lundi 24 décembre 2007

Etre de gauche pour refuser la marche actuelle du monde


Je suis le signataire d'une carte blanche parue dans La Libre Belgique le mercredi 19 décembre 2007, p.27 sous le titre Etre de gauche au XXIe siècle, c'est... et dont vous pourrez lire ci-dessous le texte intégral. Des signataires s'ajoutent depuis sur le site du collectif A Contre Courant.


A l’attention de celles et ceux qui pensent que le clivage gauche-droite est dépassé. A l’attention des modérés, des centristes dissimulés et des progressistes autoproclamés. A l’attention de ceux qui se réclament de la gauche sans jamais dans leur actes ni dans la politique qu’ils mènent justifier cette qualité. A l’attention de Ségolène et de Nicolas, de Joëlle et de Jean-Michel, d’Elio et de Johan. Voici quelques lignes pour dire qu’être de gauche au XXIe siècle, dans son idéologie comme dans sa pratique, cela a du sens, que cela est moderne et que surtout cela est vital.

Une tendance lourde

Un peu partout fleurissent les discours déclarant que le clivage gauche-droite est dépassé.

Il est des écologistes pour penser que la dimension environnementale de l’alternative transcende ce clivage, des sociaux démocrates tellement rôdés à appliquer des politiques néolibérales qu’ils en viennent à parler de troisième voie. Ce discours est pour eux l’occasion de ne pas nommer une conversion aux logiques droitières.

Ce discours est tenu également par des gens de droite (voir de l’extrême droite) qui sèment le trouble comme Jean-Marie Le Pen citant Gramsci ou Nicolas Sarkozy invoquant des penseurs de gauche ou faisant lire le militant communiste Guy Môquet. La vérité est qu’ils exhument de façon sélective des bribes dénaturées de leur pensée. Mais leur objectif -brouiller les pistes- fonctionne plutôt bien.

La tristement immuable raison d’être de la gauche, ou quand le pessimisme de la raison rencontre l’optimisme de la volonté…

Les mots ont sans doute vieilli et la terminologie a été souvent dénaturée, pourtant, même au cœur de nos riches sociétés, il y a encore et toujours des inégalités, des exploiteurs et des exploités. La lutte des classes existe, même si les formes de la lutte et les caractéristiques des classes ont changé. C’est une réalité immuable, jamais dépassée jusqu’ici, qui donne sens à la notion de gauche et justifie à elle seule son combat.

Ce clivage à l’intérieur de chaque société, existe également entre les pays riches et ceux qui le sont moins ou pas. Il convient dès lors de refuser les nationalismes, d’être internationaliste et de cultiver, ici et partout, la fraternité. Comme l’écrit Raoul Marc Jennar, « Jamais plus qu’aujourd’hui n’a été pertinent l’appel aux prolétaires de tous les pays à s’unir, même si la définition du prolétariat a quelque peu changé. ». C’est pourquoi il demeure essentiel de ressentir qu’aujourd’hui encore, ceux qui ne possèdent que leur force de travail, physique et/ou intellectuelle, n’ont d’autre patrie que leur propre condition.

Concrètement au XXIe siècle, être de gauche c’est …

Etre de gauche recoupe une palette de positionnements en vue de contrer les inégalités et de protéger celles et ceux que le système exploite, exclut et précarise. On peut dire d’une politique qu’elle est de gauche lorsqu’elle œuvre concrètement à diminuer l’écart entre les plus pauvres et les plus riches ce qui nécessite une opposition franche à la logique de l’économie de marché libre et non faussée.

Etre de gauche c’est viser d’abord à la disparition des inégalités sociales qui explosent aujourd’hui entre sociétés et dans les sociétés. Il ne s’agit pas d’imposer une égalité « uniformisante », de nier les spécificités ou l’aspiration à des particularismes – qui peuvent nourrir l’individu et enrichir la société - mais bien de mettre fin à l’inégalité d’accès à toute une série de biens essentiels à la survie, au bien-être et à l’épanouissement (logement, soins, nourriture, culture, loisirs,…). « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », selon la célèbre formule des révolutionnaires du XIXème siècle, popularisée par K. Marx . Concrètement, être de gauche, c’est dès lors abroger fermement les lois iniques récemment imposées un peu partout à travers la planète et qui approfondissent les inégalités sociales. Elles concernent notamment le droit du travail et les retraites, la fiscalité, les politiques migratoires ou encore l’accès aux soins de santé.

Etre de gauche , c’est vouloir au minimum rééquilibrer la distribution des richesses entre le capital et le travail. En Belgique comme dans de nombreux pays, la part du capital, par rapport à celle des salaires, ne cesse de croitre dans le PIB sans qu’aucun gouvernement étiqueté « à gauche » ou « centre-gauche » ne stoppe cette logique. Dans le même temps, les politiques menées font baisser la part du capital dans les recettes de l’Etat.

Etre de gauche , c’est toujours privilégier l’intérêt collectif à l’intérêt particulier et en cela c’est définitivement reconnaître le nécessaire rôle de l’Etat ou d’une forme d’organisation collective à grande échelle, garant des droits et libertés, redistributeur, régulateur et planificateur essentiel au bénéfice de l’intérêt collectif face à la puissance économique. Via l’Etat, il s’agit dès lors soit de réguler le marché (actuellement outil de la logique capitaliste), soit de le circonscrire et de l’exclure de certains secteurs économiques (eau, énergie, transport,…), soit encore de purement et simplement viser à sa disparition. Par Etat, nous entendons ici un outil au service des décisions collectives avec des fonctions administratives, économiques, législatives et exécutives et non l’Etat en tant que force armée servant à la défense de privilèges et à la restriction de la sphère démocratique. Tout en maintenant une volonté d’équité sociale et écologique globale, cette logique inclut également la possibilité – et même la nécessité - d’initiatives locales, d’une grande décentralisation dans le fonctionnement et la gestion des outils publics, d’une autogestion des processus de production, et ce en vue de répondre au plus près aux besoins et réalités.

Etre de gauche , c’est ne pas marchander la solidarité au prix d’une liberté sans limite. Cela signifie-t-il que l’on veut brider la liberté individuelle ? Au contraire. Il s’agit toutefois de constater que la liberté individuelle pour s’épanouir et se généraliser réclame un contexte dans lequel la solidarité et l’intérêt collectif ne sont pas mis en péril. C’est pourquoi il faut d’abord s’assurer que les choix puissent se prendre après un juste débat d’idées, entre tous les citoyens et dans le cadre d’un objectif de solidarité, ce qui est aujourd’hui un leurre absolu. Il est clair, pour expliquer cela de façon imagée, que les renards et leurs amis qui se présentent aujourd’hui en défenseurs de la liberté nous prennent à vrai dire pour de la volaille écervelée car ils savent pertinemment que, vu le rapport de force actuel, nous ne sommes, le plus souvent, pas en mesure d’exercer celle-ci. Ils sèment également le doute car la liberté qu’ils réclament est avant tout celle du pouvoir économique vis-à-vis d’une tutelle démocratique et non celle des citoyens. D’ailleurs, la plupart des gouvernants « libéraux » - mais aussi sociaux-démocrates - attaquent parallèlement certaines libertés collectives (droit de grève, droit à la lutte sociale, droit des migrants,…). Un arsenal de lois liberticides est mis en place.

Etre de gauche , c’est étendre aussi aux générations futures la notion de solidarité. En cela, c’est se déclarer fondamentalement opposé à la logique productiviste actuelle qui menace lourdement les générations à venir en épuisant les ressources et en polluant la biosphère. Il faut stopper la prépondérance de la logique économique sur les considérations sociales et environnementales.

Etre de gauche , c’est prôner un Etat laïc et républicain par opposition à toute réflexion corporatiste privilégiant les droits associés à l’identification et à la classification des individus par leur appartenance. Il est ahurissant de voir des personnes se réclamant de la gauche défendre le régime archaïque de privilèges basé sur le sang que constitue la monarchie. La monarchie est une injure à la démocratie et à la modernité.

Etre de gauche , c’est revendiquer l’absolue égalité de droit entre les humains quelles que soient leurs origines, leurs appartenances sexuelles, leurs croyances et leurs coutumes, dans les limites de la loi républicaine et laïque. C’est ne pas revendiquer un mode de vie plutôt qu’un autre, c’est accepter et proclamer l’égalité de droit sans tenir compte des différences apparentes. Le nationalisme s’est aujourd’hui immiscé au cœur même de la social-démocratie. Il en va de même d’une certaine forme de racisme bon-teint.

Etre de gauche , c’est lutter contre l’uniformisation des médias instaurée par des intérêts privés brisant le débat démocratique et aboutissant à une manipulation destinée au pouvoir de quelques uns. C’est promouvoir les médias publics pluralistes et en exclure la publicité. C’est proposer une protection plus grande et spécifique des journalistes les rendant idéologiquement indépendant vis-à-vis des propriétaires des médias. L’actuelle concentration médiatique et la mainmise de grands patrons sur les médias constituent une grave menace pour la démocratie.

Etre de gauche c’est défendre un enseignement public de qualité, correctement financé et préservé de la sphère privée. C’est opter pour un enseignement qui forme des citoyens critiques et autonomes.

Etre de gauche , c’est privilégier le débat d’idées à la politique de l’image et aux coups de force médiatiques qui nivellent vers le bas et rendent la pratique politique lointaine et confuse, créant les conditions d’une démocratie privée de fond et mise en danger plutôt qu’une démarche d’élaboration collective et d’éducation permanente. Relayé par un clientélisme qui s’installe, le marketing politique prend aujourd’hui le pas sur tout débat d’idées ce qui ne peut que détruire à terme les aspirations de gauche.

Pour conclure

Comme souvent, il n’est pas inutile de replonger dans les classiques pour éclairer le présent. En 1848, Marx et Engels écrivaient ceci dans le Manifeste : « la bourgeoisie (…) ne laisse subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme que le froid intérêt (…). Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l’unique et impitoyable liberté du commerce. ».

Il n’est pas une virgule qui mérite d’être changée dans cette analyse. On aimerait dès lors que celles et ceux qui se réclament de la gauche tendent vers ces objectifs et que celles et ceux qui y ont renoncé cessent de revendiquer un qualificatif qui ne leur convient décidément plus.

Ce texte a reçu les signatures de :

- Jacques BRAIPSON (Vice-Président de la CGSP-RTBF Liège)
- Didier BRISSA (Militant éco-socialiste, UAG, ACC)
- Vladimir CALLER (Rédacteur au Drapeau Rouge, PC)
- Luc CREMER (Ancien conseiller provincial Ecolo)
- Jean CORNIL (Militant éco-socialiste, ancien sénateur PS)
- Jean-Maurice DEHOUSSE (Ancien Ministre PS, ancien Bourgmestre de Liège)
- Céline DELFORGE (Députée à la région bruxelloise, Ecolo)
- Julien DOHET (Historien, collectif Le Ressort)
- Pascal DURAND (Professeur d’Université)
- Pierre EYBEN (Militant éco-socialiste, Secr. Politique Fédération de Liège du PC)
- Guy FAYS (Secrétaire régional de la FGTB Namur)
- Marc GOBLET (Président de la FGTB Liège-Huy-Waremme)
- Nancy HARDY (Formatrice au PAC Ourthe-Amblève)
- Bahar KIMYONGUR (Militant de gauche, membre du CLEA)
- Madeleine MAIRLOT (Enseignante, ex-conseillère communale à la Ville de Liège)
- Jean-Pierre MICHIELS (Prés.de l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte)
- Jorge PALMA (Assistant à l’ULg)
- Christine PAGNOULLE (Présidente d’ATTAC-Liège, enseignante à ULg)
- Jean-François PONTEGNIE (Membre d’Une Autre Gauche)
- Madeleine PLOUHMANS (ATTAC Liège)
- Jean-Claude RENDA (Journaliste, président interrégional wallon de la CGSP-RTBF)
- Ataulfo RIERA (Secr. de rédaction du Mensuel "La Gauche", LCR-B)
- Jean-Claude RIGA (cinéaste)
- Alfonso SECONDINI (Ancien président d’ATTAC Verviers)
- Mauro SOLDANI (Réalisateur)
- Olivier STARQUIT (Altermondialiste, collectif Le Ressort)
- Pierre STASSART (Conseiller communal et Echevin PS à la Ville de Liège)
- Annick STEVENS (Professeur de Philosophie, ULg)

Une initiative publique indispensable


Après La Libre Belgique a plusieurs reprise, c'est L'Echo qui a publié, à la dernière page de son édition du w-e du samedi 15 décembre 2007, le dernier texte que j'ai écrit dans le cadre du Mouvement Le Ressort. Les co-auteurs sont Yannick Bovy, Didier Brissa, Pierre Eyben, Christian Jonet, Michel Recloux et Olivier Starquit. Inutile de préciser que la parution dans ce journal économique nous réoujit particulièrement et répond à nos objectifs de reconquête de l'imaginaire culturel.


Au seuil du 21ème siècle, l’enjeu politique essentiel est la manière dont seront gérées la production et la distribution de l’énergie. Un rappel historique s’impose : en 1945 sont créés un Comité de contrôle pour les prix de vente et le Comité national de l’Energie (composé en tripartite patronat-syndicats -Etat) qui était chargé d’établir pour toutes les parties un projet de plan d’équipement. Tous ces organismes de régulation ont disparu avec la libéralisation ainsi que les budgets pour l’Utilisation Rationnelle de l’Energie (URE). Reste la CREG qui n’a plus qu’un pouvoir symbolique. On a donc perdu tout contrôle sur ce que font les producteurs. Les choix politiques ont supprimé le contrôle citoyen. La politique s’est elle-même mise hors-jeu.

Des initiatives solidaires ont surgi pour l’achat d’énergie et principalement la remise au goût du jour du système des coopératives via des groupements d’achats. Citons par exemple Power4you, un regroupement de citoyens, via la participation de nombreuses associations comme la Ligue des Familles ou la FGTB, visant à acheter de l’énergie verte à la société Lampiris à prix réduit. Ce critère du prix est d’ailleurs le principal argument. A contrario, le critère des conditions de travail est complètement absent dans le choix du fournisseur, malgré la présence de syndicats des travailleurs parmi les coopérateurs. D’autres initiatives ont vu le jour comme des propositions politiques visant à la création de sociétés publiques d’achat. Mais si ce consumérisme de gauche constitue certes une riposte au capitalisme sur le terrain des pratiques individuelles, il ne remet pas en cause la situation et ne constitue d’aucune manière une réforme de structure.

La libéralisation a également entraîné la fin de la péréquation tarifaire [1] alors que, nonobstant l’existence des directives européennes, « on possède des solutions pour maintenir une situation plus solidaire […] on pourrait demander aux 13 gestionnaires de distribution wallons de pratiquer un seul et même prix. On ne le fait pas » [2]

Dans le même ordre d’idées, il eût été et il serait certes préférable de disposer d’un seul gestionnaire public de distribution.

En ce qui concerne la production, principalement aux mains de deux acteurs principaux en Belgique (Electrabel et SPE, le deuxième étant un petit poucet face au premier, ce qui entraîne une situation de fait de quasi-monopole) [3], quelques initiatives et projets permettent de poser des questions pertinentes. Ainsi, face aux nombreuses demandes d’éoliennes, quelques communes envisagent de s’unir pour en installer le long de l’autoroute E40. Si aucun projet n’est encore officiellement déposé, elles ont décidé de ne pas se laisser faire face aux géants. L’idée serait de créer une intercommunale qui pourrait elle-même devenir productrice d’électricité verte. Par ailleurs, d’autres outils, certes méconnus, existent comme les programmes PALME, UREBA et EPURE qui aident techniquement et financièrement les communes soucieuses de développer l’URE [4]. Ainsi, au-delà de l’efficacité énergétique de ses bâtiments, la commune peut aussi produire de l’énergie verte, conseiller ses habitants, intervenir en tant que tiers-investisseur. Notons également qu’une dizaine de communes wallonnes ont été sélectionnées comme communes photovoltaïques pilotes [5].

Un autre modèle est celui constitué par les coopératives de production, fourniture et vente d’énergie. Ces coopératives créent ainsi un fournisseur proche des producteurs et des consommateurs tout en incitant à une utilisation rationnelle de l’énergie.

Ces pistes lèvent le tabou en Belgique du producteur public d’énergie (car rappelons que Nuon compte parmi ses actionnaires principaux la ville d’Amsterdam et des provinces hollandaises) [6] et soulignent également l’importance de la réappropriation citoyenne de la production. Elles induisent également la conclusion provisoire selon laquelle ce n’est pas en continuant la fuite en avant dans une production énergétique toujours croissante qu’on répondra aux défis actuels : il faut coupler une réduction drastique de la demande à un basculement vers un système énergétique décentralisé individuel et collectif [7] (que permettent notamment les capteurs solaires). Cette double mutation est possible mais pas sans planification, sans initiative publique et sans rupture avec le productivisme et l’inextinguible soif de profit des intérêts privés.

Notes

[1] Principe selon lequel les frais liés à la fourniture étaient mutualisés : la personne habitant loin d’une centrale électrique payait le même prix que le voisin d’une centrale.

[2] Le Drapeau rouge n°16, « Libéralisation de l’électricité, interview de Jean-Claude Galler, secrétaire fédéral CGSP Gazelco », septembre 2007

[3] La fusion annoncée entre Suez et Electrabel renforcera à terme ces monopoles privés

[4] Eric Van Poelvoorde « Une politique durable de l’énergie au niveau communal : outil pour un développement durable « revue Etopia analyse 2005/21, 17/09/2005

[5] Voir http://energie.wallonie.be/xml/doc-IDD-10575-.html

[6] Ce qui au demeurant ne l’empêche pas en Belgique d’avoir des techniques de marketing et de ventes particulièrement agressives et peu respectueuses des gens comme des travailleurs.

[7] Les communes pourraient ainsi devenir productrices : citons l’exemple de Couvin et de son parc à éoliennes

mercredi 28 novembre 2007

La préparation de la reconquête idéologique

Cet article a été publié dans le n°42 de la revue Aide-mémoire d'octobre-novembre-décembre 2007, p.7

On peut retrouver la liste de mes articles publiés dans cette revue ici

Tel père, tel fils.

Jacques Ploncard D’Assac est né le 13 mars 1910 à Chalon-sur-Saône. Marqué très jeune par les écrits d’Edouard Drumont[1] et de Charles Maurras[2], il rejoint les rangs de l’Action Française alors qu’il n’a que 17 ans. Neuf ans plus tard, en 1936, il change de parti et rallie le Parti Populaire Français (PPF) nouvellement créé par Jacques Doriot. Décoré de la Croix de Guerre pour son action durant la guerre de 1939-1940, Ploncard d’Assac s’implique dès le lendemain de la défaite dans le gouvernement de Vichy dirigé par le Maréchal Pétain. Avec Henry Coston et Bernard Faÿ il travaille au dépouillement des archives maçonniques et devient ainsi un « spécialiste de l’action occulte de la Franc-Maçonnerie et des lobbies » pour reprendre les termes d’un de ses biographes[3]. Décoré de la Francisque, Ploncard d’Assac anticipe la fin de la guerre et se réfugie au Portugal où il devient un des conseillers de Salazar. Il échappe ainsi à trois condamnations à mort. Au Portugal, il multiplie les activités de propagande via la radio « La Voix de l’Occident » et une production écrite pléthorique dont de nombreux titres seront traduits en plusieurs langues. Il profite des lois d’amnistie proclamées sous la présidence de Georges Pompidou pour revenir en France. Il y poursuit inlassablement son combat dans des journaux comme Jeune Nation ou Aspect de la France, centrant principalement son propos sur la dénonciation des ennemis qui se cachent au sein de l’église et des mouvements nationalistes. Avec son décès le 20 février 2005 le nom de Ploncard d’Assac ne disparaît pas du paysage de l’intégrisme catholique français puisque son fils, Philippe, avait repris depuis plusieurs années les mêmes lubies que son père. Philippe, qui dans son ouvrage Le nationalisme français, préfacé par le vieil ami de son père Henry Coston, fait cette dédicace significative : « A mon père qui resta fidèle à ses idées et qui su m’en faire comprendre la vérité »[4]. Le fils, proche des intégristes de la Fraternité St-Pie X, a tellement repris les délires complotistes de son père qu’il dénonce surtout l’influence des forces du mal et de la Maçonnerie au sein de l’extrême droite française, à tel point qu’il s’oppose à Alain de Benoist, et se fait interdire d’antenne à Radio Courtoisie.

Une filiation évidente

On le voit avec cet aperçu biographique, le pedigree de Jacques Ploncard d’Assac en fait une des personnes centrales dans le maintien de l’idéologie d’extrême droite après la débâcle subie en 1944-1945. Son parcours et ses écrits sont particulièrement significatifs d’une volonté de ne pas se résigner à la défaite et de préparer le terrain à un retour à l’avant plan de l’extrême droite en maintenant le plus vivant possible l’héritage des années 30-40. Les jeunes ont droit à la vérité… est un livre qui synthétise assez bien cette démarche[5]. Des Lumières à l’Epuration, en passant par la Révolution Française, la « vraie » France a toujours lutté contre les mêmes ennemis. C’est ainsi que « Ces francs-tireurs préfigurent les « partisans » de la Seconde Guerre mondiale ; comme cette Commission départementale jacobine de Marseille, qui a créé une garde civique et moleste « tous les citoyens suspects d’esprit réactionnaire », préfigure les Comités de Libération et d’Epuration. Cela servait-il les intérêts de la France ? »[6]. Outre ces rapprochements entre les époques sur lesquels nous reviendrons, Ploncard d’Assac démontre bien sa filiation dans ses références. Ainsi lorsqu’il déclare que « Drumont est mon maître »[7] et que la lecture à l’âge de 16 ans du livre de ce dernier, la fin d’un monde, fut une révélation. Ses autres références sont des classiques comme De Maistre, Bourget, Bainville, Maurras ou encore Maurice Barrès « qui avait bien vu, lui, que la bataille des Idées serait longue et que personne ne la gagnerait pour nous (…) La Révolution nationale fut la dernière tentative d’arrêter « le vaste effort de décomposition » entamé depuis la Révolution française. »[8]. Son contemporain Marcel De Corte[9] reçoit également ses faveurs, tout comme Léon Daudet dont il reprend les trois erreurs fondamentales issues de la révolution de 1789, à savoir l’utopie du progrès, la lutte des classes et le gouvernement du peuple par le peuple.

La décadence « gauchiste »

1789 est considéré comme un tournant important qui consacre la décadence de la France et contre laquelle la lutte n’a toujours pas cessé. Mais 1789 n’est pas dû au hasard. « Rien de ce qui arrive aujourd’hui et marque une décadence évidente, n’est apparu subitement. Le mal a cheminé longtemps souterrain, masqué, honteux et puis, lorsqu’il eut secrètement contaminé assez de consciences, il s’est étalé avec impudeur et s’est proclamé : Progrès »[10]. Jacques Ploncard d’Assac développe ainsi un rejet total du « scientisme » qu’il considère comme le fils pédant de l’encyclopédisme. Cette diffusion des idées est clairement le produit d’un complot des sociétés secrètes en faveur des idées démocratiques : « Des millénaires à Karl Marx et aux progressistes chrétiens, qui ne voit circuler le même esprit de révolte ? »[11]. De ce développement, « Il apparaît évident aujourd’hui que la Révolution ne rencontre pas de résistance chez les Souverains d’Europe parce que ses idées fondamentales, diffusées par la Maçonnerie, avaient gagné les Cours elles-mêmes et qu’elle avait partout des adeptes connus ou secrets. »[12]. Le succès de ce complot sera accentué par le suffrage universel. « Ainsi, un des premiers effets de la république, pourtant ouverte à tous par le suffrage universel, est la prolifération des sociétés secrètes, la soumission des militants aux supérieurs inconnus des Loges maçonniques. C’est que, ce suffrage, il s’agit de le manipuler »[13]. Et de condamner l’illusion du Suffrage Universel : « Sous prétexte de soustraire l’électeur aux influences du château et de la cure, on va le soumettre aux promesses de candidats qu’il ne connaît point. Ce que le suffrage a de légitime disparaît. Il ne va plus être qu’un procédé pour dégager une majorité artificiellement fabriquée par la publicité. »[14].

Retenant les leçons de Barrès, mais aussi l’exemple de Marx dont il retient qu’il n’a pas hésité à attendre des jours meilleurs en continuant inlassablement à propager ses idées, Ploncard d’Assac considère que l’influence de l’écrit et des livres est énorme. C’est pourquoi il aura une telle production et qu’il décrit les raisons du lancement au début de 1969, d’une lettre politique[15] destinée à influencer et à fédérer les cercles de réflexions qui réfléchiront ainsi à l’élaboration d’une doctrine cohérente et la diffuseront. Cette Lettre Politique paraissait tous les quine jours et se devait « de montrer, derrière les événements, les idées, les positions d’où procède l’action »[16]

Un projet d’extrême droite

Cette doctrine soutient un projet politique clair qui tourne autour d’une question centrale : « Il n’y a là, qu’un aspect local du débat fondamental ouvert par la Révolution française : l’homme est-il maître de faire les lois à son gré ou est-il, de par sa nature même, soumis à des lois dont toute violation entraîne la désagrégation de la société ? »[17]. Pour répondre à cette question, « (…) il y a deux portes : à gauche, le glissement logique du système ; à droite, côté nationaliste, la réaction contre le système et son écoulement gauchiste. Il n’y a donc qu’une seule attitude réellement révolutionnaire – parce que contre-révolutionnaire - : celle de la droite nationaliste »[18]. Cette réponse est une évidence pour Ploncard d’Assac : « Il faut en sortir par la droite, si l’on veut bien entendre par là une conception de la société conforme à la loi naturelle, basée sur l’expérience, sur la mémoire héréditaire des siècles, qui est la tradition, sur la politique expérimentale. C’est la seule manière de s’en sortir. A gauche, on va trouver une idéologie née d’autres idéologies, on ne collera jamais au réel. »[19]. Nous en revenons donc au fondement de l’extrême droite, c'est-à-dire le respect des lois dites naturelles que nous avons si souvent rencontré dans cette chronique.

Notes


[1] Voir notre article Un populisme du 19e siècle in Aide-mémoire n°29 de juillet-août-septembre 2004.

[2] Voir notre article De l’inégalité à la monarchie in Aide-mémoire n°33 de juillet-août-septembre 2005.

[3] Les éléments biographiques sont tirés des sites Internet suivant : http://henridefersan.blogspot.com (blog du Parti Français Chrétien) et www.renouveaufrancais.com deux sites à la connotation politique évidente.

[4] www.six-février.com. Le nom de ce site fait référence au 6 février 1934, date mythique de l’extrême droite française dont nous avons déjà parlé dans notre article sur Tixier-Vignancourt : La cohérence d'un engagement in Aide-mémoire n°40 d'avril-mai-juin 2007

[5] Jacques Ploncar d’Assac, Les jeunes ont droit à la vérité… Lisbonne, La voix de l’occident, 1970, 251 p. La version que nous possédons est dédicacée par l’auteur à Lisbonne le 20 avril 1970.

[6] p.199

[7] p.21

[8] p.42. Rappelons ici que la « Révolution nationale » est le terme utilisé par ses partisans pour désigner le régime collaborationniste établi à Vichy par Philippe Pétain.

[9] Voir notre article L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in Aide-mémoire, n°32 d’avril-mai-juin 2005.

[10] p.8.

[11] p.32

[12] p.86

[13] p.172.

[14] p.168.

[15] Il s’agit de brochure d’un format de 180 x 117mm font une vingtaine de pages. Nous en possédons 3 exemplaires nous permettant d’affirmer qu’il y eut au moins 72 numéros vendus au prix de 5 frs.

[16] Quatrième de couverture.

[17] p.99

[18] p.20. Sur la théorie de la contre-révolution, voir notre article sur Château-Jobert La pensée « contrerévolutionnaire », n°36 d’avril-mai-juin 2006.

[19] p.25

samedi 10 novembre 2007

Quand la quête éperdue de croissance tue la planète !

La Libre Belgique a publié ce samedi 10 novembre en page 37 un nouveau texte du collectif Le Ressort que je cosigne avec Yannick Bovy, Didier Brissa, Pierre Eyben, Christian Jonet, Michel Recloux, Olivier Starquit. Comme pour notre texte sur la relance du haut-fourneau à Seraing, Le Soir s'est également montré interessé mais demandait des coupures.

Il est des notions dont la terminologie même nuit à leur diffusion et à leur appréhension, aussi fondées soient-elles. Il en va ainsi de la « décroissance ».
En ces temps de début de prise de conscience du réchauffement climatique, les penseurs de la décroissance fournissent pourtant deux outils bien utiles : un démontage des notions de croissance et de PIB (Produit intérieur brut) pour mesurer l'évolution d’une société, et une critique acérée du productivisme capitaliste conduisant à la surproduction.

Du PIB…

D’une part, chacun du nous peut mesurer que la croissance du PIB n’est plus (si elle l’a jamais été) un instrument de mesure pertinent du bien-être dans une société. Le PIB mesure tout ce qui génère de la plus value dans l’activité économique, qu’il s’agisse de la construction d’un hôpital ou des conséquences du crash d’un Boeing ! La convention trompeuse qui fait du PIB un indicateur pertinent du progrès économique et social date de la période des « 30 glorieuses » (+/- 1945 – 1975), quand la part des salaires suivait une courbe ascendante parallèle à celle du Produit Intérieur Brut. Au contraire, depuis le début des années ’80, cette part des salaires n’a cessé de diminuer, au profit de la part du rendement du capital (les actionnaires). D’autres instruments, tel l’Indice de Développement Humain [i](IDH) ou l’Indicateur de Pauvreté Humaine, fournissent des mesures bien plus complètes car elles prennent également en compte d’autres facteurs fondamentaux tels que la qualité et l'accès à l’enseignement, l’accès aux soins de santé, l’espérance de vie, l’égalité hommes-femmes, etc. Ce qui plaît beaucoup moins aux « économistes » néolibéraux…

…et des besoins

D’autre part, pour maintenir son profit, le modèle économique capitaliste a besoin d’un marché sans cesse en expansion. Il ne lui suffit plus de « répondre aux besoins », il lui faut non seulement produire toujours plus en étendant son marché, mais aussi augmenter à la fois le « turn over » des produits et créer de « nouveaux besoins ». C’est là qu’intervient son service propagande : la publicité. En Belgique, c’est 2,8 milliards en 2006 soit +75% en 2 ans[ii] qui se répercute dans le prix des produits. La publicité cherche à nous convaincre d’absolument remplacer notre téléphone portable de l’année dernière par ce nouveau modèle « qui possède ce petit plus » essentiel à notre existence …
A tel point que ce qui caractérise le plus notre modèle économique, c’est d’être une société de surproduction de biens matériels. Biens matériels particulièrement consommateurs d’énergie fossile et de matières premières non renouvelables, qui ne répondent en outre, la plupart du temps, qu’à des « besoins » artificiellement créés. Pour entretenir le modèle, le crédit à la consommation s’est généralisé, et si cela permet d’augmenter les volumes des ventes, c’est aussi un formidable outil de contrôle social, car qui peut encore mener une grève de longue durée quand il peut à peine rembourser ses crédits à la fin de chaque mois ?
C’est ce modèle économique qui est à l’origine à la fois de l’inégalité dans la répartition du bien-être et des richesses sur la planète, mais aussi qui entraîne les dérèglements climatiques dont nous commençons seulement à voir les premières funestes manifestations. En matière de ressources non renouvelables, si tous les habitants de
la Terre consommaient au même rythme que nous, Européens, il nous faudrait les ressources de 3 à 5 planètes[iii]. Si l’on regarde le rythme de consommation des Etats-Unis, c’est le double qui serait nécessaire[iv]. On voit bien qu’à ce rythme nous courons droit dans le mur, et la distance qui nous en sépare n’est plus que de quelques millimètres. Si nous voulons que les conditions mêmes de survie de l’espèce humaine perdurent, notre modèle de consommation devra nécessairement décroître !

« Avoir » : toujours « plus » ou « mieux » ?

« Décroître », voilà le mot qui fait peur, et pas seulement aux tenants de l’économie de marché libre et non-faussée. En effet, notre imaginaire culturel est contaminé non seulement par l’impression que c’est la quantité (et non la qualité) de biens matériels que nous possédons qui fait notre bonheur, mais aussi par l’idée que notre capacité (nos emplois) à en acquérir plus dépend de ce rapport surproduction/surconsommation… Pendant ce temps, chaque Belge jette en moyenne 20% des denrées périssables qu’il achète ; la durée de vie des produits que l’on nous vend ne cesse de se réduire (et c’est fait « pour », afin de nous en faire acheter plus rapidement de neufs) ; nous continuons à accumuler des montagnes de détritus ; à envoyer toujours davantage de voitures et de camions sur les routes et d’avions dans les airs ; etc.
Et pourtant, il n’y a pas là de fatalité, pas plus que nous ne risquons de voir notre bien-être s’évanouir dans le cadre d’une société de décroissance. Au contraire : l’un des fondements d’une telle société est l’articulation entre une relocalisation de la production, une production de qualité durable répondant aux besoins véritables, et un développement des services aux personnes

Alter-développement

Explicitons notre propos par quelques exemples :
- En rapprochant de petites unités de production des lieux de consommation, non seulement nous lutterons contre le réchauffement climatique (en réduisant drastiquement les transports, gros consommateurs d’énergie fossile, en remplacement desquels les agro-combustibles
[v] ne sont qu’un mirage, sans parler de la non prise en compte de leur empreinte écologique globale) mais également sur l’emploi de proximité (d’où vient ce que nous consommons ? nos textiles fabriqués en Chine à 80%, nos fruits et légumes venus en grande partie d’autres continents, etc.). De la manufacture à l’agriculture (d’autant plus si elle est « bio »), la relocalisation est une grande génératrice de main d’œuvre ;
- Aujourd’hui la plupart des grandes entreprises de production ont un service chargé de « programmer l'obsolescence » des produits ou de les rendre « non-réparables », c'est à dire dont la fonction unique est de limiter dans le temps leur durée de vie. Dans certains cas, c'est au détriment de notre santé qu'on réduit le coût de production, comme l’a démontré encore dernièrement un reportage de la RTBF
[vi] – il faut mettre fin à cette logique mortifère et faire de la durabilité et de la recyclabilité des normes de fabrication obligatoires.
- Notre enseignement est « malade », les classes sont trop peuplées pour que les enseignants aient le temps de s’occuper de tous, nos infirmières croulent sous la surcharge de travail, notre région manque de crèches, le vieillissement de la population nécessite toujours plus d’encadrement, nos services publics sont vidés de leur substance (et de leur personnel), certaines activités économiques sont rendues impossibles par la concurrence issue de la globalisation, la culture reste un « produit » de et pour privilégiés tant du point de vue de son accès que de sa création… Le bien-être peut passer par bien d’autres choses que l’acquisition de biens matériels, et donc la revendication du monde du travail ne doit plus passer uniquement par des augmentations de salaire mais au contraire par une plus grande socialisation des richesses.
Pour en arriver à ce modèle d’alter-développement, c’est dès à présent qu’il faut amorcer une véritable révolution écologique et sociale des mentalités. Chaque jour qui passe apporte davantage d’éléments de preuve que notre mode de vie d’aujourd’hui condamne tout simplement la vie de demain.
La décroissance EST inévitable, mais sera-t-elle socialement juste ? Si les progressistes ne s’emparent pas rapidement de la question, le capitalisme, avec son extraordinaire capacité de récupération, le fera et uniquement au profit des privilégiés (revoyez ce film prophétique, Soleil Vert).
Pourtant, en dehors de cercles environnementalistes restreints d’écologistes et économistes militants, la question de la décroissance soutenable reste relativement tue, sans doute en partie à cause du terme « décroissance » lui-même. C'est pourquoi les membres du Collectif Le Ressort[vii] signataires de ce texte espèrent, par celui-ci, contribuer à populariser la réflexion sur le sujet. Et c'est pourquoi ils se déclarent, dès à présent et ouvertement, Objecteurs de croissance capitaliste.

Notes

[i] Rapport Mondial sur le Développement Humain http://hdr.undp.org/reports/global/2005/francais

[ii] Sources : CIM (Centre d’Information sur les Médias http://www.cim.be/) La pub, combien de divisions ? http://blog.demonteursdepub.be/20070612_La_pub_combien_de_division

[iii] Si tous les terriens avaient le rythme de consommation des belges, les ressources naturelles de 5 planètes seraient nécessaires… alors qu’en 1970, nous, belges, ne « consommions qu’une planète ». L’idée derrière ces chiffres est qu’il ne s’agit pas de retourner au temps des cavernes pour être écologiquement responsable.

[IV] "Décroissance soutenable : Une solution globale aux dégâts écologiques et sociaux causés par notre système ?" http://acontrecourant.be/1459.html

[v] Dossier sur les agro-combustibles http://mouvements.be/themes/agro_combustibles.html

[vi] « Question à la Une » du mercredi 17 octobre 2007.

[vii] Le site du collectif http://ressort.domainepublic.net/spip

lundi 5 novembre 2007

Un Onze Novembre, Pour Qui ? Pourquoi ?

C'est sous cet intitulé (un peu étrange j'en conviens) que je suis invité en compagnie de Jérôme Jamin à prendre la parole sur la question de l'extrême droite, son histoire, son idéologie et son actualité le samedi 10 novembre 2007 à 20h30 au Centre Culturel d'Engis, rue du Pont n°7 à 4480 Hermalle-sous-Huy.


jeudi 25 octobre 2007

Après deux numéros spéciaux de Politique : En avant vers les Etats généraux de la gauche

Le texte qui suit est la version complète d'un article publié dans le n°51 d'octobre 2007 de la revue Politique aux pages 62-63. Politique l'a coupé pour publication mais en a mis la version intégrale sur son site. On trouvera également sur ce dernier la réaction d'Henri Goldman. Notons enfin que le débat sur l'avenir de la gauche organisé à Bruxelles le 28 novembre par la revue Politique vient renforcer mon argumentation - tout en s'éloignant de la conclusion - puisque les intervenants principaux sont : Elio Di Rupo (PS, Belgique), Noël Mamère (Les Verts, France), Gabriele Zimmer (Die Linke, Allemagne) et que l'on annonce également la présence de Jean-Marie Coen (ATTAC Wallonie-Bruxelles), Anne Demelenne (FGTB) et Thierry Jacques (MOC).

Moins de dix ans après un numéro spécial Pour une nouvelle gauche, la revue Politique a décidé de remettre le couvert avec un numéro anniversaire, le cinquantième, intitulé La gauche peut-elle encore changer la société ? Lorsque j’ai reçu mon exemplaire, j’ai immédiatement ressorti de mes archives le n°9-10 de 1999 pour effectuer une comparaison entre les deux numéros. Je livre ici la synthèse, forcément subjective, de plusieurs heures d’une lecture rendue assez souvent fastidieuse par un style pas toujours simple ainsi que par le côté répétitif de plusieurs textes.

Quelques similitudes

Entre les deux numéros, il y a certaines similitudes. Premièrement, et c’est peut-être le plus significatif et le plus rassurant, la définition de la gauche est relativement homogène. Pour simplifier et synthétiser très fortement, il y a consensus sur le fait que la gauche est l’incarnation d’un projet émancipateur pour les plus faibles de la société qui se distingue des autres projets grâce au curseur de l’Egalité. A partir de là, tout (et à la fois rien) est dit. Ce qui explique que l’on peut avoir un total de 118 textes évoquant cette même question de manière différente.
Deuxièmement, les deux numéros montrent combien plutôt que de LA gauche, il serait plus juste de parler DES GAUCHES, au pluriel, comme l’exprime justement Jan Michiels : « La réelle solution serait d’admettre la pluralité de la gauche et la nécessité de passer par une alliance des forces en présence, anciennes ou nouvelles. Une union des gauches plutôt qu’un renouveau de la gauche »[1]. Nous y reviendrons plus loin, mais ce constat est important. Il est au centre de plusieurs textes et se retrouve clairement dans les deux numéros.
Troisièmement, et de manière moins significative, la présentation des auteurs n’est guère homogène entre les numéros et au sein de ceux-ci. Si la méthode a été identique pour tous[2], il s’agit d’auto-présentation avec tous les biais qu’une telle méthode entraîne mais aussi, lorsque l’on connaît un peu les personnes, le côté très significatif de ce qu’elles choisissent de mettre en avant (souvent l’aspect professionnel) ou de taire (les affiliations militantes, passées ou présentes, pourtant les plus intéressantes dans un contexte comme celui-ci). Dans le même ordre d’idée, il est amusant de constater que beaucoup plaident pour une solution qui ne passera que par des collectifs, des convergences… mais que les textes sont le plus souvent signés uniquement par des individus, faisant parfois référence à un collectif dont ils font partie. Dans le n°50, seuls deux textes se distinguent du fait qu’ils sont signés par un collectif et qu’ils sont en outre parmi les rares à faire une série de propositions[3].
Enfin, dernière similitude, le constat d’échec du projet émancipateur est longuement rabaché en parallèle à la victoire de la financiarisation du monde et des changements issus de la chute du Mur et de la mondialisation. Les contributions dépassent rarement, nous y reviendrons, ce constat qui ne semble pas avoir évolué - sinon en pire - après 10 ans. Dans les deux numéros, et peut-être encore plus dans celui de 2007 qu’en 1999, c’est souvent le pessimisme qui prédomine. Les titres des deux numéros en sont ici un bon reflet puisque l’on passe d’une affirmation positive (Pour une nouvelle gauche) à une interrogation pessimiste (La gauche peut-elle encore changer la société ?)[4]. L’échec de la mise sur pied d’un Olivier dans lequel de nombreux contributeurs de 1999 plaçaient leurs espoirs n’est certainement pas étranger à ce pessimisme. D’autant que les tentatives de rénovation interne au PS ont également toutes échouées et que la gauche de (la) gauche a été incapable de se fédérer et donc de présenter une alternative un tant soit peu crédible à l’électeur.

Surtout des différences

Mais ce sont surtout les différences entre les deux numéros que j’aimerais souligner car elles me paraissent fondamentales et sources de réflexions qui pourraient faire avancer le schmilblick.
La première saute aux yeux dès la lecture du sommaire. Outre qu’il y a 15 interventions de moins, ce qui, à une exception près sur laquelle nous reviendrons, n’enlève rien à la richesse de la réflexion ni à sa diversité, l’organisation des contributions a été modifiée. Alors qu’il s’agissait de catégories pertinentes dans le n°9-10, l’ordre devient purement alphabétique dans le n°50.
La deuxième voit l’émergence en 2007 d’une nouvelle génération de trentenaires comme Arnaud Zacharie[5], Gregor Chapelle[6], ou Christophe Soil[7], qui de par leur date de naissance auraient difficilement pu participer au numéro de 1999. Si c’est rassurant quant à la relève, il faut souligner que le contenu des textes n’est aucunement marqué de manière générationnelles, à part peut-être une plus grande tendance à se lancer dans la prospective.
Mais la différence qui nous apparaît la plus interpellante et la plus révélatrice est l’absence dans le n°50 de contributions émanant de manière officielle des composantes de ce que certains nomment, la « gauche de gauche » et que d’autres qualifient généralement « d’extrême gauche » ou de « gauche radicale », voire de « petite gauche » et qu’il serait peut-être plus exact et plus pertinent de nommer « gauche anticapitaliste ». Or dans le n°9-10, le PC[8] et le POS[9] (devenu depuis lors la LCR) avaient été sollicités et le PTB[10] avait réussi à s’exprimer, au grand dam, avoué dans l’explication de la « sélection » des contributions[11], des responsables de Politique qui avaient néanmoins eu l’honnêteté de publier le texte. Cette absence est passée sous silence dans l’introduction du n°50. Elle ne me semble pas innocente ou fortuite mais au contraire significative d’une ligne, plus politique qu’éditoriale, des principaux animateurs de la revue.

L’illusion sociale-démocrate

Cette ligne politique, qui me semblait être moins présente dans le manifeste de 1996 qui déclarait qu’il fallait être contre « la règle absolue du profit » et que « le modèle social-démocrate s’épuise sans parvenir à se renouveler », est clairement inscrite dans le n°9-10 dont la majorité du contenu explicite le titre « pour une nouvelle gauche » non dans le sens d’une refondation globale[12] mais dans le sens d’une alliance électorale, d’un cartel, entre le PS et Ecolo, parfois rejoint par la démocratie-chrétienne. Cet Olivier est à l’époque le grand espoir[13], clairement plébiscité, des principaux animateurs[14] et collaborateurs de Politique qui y voient un espoir de battre le cartel de droite qui deviendra le MR et d’imiter ce qui se passe alors, en 1999, un peu partout en Europe. Cet espoir est d’autant plus présent qu’il s’appuie sur une dynamique positive issue des Etats généraux de l’écologie que de nombreux textes de ce numéro encensent. On notera cependant que l’article de Jean-Paul Gailly et Christian Lesenfants, l’un socialiste et l’autre écologiste, illustrait à merveille les problèmes à venir. Les deux auteurs s’y exprimaient chacun à leur tour, et non d’une manière unitaire, sur trois questions dans un article qu’ils cosignaient pourtant[15].
Le numéro 50, nous l’avons déjà dit, est marqué par le désarroi et le pessimisme issu tant de l’échec des convergences de gauche que de celui de la formation d’un Olivier au lendemain des élections de 1999, même si quelques uns continuent à s’y accrocher comme à une bouée de sauvetage. Mais ce que nous qualifions d’illusion social-démocrate ne se situe pas qu’au niveau de cette alliance électoral(iste ?). Elle se situe également dans un monstre du Loch Ness quasi aussi vieux que son objet : la rénovation (ou refondation, ou renouveau, ou retour aux sources, ou…) du PS. Celle-ci est souhaitée en 1999 par de nombreux intervenants, mais aussi en 2007, principalement en raison d’une position jugée incontournable[16], malgré les échecs répétés entre-temps, comme celui de « Refondation Socialiste » dont le principal animateur Francis Bismans, présent en 1999[17] a disparu dans le n°50. Pourtant, dans les solutions présentées en 2007, on retrouve encore cette chimère que le PS est réformable de l’intérieur, peut redevenir une force de changement de la société en faveur des plus faibles. Mais, et cela plusieurs intervenants le soulignent dans les deux numéros (avec un côté rassurant sur le fait que ce constat est totalement transversal entre les différentes catégories de contributeurs), la vraie question est peut-être moins de multiplier les nuances sur les contradictions secondaires (écologie, immigration, féminisme, alliance électorale…) que de mettre le doigt sur la contradiction principale. En clair, de poser la question de la légitimité du capitalisme : « « Etre de gauche », c’est résister au capitalisme. « La gauche », dans ses multiples formes, est l’expression politique de cette résistance. La gauche puise ses sources dans la trinité révolutionnaire républicaine « liberté-égalité-fraternité ». Elle s’enracine dans l’histoire anticapitaliste des 19e et 20e siècles, depuis le chartisme britannique jusqu’aux mouvements écologistes et consuméristes actuels. »[18] Car, pour reprendre les propos d’Eric Corijn, « la critique du système capitaliste se justifie toujours. Personne ne m’a encore donné un argumentaire qui prouverait qu’une économie basée sur la propriété privée, la concurrence, la recherche du profit, peut livrer les réponses aux défis écologiques et aux inégalités sociales. Une gauche pro-capitaliste me semble donc un non-sens »[19]. Il s’agit donc d’envisager enfin sérieusement que la seule position de sortie, le seul positionnement cohérent des gens qui se disent de gauche est, aujourd’hui, celui de l’anticapitalisme, seul à même de permettre de construire le réel projet de société différent que la quasi-totalité des intervenants réclament. Comme le dit François Houtart, « le capitalisme comme système d’organisation de l’économie, indissociable d’une idéologie et d’une culture du progrès par la croissance, conduit l’humanité à un désastre social et écologique (…) L’enjeu de la gauche est de délégitimer le capitalisme et de proposer des alternatives »[20]. Cette position est parfaitement résumée par le titre de l’article de Christian Arnsperger, Etre vraiment de gauche est être anticapitaliste[21], mais semble loin de faire l’unanimité et ne rejoint a priori pas le positionnement des principaux animateurs de la revue à la lecture de leurs différents textes, tant en 1999 qu’en 2007.
Quoiqu’il en soit, nous nous trouvons donc face à deux numéros, à moins de 10 ans d’intervalle, qui posent globalement le même constat sur la situation et qui au niveau des alternatives s’accordent sur le fait qu’elles ne pourront émerger suite à l’action d’un seul parti mais que cela nécessite une convergence des gauches, qu’elles soient politiques ou associatives.

Quel rôle pour Politique ?

Après avoir eu le grand mérite de permettre l’émergence publique de ce constat, Politique ne peut rester plus longtemps au balcon dans son rôle d’analyste. Or la tentative de création d’une alternative anticapitaliste crédible qu’a voulu être Une Autre Gauche a certainement souffert de l’absence totale de Politique dans le processus lorsqu’il en était encore temps. Ce que l’on peut réellement regretter.
Je tiens à terminer cet article par une réelle proposition. Celle-ci n’est pas totalement originale puisqu’elle rebondit sur ce qu’exprime la direction de Politique en introduction du numéro de 2007 : « Si le mot n’était pas si galvaudé et le concept si instrumentalisé, on dirait que ces 51 contributions pourraient être les prémisses d’Etats généraux de la gauche et soulignent le besoin d’une réflexion collective qui ne trouve pas sa place dans les structures ou organisations de tous genres »[22]. Il s’agirait, sur base des différentes propositions émises dans des articles comme celui de François Schreuer[23], de Thierry Bodson[24], ou d’autres déjà évoqués, d’organiser dans un maximum de lieux de Wallonie et de Bruxelles ces « Etats généraux de la gauche »[25], en lien avec les luttes sociales du moment à ces endroits afin de s’inspirer des richesses des « expériences collectives concrètes »[26]. Les résultats seraient publiés dans un numéro spécial exclusivement consacré à la diffusion du projet de société qui se serait élaboré au cours de ses « Etats généraux de la gauche », mise ici au singulier pour en souligner la cohérence, mais dont il est clair qu’elle reflétera la grande diversité qui existe en son sein.

Notes

[1] Jan Michiels, La gauche sans la lutte des classes in n°9-10, pp.88-89. Voir aussi Hassan Boussetta, Interdépendances, in n°50, p.19.
[2] Ayant participé au nom du collectif Le Ressort au n°50, j’ai dû fournir une présentation personnelle en quelques lignes alors qu’au départ, nous voulions signer uniquement du nom du collectif.
[3] Barricade, Préférer le juste au facile pp.10-11 et Le Ressort, Une nécessaire reconquista idéologique pp.84-85.
[4] On aurait ainsi pu imaginer une formulation optimiste tout en maintenant le questionnement avec une formule comme « Comment la gauche peut-elle changer la société ? ».
[5] Arnaud Zacharie, Proposer des « utopies réalistes », pp.96-97.
[6] Gregor Chapelle, Ensemble, tout redeviendra possible, pp.24-25.
[7] Christophe Soil, La solidarité est une arme, pas un devoir, pp.90-91.
[8] Maurice Magis, Citoyenneté : à l’offensive, pp.42-44.
[9] Alain Tondeur, De la « gauche plurielle » à la « gauche de la gauche », pp.45-47.
[10] Paula Hertogen, La vraie gauche est à Clabecq, pp.38-39.
[11] Texte présent aux pages 4-5, sous le sommaire.
[12] L’aspect refondation se limitant au souhait envers le PS.
[13] Voir notamment les textes de Thierry Detienne, Pour une majorité plurielle gauches-verts en Belgique, pp.25-27 ; Paul Ficheroulle, La gauche nouvelle sera plurielle ou ne sera pas, pp.29-33 ; Jean Cornil, « Groupons-nous et demain... », pp.110-111.
[14] Le texte d’introduction de 1999, Vaste chantier…, pp.6-9 signé par Jacques Bauduin, Henri Goldman, Hugues Le Paige et Gabriel Maissin apparaît comme particulièrement éclairant. Henri Goldman y revient d’ailleurs de manière critique dans sa contribution de 2007, Patience dans l’urgence, pp.52-53.
[15] De gauche, à deux voix, in n°9-10, pp.34-37.
[16] Voir, par exemple, les textes dans le numéro de 2007 d’Isabelle Philippon, La société, une espèce menacée, p.76 ; Hugues Le Paige, Pour une gauche transversale, pp.68-69 ou encore Chantal Kesteloot, La gauche ne nous fait pas rêver, pp.66-67 et pour celui de 1999 de Serge Govaert, Le flacon et l’ivresse, pp.116-119.
[17] Fancis Bismans, Un nouveau PS pour une nouvelle gauche, in n°9-10, pp.18-19. Il a créé entre-temps le « Mouvement socialiste » sur la base de diverses dissidences du PS.
[18] Willy Wolsztajn, Ni nouvelle, ni vieille : actuelle, n°9-10, p.104.
[19] Eric Corijn, Faire l’inventaire d’abord, n °50, p.32.
[20] François Houtart, Relier l’immédiatement possible à l’utopie, n°50, p.60.
[21] in n°50, pp.12-13.
[22] Henri Goldman, Hugues Le Paige, Bernard Richelle, Rendez-vous en 2017, p.4.
[23] François Schreuer, Redonner des complexes à la droite, n°50, pp.88-89.
[24] Thierry Bodson, Inverser la tendance, n°50, pp.18-19.
[25] Au vu de ce que j’ai dit plus haut, le complément « anticapitaliste » est pour moi sous-entendu et mériterait certainement de figurer clairement, même au risque d’effaroucher certains.
[26] Pour reprendre les termes de Florence Caeyemaex dans Conscience historique et subjectivité politique in n°50, pp.22-23. On pourrait aussi parler des « intelligences collectives prônées par Majo Hansotte dans La gauche est avant tout un travail in n°50, pp.56-57.

mardi 16 octobre 2007

Mes conférences

Vous trouverez ci-dessous les thèmes que j'ai déjà abordé dans l'ordre chronologique de leur première diffusion. La pluspart des conférences sont appuyées par un diaporama informatique. N'hésitez pas à me contacter pour un de ses sujets ou pour une demande précise.
  1. Les citoyens face à la mondialisation
  2. L’extrême droite, vous connaissez ?
  3. Les coopératives en Belgique. Une utopie réalisée ?
  4. Le POB jusqu’en 1914
  5. L’histoire des coopératives
  6. La Belgique de Jacques Yerna
  7. Histoire comparée de l’OMC et de l’OIT
  8. L’extrême droite hier et aujourd’hui
  9. L’histoire sociale de Belgique
  10. La sécurité sociale. Produit de l’histoire des luttes sociales
  11. L’extrême droite, un mouvement politique durable
  12. L’histoire de l’extrême droite en Belgique
  13. Médias et extrême droite
  14. L’actualité et l’idéologie de l’extrême droite
  15. L’histoire du POB
  16. La conquête du Suffrage Universel : une illustration des luttes sociales
  17. Les stratégies de communication de l’Extrême droite
  18. Faut-il privatiser la sécurité sociale
  19. Les partis politiques en Belgique
  20. Le concept de révolution dans l’histoire
  21. La réduction du temps de travail
  22. La décroissance

Tollé... Tollérance

C'est sous cet intitulé que la 3e édition du festival Images citoyennes se déroulera cette année au Théâtre le Moderne, rue Ste-Walburge n°1 à 4000 Liège. Je participe dans le cadre professionnel à son organisation et y animerai trois cafés-citoyens :
  • Religions et libertés individuelles le jeudi 25 octobre 2007 à 22h00 (précédé à 20H30 de la projection du film Ainsi soit-il)
  • Voile, tchador, burka... une liberté? le vendredi 26 octobre 2007 à 21h30 (précédé à 20h30 de la projection du film Sénégalaise et Islam)
  • Comment mourir dans la dignité le samedi 27 octobre 2007 à 17h30 (précédé à 16h00 de la projection du film La position du lion couché)

samedi 13 octobre 2007

On y croyait, on s'est battus, on avait raison, on a gagné

Cette carte blanche a été publiée dans La Libre Belgique du vendredi 12 octobre 2007, p.28. Je l'ai co-signée avec Eric JADOT, Laurent PETIT, Michel RECLOUX et Olivier STARQUIT au nom du mouvement "Le Ressort". A signaler que c'est la quatrième fois que La Libre Belgique publie un texte de ce collectif et que pour la première fois Le Soir s'est également montré intéressé. Il a cependant réagi plus tard et nous demandait d'en réduire le nombre de signe.

Ce sera donc, à ce que l'on sait, pour la fin du mois de novembre. Dans quelques semaines. Après plusieurs mois de travail pour remettre "leur" outil en état, les "hommes d'acier" rallumeront le haut-fourneau n°6, sur le site de Cockerill, à Seraing (Liège). D'une flamme, ils redonneront vie à la "cathédrale du feu" qui avait cessé de vomir ses torrents de fonte en fusion et son épaisse fumée noire le 26 avril 2005.

Le 24 janvier 2003, le groupe Arcelor condamne "la phase à chaud" liégeoise. Il est décidé que les hauts-fourneaux 6 et B (le HF B se situe à Ougrée, à quelques encablures du HF 6) seront définitivement arrêtés, respectivement en 2005 et 2009. En juin 2006, Arcelor est absorbé par le groupe sidérurgique indien dirigé par Lakshmi Mittal. C'est la naissance d'Arcelor Mittal. En mai 2007, le groupe annonce une probable relance du haut-fourneau 6 au mois de novembre.

Depuis lors, on se congratule, on se félicite. Il n'y en a que pour les "vainqueurs" : les syndicats, d'abord, et au premier chef la FGTB qui s'est toujours fermement opposée à la fermeture de l'outil et qui s'est battue pied à pied. Contre la fermeture d'abord, puis, après l'extinction contrainte des feux, contre le démantèlement et la mise en pièces du haut-fourneau. Jusqu'à obtenir, croyant toujours à la possibilité d'un redémarrage, la mise "sous cocon" du HF6. Elle avait vu juste. Mittal, de son côté, a mesuré la qualité des outils liégeois et compris tout l'intérêt qu'il pouvait retirer de leur relance.

La reprise est donc, pour les syndicats, et singulièrement pour la FGTB, une victoire importante. Une victoire qui prouve la vaillance et la pertinence du combat des travailleurs et de ses délégués, la clairvoyance des analyses socio-économiques portées par les représentants syndicaux, et qui démontre que oui, on peut résister aux puissances d'argent, à l'injustice de l'ordre néolibéral, et, en l'occurrence, aux diktats des maîtres de l'acier. "On y croyait, on s'est battus, on avait raison, on a gagné."

Même son de cloche du côté des mandataires politiques. Eux aussi se congratulent : on a sauvé l'emploi ! Et la face. D'abord, on les vit sonnés, défaits, abasourdis par l'annonce de la fermeture. Puis résignés. Puis les premiers surpris quant Mittal fit volte-face et qu'il fut question de réouverture. Et les voilà qui, à nouveau, dominent la plaine, d'où Lakshmi viendra, qui les fera héros. Le "chaud" n'est pas mort, la sidérurgie vivra, et c'est à l'obstination de la puissance publique, qui a retenu les "investisseurs", qu'on le doit.

Car la Région wallonne y a mis tout son poids, négociant la relance avec la direction d'Arcelor Mittal. Elle y a mis des sous, aussi, pas qu'un peu, et ce n'est pas fini. Ses représentants (au premier rang desquels ses représentants membres du parti socialiste) ont fait de la résistance. Malgré le peu d'enthousiasme, voire la réticence, de certains de leurs collègues, ils ont débattu, convaincu, obtenu. Obtenu des maîtres de l'acier qu'ils ne mettent pas les voiles. Qu'ils investissent et parient sur la com-pé-ti-ti-vi-té hors pair des outils et des travailleurs de Seraing. Pour l'emploi, pour la ville, pour la Région. "On y croyait, on s'est battus, on avait raison, on a gagné."

Et donc, pas de doute : au jour béni de la relance, dans la chaleur incandescente de la première coulée, ce sera la fête. Guindaille, guirlandes, flonflons et discours vibrants. Envolées et embrassades. Seraing brillera de mille feux, sous la flamme rallumée du dragon, et résonnera à nouveau du vrombissement sourd et familier du HF6.

Le HF6 redémarre. C'est le jackpot. Mittal le Messie et la manne financière qui l'accompagne. Des rentrées financières importantes pour la ville de Seraing et les communes voisines, des emplois, une activité qui reprend.

Un grand "ouf" de soulagement. 200 emplois directs, aux dires des dirigeants d'Arcelor Mittal. Quelques milliers d'emplois indirects. Selon les sources, on parle de 4000, 5000 emplois, 10000 peut-être. A l'échelle d'une Région accablée par un chômage de fond, c'est beaucoup. Mais parle-t-on d'emplois solides à long terme ? Et quel est, pour la collectivité, le coût (environnemental notamment) de l'activité qui génère ces emplois ?

Les deux hauts-fourneaux de Seraing, ensemble, rejettent plus de 6 millions de tonnes de CO2 par an dans l'atmosphère. Peut-on raisonnablement considérer comme secondaire, à l'heure du dérèglement climatique, l'impact de la relance du HF 6 ?

Les défenseurs du redémarrage parlent emploi avant tout, et font valoir l'argument suivant : si les rejets de CO2, de particules et de gaz polluants ne se font pas à Liège, ils se feront en Inde, au Brésil ou en Chine. Alors qu'ici, au moins, on dispose d'une réglementation plus stricte, ainsi que de filtres et de technologies plus efficaces, permettant de réduire les rejets et leur nocivité. Admettons... mais à condition que les dites réglementations soient effectivement et drastiquement appliquées. Or, de quelles garanties, de quels moyens de contrôle, peut-on se prévaloir sur ce point ? Et ne s'agit-il pas là, quoi qu'il en soit, d'une vision passablement "à court terme" du problème ?

Quant à se féliciter d'avoir contraint Arcelor Mittal à rester... Le géant sidérurgique n'est pas une entreprise philanthropique. Arcelor Mittal est là pour faire de l'acier, et, surtout, de l'argent. Du chiffre. La réouverture du HF 6 lui permet de répondre à une demande d'acier en hausse, notamment à destination des pays de l'Est. Liège est à cet égard géographiquement bien placée, d'autant plus que ses hauts-fourneaux y sont très performants (parmi les plus productifs du groupe).

Il ne s'agit évidemment pas ici de mettre en doute le caractère indispensable de la lutte politique, syndicale, et de la résistance sociale, citoyenne, aux prescriptions iniques, cyniques d'un capitalisme globalisé qui mène l'humanité droit dans le mur. Mais il faut bien le dire : la réouverture du HF 6 est davantage le fruit d'une stratégie commerciale, dont l'objectif est d'atteindre la plus grande rentabilité possible, qu'une victoire arrachée au groupe industriel par un combat politique et syndical irrésistible.

Le HF6 redémarre. Pour combien de temps ? Dans deux, cinq, dix ans, si le "chaud" s'éteint, pour de bon cette fois, qu'est-ce qu'on fait ? Et en attendant ? Seraing, ce n'est pas Beaubourg-sur-Meuse, un sanctuaire de l'art (industriel) moderne entouré de mille tubulures à fasciner le chaland. C'est une ville meurtrie, un paysage social en déshérence, une zone sinistrée. Où sont passés les bénéfices de l'acier ? Dans le bas de la ville, le désastre social, économique, sanitaire, éducatif, culturel se lit sur les visages et les corps à tous les coins de rue.

Les façades semblent figées par la poussière et la fumée, on ne compte plus les maisons à vendre ni celles qui tiennent à peine debout. Où, quand, et comment parle-t-on des politiques novatrices, radicales, qui permettront d'endiguer le sinistre, maintenant ? Quand et comment parle-t-on assainissement, reconversion, normes sociales et environnementales, dépollution, silence et verdure ? Quand et comment parle-t-on du potentiel de la région et de ses habitants, et des emplois qui pourraient être créés en termes de redéploiement socio-économique "propre, alternatif, soutenable, ancré dans le long terme" ? Et peut-on considérer le "plan Marshall" comme une réponse suffisante ?

La question de la réouverture du HF 6 et du sauvetage du "chaud" liégeois semble aujourd'hui occulter, voire... mettre sous cocon cette réflexion sur le modèle de société que l'on veut promouvoir, en termes d'emploi, de modes de production, de services publics, d'énergies renouvelables, de recherche, de formation, etc.

En réalité, la relance du HF6, pour symbolique qu'elle soit, n'est pas le problème. Mais elle n'aura servi à rien si, dans deux, cinq ou dix ans, après une nouvelle fermeture, définitive celle-là, on en est toujours au même point : pas bien loin. C'est là toute la responsabilité de nos mandataires politiques de gauche, au PS ou chez Ecolo : oser reprendre la main, enfin, et se donner les moyens, avec les forces syndicales et citoyennes, d'inverser le cours des choses pour (vraiment et radicalement) changer la vie.

A défaut, tout brillants qu'ils soient, les lampions des réjouissances paraîtront bien pâlots au jour prochain de la relance, cernés par l'ombre démesurée des 30000 emplois perdus en 30 ans dans le bassin liégeois et menacés d'asphyxie par d'épais nuages de fumée noire.