jeudi 17 juillet 2014

1945 ne marque pas la fin des dictatures d’extrême droite en Europe



Cet article est paru dans le n°69 de la revue Aide-Mémoire de juillet-septembre 2014, p.11

Le 25 avril 1974, un coup d’état militaire mené sans coup férir par de jeunes capitaines mettait fin à la dictature au Portugal sur l’air devenu célèbre de Grandola. Cet épisode de l’histoire portugaise, mettant fin à un régime d’extrême droite également mis en place par un coup d’état 48 ans plus tôt, en mai 1926, sera qualifié de Révolution des Œillets. L’occasion, 40 ans plus tard, de revenir sur la personnalité de Salazar et sa vision politique que nous avions déjà abordé dans une de nos premières chroniques[1]

La spécificité portugaise

Nous analysons cette fois-ci un ouvrage publié en 1956 en France et regroupant thématiquement une série de textes et de citations de Salazar rédigés avant et après la seconde guerre mondiale[2]. Il faut pour commencer souligner la grande cohérence de l’ouvrage sur le plan des idées qui y sont développées. Le livre est publié alors que le Portugal a intégré le clan de l’Ouest et fait allégeance aux USA, non seulement dans une logique de survie mais surtout dans une cohérence idéologique[3] : « Mais il est de l’intérêt vital des nations de s’opposer à l’expansion de cette pandémie (le communisme) qui, partout où des minorités audacieuses parviennent à l’installer, porte atteinte, presque sans exception connue, à l’indépendance des Etats, à la liberté des individus, aux conquêtes de la civilisation »[4]. Mais le pays n’est pas encore englué dans les guerres en Guinée, Mozambique et surtout Angola pour maintenir sa domination sur ses colonies qu’il considère comme des extensions du Portugal : « Le problème consiste maintenant à ne pas gaspiller inconsidérément les conditions qui lui restent encore pour garantir la vie de l’Occident. Heureusement, toute l’Afrique est une dépendance de l’Occident européen et forme avec lui, en face de l’Amérique, et d’un pôle à l’autre, la base matérielle de la mission qu’elle doit continuer à remplir dans le monde ».[5] Salazar considère clairement qu’il s’agit là de territoires portugais outre-mer et qu’il y fait œuvre civilisatrice sur un continent qui ne pourra jamais être indépendant.
Si sur le plan international Salazar a choisi son camp bien avant la fin du conflit, rappelons que son pays sera un refuge pour d’éminents membres de l’extrême droite européenne en fuite. Ne citons que Jacques Ploncard d’Assac que nous avions analysé en son temps et qui diffusait sa propagande à partir du Portugal[6].
Comme tout régime nationaliste, Salazar glorifie le passé du Portugal et tend à insister sur ses spécificités et sa grandeur révolue, mettant par la même occasion en évidence sa pureté raciale : « Des guerres, nous en eûmes beaucoup, mais ni invasion ou confusion de races, ni annexions de territoires, ni substitution de maisons régnantes, ni variations de frontières ; du premier au dernier, les chefs eux-mêmes avaient dans les veines le même sang portugais ».[7] C’est d’ailleurs parcequ’il a voulu copier l’étranger que le Portugal a été en crise et qu’il a fallu mettre en place ce qu’il nomme une « dictature provisoire », expliquée ainsi en note de l’ouvrage : « La période de Dictature, d’ailleurs « modérée » a duré de 1926 à 1933. Cette année-là, la Constitution a été votée, qui est toujours en vigueur. »[8]. Si Salazar assume le côté autoritaire de son régime au nom du nationalisme : « la supériorité de l’intérêt national, à laquelle doivent se subordonner les intérêts individuels, est entièrement justifiée et apparaît comme la raison suffisante – mais, en revanche, comme la seule légitime – des restrictions individuelles, des devoirs, des limitations imposées à l’exercice des libertés publiques », il tient à se distancier des régimes fascistes : « Sans doute, il y a dans le monde des systèmes politiques qui offrent des ressemblances, des points de contact avec le nationalisme portugais, - d’ailleurs presque exclusivement limités à l’idée corporative. Mais les différences sont bien marquées dans les méthodes de réalisation et surtout dans la conception de l’Etat et dans l’organisation de l’appui politique et civil du gouvernement »[9]. Il va même plus loin en dénonçant, après guerre, les excès du Nazisme raciste aux racines païennes[10].

Des thèmes toujours aussi habituels

Mais ce qui est surtout intéressant, c’est de finalement retrouvé, bien plus que dans la précédente brochure analysée, les thèmes récurrents de cette chronique. C’est ainsi que la 3e partie s’intitule « les deux grandes valeurs de base : Dieu et la patrie » auquel on peut rajouter la famille, tant les citations des différentes époques sur ce thème ne se modifient guères. Sur le rôle de la Religion, on retrouve une pensée finalement proche de celle de Maurras[11] : « Par conséquent, l’Etat portugais n’est pas confessionnel, mais il reconnaît l’importance tout à fait spéciale de la religion catholique dans la formation de la conscience portugaise, dans l’action historique de la Nation et, grâce aux missions, dans la conquête morale des terres d’outre-mer. Donc, il y va de l’intérêt général de concéder à l’Eglise soutien et sympathie, sans préjudice de la liberté de culte »[12].
La conception du chef, du guide de la nation, entièrement dévouée à celle-ci est bien présente. Dans la préface et le portrait qui encadrent les écrits de Salazar, mais également dans ces derniers : « Mais l’homme, dans la vie domestique, dans le travail, dans la Nation, est obligé de s’organiser. Etant donné le déséquilibre de l’esprit humain, l’ordre n’est pas spontané : il faut que quelqu’un commande au bénéfice de tous et que le commandement soit confié à celui qui peut le mieux commander »[13]. Comme tous les dirigeants d’extrême droite, il tient surtout à souligner qu’il s’agit pour lui non pas de vouloir le pouvoir, mais bien de se sacrifier pour la nation en travaillant énormément, en n’étant qu’un simple technicien : « Je comprends que certains aient l’amour du commandement et éprouvent du plaisir à commander, mais ce n’est pas mon cas. Ne m’intéressant ni aux richesses ni aux honneurs, n’aimant pas à commander, j’ai toujours travaillé sans exaltation (…) »[14] Et d’en revenir à la notion d’autoritarisme parfois bien nécessaire : « La conscience nationale nous impose de « servir » : servir l’intérêt du peuple, avec le peuple, malgré lui, momentanément même contre lui, s’il est nécessaire »[15].
« La société, comme l’individu, s’éduque quand elle obéit ; elle se démoralise quand elle s’habitue à la désobéissance sans encourir des responsabilités, ou bien à faire tomber par la force les unes après les autres les lois les plus justes »[16]. C’est pourquoi nous retrouvons le classique antiparlementarisme virulent dès les premières pages : « Il nous semble que le caractère fictif du régime constitutionnel, de la souveraineté du peuple, de la majorité parlementaire représentant la volonté de la nation, se trouvait, à l’époque – pour nous tout au moins qui n’avions aucune préoccupation politique – nettement et indiscutablement prouvé »[17]. Et de préciser sa pensée en faisant d’une pierre deux coups : dénoncer le parlementarisme et justifier son régime : « Cette équivoque est due à ce que l’on a admis comme une vérité d’axiome, sans examen approfondi, cette triple équation : liberté égale démocratie ; démocratie égale parlementarisme ; parlementarisme égale opposition. Cette équation a été funestement responsable de ce que, dans un document officiel, les oppositions portugaises ont accusé de dictature le régime, du fait que le Gouvernement ne peut être renversé par les Chambres. »[18]
Enfin, si l’ « Estado novo » portugais se présente comme une troisième voie : « Pour nous qui nous affirmons, d’un côté, anticommunistes et, de l’autre, antidémocrates et antilibéraux, autoritaires et interventionnistes, et aussi largement sociaux que l’exige de nous le principe de l’égalité de tous devant les bénéfices de la civilisation (…) »[19], il s’agit d’une troisième voie[20] qui s’attaque frontalement aux exclus de la société comme les chômeurs : « Ce que je puis affirmer, c’est que notre expérience (sur le chômage) est la plus intelligente, la plus originale qui ait été faite. Le subside, sans travail compensateur, démoralise les individus, les rend indolents, paresseux, complètement inutiles à la vie d’une société. Le subside, en échange de travail, au contraire, fait que les hommes ne perdent pas l’habitude de leur fonction naturelle dans la vie et permet d’enrichir le pays par la réalisation de travaux publics d’utilité générale »[21] et dont l’anticommunisme est central car vu comme une lutte pour la survie de la civilisation : « Il s’est agrégé toutes les aberrations de l’intelligence et il est, en tant que système, indépendamment de quelques réalisations matérielles, la synthèse de toutes les révoltes traditionnelles de la matière contre l’esprit et de la barbarie contre la civilisation. Le communisme est la « grande hérésie » de notre époque »[22]

L’inégalité

Mais un ouvrage d’extrême droite ne serait pas complet s’il ne reprenait pas comme fondement le concept d’inégalité naturelle. Rejetant clairement l’héritage de 1789, Salazar ne fait évidemment pas l’impasse : « On a tellement proclamé les beautés de l’égalité et les avantages de la démocratie, et l’on s’est abaissé à tel point, en les exaltant, que l’on a vu s’opérer un nivellement par en bas, contre l’évidence des inégalités naturelles, contre la légitime et nécessaire hiérarchie des valeurs dans une société bien ordonnée »[23]. La solution est donc évidente : « Aujourd’hui, le problème le plus pressant est celui de la formation d’une élite, suffisante en nombre et en qualité, pour diriger efficacement la pensée et la vie de la Nation »[24].

Notes

[1] Un nationalisme religieux : le Portugal de Salazar in n°24 d’avril-mai-juin 2003
[2] Oliveira Salazar, Principes d’action. Préface de Pierre Gaxotte. Portrait de Salazar par Gustave Thibon, Coll. Les grandes études politiques et sociales, Paris, Fayard, 1956, 254 p.
[3] Sur l’Espagne voisine, voir L’idéologie derrière la carte postale in n°62 d’octobre-novembre-décembre 2012.
[4] P.233
[5] Pp.213-214
[6] Voir La préparation de la reconquête idéologique in n°42 d’octobre-novembre-décembre 2007.
[7] P.80
[8] P.127
[9] P.85
[10] Sur le bilan tiré par l’extrême droite des années 30-40, voir Le bilan du nationalisme in n°39 de janvier-février-mars 2007. Sur les aspects païens voir La tendance païenne de l’extrême droite in n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006.
[11] Voir De l’inégalité à la monarchie in n°33 de juillet-août-septembre 2005.
[12] Pp.75-76
[13] P.59
[14] P.145
[15] P.51
[16] P.33
[17] P.17
[18] P.156
[19] P.73
[20] Voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in n°31 de janvier-février-mars 2005
[21] P.115
[22] P174
[23] P.166
[24] P.34

jeudi 22 mai 2014

Un homosexuel collaborationniste

Cet article est paru dans Aide-Mémoire n°68 d'avril-mai-juin 2014, p 11
 
Le résultat des élections municipales en France fin mars confirme que l’extrême droite est loin d’être moribonde. Partout en Europe, elle reprend force et vigueur s’appuyant sur le désarroi provoqué par des politiques ultralibérales quelle que soit la couleur politique des gouvernements. Retour en France, donc, avec cette chronique consacrée à une figure importante de la Collaboration des années 40-45.

Abel Bonnard, un académicien homosexuel très à droite
La trajectoire d’Abel Bonnard est la fois classique d’un parcours au sein de la droite radicale et atypique. Atypique car Bonnard était homosexuel et ne s’en cachait pas, y compris sous l’Occupation. Ce qui, quand on connait le discours envers les homosexuels tenus par l’extrême droite, et le sort que les nazis ont réservé à ceux qui étaient marqués par le triangle rose dans les camps de concentration, n’est pas sans poser de question. Nous avons déjà rencontré cette contradiction avec l’étude des écrits du rexiste Pierre Daye[1]. Elle n’en reste pas moins une question ouverte qui est d’autant plus d’actualité que Steeve Briois, le nouveau maire FN de l’emblématique commune d’Hénin-Beaumont, est également homosexuel[2].
Bonnard est un homme du XIXe siècle. Né à Poitiers en 1883, il fait d’abord une brillante carrière littéraire comme poète et romancier au point d’être élu à l’Académie française en 1932. S’il en est radié à la Libération, cette sanction peut paraître assez opportuniste et de circonstance. En effet, adepte de Charles Maurras, Bonnard ne sera pas un collaborateur par opportunisme mais par conviction idéologique, lui qui, séduit par les idées de Georges Valois, évoluera vers le fascisme dès la fin des années 20, soit avant de devenir académicien, pour finalement quitter l’Action Française[3] en 1935 et rejoindre le Parti Populaire Français de Jacques Doriot[4]. Collaborationniste de la première heure, Abel Bonnard deviendra en 1942 ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, poste qu’il occupera jusqu’à la Libération. Après avoir suivi les ultras de la collaboration dans l’aventure de Sigmaringen, il parvient à gagner l’Espagne où il décède en 1968.
Ses Pensées dans l’action sont un recueil de textes allant du 22 août au 28 novembre 1940[5]. Abel Bonnard s’inscrit donc dès le début à fonds dans la collaboration : « Nous devons donc souhaiter une collaboration loyale avec l’Allemagne, où nous lui prouverons notre importance par les forces de vie que nous tirerons de nous-mêmes. M. Marcel Déat a écrit sur ce sujet des articles aussi sensés que courageux, et moi-même j’écris celui-ci, parce que je crois que c’est mon devoir. Il faut que les Français connaissent dès maintenant ce bonheur que la République bourgeoise ne leur a jamais procuré, de travailler dans un ensemble où le balayeur diligent, qui rend sa rue propre et nette, se sentira associé aux premiers serviteurs de l’Etat, pourvu que ces derniers soient ce qu’ils doivent être[6]. » Cet engagement dans la collaboration passe par un ralliement absolu à la figure du Maréchal Pétain, considéré comme LE chef qui, déjà sauveur de la France en 1917, lui apportera une seconde fois le salut : « Cela au moins est changé et il est d’abord satisfaisant que celui qui nous représente ne s’appelle pas Président, mais chef, c’est-à-dire qu’il ne soit plus un homme assis parmi des intrigues qu’il ne domine point, mais un homme debout devant une nation qu’il dirige. Le maréchal Pétain est si bien fait pour la fonction qu’il remplit qu’on ne conçoit pas qui pourrait y prétendre quand il est là. Quelle gloire est, chez nous, en ce moment, plus pleine et plus pure, plus solide et plus loyale que la sienne[7] ? ». Un ralliement proche d’une dévotion irrationnelle : « Tandis que résonnait cette voix du seul homme qui pût alors parler pour la France, j’ai vu des femmes pleurer, des hommes pâlir et je me suis dit que ceux qu’elle n’avait pas émus jusqu’au fond d’eux-mêmes ne vaudraient jamais rien pour notre pays[8]. »
Pétain va donc redresser la France qui, dans les années 30, était entrée en déliquescence avancée. Dans le contexte de la deuxième moitié de l’année 40, le ralliement au Maréchal et à la Révolution Nationale, passe également par une critique sans concession de celui qui se profile dès le 18 juin comme son principal opposant : « Quand certains de nos compatriotes en sont à refuser leur âme à Pétain, pour la prêter à de Gaulle, faut-il prendre de longs détours pour leur remontrer que peut-être ils feraient mieux d’écouter le meilleur des Français, au lieu d’écouter le pire de tous ? Lorsque des gens nous expliquent qu’ils abominent Reynaud et Mandel, la Franc-maçonnerie et la juiverie, et n’en font pas moins des vœux chétifs et crispés pour la victoire de l’Angleterre, qui, si seulement elle était possible, aurait pour effet de ramener et de rétablir tout ce qu’ils prétendent détester, faut-il leur insinuer qu’il y a peut-être dans leurs sentiments une légère contradiction[9] ? ». Les Juifs, les francs-maçons… l’ennemi est connu et sans surprise[10]. Mais dans le contexte particulier de la publication de l’ouvrage, les attaques vont surtout se porter sur De Gaulle : « Au lieu d’obéir au Chef auguste de l’Etat, acclamer le général “moi”, le traître horrible et avantageux qui se présente à la France barbouillé de sang français, il faut avouer qu’en fait d’insensibilité à la vraie grandeur, d’erreur et d’égarement, l’esprit bourgeois n’avait jamais fait mieux[11]. » Ce sang, c’est notamment celui des Français tués lors de l’épisode de la destruction de la flotte française à Mers-el-Kébir : « Comme ils doivent regretter la France, mais qu’un premier égarement a livré à un destin impitoyable, soldats dont le chef insulte le plus grand soldat qu’ait aujourd’hui la France, marins réduits à combattre avec les tueurs de Mers-el-Kébir. La propagande anglaise les appelle “la France libre”. Il y a là une ironie d’une telle taille qu’on se demande si, par son énormité même, elle n’échappe pas au public[12]. »

L’ennemi : De Gaulle, l’Angleterre mais surtout la démocratie
Mais De Gaulle n’est qu’un instrument, celui de l’Anglais qui de tout temps a été l’ennemi de la France : « L’Angleterre était un taureau auquel la France devait servir de cornes. De là la faveur marquée au Front populaire, qui nous mettait précisément dans l’état où l’on désirait nous voir (…) De là les égards, les soins, les cajoleries dont ces Anglais entouraient Léon Blum, qu’ils n’eussent pas souffert comme ministre chez eux, parce qu’il était l’instrument par lequel on pouvait manier la France (…) La France a suivi l’Angleterre dans la politique qui menait à la guerre et jusque dans l’acte de la déclarer : elle n’est passée devant que pour la faire[13]. » L’Angleterre qui ne ménage pas sa peine pour tromper les Français : « Chaque soir, la propagande anglaise nous répète, comme une formule irrésistible, les mots par lesquels on nous a longtemps tenus : Liberté, Egalité, Fraternité. Elle ne saurait croire à quel point nous sommes dépris d’une liberté qui n’était que l’indiscipline fastidieuse de l’individu, d’une égalité qui n’était partout que la préférence pour l’inférieur et pour le moins digne. Quant à la fraternité, il n’y en avait pas la moindre dans la République démagogique et bourgeoise. C’est dans la société hiérarchique et ordonnée de demain qu’elle existera[14]. »
Cette société hiérarchique et ordonnée est à l’inverse de ce que la démocratie a fait de la France : « Les qualités qui ont fait de la France une nation grande et charmante sont aux antipodes de tout ce que les Français sont devenus dans ces derniers temps, par l’effet de cette démocratie qui, sous l’oripeau d’une rhétorique menteuse, n’a pas d’autre fin que de pousser chaque homme plus bas qu’il n’était[15]. » C’est pourquoi, dans l’avenir, Bonnard espère que « Nous vivrons dans une organisation de hiérarchie, animés par un esprit de fraternité. (…) Dans la démagogie bourgeoise d’hier, ou bien les modérés vantaient au peuple les bonheurs de l’âme pour se dispenser d’apporter à son sort aucune amélioration matérielle, ou bien les révolutionnaires ne lui apportaient quelque amélioration apparente, bientôt annulée par la désorganisation générale, qu’en avilissant son âme[16] ». Il faut donc remettre de l’ordre, se tourner vers les éléments naturels : « Ce qui fait les sympathies et les parentés de toutes les grandes sociétés qui se sont manifestées (…) successivement dans le cours de l’histoire, c’est que, sous une différence d’organisation et de style, elles ont toujours pour éléments fondamentaux les mêmes valeurs humaines, la piété envers les ancêtres vérifiée par le respect envers les parents, l’amour du travail, le goût d’une noble obéissance, la modestie de la personne associé à l’orgueil de l’ensemble qui la nourrit, famille, race, nation[17]. » On le voit, le « Travail, Famille, Patrie » de Vichy[18] n’est pas loin et la notion raciale est bien présente : « Aimer la vie, pour de vrais hommes, c’est se plaire à rejoindre les difficultés qu’elle leur propose. Cette forte race, la seule qui fasse exister les nations, est nombreuse encore chez nous, et tous ceux qui en sont apprennent peu à peu à se reconnaître, pour travailler dans le même sens[19]. »
Abel Bonnard n’est donc pas en décalage avec les auteurs déjà abordés dans cette chronique. On retrouve ainsi également dans ses écrits, la nécessaire symbiose entre les classes : « Un groupe de jeunes bourgeois d’aujourd’hui qui ne contient pas aussi de jeunes paysans ou de jeunes ouvriers est incomplet et infirme. Il ne faut jamais oublier que, si gâté qu’ait été le peuple par la démocratie, les ressources suprêmes de la Nation sont en lui[20]. » On retrouve aussi l’importance de la religion et de Dieu comme fondement naturel de la société. Nature vers laquelle il faut que la jeunesse, sur laquelle repose l’avenir, retourne : « Par la pratique intelligente et réglée des sports, elle deviendra plus saine, et même plus belle, car il y a dans ce sens beaucoup gagner. En se rattachant à la campagne, elle rentrera dans le rythme universel, pour s’y retrouver plus calme et plus forte. Retourner à la nature est tout autre chose que ce qu’imaginaient les démagogues du Front populaire. La nature n’est pas un lieu où se vautrer et s’avachir. C’est la fête merveilleuse que Dieu nous donne et où Dieu se donne[21]. »
Tous ces changements nécessaires doivent donc permettre de se détacher des fausses valeurs de la gauche et de la démocratie : « Mais cette aversion pour la nouveauté, répandue chez nous dans tous les ordres, avait trouvé son expression typique dans un personnage où elle se manifestait au dernier point : c’était l’homme de gauche, ce démagogue bourgeois, ignorant de l’étranger, séparé du monde, cantonné et emprisonné dans un petit nombre de grands mots et qui, pour n’avoir jamais affaire à une réalité nouvelle, parlait toujours de progrès. La France échappée à tous ces mensonges aimera la nouveauté, non pas une nouveauté d’extravagance et d’incohérence, mais une nouveauté de jaillissement, non pas celle où l’on s’égare, mais celle où l’on se retrouve ; nous changerons notre destin en revenant aux vérités qui ne changent pas[22]. » Ce changement profond ne pourra être que de nature révolutionnaire : « Quand il s’agit, pour une nation tout entière, de renaitre si elle veut vivre, la création d’un état honnête, noble et énergique est la condition nécessaire de tout renouvellement, et rien ne saurait se faire sans une révolution politique ; mais cette révolution elle-même ne peut prendre tout son sens que par la réforme de chacun de nous. Il faut que les deux choses arrivent concurremment et l’une par l’autre[23]. »
Et comme toujours dans le discours d’extrême droite, cette mission sera l’œuvre de jeunes hommes résolus : « Un pays a besoin pour être grand d’un très petit nombre d’hommes qui aient des mérites rares et d’un très grand nombre qui aient des vertus simples. La France de ces derniers temps a duré sur ces vertus en les détruisant ; une oligarchie de profiteurs et de tripoteurs, qui ne prospéraient au haut de l’Etat que parce que d’honnêtes gens restaient à sa base (…)[24] »

Notes

[1] Sur Pierre Daye, voir « Léon Degrelle et le Rexisme » in Aide-mémoire n°23 de janvier-février-mars 2003 et « Le refus de la démocratie parlementaire » in Aide-mémoire n°37 de juillet-août-septembre 2006
[2] Sur le FN français, voir « Retour sur le discours du fondateur de la dynastie Le Pen » in Aide-mémoire n°56 d’avril-mai-juin 2011
[3] Sur Maurras et l’Action Française, voir « De l’inégalité à la monarchie » in Aide-mémoire n°33 de juillet-août-septembre 2005
[4] Sur Doriot, voir « L’anticommunisme d’un transfuge » in Aide-mémoire n°59 de janvier-février-mars 2012
[5] Abel Bonnard, Pensées dans l’action, Paris, Grasset, 1941
[6] Pp. 22-23. Sur Marcel Déat, voir « Du socialisme au fascisme » in Aide-mémoire n°41 de juillet-août-septembre 2007
[7] P. 69
[8] P. 48
[9] P. 102
[10] Voir notamment « Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°63 de janvier-février-mars 2013
[11] P. 114
[12] P. 12
[13] P. 15
[14] P. 20
[15] P. 29
[16] P. 93
[17] Pp. 65-66
[18] Voir « Travail-Famille-Patrie » in Aide-mémoire n°49 de juillet-août-septembre 2009
[19] P. 85
[20] P. 121
[21] P. 124
[22] P. 65
[23] P. 40
[24] P. 57

mardi 22 avril 2014

La lutte : de l'insupportable à l'étincelle



Article publié dans le n°85 d'avril-juin 2014 du trimestriel Salut & Fraternité, p.8 dans le cadre d'un dossier intitulé Petites et grandes histoires d'émancipation qui présente l'exposition permanente "Entre galeries et forges. Histoires d'une émancipation"

« L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Cette célèbre formule, inscrite par Karl Marx dans les Statuts provisoires de l’Association Internationale des Travailleurs[1], dont il participe à la fondation à Londres le 28 septembre 1864, reste d’une étonnante actualité. Classe ouvrière et travailleurs doivent ici être pris comme des mots génériques. Remplacez-les pour les préciser par femmes, par exclus, par immigrés… et la formule fonctionne. Loin de la caricature que certains veulent faire du marxisme, elle montre que celui-ci est profondément humain en ce qu’il met l’action de l’homme et de la femme au cœur du processus d’émancipation et non une quelconque « main invisible » ou tout autre transcendance sur lesquels nous n’aurions aucune prise.
Faire un tour d’horizon de la lutte est évidemment impossible. L’intitulé de l’article qui m’a été demandé est au singulier. Retour donc aux fondamentaux. La contradiction principale, le moteur de l’histoire des sociétés, est la lutte des classes. C’est-à-dire la lutte entre une minorité de possédants et une immense majorité d’exploités par les premiers. Le capitalisme, basé sur l’accumulation des richesses et la propriété privée des moyens de production, s’il modifie les formes de cette dialectique depuis plus de deux siècles maintenant, n’en supprime pas la réalité. Lorsque le mouvement « Occupy » déclare « nous sommes les 99 % », il ne fait qu’actualiser le message qu’Alfred Defuisseaux développait dans Le catéchisme du Peuple, brochure de propagande publiée en 1886 par le Parti Ouvrier Belge nouvellement créé et qui commençait ainsi  : « 1. Qui es-tu ? R. Je suis un esclave. 2. Tu n’es donc pas un homme ? R. Au point de vue de l’humanité, je suis un homme ; mais par rapport à la société, je suis un esclave. 3. Qu’est-ce qu’un esclave ? R. C’est un être auquel on ne reconnaît qu’un seul devoir, celui de travailler et de souffrir pour les autres. »
1886, justement. Nous prendrons cette date charnière dans l’histoire des luttes sociales en Belgique[2] pour essayer l’exercice difficile de synthétiser en trois points ce qui fait que les gens finissent par bouger collectivement et se mobilisent fortement pour faire changer les choses.

1° Une situation dramatique qui les touche directement : si les valeurs de solidarité, d’altruisme, de coopération existent, on assiste à de grands mouvements de lutte émancipatrice quand les gens sont touchés directement et durement. En 1886, une crise économique frappe de plein fouet depuis plus de dix ans, avec pour conséquence une pression accrue sur les travailleurs en termes de productivité horaire, de flexibilité, de blocage salarial. Vivant déjà dans des conditions effroyables, la classe ouvrière est donc poussée à bout.

A ce contexte socio-économique qui fait que les perspectives de vivre mieux se réduisent comme peau de chagrin, poussant les gens au désespoir, des pistes de solution alternative sont proposées et diffusées largement. Une vision politique est donc présente. La Première Internationale a été importante en Belgique fin des années 1860 et a politisé une large couche des travailleurs, et notamment les syndicats naissants. Bien que celle-ci ait disparu, de nombreux militants ont été formés à cette occasion et continuent à promulguer ces idées. Si de nombreuses tendances coexistent, le POB a été créé en avril 1885 et commence à se structurer. L’idée « qu’un autre monde est possible », pour reprendre un slogan contemporain, a donc été diffusée.

La troisième pointe du triangle est la plus imprévisible. Il s’agit de l’étincelle qui fait exploser une situation. De l’événement, de l’incident qui fait qu’une masse plus ou moins importante se met en mouvement et rejoint une des minorités agissantes. En 1886, il s’agira d’un « grand meeting public » organisé le jeudi 18 mars en la salle du café national (place Delcour en Outremeuse) par « le groupe anarchiste de Liège » à l’occasion du 15e anniversaire de la Commune de Paris, et ayant pour sujet cette dernière. Une conférence-débat comme il y en a encore quotidiennement, mais qui, ce soir-là, rassemblera un gros millier de travailleurs qui la prolongeront par une manifestation dans le cœur bourgeois de la ville. Le lendemain, une grève paralyse le bassin liégeois, grève qui s’étendra ensuite dans le Borinage où elle sera réprimée dans le sang.

Toujours aujourd’hui, 1886 est présenté comme une émeute ou une jacquerie où une violence inutile et incontrôlée s’est exercée. Nous y voyons plutôt, comme d’autres, une révolte sociale qui forcera le pouvoir en place à accorder les prémices d’une législation sociale en Belgique.
Le triangle ainsi proposé est une piste d’analyse. Les interactions entre ses trois côtés et l’importance de ceux-ci varient à chaque fois. Aucune situation ne se reproduit exactement. C’est pourquoi il s’agit toujours de partir du réel pour établir puis confronter une théorie dans un mouvement dialectique. L’intensité des mobilisations qui en découlent varie elle aussi, de la grosse manifestation à la révolution.

Une seule chose est certaine : l’accroissement des inégalités sociales et l’arrogance des possédants provoquent tôt ou tard une réaction de ceux qu’ils exploitent.

Notes

[1]
                 Sur l’histoire de cette dernière, voire Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale, Paris, La Fabrique, 2011.

[2]
                 Sur 1886, voir
Gita Deneckere, Les turbulences de la Belle époque 1878-1905 in Nouvelle histoire de Belgique. Vol.1 : 1830-1905, coll. Questions à l’histoire, Bruxelles, Complexe, 2005, p. 56-63.

jeudi 27 février 2014

Un résistant d’extrême droite

Cet article est paru dans le n°67 de la revue Aide-Mémoire de janvier-mars 2014, p.11
Si l’importance du rôle tenu par les Communistes dans la Résistance leur permit de s’appeler le « parti des fusilliers » au lendemain de la guerre et qu’il est évident que c’est principalement la classe ouvrière qui s’est opposé au Fascisme, la réalité de la Résistance est bien plus complexe. C’est ainsi qu’une résistance de droite a existé. Focus sur celle-ci à travers le parcours étonnant d’un avocat liégeois qui, à l’origine d’un parti fasciste en Belgique, terminera dans les camps de concentration Nazi et a une plaque à sa mémoire au cœur de Liège[1]

Paul Hoornaert : Un fasciste mort en camp de concentration

Paul Hoornaert est né en 1888 à Liège dans une famille catholique de la classe moyenne. Docteur en droit de l’Ulg en 1910. Il a un comportement exemplaire durant la première guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci il intègre « La Légion Nationale », un mouvement d’ancien combattant né en 1922 et dont il prend la tête en 1927. À partir de cette date Hoornaert, qui admire Mussolini, transforme le mouvement en un parti de type fasciste avec une structure paramilitaire marquée par le port d’un uniforme avec une chemise bleue. La montée du Rexisme sera fatale au mouvement d’Hoornaert. Ce dernier rejoint d’ailleurs à la fin des années 30 le Parti catholique. Lors de l’invasion allemande, Hoornaert réagi en patriote et en nationaliste comme il l’a fait en 1914. Il rejoint donc la Résistance via le mouvement très à droite de l’Armée Secrète. Il est arrêté rue Fabry à Liège en 1942 et déporté. Il meurt dans un camp de concentration en 1944.

Le livre que nous allons aborder est publié en 1929[2] et se veut « Notre résumé doctrinal, qui propose des formules fécondes de redressement national, (…). Cette synthèse ne vise qu’à la clarté, à la précision. Le style des pages qu’on va lire est volontairement dépouillé de toute recherche littéraire »[3]. Cette formulation ne surprendra pas les lecteurs habitués de notre chronique. Il est en effet très courant pour les leaders de l’extrême droite de ne pas détailler leur projet de société mais d’en tracer uniquement les contours, laissant à l’action et à la pratique le soin de remplir l’espace ainsi délimité[4]. Si la « conspiration du silence » médiatique envers son mouvement est importante, elle ne l’empêche pas de se développer. « La « Légion Nationale » a été fondée à Liège, le 1er Mai 1922. Elle compte aujourd’hui des sections dans toute la Belgique » Aujourd’hui, la « Légion Nationale » réalise en son sein l’union des flamands et des wallons, des bourgeois et des ouvriers. Profondément respectueuse des convictions philosophiques, elle ne connaît pas les querelles d’ordre religieux ; elle ne connaît que des légionnaires ».[5] Unité de toute la nation se fondant dans le nom donné au membre. On est ici dans une phraséologie typique. Ces « légionnaires » sont d’ailleurs l’embryon de groupe paramilitaire d’un parti qui veut, à l’image du fascisme italien[6], être d’abord un mouvement d’action et de propagande : « L’action exige aussi la préparation ; préparation théorique des adhérents, qui doivent s’imprégner de la doctrine nationale, de façon à ne pas rester bouche bée devant les plus stupides objections ; préparation par les services de renseignements ; préparation par le développement des gardes et services de protection »[7]. Devant l’état de déliquescence des institutions et le rejet croissant par la population, « Elle (la doctrine nationaliste) fait des progrès considérables dans les esprits. Car les hommes d’ordre, encore inscrits dans les partis politiques, marchent de désillusions en désillusions, et le parlementarisme des politiciens professionnels se discréditent de façon croissante, à la lumière des événements. Si l’on tourne ses regards vers l’extérieur, on reconnaît que là où il perdure, l’immoralité et le gâchis s’installent ; que là où il s’écroule, l’atmosphère s’assainit, l’ordre et la prospérité s’organisent. C’est pourquoi le nationalisme doit être prêt pour le jour où la succession du parlement sera ouverte, afin d’assurer l’accession au pouvoir des véritables hommes d’ordre. Il doit donc former, au milieu de la veulerie et de l’indifférence des masses, la minorité-force, agissante, organisée et permanente ».[8]

Au-delà de ces aspects structurels, le discours d’Hoornaert reprend de nombreux thèmes classiques de l’Extrême Droite comme le corporatisme « Ce sont les associations professionnelles et les associations d’intérêts moraux et intellectuels, qui forment la base de la représentation nationale, et les chambres législatives sont l’émanation de ces groupements »[9] ou la volonté d’embrigader la jeunesse et de la préparer à la vie militaire : « Les enfants et les jeunes doivent être préparés, dès l’école, à l’accomplissement du devoir militaire. Aucune influence ne doit dispenser le Belge de l’accomplissement de se devoir ». Mais aussi une volonté de défendre une fiscalité sur les dépenses et non un impôt sur les revenus ou encore de plaider pour un avancement basé sur le mérite et pour la diminution du nombre de fonctionnaire : « Les fonctionnaires sont indispensables. Mais ils doivent être peu nombreux, convenablement rétribués, honorés, effectivement responsables ; leur avancement doit être réglé au mérite »[10]
Un nationalisme antiparlementaire et monarchiste

Mais c’est surtout le rejet du parlementarisme[11] qui est une des grandes caractéristiques longuement développée dans l’ouvrage : « En attendant la victoire complète, l’action nationaliste doit se porter sur les réformes immédiates qui affaibliront l’adversaire : le parlementarisme politique. Ces réformes ne seront pas un aboutissement, mais un pas fait vers la réalisation intégrale de la doctrine. »[12]. Ce parlementarisme qui, pour Hoornaert, a permis aux partis de prendre dans les faits le pouvoir et de créer une particratie : « Il (le nationalisme) entend baser la représentation nationale sur les associations, alors que, sous le régime parlementaire, la représentation nationale est basée sur les partis. » Or ces derniers ne défendent pas l’intérêt général : « Donc, inévitablement, en régime de parlementarisme politique, les partis, - au lieu d’adopter l’attitude nationale catégorique qui leur enlèverait des suffrages, parce qu’une telle attitude blesse nécessairement certains intérêts particuliers – les partis, disons-nous, chercheront toujours la plateforme qui donne satisfaction au plus grand nombre possible d’électeurs »[13].

Pour remédier à cette situation, la solution passe par le nationalisme qu’Hoornaert définit assez clairement : « Evidemment, tout nationaliste est patriote. Mais le nationalisme, c’est la mise en œuvre du patriotisme dans le domaine politique et social ; c’est le patriotisme agissant, c’est une doctrine positive, une, se suffisant à elle-même, indépendante des groupements politiques ; qui vise à remplacer par un système entièrement nouveau, leurs néfastes classifications des citoyens en partis ; qui vise à des réformes profondes dans la société, dans l’Etat et dans la représentation nationale »[14]. Ces réformes profondes dans la société passent par éduquer les jeunes au patriotisme dès le plus jeune âge, à reconnaître que la Belgique existe avant 1830 mais aussi qu’il faut contrer les forces centrifuges que sont le séparatisme flamand et le fédéralisme wallon. Ce patriotisme chez Hoornaert se teinte d’une germanophobie qui le fait dénoncer le mouvement pacifiste qui permet à l’Allemagne de se réarmer. Mais surtout, il faut mettre la Famille et la Monarchie au cœur de la doctrine et de la stabilité futur : « Dans le système nationaliste, le pouvoir central unifié a pour soutien réel, la monarchie héréditaire (…) L’intérêt public de l’Etat doit coïncider avec l’intérêt de son chef, et ce but ne peut être atteint par un chef électif et passager, dont l’intérêt personnel est de satisfaire ses électeurs qui, demain, seront ses juges. Le Souverain héréditaire n’est pas l’élu d’une classe ; son intérêt se confond avec celui du pays, qui englobe toutes les classes. »[15] Ce rôle du Roi est encore plus vital en Belgique : « La monarchie héréditaire consacre le principe de l’unité et de la stabilité nationale. La monarchie est une garantie de continuité et de grandeur. En Belgique surtout, elle constitue, entre les deux races, le véritable ciment national. Le roi est le chef du pouvoir exécutif. Il doit nommer et révoquer, effectivement, ses ministres (…) Il peut, en cas de nécessité, légiférer seul. »[16]. Comme on peut le voir Hoornaert parle de deux races et donne un pouvoir quasi illimité au Roi.
L’adversaire : la gauche [17]
Si le parlementarisme est honni comme système, le véritable ennemi contre lequel il faut réagir d’urgence, c’est la montée du socialisme : « Le socialisme ne veut pas la justice sociale, puisqu’il veut aboutir à la domination d’une seule classe, à la dictature du prolétariat ; dictature permanente, définitive, impossible à concevoir sans le corollaire de la sujétion perpétuelle des autres classes, sans leur élimination progressive (…) Ces théories, qui viennent du Juif prussien Karl Marx, sont donc profondément injuste. Elles sont aussi complètement fausses, et l’expérience leur a déjà donné d’éclatants démentis »[18]. Mais au-delà, c’est le Communisme qu’il faut s’apprêter à devoir combattre. La 6e partie de l’ouvrage s’intitule d’ailleurs « le danger communiste » : «  La défense contre le bolchévisme et contre la révolution est donc d’une importance capitale ». D’autant plus que ce dernier s’infiltre partout et que le réformisme des socialistes est de pure façade. Mais le plus grand problème est la situation économique : « Une crise économique de quelque ampleur et de quelque durée, suffit pour jeter les masses, préparées par le socialisme depuis de longues années, dans les bras des pires révolutionnaires. De nombreux exemples ont prouvé déjà que des grèves révolutionnaires ont été déclenchées, en Belgique même, par des agitateurs payés par Moscou, malgré l’opposition des chefs socialistes qui perdaient, en ces occasions, toute influence sur leurs troupes et qui s’empressaient ensuite de suivre le mouvement dont ils avaient réprouvé, tout d’abord, le déclenchement. »[19]
On le voit, le personnage de Paul Hoornaert n’est guère original au niveau de la pensée politique et de la doctrine d’extrême droite. Son originalité réside surtout dans son parcours et dans le fait que son patriotisme et sa germanophobie née de la guerre de 14-18 furent chez lui prédominant sur son ralliement à l’idéologie fasciste.

Notes


[1] La plaque se trouve sur un immeuble rue Fabry
[2] Paul Hoornaert, Le redressement national. La « Légion nationale belge ». Sa Doctrine – Ses buts. Liège, Légion Nationale Belge, [1929 D’après une notice bibliographique du CEGESOMA car notre exemplaire ne comporte aucune date. Il n’est en tous cas pas antérieur puisqu’un passage à la fin de l’ouvrage parle des progrès effectués par la Légion Nationale sur le plan électoral entre 1925 et 1929], 133 p.
[3] p.4.
[4] Le plus bel exemple restant à ce niveau Mein Kampf. Voir « Mon Combat » d’Adolf Hitler, une autobiographie… in AM n°20 de Janvier-février-mars 2002 et « Mon Combat » d’Adolf Hitler, un programme… in AM n°21 d’avril-mai-juin 2002
[5] P.124
[6] Sur ce dernier, voir L’ascension fulgurante d’un mouvement in A-M n°28 d’avril-mai-juin 2004,
[7] P.123
[8] P.96
[9] P.48. Sur le corporatisme, voir notamment Force, Joie et Travail! in AM n°45 de juillet-août-septembre 2008, L’extrême droite défend-elle les travailleurs ? in AM n°60 d’avril-mai-juin 2012 et La « démocratie autoritaire » pour le bien des travailleurs in AM n°65 de juillet-août-septembre 2013,
[10] P.67
[11] Voir Le refus de la démocratie parlementaire in AM n°37 de juillet-août-septembre 2006,
[12] P122
[13] P.80
[14] P.92
[15] P.53
[16] P.13. Sur Maurras, voir  De l’inégalité à la monarchie in AM n°33 de juillet-août-septembre 2005 et sur De Corte pour la Belgique L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister in A-M n°32 d’avril-mai-juin 2005
[17] Nous pourrions renvoyer sur cette question à nos 51 précédentes chroniques. Mentionnons les plus significatives : Joseph Goebbels. Combat pour Berlin in AM n°17 d’avril-mai-juin 2001, La pensée « contrerévolutionnaire » in AM n°36 d’avril-mai-juin 2006, L’anticommunisme d’un transfuge in AM n°59 de janvier-février-mars 2012 et Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite in AM n°63 de janvier-février-mars 2013.
[18] P.73
[19] P.77