dimanche 17 août 2008

Mais où est donc passé Robert Ménard ?

Voici le dernier texte rédigé dans le cadre du Mouvement "Le ressort". Co-écrit avec Didier Brissa, Pierre Eyben, Michel Recloux et Olivier Starquit, ce texte n'a pour une fois pas été repris par la presse.

La récente arrestation de la journaliste Wahoub Fayoumi dans le cadre de la lutte antiterroriste soulève l’inquiétante question de la criminalisation des actions militantes. Sans nous prononcer sur le fond de l’affaire, les méthodes mises en œuvre (les filatures, les écoutes, les surveillances de courriers, etc) sont à tout le moins préoccupantes.

Mais est-ce un cas isolé ou sommes-nous confrontés à une nouvelle tentative d’intimidation de quiconque souhaiterait manifester son désaccord et prôner un autre modèle de société ?

Ces dernières années, nous constatons en Belgique une augmentation de la criminalisation des actions militantes : astreintes en cas de grève, criminalisation des actions de Greenpeace, écoutes téléphoniques, extradition via un pays tiers (DHKP-C), collectif sans ticket, manifestants contre les centres fermés, criminalisation de journalistes qui procèdent à des interviews pour couvrir ces événements.

Lors des procès l’aspect politique des actions est évacué. Le discrédit est jeté à la fois par le traitement judiciaire et par le traitement médiatique de ces questions. Pensons aux titres racoleurs et au vocabulaire utilisé pour propager le doute de manière volontaire (ou non, mais le résultat est le même) : « illuminés », « comparses criminels », « cocos attardés » tous ces termes [1] jettent le doute sur le fait que ce sont des actions politiques. L’aspect « conflit social » des luttes est éludé [2] et partant délégitimé, comme si la liberté de penser et de proposer d’autres mondes était considérée comme moins que rien et se voyait doucement mais sûrement menacée.

Les délits deviennent délits d’association. Les auteur-es sont poursuivis sous des prétextes de petite criminalité (arrachage de plantes qui masquent le côté concentrationnaire du centre fermé de Vottem ; utilisation des transports en commun sans ticket ; détérioration du mobilier lors de l’occupation de l’ONEM...) mais en réalité, c’est parce qu’ils appartiennent à tel ou tel groupe qu’ils sont mis sous surveillance. C’est même l’intentionnalité qui se voit poursuivie dans ces dispositifs de lois antiterroristes, ou par le détournement des lois sur les organisations criminelles et les maffias... Cette vague de criminalisation ne fait pas dans le détail. Sont ainsi mis dans le même sac, ex-CCC, Secours Rouge, syndicalistes, citoyens, associations de gauche… regroupés sous le vocable infamant de « Terroristes » [3] ou « d’organisations criminelles ». Ces qualificatifs sont particulièrement intéressants. Les mots sont importants, comme le montre l’exemple qui transforme les chômeurs en profiteurs. Ou le cas d’un « populiste » (Hugo Chavez) qui respecte le résultat d’un référendum qui lui est défavorable par rapport à celui d’un « démocrate » (Nicolas Sarkozy) qui change les règles pour que la France ratifie par voie parlementaire le Traité Européen de Lisbonne, évitant ainsi un référendum dont le résultat prévisible était le même que celui de 2005 (rejet du TCE). Il n’est donc pas anodin qu’ils soient utilisés par le parquet et par les médias qui diffusent l’information sous la rubrique générique « terrorisme » et parfois sous celle plus neutre de « judiciaire », MAIS jamais en « politique ». En outre, alors que le parquet fédéral déploie ses méthodes particulières de recherche pour traquer –apparemment en vain- le moindre petit indice consistant, le bourgmestre de Lebbeke vérifie de son côté si les néonazis de Blood and Honour respectent le règlement en matière de… nuisances sonores ! Cette relative immunité/impunité de l’extrême droite peut aisément être illustrée par de nombreux autres exemples : assassinat de Julien Lahaut, affaire Gladio, tueries du Brabant Wallon…

Alors que la Belgique est condamnée par ses propres tribunaux pour usage de torture blanche, jusqu’où va notre solidarité avec des personnes soupçonnées d’avoir commis, ou suspectées de pouvoir commettre, des actes violents mais pour lesquels nous estimons que la justice bafoue nos droits fondamentaux ? La majeure partie de l’arsenal juridique antiterroriste a été votée sur proposition de la socialiste Laurette Onkelinx qui était alors ministre de la justice : faut-il voir dans cet empressement à transposer les outils mis en œuvre depuis le 11 septembre 2001 une évidence de gauche ? A l’exception notable de la Ligue des Droits de l’Homme et de quelques journalistes, comment expliquer ce silence de nombreuses associations dont l’activité principale est la promotion et la défense des droits de l’homme et de la démocratie ? Les indignations de ces associations institutionnalisées semblent souvent fort sélectives. D’une sélection ayant plus à voir avec le courant dominant, le politiquement correct et l’allégeance au système qu’à l’adéquation entre les idées, les écrits et les actes. A tous ces progressistes ayant le doigt sur la couture du pantalon et l’indignation sélective nous ne pouvons que rappeler que l’émancipation n’est venue que des luttes qui se menaient à contre courant des vents dominants, n’est venue que des petites voix qui osent dire NON. Et qu’à l’inverse le silence, le respect sans critique de l’autorité et de la hiérarchie ont mené aux plus grandes atrocités. L’exemple de Reporter sans Frontière et de son faussement contestataire secrétaire général Robert Ménard, si présent pour aider l’impérialisme occidental face à l’impérialisme chinois, et si absent pour une journaliste emprisonnée à quelques mètres du terminal des Thalys, est ici emblématique.

La légèreté des indices récoltés (comme pour l’alerte anti-terrorisme lancée en décembre 2007) doit-elle être lue comme un moyen de pression et d’action dans le débat actuel sur le financement des différents services de police et de lutte contre le terrorisme ? Faut-il voir dans la virulence actuelle de l’offensive contre les mouvements sociaux la volonté de mise en place d’un nouvel imaginaire de ce que devrait être la société et son mode de gouvernement ? Sommes-nous dans une dynamique de changement de régime qui cache son nom ? L’expression démocratique est-elle devenue un obstacle à la marche économique du monde ? [4]

Face à ces nombreuses questions induites par le secret des décisions autoritaires, le renforcement des mesures liberticides et l’acharnement du parquet fédéral, entre autres, dans l’affaire du DHKP-C, le gouvernement et la Justice doivent des explications aux citoyens. En outre, notre arsenal judiciaire étant déjà bien fourni, nous n’avons pas besoin de législation d’exception. Nous demandons par conséquent la suppression des lois anti-terroristes sur lesquelles même des parlementaires les ayant votées se posent,- mieux vaut tard que jamais !-, des questions. Et les élections régionales et européennes approchant, nous invitons nos représentants politiques à reprendre ce point dans leur programme électoral et à y donner une suite. [5]

Notes

[1] Les mots entre guillemets proviennent d’une revue de presse du Soir, La Libre Belgique et La Meuse

[2] Voir Roser Cusso et al. (eds), Le conflit social éludé, Academia-Bruylant, 2008

[3] Sur l’utilisation de cette dernière notion voir Julien Dohet et Michel Hannotte, Le résistant, un terroriste victorieux in Politique n°32 de décembre 2003, http://politique.eu.org/archives/2003/12/88.html. On soulignera aussi les paroles du « Chant des Partisans », classique de toutes les manifestations commémoratives de la seconde guerre qu’elles soient organisées par la droite ou la gauche, loin d’être un hymne pacifiste. Voir http://juliendohet.blogspot.com/2007/07/le-chant-des-partisans.html

[4] Voir Naomi Klein, la stratégie de choc, Actes Sud, 2008 et Wendy Brown, les habits neufs de la politique mondiale, les prairies ordinaires, Paris, 2007

[5] Voir http://petitions.agora.eu.org/missurecoute/index.html

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