vendredi 7 novembre 2008

La RTBF, comme tout le service public, doit être détruite !


Cet article a été publié dans le n° 369 de la revue Espace de libertés du mois de novembre 2008, p.32.

Deux ans après son ouvrage La RTBF est aussi la nôtre, Bernard Hennebert récidive avec un livre salutaire dans les perspectives démocratiques qu’il aborde mais au titre bien plus alarmiste : Il faut sauver la RTBF[1].

Un des points importants que Hennebert aborde est que la RTBF étant une chaine de service public, elle se doit de proposer une offre différente et non de courir derrière les chaînes du privé. Une des questions centrales est ici la publicité. Celle-ci, qu’il trouve déjà trop présente, est réclamée de manière ferme par les dirigeants de la RTBF afin d’augmenter leur recette, nécessité selon eux pour faire face à la concurrence. Mais Hennebert de s’interroger : « Emettons l’hypothèse qu’on découvrira alors que bien des budgets pour mener à bien ces objectifs spécifiques au service public sont souvent moins importants que ceux nécessités par l’acquisition ou à la production de coûteux programmes auxquels sont si sensibles les annonceurs »[2]. La publicité n’est pas la seule source de questionnement. Il en va de même de l’absence d’un réel agenda culturel, d’une émission d’éducation au média qui ne serait pas une vaste hypocrisie (soulignant au passage que Screen et Zoom arrière sont considérés par la RTBF comme relevant de cette catégorie), de la présence de la violence, de la signalétique…

« Bien entendu, les revendications ne doivent pas se limiter au cas de la RTBF. Les partis devraient être interpellés également, par exemple, sur le statut de RTL TVI, Club RTL et Plug TV qui tentent de faire croire qu’ils ont émigré au Grand-Duché du Luxembourg et qui nient que le droit de la Communauté française leur soit applicable, ce qui mène à plus de laxisme dans l’application des règles qui régissent la présence publicitaire, la diffusion d’images de violence gratuite, etc. »[3] Cependant, la RTBF étant un service public et devant renégocier son contrat de gestion, c’est sur cette dernière qu’il centre sa critique, insistant sur le rôle que les citoyens ont à jouer dans un débat qui concerne de manière plus large la démocratie : « Il n’y a pas que les distinctions entre réalité et fiction, ou direct et différé, qu’il importe de souligner, il reste beaucoup de pain sur la planche. Sans la pression des usagers, il est à craindre qu’on en restera là. Les prochains chapitres de ce livre vont tenter d’indiquer au lecteur comment il peut s’impliquer concrètement dans une évolution humaniste de notre paysage audiovisuel ».[4] Le livre de Bernard Hennebert a alors ce grand intérêt de décortiquer les différents moyens d’actions que chacun d’entre nous a pour intervenir et de ne pas en minimiser l’intérêt ni la portée car « Il n’est pas rare que certaines obligations ne commencent à être appliquées qu’à partir du moment où un usager découvre qu’elles ne sont pas encore prises en compte par le diffuseur et le signifie au CSA. Au plus des plaintes judicieuses et justifiées seront déposées, au plus la RTBF hésitera à ne pas appliquer telle ou telle règle sachant qu’une sanction pourrait constituer pour elle un manque à gagner financier. Il ne s’agit donc pas de jouer simplement au gendarme et au voleur, mais bien d’être solidaire d’un travail préventif pour que la RTBF soit davantage au service du public »[5].

Service public, le terme a souvent été utilisé dans ce texte. C’est qu’il est une des composantes qui nous paraît indispensable au fonctionnement démocratique d’une société par les services qu’il offre à l’ensemble de la population. Or comme le dit fort justement Marc Moulin à la fin de sa préface, « La RTBF, comme presque tous les services publics, est victime d’une libéralisation mal comprise et mal conçue. Aujourd’hui, on aperçoit enfin comment l’argent fait main basse sur les dernières sources de richesses qui ne lui appartenait pas encore (postes, chemins de fer, énergie, eau, etc…). La privatisation des services publics fonctionne sur le mode du pillage. »[6].

C’est ce pillage que fort à propos Jacques Moden étudie en détail dans une brique qui deviendra, nous prenons les paris, une référence[7]. Il y retrace les trois vagues de privatisation qui ont marqué la Belgique, l’année 1991 apparaissant ici comme un tournant. Outre une description précise des mécanismes, montrant bien la cohérence entre une idéologie capitaliste triomphante, une construction européenne réalisée pour servir celle-ci et un politique dont l’imaginaire culturel est totalement acquis à la logique de marché, le livre comprend des bilans chiffrés des privatisations ainsi que des fiches morphologiques d’un grand nombre d’ « entreprise publique ».

Notes

[1] Hennebert, Bernard, Il faut sauver la RTBF, Bruxelles, Couleur livres, 2008, 144p

[2] P.52.

[3] P.136

[4] P.102

[5] P.120

[6] P.12.

[7] Moden, Jacques, Les privatisations en Belgique. Les mutations des entreprises publiques 1988-2008. Bruxelles, CRISP, 2008, 367 p.

lundi 3 novembre 2008

Abolir le capitalisme: une course contre la montre

C'est une nouvelle fois dans La Libre Belgique (ce lundi 03.11.08 en p.28) que je publie en compagnie de Didier Brissa, Yannick Bovy, Aïcha Magha, Alice Minette, Olivier Starquit et Karin Walravens une carte blanche dans le cadre du Mouvement Le Ressort.
Ce texte a reçu quelques commentaires mais surtout une réaction sous forme de carte blanche le vendredi 14.11.08 en p.51

La logique productiviste engendre exploitation, stress, souffrance au travail et désastre écologique. Nos sociétés sont en proie à un fétichisme du temps et à un culte de la vitesse.

Nous venons de passer à l’heure d’hiver. Ce changement qui perturbe l’horloge biologique, introduit en Europe occidentale le 28 mars 1976 suite au choc pétrolier de 1973, permettrait, selon ses promoteurs, de réaliser des économies d’énergie sur les éclairages publics, sur la base d’une meilleure utilisation de la lumière solaire naturelle pendant la période estivale.
Par analogie avec cette instrumentalisation du temps à des fins économiques, il n’est pas exclu de penser que la montre est apparue en même temps que le développement du capitalisme, lors de la révolution industrielle (1). L’esclave romain était doté de chaînes, l’esclave moderne porte une montre.
Les réunions nocturnes de la dernière chance convoquées pour sauver les banques de la faillite sont ainsi induites par la notion du temps dictée par les places boursières et les actionnaires: toujours plus, toujours plus vite.
Cette temporalité capitaliste est également impulsée par les entreprises transnationales: gestion des stocks à flux tendus, just in time parce que time is money. Cette logique productiviste, qui abolit les saisons aux dépens de l’environnement et de rapports Nord-Sud équitables, engendre exploitation, stress, souffrance au travail et désastre écologique.
Nos sociétés sont en proie à un fétichisme du temps et à un culte de la vitesse: le champ du travail n’y coupe pas, mais cela est tout aussi vrai dans le domaine législatif. Ainsi, la temporalité électorale ne coïncide pas avec la temporalité démocratique et citoyenne: l’homme et la femme politiques, qui doivent être réélus, se projettent rarement dans le long terme alors que les enjeux (le logement, l’environnement, l’éducation, la santé, la recherche, le plan Marshall les exemples foisonnent) exigent une approche sur le long terme.
Les défis de l’avenir sont connus et ne peuvent être minimisés. Les spécialistes pointent du doigt leur urgence: si rien n’est fait, le prix que nous payerons bientôt sera très élevé. Mais la différence entre le spécialiste et l’homme ou la femme politique réside dans l’adverbe "bientôt". "Bientôt", ce n’est pas ici et maintenant: le choix entre l’échéance électorale et la survie de la planète est vite fait. Faudrait-il envisager des mandataires politiques élus plus longtemps mais révocables à tout moment? Cela impliquerait assurément une redéfinition de notre système démocratique (2).
Le seul remède contre l’arbitraire, c’est le temps, le temps qui gomme les émotions, le temps qui permet de dialoguer, d’analyser, le temps de prendre le risque de la contradiction. La précipitation en politique n’est-elle pas un abus de pouvoir?
Mais tout concourt à cette précipitation: le travail d’information journalistique n’est-il pas soumis à la pression des "actualités", de l’événement? Le fonctionnement de notre société est basé sur l’immédiat, sur la tyrannie de la vitesse et de l’instantané. Et donc sur l’amnésie. Sur le mépris ou l’ignorance du passé. Sur l’occultation ou l’oubli de la mémoire collective. Et cette même construction de l’amnésie contribue à la reproduction, à la survie du capitalisme. La crise financière le démontre amplement: "Par essence, le capitalisme est immédiateté et spontanéité, il prétend annihiler le temps. Par nature, le marché est éphémère et volatil, mais finalement sa main est aussi impuissante qu’invisible. L’un et l’autre sont le contraire de la mémoire qui permet d’analyser le passé, d’apprécier le présent et de projeter le futur" (3).
Le fétichisme du temps et le culte de la vitesse conduisent à cette primauté mortifère des temps rapides sur les temps lents et des temps courts sur les temps longs.
Toute notre intelligence a été mobilisée pour inventer des prothèses techniques (les machines) et sociales pour accélérer. Ne devrions-nous pas maintenant faire l’éloge de la lenteur?
"Combattre la vitesse et délégitimer ses symboles (TGV, avion, voitures puissantes) constitue une nécessité écologique car la vitesse pollue, sociale car la vitesse est la face cachée de la richesse, anthropologique car la vitesse est inséparable du jeunisme, caractéristique du capitalisme" (4).
Et si le temps était la valeur la plus sous-estimée de notre société et la clé d’un changement de paradigme? La pollution du temps serait-elle l’autre dimension, dramatiquement négligée celle-là, du désastre écologique produit par le modèle productiviste occidental? La libération du temps, par essence insuffisant, n’est-elle pas un enjeu de civilisation?
Premier poste dévoreur de temps: le travail. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de s’ennuyer, de s’ancrer profondément dans le monde, de créer, est un trésor rare que l’on doit arracher à un quotidien minuté, saturé.
"Bâtir la civilisation du temps libéré" (5): six mots qui résument à la perfection le seul objectif politique vraiment excitant et émancipateur que l’on puisse se fixer pour les prochaines années.
Réduire collectivement le temps de travail? C’est bien sûr une urgence. Mais le problème, il faut le noter, ne tient pas seulement à la durée légale du travail. Le culte du travail influe également.
Les victimes les plus directes de cette logique de révérence obligée à l’égard du travail salarié sont sans conteste les chômeurs, contraints de plus en plus à accepter des boulots déqualifiants qui ne leur rapportent parfois que quelques cacahuètes de plus que les minimas sociaux.
Remettre le travail à sa place, c’est permettre à l’humain d’accéder à une temporalité plus heureuse: la société doit garantir à chacun(e) un vrai temps pour les activités familiales, sociales, créatives et bien entendu du temps pour soi (6).
L’objectif politique d’une réduction massive du temps de travail est porteur d’un enjeu de civilisation et d’émancipation qui n’a encore jamais été exploré. Cet enjeu d’émancipation concerne le rapport de chacun à lui-même, certes, mais aussi de son rapport aux autres. Libérer du temps permet d’en consacrer plus aux autres, à sa famille, à ses amis, à la société, à soi-même. La réduction du temps de travail est un facteur d’épanouissement individuel en même temps qu’elle cultive le lien social. Le bien-être humain doit passer par la maîtrise du temps de vie et non par une course effrénée aux biens matériels.
"Une diminution drastique du temps de travail considéré comme 'normal’, et le découplage, à travers le revenu garanti prôné par André Gorz et d’autres, du travail et des moyens de subsistance, permettrait de ré-oxygéner nos existences asphyxiées, de remettre du sens et du plaisir dans tout ce que le mode de vie dominant transforme en simulacres absurdes, en corvées exaspérantes, en ébauches vite avortées" (7).
L’enjeu n’est donc pas, ou pas seulement, de se battre pour gagner sur la quantité de temps dont on dispose, mais aussi sur sa qualité.
La réduction du temps de travail est indispensable mais elle ne présentera pas de valeur libératrice ni ne changera la société si elle sert seulement à redistribuer le travail et à réduire le chômage Elle exige une politique du temps qui englobe l’aménagement du cadre de vie, la politique culturelle, la formation et l’éducation (populaires, c’est-à-dire par et pour le peuple et non par des "fournisseurs de temps de cerveau disponible" (8)).
A défaut, les recommandations des magazines visant à prendre du temps pour soi dans un bain moussant ou de dégager du temps pour sauver son couple risquent de se muer en une injonction paradoxale. Notre mode de vie "normal" rend impossible ces salutaires ambitions.
Prendre du temps pour soi, vraiment? Illusoire, à moins d’abolir le capitalisme.

NOTES

1. Ainsi, il n’est pas anecdotique de relever que la date de l’invention de la montre-bracelet coïncide avec celle de la parution de "L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme" de Max Weber.
2. Voir le texte du Ressort "une démocratie unijambiste et sans cœur", http://ressort.domainepublic.net/spip/spip.php?article19
3. Hugues Lepaige, "Le capitalisme n’a pas de mémoire", Démocratie, n°20, 15octobre 2008. C’est nous qui soulignons.
4. Paul Ariès, "La politique de l’escargot", Le Sarkophage, n°7, juillet-septembre2008.
5. Titre d’un article d’André Gorz paru dans Le Monde diplomatique, mars1993.
6. Question ancienne dont le pamphlet de Paul Lafargue, Le droit à la paresse, reste une des plus brillantes analyses.
7. Mona Chollet, "A la recherche des heures célestes", http://peripheries.net/article320.html
8. Acrimed, "Le Lay (TF1) vend "du temps de cerveau humain disponible"", http://www.acrimed.org/article1688.html

vendredi 17 octobre 2008

Panorama des interlocuteurs sociaux

Cet article a été publié dans Espace de Libertés, n°368 d'octobre 2008, p.30


Les mots sont importants. Plusieurs ouvrages ont mis en lumière le fait que l’imaginaire culturel est fondamental et que le vocabulaire y joue un rôle central[1]. Dans ce cadre, un ouvrage[2] refaisant le point sur la composition des différents interlocuteurs sociaux, et les qualifiant comme tels et non comme « partenaires »[3], revêt toute son importance au lendemain d’élections sociales n’ayant pas apportées de grandes modifications mais à la veille d’une négociation autour d’un nouvel accord interprofessionnel qui s’annonce particulièrement difficile.

Le dossier du CRISP se divise en deux grandes parties. La première est consacrée aux organisations syndicales et la deuxième aux organisations patronales. Concernant les organisations syndicales, les deux auteurs analysent de manière précise la FGTB, la CSC et la CGSLB mais également la peu connue Union nationale des syndicats indépendants (UNSI) créée en 1982 mais à la représentativité fort faible. Ils mettent également en lumière toute la complexité du syndicalisme en Belgique : « Si les syndicats sont de grandes organisations, il ne faut cependant pas les assimiler à des administrations bureaucratiques. En tant qu’expression organisée d’un mouvement social porteur des valeurs d’émancipation de la classe des travailleurs, de justice sociale et de démocratisation de l’économie, ils sont toujours marqués par la perspective militante, même si celle-ci doit composer, parfois difficilement, avec un professionnalisme et une expertise très exigeants, requis notamment par la concertation sociale. »[4]. Outre la représentativité et les différentes facettes de ce qu’est aujourd’hui le syndicalisme, les auteurs interrogent également l’actualité de certains concepts pouvant parfois – à tort – paraître comme obsolète. Ainsi de celui de classe : « Les intérêts des travailleurs salariés sont à la fois convergents et divergents. Les points communs entre les travailleurs salariés s’expliquent par la position de subordination qu’ils occupent par rapport aux employeurs. À la différence des travailleurs indépendants, les salariés sont soumis à l’autorité d’un employeur, qui a le droit de leur donner des ordres pour l’exécution de leur contrat de travail. La loi du 3 juillet 1978 sur les contrats de travail défini le cadre légal dans lequel le travailleur exécute le contrat qui le lie individuellement à l’employeur. Ce statut commun aux salariés est l’un des éléments déterminants lorsqu’on recherche ce qui fait d’eux une classe sociale. »[5]

Cette réflexion, on la retrouve également dans la partie analysant les organisations patronales, prise via un autre angle tout aussi pertinent et qui, ajouté au précédent, montre bien qu’une « conscience de classe » existe bien : « Le monde des classes moyennes doit être pris en compte dans une étude sur les organisations patronales, bien qu’un grand nombre d’affiliés à ses organisations ne soient pas des employeurs. Néanmoins leurs représentants siègent du côté patronal dans de nombreux conseils consultatifs, et en premier lieu dans les deux grands organes paritaires que sont le Conseil national du travail et le Conseil central de l’économie. »[6]. De cette deuxième partie, on retiendra principalement que les organisations patronales ne se sont pas divisées sur les questions confessionnelles mais qu’ils existent de vrai différence régionale, les organisations flamandes plaidant pour moins de fédéralisme. On notera également que le patronat consacre des moyens très importants pour sa communication et son travail de lobbying, et ce avec des résultats probants : « En 2003, après la nomination d’un nouvel administrateur délégué, la FEB adopte une stratégie de communication plus incisive et une attitude plus proactive dans la présentation de ses positions. C’est le cas dans le processus de concertation qui a abouti à la loi du 23 décembre 2005 relative au Pacte de solidarité entre les générations, qui rencontre une part importante des revendications de l’organisation. »[7]

Voici donc encore un dossier de référence du CRISP pour toutes les personnes qui désirent s’y retrouver dans le paysage socio-économique belge.

Notes

[1] Sur les questions de vocabulaire voir Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007 et Mateo Alaluf Dictionnaire du prêt-à-penser, Bruxelles, EVO, 2000 mais aussi Eric Hazan, LQR, la propagande au quotidien, Paris, Raisons d’agir, 2006.

[2] Étienne Arcq et Pierre Blaise, Les organisations syndicales et patronales, Bruxelles, CRISP, 200 [3]

p.7

[4] P.24

[5] p.60. Sur cette question des classes sociales aujourd’hui, on lira également Classes sociales : retour ou renouveau ?, Coll. « Espace Marx », Paris, Syllepse, 2003 et Classe ouvrière, salariat, luttes des classes, Coll. « Les cahiers de critique communiste », Paris, Syllepse, 2005.

[6] P.119

[7] P.106

Le militaria, porte d’entrée de l’idéologie d’extrême droite


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Cet article a été publié dans Aide-Mémoire, n°46 d'octobre-novembre-décembre 2008
Toute personne ayant déjà fréquenté une bourse aux armes et uniformes de la seconde guerre mondiale sait combien ce type de manifestation peut être de particulière. Car à côté des uniformes des alliés, surtout Américains, on retrouve toujours des uniformes allemands, avec une préférence surprenante pour ceux des unités d’élites de la Waffen SS. Rien d’idéologique entend-t-on toujours, juste une collectionnite militaire envers des troupes ayant des faits de guerre important. Cette fascination malsaine envers des faits d’armes présentés comme héroïque se retrouve également dans une partie abondante, débordante, de la littérature consacrée à la deuxième guerre mondiale qui, loin de s’intéresser aux causes et conséquences politiques de celles-ci et des leçons pour aujourd’hui, s’attache aux moindres petits événements militaires. Si nous émettons des interrogations sur l’utilité d’une telle production, force est de constater qu’elle se diffuse largement et semble inépuisable. Si l’immense majorité de cette production est inoffensive (si l’on excepte qu’elle évite de se poser les questions en lien avec aujourd’hui, soit les questions de citoyennetés) une partie de cette littérature couvre un discours idéologique entretenant le souvenir, la nostalgie, du IIIe Reich et des régimes d’extrême droite des années 30-40 avec une quasi exclusivité sur le Nazisme.
Deux auteurs se distinguent plus particulièrement[1]. Le premier, Jean Mabire, est le plus connu. Né le 8 février 1926, ce partisan de l’Algérie française participera à la revue Défense de l’Occident de Maurice Bardèche[2] et sera le rédacteur en chef d’Europe Action. Biographe de Tixier-Vignacour[3] il écrira un nombre considérable d’ouvrage de guerre dont une trilogie sur les Waffen SS français. Mabire sera aussi un des penseurs de la Nouvelle droite et un ami de Pierre Vial. Il décède le 29 mars 2006 alors qu’il est toujours chroniqueur au sein de National Hebdo, un des organes du Front National.
De Marc Augier à Saint-Loup
Le second, nous l’avons déjà rencontré lorsque nous avions analysé il y a deux ans un des livres de Pierre Vial, un des principaux penseurs du courant païen de l’extrême droite contemporaine. Celui-ci, présentant une de ses références politiques, disait : « Après avoir traversé, en 1945, le crépuscule des dieux, Marc Augier a choisi de vivre pour témoigner. Ainsi est né Saint-Loup, auteur prolifique, dont les livres ont joué, pour la génération à laquelle j’appartiens, un rôle décisif. Car, en lisant Saint-Loup, bien des jeunes, dans les années 60, ont entendu un appel. Appel des cimes. Appel des sentiers sinuant au cœur des forêts. Appel des sources. Appel de ce Soleil Invaincu qui, malgré tous les inquisiteurs, a été, est et sera le signe de ralliement des garçons et des filles de notre peuple en lutte pour le seul droit qu’ils reconnaissent – celui du sol et du sang » [4]. Avec Marc Augier, nous retrouvons à nouveau un militant qui fait la liaison entre les années 30-40 et aujourd’hui, un « passeur de mémoire » et de relais dont le parcours comme l’œuvre littéraire sont loin d’être neutre, n’en déplaise aux éditeurs et bibliothécaires qui n’y décèlent pas le vers dans le fruit. Né le 19 mars 1908[5] Marc Augier après ses études travaille comme grand reporter, alternant cette activité avec de longues balades en moto. Dès avant la guerre, le personnage répond parfaitement aux critères du héros fascistes, fort physiquement, proche de la nature et qui n’hésite pas à prendre des risques et à payer de sa personne. Dans les années 30, membre de la SFIO, il participe à l’aventure des Auberges de jeunesse. C’est en 1938, avec sa rencontre avec Alphonse de Chateaubriand, que le pacifiste Augier commence à voir l’Allemagne autrement. Dès le début de l’occupation, il se lance dans le militantisme politique collaborationniste en fondant La Gerbe et dirige Les Jeunes de l’Europe Nouvelle, branche jeunesse du Groupe Collaboration. Un nouveau tournant se produit avec invasion de l’URSS par l’Allemagne. Augier, qui a intégré le bureau politique du PPF de Jacques Doriot, rejoint immédiatement la Légion des Volontaires Français et part se battre sur le front de l’est dans une croisade anti-bolchévique qu’il racontera plus tard dans ses romans. Blessé, il continue cependant son combat par l’écrit en concevant l’organe de la LVF, Le combattant européen. À la Libération, il est condamné à mort par contumace. Caché par des moines, il écrit et publie sous le pseudonyme de Saint-Loup, un roman d’aventure Face nord dont l’avance sur les recettes lui permettent de se réfugier à Rio de Janeiro. Il rentre en France dès le début des années 50 profitant de la grâce générale. En 1953 il manque d’obtenir le prix Goncourt avec La nuit commence au cap Horn mais sa véritable identité est révélée. En 1963 il publie Les volontaires, premier volume d’une trilogie[6]. Comme l’indique son biographe : « cette trilogie se charge d’un sens politique, philosophique et peut-être même religieux ! C’est le message d’un témoin, d’un porteur de lumière qui transmet le flambeau de la fidélité aux générations nouvelles (…) Ces livres portent l’espoir d’un renouveau, d’un retour de la Lumière. Il est donc véritablement possible d’intégrer cette histoire aux légendes indo-européennes à raconter dans les temps futurs. (…) L’auteur estime que rien n’est perdu, et se réfère à la théorie nietzschéenne de « la plus longue mémoire » et au « soleil invaincu » de nos ancêtres païens ». On le voit, cet auteur décédé le 16 décembre 1990 à Paris est loin d’être anodin dans son parcours.
L’héroïsme des volontaires
C’est dans une maison d’édition « classique », les presses de la cité, que son livre Les volontaires est publié. La biographie de l’auteur sur le premier rabat de couverture le compare à Hemingway et vante surtout ses exploits physiques avant de le qualifier de « Modèle de l’écrivain « engagé », il a joué sa vie dans les climats géographiques et politiques les plus hostiles du monde, dans le temps où d’autres construisaient leur légende aux terrasses des cafés littéraires ! »[7]. Dès la lecture du quatrième de couverture l’ambigüité est de mise et surtout l’absence de critique, de recul et de mise en perspective pouvant alerter le lecteur sur la nature de l’ouvrage : « Saint-Loup, le romancier de la volonté de puissance, le biographe des hommes aux dimensions surhumaines, raconte, dans LES VOLONTAIRES, cette extraordinaire aventure, riche de sang, d’idéal, de voluptés insolites, de morts sublimes, de luttes internes parfois mesquines, avec l’objectivité qui marque son œuvre historique. Il a réussi à s’élever au-dessus des passions politiques qui pesèrent sur l’aventure LVF, pendant et après sa création. Le monument qu’il dresse, avec ce livre, porte une inscription : ceux qui ont donné librement leur sang pour défendre la réputation des guerriers de France, dorment en paix »
C’est donc sous l’aspect d’une œuvre neutre que le livre est présenté : « Nous prions le lecteur de bien vouloir aborder ces grandes et dramatiques aventures sans se poser les questions que nous refusons de nous poser. Il serait vain, en effet, de se demander si ces hommes ont été les « enfants perdus » d’une époque qui prétendait les condamner, ou les « héroïques précurseurs », de la « fraternité d’armes franco-allemande » dont l’actualité prétend, de nouveau, s’inspirer. »[8] L’auteur utilise les arguments connus des négationnistes : « Les Américains sont en train de restituer à la République Fédérale Allemande les archives de guerre du IIIe Reich, tombées entre leurs mains. La publication de ces documents prépare une révolution de l’histoire. Elle apporte en effet le point de vue du vaincu de la seconde guerre mondiale. Pour la première fois depuis dix-huit ans, l’étude contradictoire de l’événement devient possible et permet de dépasser l’interprétation unilatérale qui en fut le plus souvent retenue »[9]. Et bien sur d’aborder la question sous l’angle de l’anticonformisme, d’un héroïsme romantique : « Nous avons été vivement intéressé par l’aventure de nos compatriotes engagés dans l’armée allemande, sous le signe du nationalisme dépassé, parce que nous nous sommes toujours attaché, aussi bien dans nos romans que nos études historiques, aux hommes qui font éclater les cadres moraux ou spirituels de leur temps. Ils représentent, en effet, l’élément dynamique de l’évolution curieusement appelée aujourd’hui « mouvement de l’histoire » et ils entraînent derrière eux, à plus ou moins longue échéance, les masses végétatives »[10].
Le livre commence avec le recrutement du premier contingent de volontaire de la LVF que l’auteur compare immédiatement aux Brigades Internationales de la guerre civile espagnole, soulignant l’idéalisme qui guide les volontaires. Cette description est confirmée, et même renforcée, lorsque Saint-Loup évoque la duplicité des Allemands qui ne désirent pas réellement faciliter la tâche des français. Un des personnages principaux du roman, Le Fauconnier illustre cet idéalisme. Ce « héros » est le prototype du fasciste idéal à l’image du Gilles du roman éponyme de Pierre Drieu La Rochelle[11] : « Le Fauconnier haussa les épaules, enfila ses gants, donna une chiquenaude à sa vareuse pour la faire retomber sans pli et leur dit : - Chers camarades, l’époque des guerres nationales est révolue, la guerre révolutionnaire commence. Je ne vois pas ce qui peut vous choquer dans le port d’un uniforme qui représente l’internationale fasciste ! »[12]. Le portrait est renforcé par le comportement héroïque au combat : « Le Fauconnier roule en tête de colonne, à genoux derrière son conducteur, une mitraillette « camembert » posée à sa droite, sur le foin de l’araba, prête à tirer. De temps à autre, il jette un coup d’œil sur le cadran lumineux de son chronomètre. Quand il longe des étangs, une clarté d’eaux mortes dessine mieux son visage grave et dur. Cette marche angoissante en territoire ennemi le laisse indifférent. Les ombres bondissantes des bêtes surprises ne le prennent jamais au dépourvu. Son pouls conserve la cadence de 75 pulsations-minute. Même au combat. Si la colonne a pris du retard, il donne des coups de poing dans le dos de son conducteur : « plus vite ! plus vote ! » Il défend son raid contre les atteintes du temps et de la faiblesse humaine. Il impose à son aventure la rigueur lumineuse d’un temple grec. »[13]. Le roman aborde, outre via l’aspect d’un « esprit français » frondeur la question du racisme : « Une fois, ils entrèrent dans un village dont la splendeur insolite leur coupa le souffle. Succédant aux isbas poudreuses, aux misérables jardins potagers peuplés de femmes empaquetées dans de grossières étoffes grises, d’hommes chaussés de « laptis » en écorce de bouleau qui leur faisaient dire : « Eh bien, si c’est çà la Russie ! » soudain cette divine surprise… Des maisons de bois peintes. Jardins ordonnés. Fleurs sur la place de l’église. Fleurs autour du puits banal. Fleurs partout. Des enfants propres, mouchés, brossés, soigneusement coiffés. Pas de morve au nez. Pas de gourme… Les jeunes filles revenaient de la messe. Jupes sombres. Corsages bariolés. Bottes vernies ! Les garçons – culottes de cheval, veston bien repassé – suivaient les filles en riant. Le soleil pleuvait sur leur joie saine et forte, les fleurs, les façades ornées de fresques. (…) C’est aussi un village russe, mon lieutenant, mais il est peuplé de « Volksdeutsche ». C’est une minorité germanique installée dans le pays depuis quelques siècles. Vous admirez comme moi la nuance ? - Çà change foutrement des autres ! dit le lieutenant en frottant son monocle avec une peau de chamois. Ils contemplèrent cette oasis de civilisation posée, comme une île heureuse, sur l’océan triste et gris de la steppe. - Et voilà, dit Cuny, j’aimerais pouvoir faire un cours ici, expliquer aux marxistes que ce n’est pas l’économie mais la race qui est le moteur de l’histoire »[14]. C’est au personnage de Le Fauconnier de développer cet aspect par un monologue qui nous permet de revenir sur la thèse centrale de notre chronique, à savoir l’importance la centralité du Darwinisme social dans l’idéologie d’extrême droite : « Le Fauconnier place ensuite sa théorie du néo-marxisme : le matérialisme biologique. L’impulsion que l’homme donne au mouvement de l’Histoire est d’autant plus forte que le niveau biologique des populations est plus élevé. Contre les fumistes et les provocateurs, il faut réintégrer l’homme dans la nature ; le reclasser dans le règne animal en lui refusant toute origine surnaturelle. A partir de cette révolution, il n’existe plus de lutte de classes. Dans le monde vivant des espèces en lutte pour s’approprier les moyens de survie, il existe seulement une lutte des races qui les différencient. Des races prospèrent, d’autres végètent, d’autres disparaissent. Les races supérieures dominent, irrésistiblement, les races inférieures, par le jeu de leur cérébralisation plus poussées. »[15]
On le voit, nous sommes loin avec cet ouvrage d’un anodin roman de guerre.
Notes


[1] On pourrait aussi citer ici Sven Hassel. Nous n’aborderons par contre pas un aspect encore plus nauséabond de ce type de littérature représenté par les romans sado-maso mettant en scène des SS féminines
[2] Voir Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in Aide-émmoire n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005
[3] Voir La cohérence d’un engagement in Aide-mémoire n°40 d’avril-mai-juin 2007
[4] Voir La tendance païenne de l’extrême droite, in Aide mémoire n°38 d’octobre-novembre-décembre 2006. La citation est tirée de la p.223 de son ouvrage Une terre. Un peuple. Paris, Terre et peuple, 2000
[5] Les renseignements biographiques sont extraits d’un article au titre significatif de Jean-Jacques Matringhen De Marc Augier à Saint-Loup : Honneur et fidélité repris sur de nombreux sites d’extrême droite. Le titre est significatif car cette devise était celle des SS et était gravée sur leur dague.
[6] Les deux autres volumes sont Les hérétiques et Les nostalgiques
[7] Saint-Loup, Les volontaires, Paris, Presses de la cité, (1963), 506 p.
[8] P.11
[9] P.9.
[10] P.10.
[11] Sur Drieu La Rochelle voir Un vrai fasciste : ni de droite, ni de gauche mais… d’extrême droite in Aide Mémoire n°31 de janvier-février-mars 2005. Son roman Gilles réédité par Gallimard dans sa collection Folio en 1973. On en trouvera une analyse approfondie dans Alain Bihr, L’actualité d’un archaïsme. La pensée d’extrême droite et la crise de la modernité. Coll. Cahiers libres, Lausanne, Page deux, 1998, 177p
[12] P.33.
[13] P216.
[14] Pp.162-163.
[15] Pp.218-219.