mardi 5 mai 2009

La révolution conservatrice

Cet article a été publié dans Aide-Mémoire, n°48 d'avril-mai-juin 2009

Dans notre précédent article[1], nous avons commencé à analyser la pensée de Julius Evola à travers son analyse du fascisme italien. Nous avons clairement indiqué, principalement dans la dernière partie, combien Evola se positionnait dans la mouvance idéologique contre-révolutionnaire[2]. Nous allons approfondir cet aspect via son analyse du Nazisme.

Les points de désaccords

Le positionnement d’Evola envers le Nazisme, peut-être plus qu’envers le Fascisme d’ailleurs, est très intéressant pour approcher les nuances qui peuvent exister au sein de l’extrême droite et qui expliquent toujours la présence de divers courant en son sein aujourd’hui. Evola critique en fait tout ce qui permettait au Nazisme de remplir quelque peu le dyptique de son nom. Car ce n’est évidemment pas l’aspect « national » qui le gène mais bien celui de « socialiste ». Ainsi des initiatives de mixité sociale comme dans le Service du Travail[3] : « En matière d’assistance sociale au bénéfice des classes inférieures, l’Allemagne hitlérienne fut à l’avant-garde de toutes les nations, n’ayant à ses côtés que l’Italie fasciste. Cela rentrait directement dans la politique d’Hitler, désireux d’avoir avec lui la classe laborieuse, à laquelle il assura un maximum de bien-être bourgeois, tandis que la reprise du slogan insipide de la « noblesse du travail » lui donnait une « conscience » particulière. Mais on dépassa parfois l’objectif, au point de devancer l’invasion de cette plèbe disposant de moyens et présomptueuse qui, de nos jours, prolifère comme une vraie peste dans la « société de consommation ».[4] Plus fondamentalement, le populisme sur lequel Hitler fonde son pouvoir lui déplait également car il va à l’encontre de sa théorie aristocratique : « Le Troisième Reich s’est donc présenté sous la forme d’une dictature populaire, le pouvoir étant entre les mains d’un seul individu privé de toute légitimité supérieure, tirant uniquement du Volk et de son consensus l’origine de son pouvoir. Telle est l’essence du Führerprinzip. Avec lui, on avait voulu revenir à une tradition du temps des Germains, à la relation entre le chef et sa suite, unis par un lien de fidélité. Mais on oubliait en premier lieu que ce lien ne s’établissait alors qu’en cas de nécessité ou en vue d’objectifs militaires déterminés et que, tout comme la dictature pendant la première période romaine, le Führer (dux ou heretigo) n’avait pas un caractère permanent ; en second lieu, que les « partisans » étaient les différents chefs des lignées, non une masse, un Volk ; en troisième lieu, que dans l’ancienne constitution germanique, il y avait, en dehors du chef exceptionnel qui pouvait exiger une obéissance inconditionnelle en certaines circonstances – en dehors du dux ou heretigo – le rex, possesseur d’une dignité supérieure en raison de son origine »[5].

De là, la troisième critique qui porte sur le racisme hitlérien :« De toute façon, quant à l’appréciation d’ensemble du racisme allemand de notre point de vue, notre jugement est le suivant : il faut voir une aberration démagogique dans la prétention germano-aryenne qui amenait à penser, comme l’avait affirmé Hitler, qu’être un balayeur du Reich devait être considéré comme un honneur plus grand que d’être roi d’un pays étranger. Ceci n’enlève rien au fait que, du point de vue de la Droite, une certaine conscience raciale équilibrée, une certaine dignité de « race » peuvent être jugées salutaires, si l’on pense à quel point nous en sommes aujourd’hui, avec l’exaltation de la négritude et tout le reste, avec la psychose anticolonialiste et le fanatisme de l’ « intégration » : autant de phénomènes parallèles au déclin de toute l’Europe et de l’Occident »[6]. Si l’antisémitisme d’Hitler relève pour Evola du registre de la paranoïa[7], il ne le condamne pas entièrement et prône même un antisémitisme « éthique », qui s’oppose à certaines valeurs comme le cosmopolitisme et le matérialisme, plutôt qu’un antisémitisme « racial ». D’autant que, comme d’autres responsables de l’extrême droite ayant continué leurs activités après 1945, il reconnaît le côté handicapant pour sa cause du génocide : « Mais la liquidation physiques des Juifs doit être rapportée essentiellement à la période de la guerre et aux territoires occupés, car on estime généralement qu’il n’en restait en Allemagne, au début des hostilités, que 25000 environ. Et pour ces massacres, connus dans un deuxième temps seulement par la majorité du peuple allemand, aucune justification, aucune excuse n’est recevable. »[8]

Il ne faut donc pas se tromper. C’est bien la forme du racisme et non le concept en temps que tel qu’Evola rejette, lui qui reprend en les approuvant, les idées de Walther Darré[9] : « Or, le Troisième Reich, bien que n’étant pas du tout opposé à l’industrie, s’occupa de prévenir énergiquement le « déracinement du paysan » (donc, implicitement, son exode urbain), de protéger la base naturelle de son existence, c’est-à-dire les terres, non seulement contre toute expropriation et toute spéculation économique, mais aussi contre tout fractionnement et tout endettement. Le centre de cette politique, ce fut le concept de l’Erbhof, c’est-à-dire d’une propriété héréditaire inaliénable, à transmettre à un seul héritier, au plus qualifié (ce qui, souvent d’ailleurs, correspondait à un usage séculaire) : à conserver à travers les générations, « héritage de la lignée dans les mains de paysans libres »[10].

La Révolution conservatrice

C’est donc clairement les quelques apports des Lumières et du rationnalisme repris dans le Nazisme, qu’Evola critique : « On peut comprendre, par conséquent, à quel niveau la lutte pour la vision du monde descendit en prenant des directions de ce genre. A ce sujet, la limite principale, ce fut celle d’un « naturalisme » qui niait toute véritable transcendance. Il suffit de penser que l’on condamna, comme d’esprit non-aryen mais « levantin », la distinction entre l’âme et le corps, le racisme postulant et présupposant leur unité essentielle et indivisible. »[11]. A l’inverse, il approuve certains éléments comme la volonté de construire un réel imaginaire politique : « Il faut néanmoins reconnaître au national-socialisme le mérite d’avoir perçu la nécessité d’une « lutte pour la vision du monde ». Pour Hitler lui-même, la vision du monde était un facteur de première importance, situé au-dessus des idéologies et des formules de parti. La révolution devait être étendue au domaine de la vision du monde, de la Weltanschauung »[12]. Rien d’étonnant donc de trouver la déclaration suivante : « Si Mein Kampf d’Hitler fut la Bible politique et idéologique du national-socialisme, l’ouvrage principal en fait de vision du monde et d’interprétation de l’histoire fut, dans le Troisième Reich, Le mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg. C’est à lui qu’on se référa, sur plus d’un point, pour l’endoctrinement des jeunes générations. »[13]. De là, Evola enchaîne logiquement avec son approbation de ce que fut la SS qui, à l’exemple de Sparte mais aussi des Jésuites, répond à sa demande d’un Ordre élitiste destiné à être l’aristocratie nouvelle défendant un monde hiérarchisé inégalitaire et qui s’éloignait de la caricature germaniste du racisme dont nous venons de dire combien il la condamnait : « Dans un discours prononcé à Poznan le 4 octobre 1943, Himmler parla carrément des SS comme de l’Ordre armé qui, à l’avenir, après l’élimination de l’Union Soviétique, aurait dû monter la garde de l’Europe sur l’Oural contre « les hordes asiates ». L’important, c’est que dans cette situation un certain changement de perspective eut lieu. On cessa d’identifier l’ « aryanité » à la « germanité ». On voulait combattre non pour un national-socialisme expansionniste reposant sur un racisme unilatéral, non pour le pangermanisme, mais pour une idée supérieure, pour l’Europe et pour un « Ordre Nouveau » européen. Cette orientation gagna du terrain dans la SS et s’exprima dans la déclaration de Charlottenburg (…) Dans cette déclaration de Charlottenburg, il était question de la conception de l’homme et de la vie propre au Troisième Reich et, surtout, du concept d’Ordre Nouveau, lequel n’aurait pas dû être hégémonique, mais fédéraliste et organique. »[14]

Evola défend donc une sorte de Nazisme qui serait purgé de sa forme Hitlérienne, ce qui est un raisonnement quelque peu particulier quand on sait combien Hitler est indissociable du parti qu’il a créé[15] : « Par ailleurs, toujours après 1918 et avant l’avènement d’Hitler, il y eut en premier lieu des intellectuels qui, partant de cet héritage traditionnel, cherchèrent à promouvoir un mouvement tout à la fois de restauration et de rénovation. Là aussi, on pensait à une révolution, non dans le sens progressiste et subversif, mais bien comme refoulement du négatif, de ce qui s’était sclérosé et de ce qui, dans le régime précédent, avait perdu en partie ses possibilités vitales originelles, pour se ressentir au contraire de l’avènement du nouvel âge industriel. D’où la formule, souvent employée, de « révolution conservatrice ». »[16] Cette révolution conservatrice qui doit être entendue comme la troisième voie entre le totalitarisme hitlérien et la démocratie et le marxisme est bien un projet qui garde toute son actualité dans l’après guerre : « Le décret, signé par Hindenburg, avait un caractère légal. L’action concrète contre les communistes n’eut pas ce caractère, dans la mesure où elle ne fut pas accomplie par la seule police, mais aussi par les SA et les SS hitlériens de leur propre initiative, ce qui donna lieu à des excès. Mais si nous devions dès maintenant formuler un jugement du point de vue général de la Droite, nous devrions dire que dans tout Etat digne de ce nom des mesures de ce genre s’imposent dans certaines circonstances. C’est justement parce que rien de tel n’a été fait pour la plus grande gloire de la sacro-sainte démocratie, que dans l’Italie d’après la guerre mondiale le cancer représenté par le communisme et ses compagnons de route a pris une ampleur alarmante et y a poussé des racines si solides que son extirpation apparaît peu probable sans une véritable guerre civile »[17].

Un nouveau parcours significatif

Julius Evola est donc une nouvelle fois un auteur dont la pensée et le parcours traverse les bouleversements de la deuxième guerre mondiale et fait la liaison entre l’extrême droite des années 30 et sa continuation dès le lendemain de la guerre. Né à Rome le 19 mai 1898 dans une famille de la petite noblesse sicilienne, Evola est tout d’abord proche des futuristes avant de s’engager dans la première guerre mondiale. Dès les débuts du Fascisme, il participe au sein de celui-ci au courant traditionnaliste, fortement influencé qu’il est par les écrits, principalement La crise du monde moderne, et la pensée de René Guénon. Se rapprochant des SS durant la guerre, il termine celle-ci à Vienne où en avril 1945 il se retrouve paralysé des membres inférieurs à la suite d’un bombardement. Dès 1948 on le retrouve dans les groupes fascistes en Italie. Son implication est telle qu’il est arrêté en 1951 car considéré par la police comme le maître à penser des groupes les plus extrémistes à cause de son ouvrage Les hommes au milieu des Ruines. Il décède le 11 juin 1974[18].

Nous terminerons ce double article comme nous l’avons commencé par une citation de la préface due à et qui synthétise bien le positionnement d’Evola: « Nous pouvons donc conclure ces considérations préliminaires en disant qu’idéalement le concept de la vraie Droite, de la Droite telle que nous l’entendons, doit être défini en fonction des forces et des traditions qui agirent d’une manière formatrice dans un groupe de nations, et parfois aussi dans des unités supranationales, avant la Révolution Française, avant l’avènement du Tiers Etat et du monde des masses, avant la civilisation bourgeoise et industrielle, avec toutes leurs conséquences et les jeux d’actions et de réactions concordantes qui ont conduit au marasme actuel et à ce qui menace d’une destruction définitive le peu qui reste encore de la civilisation européenne et du prestige européen. »[19]


Notes

[1] Voir Le Fascisme est de droite in Aide-mémoire n°47 de janvier-février-mars 2009.

[2] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in Aide-mémoire n°36 d’avril-mai-juin 2006.

[3] Voir notre analyse critique de ses aspects dans Force, Joie et Travail! in Aide-mémoire n°45 de juillet-août-septembre 2008,

[4] Evola, Julius, Le fascisme vu de droite. Suivi de notes sur le troisième Reich, Paris, Totalité, 1981, p.130

[5] Pp.124-125

[6] p.140

[7] p.141

[8] p.143

[9] Voir De l’étalon au noble SS in Aide-mémoire n°27 de janvier-février-mars 2004.

[10] Pp.134-135

[11] p.148

[12] p.146

[13] p.150

[14] p.160

[15] Voir nos deux articles « Mon Combat » d’Adolf Hitler, une autobiographie… in Aide-mémoire n°20 de Janvier-février-mars 2002 et « Mon Combat » d’Adolf Hitler, un programme…in Aide-mémoire n°21 d’avril-mai-juin 2002, ainsi que Les résultats d’une coalition avec l’extrême droite in Aide-mémoire n°30 d’octobre-novembre-décembre 2004.

[16] p.121

[17] p.121

[18] Les renseignements biographiques proviennent de l’encyclopédie en ligne Metapedia que nous analyserons dans un prochain article.

[19] Pp.27-28

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