un des caractères dominants, comme disent les naturalistes, non seulement de la doctrine, mais surtout de l’animal fasciste. C’est pourquoi l’anticommunisme est une pièce majeure de tout ensemble fasciste. Car le communisme qui ressemble souvent au fascisme par ses méthodes et ses positions, en est radicalement différent par plusieurs points et notamment par sa référence primordiale à la dictature du prolétariat. Le communisme est par là l’aboutissement de la démocratie »[13]. Cette démocratie dont on sait combien elle est exécrée par l’extrême droite[14]. « (…) le fascisme est un moyen de salut qu’on impose au peuple. Même lorsqu’il est résolument socialiste, même lorsqu’il est, par certains aspects, démagogique, même lorsqu’il procède au partage des terres, à la nationalisation des citadelles économiques, à la confiscation des fortunes mal acquises, mesures de démarrage qu’on retrouve aussi bien au début des vrais fascismes qu’au début des démocraties populaires, le fascisme fait tout cela sans tolérer le désordre et l’anarchie, il impose ces mesures, il en contrôle le déroulement et la cadence, il ne permet jamais au peuple de déborder et de conduire »[15] La conséquence logique est l’élitisme revendiqué par le Fascisme : « Une direction ferme et stable de la nation, la primauté de l’intérêt national sur les intérêts privés, la nécessité d’une discipline loyalement acceptée par le pays, sont les véritables bases politiques du fascisme, celles qui se dégagent de sa définition même. (…) L’instrument politique essentiel du fascisme est le rôle qu’il reconnaît à une minorité de militants désintéressés et résolus, capable de donner l’exemple de leur propre vie et de porter le message d’une cité juste, loyale et honnête. »[16]. Historiquement, c’est en Allemagne que ce principe fut appliqué de la manière la plus pure : «(les SS) furent conçus originellement comme une élite chargée d’incarner l’idée nationale-socialiste. Remplirent-ils cette mission ? La réponse que l’historien peut faire à cette question importe peu. Ce qui nous intéresse au point de vue théorique, c’est que, dans un Etat fasciste, une élite, quelle qu’elle soit, vit le fascisme, elle est à la fois le volant qui entraîne le régime et le bras qui le réalise. Elle représente ce qu’il y a de meilleur dans le peuple parce qu’elle groupe les éléments physiquement les plus sains, moralement les plus purs, politiquement les plus conscients de l’intérêt de la nation. Étant l’émanation de ce qu’il y a de meilleur et de plus vigoureux dans la nation, cette minorité se substitue au peuple lui-même, c’est-à-dire qu’elle a pouvoir d’approuver à sa place et de réaliser en son nom. »[17] Et de faire clairement le lien entre rejet de la démocratie et racisme : « La liberté, c’est l’importation de n’importe quoi. Toute la pouillerie dont les autres peuples veulent se débarrasser, elle a aussi le droit de s’installer sur la steppe sans détour, d’y parler haut, d’y faire la loi et aussi de mêler à notre sang des rêves négroïdes, des relents de sorcellerie, des cauchemars de cannibales qui tapisseront comme des fleurs monstrueuses des cervelles étrangères que nous ne reconnaîtrons plus : l’apparition d’une race adultère dans une nation est le véritable génocide moderne et les démocraties le favorisent systématiquement. »[18]. Ce racisme auquel, malgré certaines précautions oratoires, Bardèche adhère et qu’il inscrit comme faisant partie de l’essence du Fascisme : « à la vérité, l’homme tel que le conçoivent les fascistes, est un jeune sauvage qui ne croit qu’aux qualités dont on a besoin dans la brousse ou sur la banquise : il récuse la civilisation. Car il voit en elle qu’hypocrisie et imposture. Il croit aux pionniers, aux constructeurs, aux guerriers de la tribu. »[19] « Le fascisme n’est pas une doctrine : c’est une volonté obscure et très ancienne écrite dans notre sang, dans notre âme. S’il est différent pour chaque nation, c’est que chaque nation a une manière à elle de se sauver. (…) L’idée fasciste ne peut donc être greffée, implantée au hasard sur n’importe quelle conscience (…) Mais ceux qui portent l’idée fasciste, ce sont ceux qui sentent plus fortement que les autres, plus désespérément que les autres, cette manière de se sauver, ce secret de vie et de santé que chaque espèce zoologique garde comme un instinct au plus profond de sa conscience. »[20]. Le Fascisme ne se limite pas à l’Europe Ce qui amène Bardèche a une proposition qui étonnera certainement le lecteur : « C’est pourquoi Nasser est si bien compris des Arabes : il leur parle la langue que parle leur race au fond d’eux-mêmes. Ce qu’il leur promet, ce n’est pas seulement l’indépendance, c’est une vie selon leur race et selon leur instinct. Aussi intraduisible, aussi inimitable que le germanisme hitlérien, la croisade de Nasser est limitée comme le national-socialisme aux hommes d’un seul peuple ».[21] Nasser un fasciste, voilà une analyse quelque peut déroutante, mais qui s’intègre parfaitement à la logique de l’auteur et à sa vision du fascisme : « Le fascisme de l’Islam a un sens parce qu’il y a un passé de l’Islam. Les religions ne sont peut-être pas autre chose que cette présence d’un autre homme en nous. Ce qu’on appelle la mystique des mouvements fascistes, c’est ce réveil des cris de guerre perdus qui sommeillent au fond de nous, cet instinct obscur que tout pourrait être autre, avec d’autres vérités et d’autres dieux, des dieux oubliés des temps très lointains, des serpents à plumes gravés sur de vieilles pierres. »[22]

Notes

[1] Bardèche, Maurice, Qu’est-ce que le Fascisme ? , Paris, les Sept couleurs, (1970), 195p. Nous avions déjà parlé de cet auteur dans Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in AM n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005.
[2] Voir L’ascension fulgurante d’un mouvement in AM n°28 d’avril-mai-juin 2004,
[3] Nous avions analysé l’exercice similaire fait par le roumain Horia Sima in Le bilan du nationalisme in AM n°39 de janvier-février-mars 2007
[4] P.14
[5] Pp.53-54
[6] P.77. Voir Travail – Famille – Patrie in AM n°49 de juillet-août-septembre 2009
[7] P.61
[8] voir Le nationalisme européen de l’extrême droite in AM n°35 de janvier-février-mars 2006.
[9] Voir sur cette notion La pensée « contrerévolutionnaire in AM n°36 d’avril-mai-juin 2006
[10] P.15
[11] P.108. Voir également Nouveau FN, vieille idéologie in AM n°43 de janvier-février-mars 2008
[12] Pp.93-94
[13] P.143
[14] Voir notamment L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in AM n°32 d’avril-mai-juin 2005 et Le refus de la démocratie parlementaire in AM n°37 de juillet-août-septembre 2006
[15] P.137
[16] P.182
[17] Pp.36-37. Voir les analyses d’Evola : Le Fascisme est de droite in AM n°47 de janvier-février-mars 2009 et La révolution conservatrice in AM n°48 d’avril-mai-juin 2009
[18] Pp.184-185
[19] P.79.
[20] P.164.
[21] Pp.129-130
[22] P.132. Voir La tendance païenne de l’extrême droite in AM n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006

mercredi 7 juillet 2010

Derrière les statistiques, des êtres humains

Cet article a été publié dans Espace de Libertés n°388 de juillet 2010, p.33

Le dernier livre de Florence Aubenas[1] caracole à la tête des meilleures ventes. Si l’on ne peut s’empêcher de penser que le nom de son auteure y est pour beaucoup, il a le mérite de mettre en lumière une réalité que l’on préfère souvent oublier.
C’est de cette réalité humaine, masquée dans les médias par les statistiques du chômage, qu’un collectif d’écriture issu de la commission des Travailleurs Sans emploi de la FGTB du Luxembourg nous permet de mieux appréhender dans un livre plein d’humanité[2].
Les personnes qui s’y expriment dans des textes courts, aux styles variés, veulent toutes témoigner de leur réalité. Elles veulent montrer qu’elles essaient de continuer à vivre, qu’elles entendent résister à la non-existence à laquelle on les renvoie constamment de par leur absence de travail rémunéré. Comme dans le livre d’Aubenas, ce qui ressort de ces témoignages, c’est la grande perte de confiance en eux des personnes précarisées. Le fait que ces écorchés de la vie se sentent complètement exclus du monde, d’où une colère contenue mais réelle sur la société et sa réalité.
En filigrane de ce livre, on retrouve deux éléments. D’une part l’absurdité, la déshumanisation totale d’un système économique, le capitalisme, qui détruit aussi bien les personnes qui travaillent que celles qui ne travaillent pas. D’autre part, que le capitalisme a réussi à détenir une position hégémonique, à devenir une pensée unique qui s’est infiltrée partout, y compris au sein des syndicats comme le montre ce questionnement d’un animateur de la FGTB : « Lorsque je rentre de mes périples, quand je donne des séances d’information sur le contrôle des chômeurs à travers la province, mon chef me demande invariablement : « alors, combien ? » Ce qui signifie : combien de personnes se sont déplacées ? Et à chaque fois il a l’air déçu en entendant ma réponse. Moi, j’ai envie qu’il me demande : « Alors, comment était-ce, as-tu rencontré de belles personnes, ont-elles pu s’exprimer, de vraies choses ont-elles été dites, entendues, partagées ? » J’ai aussi envie qu’il me dise : « Raconte-moi ta journée, je sais que tu as un travail difficile et je voudrais partager ton fardeau ». Mais non, il me demande : « Combien ? »[3] Un livre à lire, pour son humanité mais aussi pour la réalité à laquelle il nous renvoie.

Notes

[1] Voir notre recension Immersion en grande précarité in Espace de Libertés n°385 d’avril 2010, p.28

[2] Paroles de chômeurs. Écrits d’inutilisés, Cuesmes, Le Cerisier, 2010, 100 p.

[3] P.45

Du Bourreau au héros de l’indépendance

Cet article a été publié dans Espace de Libertés n°388 de juillet 2010, p.24

Le roman d’Edgar Hilsenrath, Le Nazi et le Barbier, publié aux USA en 1972 et en Allemagne en 1977, vient seulement d’être traduit en français par une petite maison d’édition[1]. L’histoire, 30 avant le livre surfait de Jonathan Littel Les Bienveillantes[2], est écrite du point de vue du bourreau.

L’ouvrage raconte le parcours de Max Schulz un Allemand ayant tout les traits physiques que l’on attribuait dans les années 20-30 aux Juifs. Schulz rejoint le parti Nazi lors de l’ascension de celui-ci. Malgré son physique, il entre dans la SS où il participe activement à l’extermination des Juifs. D’abord dans des pelotons d’exécution à l’Est, puis comme gardien d’un camp d’extermination en Pologne. Lors de la défaite allemande, il réussit à échapper à la condamnation. C’est ici que le roman prend une nouvelle tournure. Car Max Schulz devient alors Itzig Finkelstein, endossant ainsi l’identité de son ami d’enfance, né dans la même rue et au même moment que lui. C’est d’ailleurs dans la famille de cet ami qu’il avait appris, avant la montée du Nazisme, la tradition juive mais aussi son métier de barbier. Son physique et ces connaissances permettront à Max Schulz de rejoindre la Palestine et de devenir un militant actif du Sionisme participant à la création d’Israël. Afin de parfaire son histoire, il va jusqu’à se faire tatouer un faux numéro de déporté d’Auschwitz et se faire opérer le prépuce avant de s’embarquer pour la « terre promise ».

Cette trame suffirait à elle seule à comprendre le scandale que provoqua le livre à sa sortie. Mais elle n’est rien comparée au style de l’écriture et aux réflexions qui émaillent le récit. Tout en respectant un cadre historiquement correct, l’auteur écrit un roman où l’absurde côtoie l’horreur, où les situations les plus improbables et un humour décapant permettent de faire passer un message qui flingue tout azimut le politiquement correct. Aucun personnage, aucune situation ne sort indemne de ce livre enlevé à l’humour burlesque et au ton satirique et caustique.

Si le contenu du livre a choqué et choquera certainement pas mal de gens qui considèrent que l’on ne peut parler de l’holocauste en ces termes, que l’on ne peut utiliser la satire et l’humour noir dans ce cas, il est peut-être bon de préciser que l’auteur est Juif, survivant d’un Ghetto Ukrainien et que son livre est une réaction à l’hypocrisie qu’il voit dans le tabou à aborder dans toute sa complexité et dans toute ses petitesses humaines cette période sombre de l’histoire. Car c’est autant le mythe de la construction d’Israël que le tabou de l’holocauste qu’Hilsenrath dynamite dans ce roman, certes anticonformiste, mais surtout drôle et riche en pistes de réflexions à qui veut bien laisser la liberté à sa pensée de sortir des sentiers battus.

Notes

[1] Hilsenrath, Edgar, Le Nazi et le Barbier, Paris, Attila, 2010, 506p.

[2] A chacun ses furies in Espace de Libertés n°351 de mars 2007, pp.31-32.

samedi 3 juillet 2010

Un "intello" peut -il supporter le foot ?

Didier Brissa, Maximilien Lebur, Michael Recloux et Olivier Starquit publie au nom du collectif "Le Ressort" un nouvel article dans La Libre ce samedi 3 juillet. Cet article est également paru dans L'Echo du mercredi 29 juin sous le titre écrire sur le sport est un combat. On remarquera la différence dans le chois de l'illustration! Le Soir avait lui-aussi marqué son accord pour une publication. Pour la première fois un des textes du collectif réalise le grand chelem.

La Coupe du monde a commencé il y a 15 jours. 15 jours que les médias se focalisent sur les petits faits et gestes des divas du football. Pour un collectif de gauche, écrire sur le sport à cette occasion relève d’un combat.

Un combat pour concilier le plaisir qu’il peut y avoir à pratiquer un sport, à le regarder, à le supporter, avec tout ce qu’il représente de plus "laid" : la compétition, la starification, l’argent et la marchandisation de l’être humain, l’abêtissement et le détournement de la population. Mens sana in corpore sano versus Panem et circenses. La beauté du geste parfait du sportif contre les cris de singe racistes des supporters de foot. L’effort partagé contre le bide plein de bières. La solidarité des bénévoles des petits clubs contre les salaires mirobolants des actionnaires des grosses équipes.

Qu’est-ce qui pousse un certain nombre d’intellos à supporter un club de foot, à regarder un match de tennis ou à suivre une course cycliste à la télé ?

Nous ne parlerons pas de faire du sport, c’est le choix de chacun-e, c’est son plaisir. Libre aussi à chacun-e de ne pas en pratiquer et de se revendiquer du "no sport" de Churchill. Par contre, il faut aborder les aspects économiques du sport, sa complète intégration au capitalisme ou son impact sur l’environnement, écologique et social.

A cette question, nous pourrions simplement répondre que le "progressiste" est un homme ou une femme comme les autres, et qu’en tant que tel, il a un cerveau reptilien, une zone de plaisir à stimuler et des endorphines à produire. Etre noyé dans une foule peut socialiser un individu : il se sent moins seul, et à égalité avec ses congénères. Cela augmente aussi son plaisir, les émotions du supporter sont renforcées par le nombre.

L’être humain est grégaire : seul, il s’étiole ; il a besoin de l’autre. Ah ! Hurler tous ensemble, jouir tous ensemble, communier tous ensemble. Le sport est une religion avec ses rites, ses papes et ses imams, ses curés et ses laïcs, ses croyants emportés par leur foi(e).

Le sport est le nouvel opium du peuple. Et même si on peut apprécier de "s’exploser la tête", de se faire un peu de bien de temps en temps, il ne faut pas moins la garder froide face aux problèmes que connaît notre société.

Que penser alors des athées du sport ? De tous ceux qu’il laisse indifférent ? Les médias répondent en niant leur existence. Pour échapper à Roland Garros, au Mondial ou au Tour de France, il faut aller vivre sur une île déserte, sans télé ni radio. Ces drôles d’oiseaux sont les parias de juin, de juillet et de tous les dimanches après-midi (et des autres jours aussi puisqu’il y a du sport à peu près chaque jour !). Imaginons qu’un jour les médias utilisent leurs journalistes sportifs (pour peu que l’on puisse parler de journalisme pour des gens qui sont surtout des présentateurs) pour qu’ils consacrent leurs intelligences à moins de conneries. Ça donnerait peut-être une nouvelle dimension aux médias. Ils seraient moins entertainment et, peut-être, plus sociaux, plus politiques, plus polémiques, plus écologiques et apporteraient plus d’informations ! Mais les médias résisteront-ils à l’argent du sport ? Le sport qui permet si facilement de rendre le cerveau disponible aux annonceurs !

Le sport n’échappe pas au système de marché, à la spéculation financière et aux inégalités qui en découlent. Inégalité sociale entre les supporters et les sportifs (sans parler du gouffre qui les sépare des actionnaires). Inégalité de genre aussi. Qui peut citer la dernière gagnante de la Grande Boucle féminine ?(1) Qui sait s’il existe une Coupe du monde de football pour les équipes féminines ?(2) Même en tennis, si "nos" joueuses sur le retour ont été portées au pinacle médiatique, c’est plus pour leur nationalité que parce qu’elles étaient des femmes. Il est une époque où le tennis féminin, comme tous les sports féminins actuellement, n’était connu que de celles qui le pratiquaient. Et si le sport féminin disparaît dans le brouillard du machisme, c’est encore pire pour les sports pratiqués par des handicapés ! On imagine déjà le directeur de l’info d’une grande chaîne : "Un sportif en chaise roulante, c’est pas vendeur ; ça fait peur à nos téléspectateurs et fait fuir les consommateurs, coco !"

D’autres questions viennent à l’esprit : quel a été et quel aurait été l’impact écologique de notre équipe nationale de foot pour aller en Afrique du Sud ? Est-ce que le départ du Tour de France en Belgique apporte vraiment du bien-être social à la population ? Est-ce que faire cracher du CO2 par des bolides qui tournent en rond et passent en avion d’un continent à l’autre permet d’améliorer la sécurité des "bébés à bord" ? Est-ce que l’argent mis à sauver le Grand-Prix de Belgique n’aurait pas été plus utile dans les programmes de création d’emploi ?

On nous dira bien sûr que le foot - ou tout autre sport - rapproche les peuples et empêche les guerres. "Je suis toujours stupéfait d'entendre des gens déclarer que le sport favorise l'amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou de cricket, ils perdraient toute envie de s’affronter sur les champs de bataille. Même si plusieurs exemples concrets (tels que les Jeux olympiques de 1936) ne démontraient pas que les rencontres sportives internationales sont l’occasion d’orgies de haine, cette conclusion pourrait être aisément déduite de quelques principes généraux. ( ) On joue pour gagner et, ( ) dès que le prestige est en jeu ( ), l’agressivité la plus primitive prend le dessus. ( ) Au niveau international, le sport est ouvertement un simulacre de guerre." (3)

Si les dirigeants politiques, les médias ou les supporters mettaient autant d’entrain à affronter les problèmes sociaux qu’à se passionner pour une équipe de foot, alors notre démocratie aurait peut-être un avenir plus serein

Notes

(1) Il s’agit d’Emma Pooley (2009).

(2) Oui, elle existe depuis 1991 et la prochaine se déroulera en 2011 en Allemagne.

(3) George Orwell, L'esprit sportif, La Tribune, 14 décembre 1945, disponible en français et en ligne www.grouchos.org/091018orwellsport.htm.