dimanche 18 octobre 2009

Tintin-Degrelle. Une idéologie au-delà de la polémique (1) :

Cet article a été publié dans le n°50 de la revue Aide-mémoire, p.11

Pour rappel l'ensemble des textes de cette chronique se trouve ici. Un livre paraîtra également début 2010

Pour un cinquantième numéro, mais pas une cinquantième chronique cette rubrique n’ayant commencée que dans le 16e numéro de janvier 2001[1], il se fallait de sortir de l’habituel. Deux choix s’offraient à nous : d’une part une chronique plus légère (sur une BD ou un film) ou, d’autre part, la recension d’un livre exceptionnel (comme par exemple Le Mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg et ses 689 pages). Finalement nous avons réussi à ne pas devoir trancher cet épineux dilemme… en choisissant un livre qui allie les deux.

Il s’agit d’un ouvrage dont nous ne possédons qu’une version PDF téléchargée sur un site lié au milieu négationniste français. Ce livre est le dernier écrit par Léon Degrelle (1906-1994). Au détour d’une des nombreuses digressions dans son propos il analyse ainsi notamment des événements datant de 1993[2]. Dans la volumineuse bibliographie du leader de Rex[3], cet ouvrage à un statut à part car il a suscité la polémique dans le milieu de la tintinophilie. Son titre, Tintin mon copain[4], dit tout mais cache en fait une sorte de testament politique, aspect moins connu mais que nous développerons plus particulièrement.

Degrelle inspirateur de Tintin

Notre propos n’est pas d’entrer dans les polémiques liées à Tintin et à son créateur Hergé. Beaucoup de livres hagiographiques inondent les librairies tandis que les quelques ouvrages critiques sont plus rares[5]. Tout est dit dès le quatrième de couverture au sujet de l’objet du scandale : « Il ne s’agit pas seulement des indéniables ressemblances physiques ou des évidents clins d’œil d’un dessinateur à son turbulent et généreux ami : ce qui est surtout mis en lumière, au fil de ces souvenirs pour la première fois rendus publics, c’est la communauté de destin – nullement gratuite ! – entre le fils que Hitler aurait voulu avoir et que la jeunesse la plus pure de Belgique suivit dans sa croisade héroïque contre le communisme menaçant l’Europe, et le personnage de papier sorti de la plume de Hergé et auquel la jeunesse du monde entier ne cesse depuis de s’identifier. Ce que de nombreux auteurs soupçonnaient déjà est maintenant irréfutablement établi : si l’idéal de générosité allant jusqu’au don de soi, de fidélité en amitié, de lutte sans concession contre la méchanceté qui avilit le monde irradie bien tous les albums de Tintin, il est consubstantiel à l’engagement degrellien pour une société de justice et de fraternité, encadrée et animée par des chefs responsables et désintéressés. »

C’est donc le fait qu’Hergé se soit inspiré de Degrelle pour créer Tintin qui est un des propos de ce livre abondamment illustré. Tout viendrait de Degrelle, la forme BD, la houpette, le pantalon de golf, les premiers contrats, le premier éditeur, jusqu’à Milou qui serait la version dessinée du chien qu’Adolf Hitler possédait sur le Front en 1914-1918. Mais, même lorsqu’il parle d’Hergé et de Tintin, Degrelle ne peut s’empêcher de surtout parler… de lui : « Hergé, c’était Hergé. Degrelle, c’était Degrelle. Ils avaient dans les grandes lignes une foi commune, mais chacun avait suivi sa trajectoire personnelle, l’un devenant l’as mondial des BD, l’autre le météore politique se hissant dans le ciel comme une comète inattendue. Tous deux étaient illuminés par l’amour de leur patrie. Le reste relève du bobard ou de la diffamation. Les Belges eussent dû être fiers de l’un et de l’autre – les hommes hors du commun n’abondent pas chez eux !- au lieu de les rouler pendant un demi-siècle dans la mélasse de leurs élucubrations haineuses »[6]

Un ego surdimensionné

Le livre ne sent pas autant le souffre que l’on ne le dit généralement. Car en quoi est-ce une révélation que d’expliciter le milieu dans lequel vivait Hergé? Il s’agissait de la droite catholique réactionnaire et l’ensemble des faits qui seront reprochés à Hergé après la guerre ne sont finalement que l’expression du monde dans lequel il vivait et des préjugés de son milieu. Avec Paul Jamin[7], Degrelle et Hergé forment en fait un trio de jeunes du même âge travaillant dans un des organes les plus réactionnaires de l’époque Le XXe siècle[8]. Mais ce trio est déséquilibré : « L’abbé Wallez nous laissait convertir ces lieux empestés en une volière. Georges Remi et Paul Jamin avaient des tempéraments moins volcaniques que le mien. Eux eussent pu rester parfaitement, pendant dix ans, à dorloter le cochonnet rédacteur sportif. Au fond, ces deux jeunes artistes de génie n’avaient pas d’ambition. Moi, c’était autre chose, je voulais conquérir le monde, grimper aux étoiles, décrocher la lune de son ostensoir ! Je ne savais pas encore au juste comment je m’y prendrais, mais j’étais bien décidé à soumettre l’impossible à mes lois. J’avais un tempérament de conquérant, je serais le maître. Maître de quoi ? Là était le mystère. »[9] Mais que l’on se rassure, Léon Degrelle va nous éclairer pendant 200 pages sur ce mystère. Qu’il parle d’Hergé, ou ici de Jam : « En quelques mois, ils étaient devenus acérés, nets comme des coups de stylet, mais d’un stylé envoyé chaque jour, dans un énorme éclat de rire, en plein les vieilles fesses politiciennes. Des milliers de lecteurs achetaient « Le Pays Réel » rien que pour le dessin de Jam épinglant chaque jour un cloporte parlementaire au bout de son crayon amusé et meurtrier. C’était joyeux, énorme, féroce. Les dessins assassins de Jam, nos balais, brandis partout par les jeunes, mes centaines de meetings, mes trois articles quotidiens (j’écrivais, au fil de la plume, l’équivalent d’un volume de trois cent pages tous les quinze jours !) avaient mis de plus en plus en état d’ébullition l’électorat belge. Trois heures de sommeil me suffisaient »[10] En fait Degrelle ne parle jamais que d’une seule personne : lui-même. Et au final c’est cet égocentrisme complètement démesuré, que l’on retrouve également dans ses interviews d’après-guerre, qui constitue le côté comique du livre. Ainsi de ce passage sur ses débuts : « Jouissant de la confiance presque paternelle de Monseigneur Picard, le patron de l’Action catholique (…) Ils (les responsables des collèges catholiques) me laissaient haranguer dans leurs salles de fête les garçons et les filles ! Jamais un jeune mâle, toutes dents dehors, n’était apparu à la tribune d’un pensionnat devant des centaines de « demoiselles », comme on disait alors. Elles m’appelèrent vite « le beau Léon ! ». Plus tard, avec succès, çà deviendrait « le chef bien-aimé ! » L’heureux temps des cerises ! J’avais assez bien la manière pour émoustiller le public. Le « Rex appeal » fit son effet. Les samedis, tous et toutes partaient à l’assaut de leurs familles et de leurs amis ; mes cent mille ou mes deux cent mille brochures disparaissaient en un week-end »[11]

A l’inverse le contenu idéologique, nous le verrons plus loin, est lui loin de pouvoir faire rire. L’ouvrage est donc une autobiographie de Degrelle qui y parle à certain moment à la troisième personne pour accentuer la filiation avec Tintin : « En février 1943, nouvelles aventures : à Tcherkassy, devenu commandeur de la SS Brigade d’Assaut Wallonie, il avait enfoncé, après dix-sept jours et dix-sept nuits d’empoignades hallucinantes – et quatre blessures ! – la boucle infernale des trois cent mille Soviétiques qui encerclaient onze divisions européennes au bord de l’anéantissement. Hitler le faisait amener le lendemain même, dans son avion spécial, du front d’Ukraine à son Quartier Général de Prusse Orientale et lui accrochait au cou le Collier de la Ritterkreuz ! Jouer ainsi au Tintin pour de vrai, c’était champion ! Six mois plus tard, en août 1944, autres exploits. En Estonie cette fois ! Tintin n°2 sauvait, une deuxième fois, le front de l’Est rompu »[12] et de continuer dans le même style pour raconter sa fuite en Espagne et les années d’exils sous la protection de Franco : « Tintin, une fois de plus, avait gagné la partie ! Chaque autre expédition pour me rapter (car il y en eut sept en tout !) échoua in extremis de la même manière, toujours providentielle. Des ondes de protection m’enveloppent, où que je sois, où que j’aille. Notre Tintin imaginaire de 1929 s’était réincarné, réellement, et pour toujours, dans ma carcasse ! »[13]. A plusieurs reprises l’auteur parle d’ailleurs de Tintin-Hergé et de Tintin-Degrelle.

On pourrait résumer cet aspect de l’ouvrage par cette phrase emplie de la modestie caractéristique de Degrelle : « Au fond, ce que Hergé inventait, du bout de son crayon, moi je le créais à chaque mouvement de ma vie publique »[14]

Une idéologie bien connue

Il est cependant toujours dangereux de s’arrêter aux aspects anecdotiques ou légers de ce type d’ouvrage. En effet derrière la polémique tintinesque et le côté matamoresque de Degrelle, une idéologie d’extrême droite est clairement réaffirmée et assumée : « Je vivrais, je lutterais, je risquerais ma peau pour conquérir le cœur et l’esprit de mon peuple, pour en faire une double communauté ordonnée, pour forger ensuite, dans les grands combats contre le bolchévisme, une Europe unie, capable de faire face à la poussée des grandes unités hypercapitalistes qui surgissaient en force à travers l’univers – de Tokyo à New-York – et qui feraient le XXIe siècle. Je voulais créer un homme nouveau, un monde nouveau. Tel était le but de ma vie. Avoir aidé Hergé à faire de Tintin un personnage, qui avec le temps, porterait à travers la planète la culotte de golf décrochée de ma garde-robe et la houppette cueillie sur ma boîte crânienne, ne serait qu’un incident merveilleux à travers ma vie haute en couleurs »[15]

Nous allons maintenant commencer à passer en revue une série de thèmes qui montrent que ce livre n’est pas anodin et est très idéologique, par exemple au travers des personnes citées en références qui vont de Tixier-Vignancourt à Le Pen en passant par Olivier Mathieu[16]. Qui montrent également que Degrelle était bien plus que le personnage caricatural et risible que l’on présente trop souvent au risque de faire oublier qu’il promotionnait une idéologie dangereuse dont une bonne part des éléments se retrouvent dans cette citation : « Le plan de démontage de l’Allemagne de Hitler était, dès 1935, visible à l’œil nu. L’Internationale marxiste, la toute première, était furieuse de voir qu’une révolution rivale, le national-socialisme, était en train de liquider ses hérésies économiques. Idem pour la franc-maçonnerie, pestant de constater que son hégémonie politique s’effondrait partout et tout son attirail de ferblanterie n’intéressait même plus le Marché aux Puces. Les Juifs, de leur côté, bouillaient d’indignation parce qu’ils ne pouvaient plus, comme au temps béni d’avant 1933, détenir à la toute puissante Reichsbank vingt-deux sièges d’administrateurs sur vingt-huit et que Hitler poussait l’insolence, jusqu’à demander aux Israélites de bien vouloir se contenter d’être, dans l’univers, des citoyens comme tout le monde »[17].

Degrelle, c’est connu depuis ses actions dans les années 30, rejette catégoriquement le système de la démocratie parlementaire : « Le super-parlement européen est encore plus stérile et plus coûteux que tous les autres. Il additionne et multiplie les défauts du Système qui a démantibulé chacun de nos pays. L’impuissance des « démocraties » occidentales avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre, s’est révélée totale, en tous lieux »[18]. Degrelle, après avoir parlé des gouvernements Martens et de l’Italie, affine son analyse : « De tels ministères ne sont pas des gouvernements, ce sont des maisons de passe. Ils conduisent la machinerie officielle à l’anarchie constante et à une corruption sans cesse accrue. Ils multiplient les doubleries, les surenchères démagogiques des politiciens rivaux, cherchant à embobiner, chacun pour son compte, les rouspéteurs-électeurs. Et encore ceux-ci n’ont-ils, en réalité, que le droit de s’indigner. Si leur choix se porte, même à 86% comme en Algérie, sur une formule qui ne plaît pas aux gangs des partis, on recourra à n’importe quel coup d’état pour l’annuler. A l’étranger, pas un soi-disant démocrate ne s’indignera ou ne protestera. Les seules réformes qui, dans ces tohu-bohu, progressent inéluctablement ce sont les augmentations des impôts, versés angéliquement par les poires permanentes. Dès 1935, j’avais conclu qu’il ne pouvait exister d’Etat fécond que dans l’ordre du pouvoir, dans la continuité et dans la stabilité des institutions (…) »[19]. C’est pourquoi « Un état sérieux ne peut pas vivre dans le tohu-bohu d’un cirque. Il a besoin d’un chef qui tienne solidement le timon. Exactement comme dans n’importe quelle entreprise sérieusement menée. »[20]

Ce chef indispensable est l’émanation de la volonté, d’un consensus qui se fait dans le Peuple devant les actions de son plus digne représentant qui n’agit que par désintéressement, par idéal. Concrètement cela donne pour Degrelle, nous l’avons déjà vu, une capacité de travail importante qui, de plus, n’a pas de but mercantile : « Personnellement, je ne me réservais sur les lancements de mes brochures qu’une participation extrêmement modérée. L’argent ne m’intéressa jamais »[21]. Mais c’est surtout par son courage, par la force qu’il démontre, qu’un chef s’impose. Et sur ce point, outre le rappel de ses meetings enflammés, c’est son action sur le Front de l’Est que Degrelle met en avant : « Mais longtemps, je serai simple troupier, peinant dans les bises hurlantes, affamé, gelé. Caporal, sergent, officier, je ne deviendrais, échelon par échelon, commandeur de la Division Wallonie que pour « actes de valeur au combat » - soixante-quinze combats rapprochés -, ayant reçu sept blessures (médaille d’or des blessés)… Avez-vous vu les Spaak, et autres hâbleurs de Londres en faire autant ?... »[22]

Notes

[1] Ref. L’espoir wallon. Histoire du mouvement (1995-1998).

[2] p.81

[3] Nous avons déjà abordé le rexisme dans cette chronique à deux reprises : Léon Degrelle et le Rexisme in Aide-mémoire n°23 de janvier-février-mars 2003 et Le refus de la démocratie parlementaire in Aide-Mémoire n°37 de juillet-août-septembre 2006.

[4] Degrelle, Léon, Tintin mon copain, (sl.), Pélican d’or, 2000, 231 p. En fait le lieu d’édition indiqué est « Klow, Syldavie », allusion à Tintin.

[5] Nous ne renverrons ici qu’à celui de Maxime Benoît-Jeannin Les guerres d’Hergé. Essai de paranoïa critique, Bruxelles, Aden, 2007 qui, dans un style pamphlétaire, reprend les diverses questions que l’on peut (doit) se poser sur le dessinateur d’un des héros de BD les plus connus.

[6] p.200

[7] Paul Jamin (1911-1995) Caricaturiste d’un talent incontestable, Jam, sera connu après guerre sous le pseudonyme d’Alidor. Il changera également son style de dessin (en moins bien à notre goût)

[8] Voir Gérard Emmanuel, La démocratie révée, bridée et bafouée 1918-1939 in Nouvelle histoire de Belgique (Coll. Questions à l’histoire), vol.2, Bruxelles, Complexe, 2006, p.111

[9] p.12

[10] p.42

[11] p.18

[12] p.134

[13] p.174

[14] p.131

[15] p.21

[16] Sur le premier voir La cohérence d’un engagement in Aide-Mémoire n°40 d’avril-mai-juin 2007. Le deuxième n’est plus à présenter. Quand au troisième il s’agit d’un négationniste qui marquera les esprits par une intervention devenue célèbre dans l’émission Ciel mon mardi (extrait visible sur : http://www.youtube.com/watch?v=smsyGaCsDFo).

[17] p.50

[18] p.33

[19] p.29. Degrelle parle ici du coup d’état militaire de 1992 en Algérie pour empêcher le Front Islamique du Salut d’arriver au pouvoir.

[20] p.28

[21] p.19

[22] p.90. Signalons ici que Paul-Henri Spaak (1899-1972) fera partie des nombreux belges qui durant la première guerre mondiale prendront le risque de fuir la Belgique pour s’engager volontaire. Il échouera et sera déporté en Allemagne.

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