samedi 25 janvier 2020

L’extrême droite ne recule jamais à utiliser la violence


 Cet article a été publié dans Aide Mémoire n°91 de janvier-mars 2020, p.11

Comme cette chronique le démontre l’extrême droite n’est pas un bloc monolithique mais est traversée de courants, de mouvances ayant des désaccords pouvant être importants dans un système de pensée et une vision du monde basée sur une inégalité naturalisée et immuable. Le parcours de l’auteur des Réprouvés est à cet égard illustratif.

Un parcours étonnant
Notre dernière chronique évoquait le trajet d’une figure clef de l’extrême droite française[1] qui plaçait son autobiographie dans la filiation d’un ouvrage similaire publié en Allemagne. Un ouvrage clef, publié en 1928, qu’il a traversé les époques et est toujours considéré comme une référence dans les milieux d’extrême droite, notamment par la place que lui accorde Alain De Benoist[2] dans son livre central Vu de droite[3]. Ernst Von Salomon est né le 25 septembre 1902 à Kiel. C’est donc à 16 ans qu’il s’engage à corps perdu au sein de différents groupes paramilitaires d’extrême droite dans la guerre civile qui touche l’Allemagne au moment de la défaite de la première guerre mondiale. Une période qu’il raconte dans son livre Les réprouvés que nous analysons ici. A sa sortie de prison, il continue le combat politique et sera à nouveau emprisonné brièvement en 1929. Contrairement à un grand nombre de ses compagnons de combat, Von Salomon ne s’engage pas activement dans le parti nazi car, « Plus qu’un nationalisme révolutionnaire, il professe un aristocratisme rigide »[4], et fait partie d’une mouvance oppositionnelle de droite à Hitler[5]. Ce positionnement lui vaut un bref emprisonnement mais ne l’empêche pas de travailler comme scénariste de film à la UFA[6]. En 1945 il est interné par les Américains et ne sera libéré qu’en septembre 1946. Il reprend alors ses activités et publie un autre livre important Le Questionnaire en 1951 (traduit en français en 1953) qui est une critique de la dénazification et peut être rapproché de livres sur le « résistantialisme »[7]. Von Salomon meurt le 9 août 1972 à Winsen, près de Hambourg.
Quatre années de luttes intenses
La période allant de son inscription dans les corps francs à sa libération de prison, en passant par la participation à l’assassinat de Walther Rathenau[8] le 24 juin 1922 est donc le sujet de son autobiographie. Celle-ci débute avec l’insurrection qui fait suite à l’armistice « Ainsi défilaient les lutteurs de la révolution. Était-ce donc de cette fourmilière noirâtre que devait jaillir la flamme brûlante et par elle que devait se réaliser le rêve de sang et de barricades ? Impossible de capituler devant ceux-là ! On ne pouvait avoir que mépris pour leurs prétentions sans fierté, sans certitude de victoire, sans force conquérante »[9]. Directement le jeune Von Salomon s’engage dans les forces contre-révolutionnaire : « à cette époque j’avais tout juste seize ans et j’étais élève officier à la 7e compagnie de la « Königlich Preussische Hauptkadettenanstalt ». Dans les premiers jours qui suivirent le début de la révolution je formai le projet de balayer les marins de leur quartier général »[10]. Il rejoint alors un groupe de corps francs : « Des proclamations étaient affichées dans les rues : on demandait des volontaires. On voulait organiser des formations pour la protection des frontières de l’Est. Le jour de l’entrée des troupes dans la ville, j’allais m’engager. Je fus accepté, je revêtis l’uniforme, j’étais soldat. »[11]. En avril 1919 il part donc pour la Baltique où il participe à de nombreuses batailles sanglantes dont la pitié est exclue, même les prisonniers étant exécutés. Il combat en Lettonie autour de Riga considérée comme une ville allemande. Malgré leur détermination, les différents groupes militaires allemands ne font pas le poids et se retrouvent isolés. A l’annonce du putsch mené le 13 mars 1920 pour mettre  Wolfgang Kapp, fondateur du parti allemand pour la patrie, au pouvoir, le groupe auquel appartient Von Salomon rentre en Allemagne. Mais ils sont arrêtés et battus par les forces de gauche qui via une grève générale, bloquent les putschistes qui échouent dès le 17 mars. Ce premier échec ne le détourne pas de ses convictions : « (…) je ne suis pas un tribun. Ah non ! Mais je crois que c’est à nous de faire la révolution. C’est-à-dire une révolution nationale. Et nous l’avons, je crois, déjà commencée. (…) je crois que tout ce que nous avons fait jusqu’à présent était déjà un commencement de révolution. Un embryon. Nous ne l’avons peut-être pas voulu consciemment, mais ça n’a pas d’importance. Le résultat a été révolutionnaire. Toutes les révolutions de l’histoire mondiale ont commencé par la révolte de l’esprit et se sont terminées sur les barricades. Nous avons justement fait le contraire (…) »[12]. Libéré, Von Salomon vit alors dans le dénuement dans la Ruhr et participe à divers groupes d’extrême droite qui foisonnent et n’arrivent pas à se structurer. Après avoir un temps participer à un groupe de « résistants » qui éliminent celles et ceux qui aident les occupants français, il part en Haute-Silésie pour se battre contre les Polonais où ils se retrouvent avec des compagnons déjà croisés à plusieurs reprises depuis 1918 : « En Haute-Silésie, où siégeait l’assemblée générale des activistes allemands, le contact s’était établi tout seul entre les hommes qui avaient agi autrefois séparément dans toutes les parties du Reich ; ce qui, à l’heure présente, leur permettait, grâce à un parfait emboîtement, de donner à leurs actions respectives plus d’élan et plus d’importance. Dans les mois qui suivirent, un filet résistant, invisible, élastique, se forma, dont chaque maille réagissait aussitôt que dans un endroit quelconque on faisait un signal. Cela se réglait sans qu’il existât une véritable organisation, sans plan et sans ordres, par le seul effet d’une solidarité spontanée et toute naturelle. »[13]. Sa rupture avec la logique parlementaire est alors totale. Retrouvant les membres d’une société secrète l’Organisation Consul, il participe donc à un assassinat destiné à faire basculer le pays. Réfugié en Bavière, il y est arrêté et commence alors une période de prison dont il décrit la dureté des conditions. Il n’y reste cependant que 5 ans et sort en 1927. Ne regrettant rien : « Nous souffrions du mal de l’Allemagne. La transformation qui s’opérait en elle nous la ressentions en nous comme une douleur physique, mais qui s’accompagnait d’une sorte de volupté profonde. Nous avions toujours été au plus fort de la mêlée, nous avions toujours été là où s’accomplissait la destruction, nous y avions participé. Et pris ainsi entre deux ordres, l’ancien que nous étions en train d’abolir et le nouveau que nous aidions à construire, sans trouver place nous-mêmes dans l’un des deux, nous avions perdu la paix, nous étions devenus des sans-patrie, porteurs maudits des forces créatrices, puissants par notre volonté de ne reculer devant aucune responsabilité et réprouvés pour cette volonté (…) nous étions une génération maudite et nous disions oui à notre destin »[14]

Un dégout du vieux monde accompagné d’un anticommunisme viscéral

Comme on le lit dans cet extrait le refus de la révolution rouge ne fait pas, loin de là, de Von Salomon un allié de la République de Weimar. Un des aspects est la dénonciation d’une bourgeoisie qui se planque et profite de l’action des autres : « Tous suants et essoufflés, par la marche, nous percevions le son des mélopées nègres qui s’échappait des bars et des boites où l’on s’amuse, nous croisions des profiteurs et des grues ivres et tapageurs, nous voyions les bourgeois que nous nous étions chargés de protéger assis dans des cabarets chics avec des filles qu’ils enlaçaient étroitement devant des tables couvertes de bouteilles et de verres étincelants ou bien exécutant sur le miroir d’un parquet des danses sensuelles et enivrantes. Et de loin arrivait encore le bruit assourdi de quelque fusil de nos camarades »[15]. Clairement Von Salomon a rompu avec les valeurs bourgeoises : « Aucune barrière ne pouvait subsister entre nous, car nous suivions tous la même loi, une loi unique. Et par là nous étions véritablement libres. C’était la raison pour laquelle rien de ce qui relevait des valeurs bourgeoises ne pouvait compter pour nous, et c’était aussi la raison pour laquelle il n’existait pour nous aucune question insoluble ni dans le passé, ni dans l’avenir. D’ailleurs aucun de nous n’avait l’idée de réfléchir aux solutions »[16]
Mais ce qui fonde vraiment son engagement, comme il le dit dès le départ est l’anticommunisme : « En tête d’un long cortège on portait un énorme drapeau et ce drapeau était rouge ; lamentable et mouillé il pendait au long d’une grande hampe et se balançait comme une tache de sang au-dessus de la foule rapidement attroupée. Derrière le drapeau se trainait une masse de gens las qui avançaient en désordre, les femmes en tête. Dans leurs amples jupes elles se pressaient en avant ; la peau grisâtre de leur figure retombait toute plissée sur leurs os pointus. La faim semblait les avoir creusées »[17] Une peur du rouge qui explique aussi les soutiens reçus par les groupes paramilitaires : « Mais nous qui luttions sous les anciennes couleurs, nous avons sauvé la patrie du chaos. Que Dieu nous pardonne, ce fut notre péché contre l’esprit. Nous avons cru sauver le citoyen et nous avons sauvé le bourgeois. Le chaos est plus favorable au devenir que l’ordre. (…) Ce qui rendait possible notre lutte en Courlande c’était la peur que l’ouest avait du bolchévisme. Nous ne faisions pas une seule attaque qui ne fût approuvée par ce cercle d’hommes que l’Allemagne reconnaissait pour son gouvernement. Et ce gouvernement ne donnait pas un seul ordre valable qui n’eût été vu et approuvé par les cabinets alliés. »[18]

Aucun doute sur l’appartenance au champ de l’extrême droite
Pour lutter contre les rouges, les différentes tendances de l’extrême droite se retrouvent : « Il y avait là dans ces provinces encore beaucoup d’autres compagnies. Il y avait là des formations bien ordonnées sous des chefs sûrs, recrutées et marchant selon un ordre imposé. Il y avait des bandes d’aventuriers que l’inquiétude fouettait et qui cherchaient la guerre et avec elle le butin et la vie sans contrainte. Il y avait des corps de patriotes qui ne pouvaient se résigner à la débâcle de la patrie et voulaient défendre les frontières contre la ruée du flot rouge écumant. Et il y avait aussi la Landeswehr balte composée des seigneurs du pays qui étaient décidés à sauver à tout prix leur tradition sept fois séculaire, leur culture vigoureuse et raffinée, ce bastion oriental de la suprématie germanique, et il y avait enfin ces bataillons allemands formés d’hommes rustiques qui voulaient coloniser (…) »[19] Avec une référence aux lansquenets, référence toujours utilisée aujourd’hui par Nation qui a fait de ce chant son hymne : « Ils étaient des lansquenets, mais quel était le pays dont ils étaient les serviteurs ? Ils avaient reconnu la grande duperie de cette paix et ils ne voulaient pas y participer.»[20]. On retrouve aussi ce mythe fondateur d’une armée allemande invaincue sur le front mais trahie par l’arrière : « Nos soldats rentraient, notre brillante armée était là, elle qui jusqu’au bout avait fait son devoir, qui avait gagné nos plus belles victoires, victoires dont l’éclat nous semblait presque insupportable maintenant que la guerre était perdue. L’armée n’était pas vaincue, le front avait tenu jusqu’à la fin. Il revenait et il renouerait tous les liens. »[21]
Et bien entendu, une vision du monde basée sur des forces naturelles éternelles : « Non la lutte n’était pas encore finie. Tous sentaient qu’elle ne pouvait pas être finie. Et si le monde des réprouvés avait disparu, la Tâche restait. (…) Et ce pouvoir que nous avions et que nous aurions toujours la tâche d’attaquer était illégitime, car il s’appuyait sur une hiérarchie des valeurs dictées par les besoins des hommes et non pas sur cette force éternelle et plus profonde qui aurait dû primer tous les besoins des hommes. Nous en avions toujours appelé à cette force et jamais à rien d’autre. Nous n’en avions jamais appelé aux partis et aux programmes, aux drapeaux et aux insignes, aux dogmes et aux théories. Et si notre attitude équivalait à notre condamnation par ce monde, c’était parce qu’elle avait pour but de faire triompher cette force sur l’ordre établi (…) »[22]


[1] Voir Un rebelle d’extrême droite in AM n°90 d’octobre-décembre 2019
[2] Voir Le Gramsci de l’extrême droite in AM n°78 d’octobre-décembre 2016
[3] De Benoist, Alain, L’Allemagne de Von Salomon in Vu de droite. Anthologie critique des idées contemporaines, Paris, Copernic, 1977, pp.539-548
[4] De Benoist, op.cit p.545
[5] Voir Un résistant d’extrême droite in AM n°67 de janvier-mars 2014
[6] Voir Un cinéaste sous le nazisme : Veit Harlan in AM n°19 d’octobre-décembre 2001
[7] Voir Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme in AM n°44 d’avril-juin 2008
[8] ministre des affaires étrangères d’origine juive de la république de Weimar
[9] Von Salomon, Ernst, Les réprouvés. Collection Feux croisés. Ames et terres étrangères, Paris, Plon, 1931, p.7
[10] Id. p.10
[11] Id, p.32
[12] P.168
[13] P.239
[14] Pp.311-312
[15] Pp.36-37
[16] P.223
[17] P.6
[18] P.100
[19] P.69
[20] P.60
[21] P.23
[22] P.422

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