lundi 20 février 2006

Le rationalisme en anthologie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°339 de février 2006, p.21

Si le succès en librairies du Traité d’athéologie de Michel Onfray [1] ne se dément pas depuis plusieurs mois et peut aujourd’hui être considéré comme un phénomène éditorial, il n’est pas le seul ouvrage écrit récemment sur ce sujet. Un livre à la diffusion malheureusement plus confidentielle a également été publié en 2005. Intitulé La Gloire des athées, cette anthologie [2] a pour sous-titre Textes rationalistes et antireligieux de l’Antiquité à nos jours. Forte de 648 pages, cette somme rassemble un peu plus de 150 textes écrits par 88 auteurs différents. De l’Egypte antique du « chant des harpistes » à Taslima Nasreen, c’est à un tour du monde chronologique que nous invite ce livre, magnifique introduction aux nombreux auteurs et à leur œuvre. Les extraits sélectionnés sont systématiquement introduits par un petit texte très précieux qui les replace dans leur contexte politique et idéologique mais également dans l’ensemble de l’œuvre de leur auteur. On soulignera également l’effort particulier pris dans la volonté pédagogique de rendre accessible les textes au moyen de notes de bas de pages explicatives. Si les grands classiques comme Lucrèce, Giordano Bruno, Spinoza, Erasme, Diderot… sont présents, on s’intéressera plus particulièrement aux penseurs asiatiques ou arabes moins connus en Europe occidentale, tel Bao Jin Yang, El-Rawendi ou encore Machrab. On découvre ainsi qu’aujourd’hui encore le rationalisme et la critique du religieux ne se limite pas à l’occident, comme le montre l’exemple de l’Irakien Abdul Kader El-Janabi. Loin d’être ennuyeux, ce livre permet de varier les plaisirs, tant dans le fonds que dans la forme, comme lorsqu’il permet de passer de la chanson Thank your Satan de Léo Ferré aux deux poèmes extraits des Sonnets luxurieux de Claude Le Petit, étranglé avant d’être brûlé à Paris en 1662 à l’âge de 23 ans ! Notons qu’un des derniers auteurs repris est Michel Onfray dont cette anthologie reprend un extrait de son… Traité d’athéologie !

Si ce livre s’inscrit dans un combat de la laïcité contre le retour en force du religieux, il inscrit fort justement le combat en faveur du rationalisme dans une dynamique d’émancipation bien plus large : « L’athéisme n’est pas, loin de là, une condition suffisante à l’établissement d’une société juste et harmonieuse, mais qu’il absolument nécessaire. « Ni dieux, ni maîtres !», fatalement. Il ne sert à rien de jeter des pierres au ciel si on laisse debout le système qui détruit la Terre et les êtres qui la peuplent" [3] Une phrase à méditer et à débattre au sein de la laïcité belge…

Notes

[1] Onfray, Michel, Traité d’athéologie. Physique de la métaphysique, Paris, Grasset, 2005
[2] La gloire des athées. Textes rationalistes et antireligieux, de l’Antiquité à nos jours. Anthologie. Paris, Les nuits rouges, 2005
[3]
p.9


mardi 27 décembre 2005

Victoire sur le nazisme. Réflexions sur un 60e anniversaire.

Ce texte paru dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005 m'a valu deux courriers très virulents, émanant de deux personnes proches du lobby sioniste Belgique-Israël, qui me taxaient notamment "d'antisémite primaire".


Dans son numéro d’avril 2005, Espace de libertés consacrait son dossier à la question de la mémoire et soulignait que, s’il était important de se souvenir du passé, il fallait que celui-ci soit un souvenir critique et non une construction servant des intérêts nationalistes, religieux ou autres[1]. Cette année a vu l’illustration d’une manipulation idéologique importante allant à l’encontre de ce principe[2] et qui est passée quasi inaperçue : la négation presque totale du rôle prépondérant de l’URSS et de l’Armée Rouge dans la victoire sur le nazisme il y a 60 ans.

Pendant toute la durée des manifestations consacrées au 60e anniversaire de la Libération de l’Europe et de la fin de la deuxième guerre mondiale, reportages, films et shows à grand spectacle se sont succédés pour glorifier les USA présentés comme unique libérateur (avec les Anglais il est vrai)[3]. Les commémorations du débarquement en Normandie – fait de guerre pourtant loin d’être décisif en rapport aux gigantesques batailles du front de l’Est – ont constitué à ce niveau un summum. Un rappel de la réalité de la deuxième guerre mondiale, par les chiffres, est ici nécessaire. A partir du déclenchement de l’opération Barbarossa le 22 juin 41[4], l’Armée rouge du se battre seule contre l’immense majorité des troupes nazies et attendre 1943 pour qu’une esquisse de réel second front s’ouvre à l’Ouest. Il est aujourd’hui indiscutable que la bataille de Stalingrad fut le réel tournant de la guerre, coûtant près d’un million et demi d’hommes aux Allemands entre juin 42 et le 31 janvier 1943, et amorçant le début des victoires alliées et de la marche sur Berlin. Sur l’ensemble de la guerre les nazis perdront, sur un total de 13,5 millions de tués, 10 millions d’hommes sur le seul front de l’Est. Les pertes des alliées sont également illustratives, les différences tactiques et technologiques souvent mises en avant pour les expliquer ne pouvant justifier la différence entre les 600 000 Anglos-américains tués sur tous les fronts, y compris Pacifique, et les 13 millions de soldats soviétiques[5]. Ainsi, en mars 1945 encore, seules 26 divisions allemandes se battaient sur le front Ouest tandis que ce n’étaient pas moins de 170 divisions qui étaient déployées à l’Est. En plus du rôle majeur joués par les Communistes au sein de la résistance intérieur dans les pays occupés, l’Armée rouge a donc clairement été le facteur premier de la victoire militaire contre le nazisme. Seule 60 ans de propagande anticommuniste[6] a réussi à gommer de la mémoire collective de l’Europe de l’Ouest ces évidences qu’il n’était pas de bon ton de rappeler en 2005, à l’heure où les USA sont de plus en plus contestés, jusque dans leur propre pays, pour leur invasion impérialiste de l’Irak et leurs atteintes aux libertés fondamentales sous couvert de la lutte antiterroriste et de la défense de la Liberté et de la Démocratie.

Ce révisionnisme historique ne s’est d’ailleurs pas limité à l’URSS mais s’est étendu à la minorisation du rôle de la résistance intérieure et à celle, parallèle, des déportés politiques, au profit des déportés « raciaux ». Ce basculement c’est produit dans un contexte qui n’était pas anodin, celui de la construction du mur de séparation en Cisjordanie et d’offensive médiatique agressive des lobbies sionistes[7] hurlant à l’antisémitisme contre toute personne osant critiquer la politique d’extrême droite de l’état d’Israël[8]. Ce basculement de la priorité de la commémoration d’Auschwitz (symbole de l’extermination raciale) sur la commémoration de Dachau (symbole de la déportation pour faits de résistance) a d’ailleurs été dénoncé avec force par Arthur Haulot lors de ses dernières interventions dans les médias.

Ces mensonges ont heureusement été à l’origine d’une réaction de chercheurs et personnalités scientifiques belges sous le nom d’ « appel pour le respect de l’histoire » dont seule la Libre Belgique s’est faite l’écho via la publication d’une carte blanche sous le titre Pourquoi minimiser la victoire des rouges ? montrant à nouveau par là le besoin urgent d’une presse alternative non confidentielle en Belgique, indispensable pour lutter contre l’uniformisation des esprits.

Notes

[1] Histoire et mémoire in Espace de libertés n°330 d’avril 2005, pp.4-16
[2] Sur les questions abordées dans cette article, mais également sur d’autres, voir le dossier publié par Le Monde diplomatique dans son édition de mai 2005 intitulé Les faces cachées de la seconde guerre mondiale (pp.19-25), et plus particulièrement l’article d’Annie Lacroix-Riz, L’Union soviétique par pertes et profits.
[3] Ce questionnement avait déjà été posé à l’occasion du 50e anniversaire, notamment en ce qui concerne l’exposition J’avais 20 ans en 45. Voir A. Colignon, C Kesteloot et D. Martin, Commémoration. Enjeux et débats. Bruxelles, CREHSGM, 1996.
[4] Coupons directement court à l’habituelle polémique autour du pacte germano-soviétique en rappelant que les entreprises américaines ont continué à faire des affaires avec l’Allemagne nazie jusqu’à la fin de la guerre comme l’a notamment montré le livre d’Edwin Black, IBM et l’Holocauste, Paris, Robert Laffont, 2001.
[5] Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la deuxième guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005.
[6] Ajoutons éventuellement le facteur psychologique du fait que ce sont les Anglos-américains qui ont libéré nos pays.
[7] Dominique Vidal, Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme in Le Monde diplomatique n°602 de mai 2004, pp.6-7 et Esther Benbassa, Edgar Morin, juste d’Israël ? in Le Monde diplomatique n°619 d’octobre 2005, p.32. Sur l’utilisation de la Shoa on se référera au livre de Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, Paris, La Fabrique, 2001.
[8] Sur les pratiques israéliennes, voir le numéro spécial de 40 pages de Palestine. Comprendre et agir de septembre 2005 intitulé Les prisonniers politiques palestiniens

mercredi 21 décembre 2005

Le roman de Renard


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005, p.24

André Renard. C’est ce titre on ne peut plus sobre que Pierre Tilly donne à son imposante biographie (700 pages… et 704 notes !) du leader syndicaliste liégeois[1]. Un titre sobre qui se garde bien de qualifier d’une manière ou d’une autre André Renard, illustrant ainsi toute la complexité du personnage.

Entre sa naissance à Valenciennes le 21 mai 1911 et son décès le 20 juillet 1962, soit en 51 ans seulement, Renard va marquer l’histoire de la Belgique, non seulement sur le plan social mais également sur le plan politique. C’est en effet lui qui avec le Mouvement populaire wallon, donnera une réelle assise populaire aux idées wallonnes portées jusque là essentiellement par une bourgeoisie intellectuelle. Il est d’ailleurs significatif que la revendication wallonne de Renard portera principalement sur une régionalisation à des fins économiques et non sur une communautarisation à des fins culturelles et identitaires.

La biographie de Pierre Tilly replace systématiquement et (trop) précisément les étapes de la vie de Renard dans leur contexte socio-économique rendant son parcours et ses choix compréhensibles pour peu que l’on ne se perde pas dans le dédale des nombreux détails. Elle a surtout comme intérêt de démontrer combien la période qui précède la seconde guerre mondiale, puis l’expérience de la Résistance, sont déterminantes et fixent, au plus tard en 1945, les lignes doctrinale et d’actions qui seront mises en œuvre les 17 années suivantes. Ainsi sa relation avec le monde patronal et, surtout, le monde chrétien (notamment avec le leader de la CSC Fafchamps) s’établit-elle dans la Résistance à laquelle Renard participe dans un groupe, l’Armée de libération, de tendance démocrate-chrétienne. Plus important encore, la grande attention que Renard portait à la formation des travailleurs venant de sa propre expérience de formation d’abord au cours du soir, puis comme responsable du service de documentation de la fédération des métallurgistes à partir de 1936. Enfin, dernier exemple qui sera le plus fondamental, la forte implication de Renard dans la mobilisation en faveur du Plan du travail élaboré par Henri De Man. Les conceptions planistes seront au centre de la doctrine, dite renardiste, des « réformes de structure »[2] - terme d’ailleurs déjà utilisé dans les années 30 - mises sur pied par les deux congrès importants de la FGTB, Situation économique et perspectives d’avenir en 54 et Holdings et démocratie économique en 56, deux congrès au contenu toujours aujourd’hui d’une actualité troublante. Les réformes de structure, loin d’être un programme révolutionnaire, s’appuyait sur un triple axe : nationalisation de l’énergie[3], planification (souple) de l’économie et enfin le contrôle des holdings qui visait à « enfoncer un coin dans le mur du capitalisme » pour reprendre une expression d’André Renard souvent citée par Jacques Yerna.

L’important ouvrage de Pierre Tilly revient également sur les légendes qui se sont construites autour de l’action de Renard, parfois cependant, ce qui est paradoxal dans une somme aussi importante, de manière fort elliptique. Ainsi de l’épisode du gouvernement provisoire wallon de 1950. Mais d’autres questions sont abordées comme l’aide de la CIA à Louis Major pour que la FGTB participe à la création de la CISL[4], la menace de l’abandon de l’outil, la volonté séparatiste qui fit suite à la défaite de la grève de 60-61… Le livre se termine par une étude du « réseau de Renard » très intéressante qui montre combien le syndicaliste liégeois avait su sortir du milieu syndical pour élargir sa zone d’influence dans les milieux intellectuels, européens, politiques, chrétiens… et même patronaux. Enfin, sur un autre plan, le livre montre combien la société belge fut loin d’être calme dans les années qui suivent la Libération. Les conquêtes ouvrières obtenues durant cette période seront en effet le produit d’un jeux dialectique constant entre intégration au système (ex : déclaration commune sur la productivité) et explosions sociales violentes.

Une biographie qui au final se présente comme une référence incontournable pour les lecteurs avertis et qui montre combien Renard était un pragmatique qui ne reniera cependant jamais ses origines ouvrières.



[1] Pierre Tilly, André Renard, Bruxelles, Le Cri, 2005, 809 p., 38€. Il s’agit de l’édition de la thèse de doctorat défendue par l’auteur à l’UCL. La forme et le style s’en ressentent fortement.
[2] Structure ne prenant pas « s » comme on le lit trop souvent car il s’agit des réformes de la structure économique. Voir Guy Desolre, 50 ans de débats sur le contrôle ouvrier, Bruxelles, La Taupe, 1970 et la contribution de Jacques Yerna dans le colloque de la Fondation André Renard, Les réformes de structure 10 ans après le congrès extraordinaire de la FGTB, Liège, FAR, 1965.
[3] À méditer à l’heure de la vente d’Electrabel…
[4] Confédération internationale des syndicats libres. Créées après la seconde guerre mondiale dans le contexte de la guerre froide pour détacher de la Fédération syndicale mondiale (FSM) les syndicats des pays du bloc de l’Ouest. Le terme de « libres » est donc à comprendre uniquement dans un sens anticommunistes.

lundi 21 novembre 2005

Le retour du suffrage capacitaire ?


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°336 de novembre 2005, p.20

Au moment où les initiatives pour lutter contre l’Extrême droite se multiplient[1] dans la perspective des élections communales d’octobre 2006, une étude française sur le concept de populisme[2] remet fondamentalement en cause ce terme qui semble pourtant faire l’unanimité tant il est utilisé dans le monde scientifique et dans les médias.

Dans la nombreuse littérature consacrée à l’extrême droite, le livre d’Annie Collovald – maître de conférences en science politique à l’université de Paris X-Nanterre – est une excellente surprise qui pousse la réflexion bien plus loin que son titre ne peut le laisser penser.

Au premier abord le livre est une destruction en règle, aux accents parfois pamphlétaires, du concept de « populisme » tel qu’importé des débats sur la nouvelle droite aux USA par Pierre André Taguieff au début des années 80.

Chiffres et exemples à l’appui, cette étude démontre combien ce terme ne peut s’appliquer à désigner le phénomène politique qu’il prétend définir. A. Collovald développe sa thèse à partir de l’exemple du Front National français. Ainsi si les électeurs du PCF ont certes déserté ce parti, ce n’est pas pour voter FN mais pour s’abstenir. Le vote FN est par ailleurs caractérisé par une grande volatilité qui empêche toute homogénéisation sociale affirmée de son électorat[3]. En outre, mais on regrettera ici un manque d’exemple précis, le programme du FN est idéologiquement, dans ses références plus ou moins explicites (à Maurras, à Vichy, à l’OAS…) comme dans ses propositions, ancré clairement à droite : « la xénophobie frontiste est d’abord un programme « anti-social » qui vise directement les catégories les plus vulnérables »[4]. Outre cette démonstration, dont nous n’avons repris que quelques points, du caractère clairement de droite du FN, l’auteure critique également les méthodologies et les préjugés des tenants de la thèse « populiste ». Elle va jusqu’à dénier toute réelle scientificité aux diverses études qui la consacrent.

Mais ce qui fait de ce livre un ouvrage indispensable pour la réflexion politique aujourd’hui, c’est sa réflexion sur le fonctionnement démocratique découlant de sa critique du « populisme du FN ». Car pour Annie Collovald, outre le fait d’être une inexactitude scientifique relevant d’une conceptualisation intellectuelle non vérifiée (et, plus grave, démentie) par la réalité sociologique, le concept de « populisme » est surtout un outil idéologique au service du conservatisme néolibéral. « (…) Avec le populisme, il est bien question du peuple, mais d’un peuple réduit au statut de problème et refait par les préjugés d’une élite sociale et pour les besoins de la cause néolibérale qui projette la construction d’un avenir radieux, conduit par la mondialisation des logiques financières, contrôlé par des experts (…) Le peuple doit être méprisé et méprisable pour que se réalise l’utopie conservatrice du néolibéralisme rêvant d’une démocratie dépeuplée et réservée à une étroite élite « capacitaire » »[5]. Et de développer longuement et de brillante manière combien le « populisme » ainsi entendu déqualifie les classes sociales inférieures et les transforme en exclues de l’intérieur, permettant ainsi de remettre en cause de manière subtile la légitimité du suffrage universel au profit d’une bonne gouvernance laissée au bon soin des experts qualifiés. Un des exemples mis en avant est celui du message humanitaire qui rejette la faute sur l’exclu au lieu de s’interroger sur les causes socio-économiques facteurs de son exclusion. Ce qui est en fait une réactualisation du discours charitable des bourgeois catholiques du 19e siècle. On retrouve ce discours particulièrement présent en Belgique dans le débat sur les chômeurs[6].

Un livre qui pose de vraies questions et suscite la réflexion, surtout après la campagne du référendum sur la constitution européenne où en France – mais le constat est le même partout – les partisans du Oui ont tenu un discours particulièrement méprisant envers les citoyens[7]. Certes, un référendum populaire ne peut avoir pour but de trancher de la vérité (si elle existe), mais les débats au soir des résultats étaient significatifs d’une « élite » qui refuse de comprendre le sens d’un vote et qui continue à s’attribuer la seule vérité possible (celle du capitalisme triomphant) tandis que les électeurs n’auraient été mus que par la peur ? Bref mieux vaut ne pas demander leur avis aux citoyens incultes. C’est d’ailleurs le choix de la Belgique et de nombreux autres pays…

Notes

[1] Plate-forme « Pour que vive la démocratie », projet www.lacible.be...
[2] Annie Collovald, Le « Populisme du FN ». Un dangereux contresens. Broissieux, éditions du Croquant, 2004, 253 p. 12 €
[3] p.148
[4] p.226.
[5] p.234.
[6] voir le site www.stopchasseauxchomeurs.be
[7] voir le mini dossier Clefs pour l’après-29 mai dans le numéro de juillet du Monde diplomatique, pp.4-6.

mardi 27 septembre 2005

Vers une affirmation de la Wallonie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°334 de septembre 2005, p.25

Si la Flandre est aujourd’hui demandeuse d’un nouveau débat institutionnelle afin de gagner encore plus d’autonomie, en Wallonie également la question a été reposée avec acuité. Au niveau wallon, c’est principalement la question de la régionalisation de la communauté française qui est à l’ordre du jour depuis la publication d’un deuxième « Manifeste pour la culture wallonne » et la constitution dans son sillage du Mouvement pour le manifeste wallon où l’on retrouve notamment José Fontaine et Jean Louvet.

C’est dans ce contexte que l’Institut Jules Destrée, qui travaille depuis plusieurs années maintenant à permettre l’élaboration d’une réelle identité wallonne [1], a publié en début d’année une somme[2] de pas moins de 519 pages richement illustrées dont l’objectif est « (d’)Offrir une vue globale, synthétique et critique de la société wallonne en ce début du XXIe siècle (…). »[3] Le livre s’inscrit clairement dans la problématique décrite plus haut, Philippe Busquin s’interrogeant dès la première page sur « L’adhésion politique à un projet wallon (francophone ?) radical qui sera peut-être prochainement la seule alternative aux tensions fédérales belges » et Philippe Destatte plaidant clairement dans sa contribution pour la régionalisation des compétences culturelles de la Communauté française.

Impossible ici de résumer les contributions de la soixantaine de chercheurs sollicités. Soulignons simplement que si tous les champs sont couverts on peut s’étonner de certains choix, comme celui de placer « travail, chômage et santé mentale », qui au demeurant est une excellente question, dans la partie « mode de vie » et non dans celle intitulée « économie et société ». Notons également que l’article sur le « patrimoine en Wallonie » concerne exclusivement le patrimoine financier. Pour l’aspect culturel, c’est une longue énumération de tous ce que l’on peut étiqueter de près ou de loin « wallon » qui est faite dans « la culture en Wallonie » où malheureusement la forme des œuvres prime largement sur le fonds, comme lorsqu’Edmond Dubrunfaut n’est évoqué que via ses tapisseries, sans un mot sur la dimension sociale que cet artiste engagé a donné à une immense partie de son travail.

De la lecture de la partie « économie et société », seule partie que nous développerons, se dégage un sentiment très mitigé guère optimiste. Si les différents auteurs montrent que des pistes d’avenir existent, elles sont bien maigres face aux problèmes posés par la reconversion économique d’un sillon industriel qui garde son caractère structurant avec 2/3 de la population wallonne qui y vit toujours aujourd’hui. De plus il est clairement démontré que le pouvoir économique est maintenant dans les mains de grands groupes multinationaux, l’investissement public ne faisant de plus en plus que pallier aux déficits du privé. On est loin de l’époque ou « la revendication wallonne d’autonomie régionale répondait à une prise de conscience des problèmes posés par la structure économique de la Wallonie et visait à obtenir les moyens de maîtriser son destin économique »[4]. L’auteure « oublie » ici de préciser que c’est la FGTB, via le renardisme, qui posera le débat en ces termes comme le rappelle plusieurs contributions du livre Changer la société sans prendre le pouvoir [5]. Enfin, pour Michel Capron, la rupture actuelle n’est pas seulement économique, mais également technologique et sociale, elle serait donc bien plus qualitative que quantitative même s’il souligne que la productivité wallonne reste de 6% plus élevée que la moyenne européenne.

Un ouvrage qui, au final, se révèle une bonne photographie de la Wallonie d’aujourd’hui tout en permettant également le débat sur l’avenir.

Notes

[1] Voir l’Encyclopédie du mouvement wallon en trois tomes et le livre de son directeur Philippe Destatte, L'identité wallonne. Essai sur l'affirmation politique de la Wallonie (XIXe – XXe siècles). Charleroi, Institut Jules Destrée, 1997.
[2] La Wallonie à l’aube du XXIe siècle. Portrait d’un pays et de ses habitants. Charleroi, Institut Jules Destrée, 2005. Notons que dans les crédits, le livre est renseigné comme édité en Wallonie et non en Belgique.
[3] p.7
[4] Anne Vincent, Le pouvoir économique, p.403.
[5] Matéo Alaluf (sous la direction de), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d’action directe et renardisme en Belgique. Bruxelles, Labor, 2005.

jeudi 21 avril 2005

"La chute" de l'esprit critique

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°330 d'avril 2005, p.15

La Chute, ce film consacré par le réalisateur allemand Olivier Hirschbiegel aux derniers jours d’Adolf Hitler, fait beaucoup parler de lui et a suscité un vif débat.

De celui-ci trois grandes questions ressortent. La première porte sur le positionnement actuel, repris dans les dernières études et dans le film, du peuple allemand comme également victime du Nazisme et de la seconde guerre mondiale. C’est là un processus classique dans les sciences historiques que chaque génération questionne le passé d’une manière différente, liée aux préoccupations contemporaines. Quant à la culpabilité, à l’heure où les personnes ayant vécus cette période – et donc les électeurs éventuels d’Hitler – disparaissent progressivement, elle soulève deux interrogations. D’une part la pertinence depuis 1945 de condamner collectivement une Nation alors que des Allemands – certes très minoritaires, mais les Résistants dans les pays occupés ne l’étaient-ils pas non plus ? – sont morts en s’opposant au régime et à ses atrocités. D’autre part, elle supposerait que « racialement » un peuple devrait supporter la culpabilité des actes des générations antérieures[1].

La deuxième question, qui fut la plus médiatisée, porte sur « l’humanisation » de Hitler. Tout d’abord, il nous semble important de souligner que le film ne montre à aucun moment Hitler à son avantage. Le film montre un homme vieilli qui se déplace avec peine, contrôle très difficilement le tremblement de sa main gauche et, surtout, apparaît comme un être paranoïaque, complètement coupé de la réalité et hurlant la moitié des mots qu’il prononce. On est très loin du Siegfried germanique tant vanté par les Nazis. Plus largement, il est justement essentiel de présenter Hitler comme un homme ordinaire, comme quelqu’un que l’on peut croiser à tous moments dans la rue. Le diaboliser, en faire un phénomène « surnaturel », empêche toute analyse des causes socio-économiques, politiques et historiques de son succès[2]. Plus grave, cela suppose qu’il serait impossible que le phénomène se reproduise et ainsi déresponsabilise la génération qui l’a mis au pouvoir, mais également et surtout la génération actuelle et les générations futures qui ne feraient rien pour lutter contre la résurgence de l’idéologie d’Extrême droite.

Ce qui nous amène à la troisième question, la plus importante aujourd’hui. Elle apparaissait en filigrane d’une autre polémique récente, celle autour du documentaire Vlaams choc consacré à Filip Dewinter. Outre la question d’avoir rendu humain le Führer du Vlaams Blok/Belang, ce qui était soulevé par le débat sur la projection de ce documentaire, comme pour La chute, est l’absence de recul et de commentaires explicatifs, partant du postulat que le spectateur est incapable de décoder ce qu’il voit. C’est là une question importante qui souligne d’une part le manque de confiance en l’esprit critique du citoyen Lambda, et d’autre part un constat – rarement exprimé dans les débats évoqués ici – d’échec de notre modèle éducatif. En effet, si le public ne sait pas encore que le Vlaams Blok est raciste, s’il ne reconnaît pas Le Pen au côté de Dewinter sur la photo encadrée trônant en évidence dans la bibliothèque de ce dernier et sur laquelle la caméra revient à deux reprises, s’il n’a pas connaissance des atrocités du régime nazis, s’il est incapable de comprendre ce que Hitler évoque lorsqu’il explique qu’il aura au moins réussi à purger l’Europe du cancer Juif. Si tous ces éléments choisis parmi de nombreux autres ne sont pas compris par les spectateurs, cela voudrait dire que l’école, les médias publics, et l’ensemble des associations d’éducation permanente ont lamentablement échoués dans leur mission de développer les facultés d’esprit critique de chacun.

Notes

[1] A un autre degré d’intensité, la Belgique est confronté à cette dimension avec son passé colonial, comme le montre la vive polémique autour de la pièce adapté du livre de Mak Twain.
[2] De nombreux livres ont tenté d’expliquer le « phénomène » Hitler. Le meilleur, pour nous, reste sans aucun doute l’étude de Ian Kershaw, Hitler. Essai sur le charisme en politique, Paris, Gallimard, 1995

dimanche 6 mars 2005

Hommage à la Commune


Cet article a été publié dans Espace de libertés n° 329 de mars 2005, p.34

La Commune de Paris est un événement majeur de lhistoire du mouvement ouvrier mondial. Commencée dans la nuit du 17 au 18 mars 1871 à la suite de la débâcle des armées de Napoléon III dans la guerre qui opposait la France à lAllemagne, la Commune se terminera dans le bain de sang de la semaine sanglante du 21 au 28 mai, contre le Mur des fusillés du Père Lachaise.

La Commune constitue 72 jours pendant lesquels le peuple de Paris se gouvernera à travers ses 90 élus du 26 mars dont 25 ouvriers. Une série de mesures sociales seront prises, mais très vite la Commune doit concentrer toutes ses forces à la lutte contre Thiers et les Versaillais qui attaquent dès le 2 avril grâce à laide de la Prusse qui a libéré un grand nombre de soldats prisonniers.

Cest cette grande histoire qui constitue la toile de fonds de lenquête policière que nous raconte le dessinateur Tardi[1], sur base du roman de Jean Vautrin[2].

Lenquête tourne autour de lobsession vengeresse du notaire Charles Bassicoussé, devenu policier sous le nom dHorace Grondin, et qui est persuadé que sa fille adoptive est morte à cause du jeune officier Antoine Tarpagnan. Pour mener à bien sa vengeance, Bassicoussé utilise le flicard Hippolyte Barthelemy. Mais au fil de lhistoire, on découvre que Barthelemy profite de sa position pour enquêter sur le passé de lancien notaire. Autour de cette intrigue principale, Vautrin développe une série dhistoires secondaires : Ziquet faisant le coup de fusil, Marbuche et sa troupe de théâtre ambulant, la belle Gabriella Pucci qui sera le modèle de Courbet pour son tableau lOrigine du monde

Mais cest surtout pour la reconstitution fidèle du Paris de la Commune que cette bande dessinée sort du lot. Dans son style et avec cette conscience militante quon lui connaît tout au long de sa carrière, dAdèle Blanc-Sec à Nestor Burma en passant par lillustration de romans de Céline, mais surtout via son album sur la Grande Guerre, C’était la guerre des tranchée[3], Tardi nous offre un splendide ouvrage découpés en quatre tomes en noir et blanc, dans un format à litalienne. Au travers des pérégrinations de lhistoire, cest le Peuple de Paris et ses espoirs que lon découvre avant dassister au massacre ordonné par Adolphe Thiers. De Blanqui à Louise Michel, en passant par le général Dombrowski et Eugène Varlin, on rencontre au hasard des cases les grandes figures de la Commune. Les auteurs ont lintelligence de les situer et, de par le dessin ou le phylactère, de donner des indications sur le rôle quils ont joués et les positions quils ont défendues.

En 2005, 134 ans après que la Commune aie été écrasée par les forces de la réaction. Elle reste bien vivante dans lhistoire des luttes, malgré la pauvreté du Musée que lui consacre la Commune de Saint-Denis[4]. Cette tétralogie lui rend un superbe hommage, dont on espère bientôt un coffret avec bonus.



[1] Le Cri du Peuple chez Casterman: T.I, Les Canons du 18 mars, T.II, L’Espoir assassiné, T.III, Les Heures sanglantes, T.IV, Le Testament des ruines.
[2] Jean Vautrin, Le Cri du Peuple, Paris, Grasset, 1999. C'est à l'occasion de l'illustration de la couverture de ce livre que Tardi décida d'en faire une bande dessinée.
[3] Ouvrage paru chez Casterman en 1993.
[4] Ce musée est exemplatif des conditions dans lesquelles la mémoire de lhistoire des luttes sociales, en France comme en Belgique est laissée. Et celui des Canuts à Lyon nexiste même plus !