dimanche 21 septembre 2003

Solidarité ou charité ?

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°313 de septembre 2003, p.7

À l’heure où une plus grande implication de la société civile est présentée comme LA solution à la crise du système politique et de l’organisation de la poliV[1], Labor[2] édite les actes d’un colloque organisé à Bruxelles fin 2001 sur le thème des solidarités internationales et du rôle des ONG aujourd’hui.

Malgré un mélange d’articles n’ayant pas toujours la même valeur (on pense notamment à l’article, alibi de modernité n’apportant rien, consacré à Internet,), l’ensemble des contributions constitue un éclairage intéressant et varié de la problématique. Si on peut regretter la désagréable habitude de La Noria de rejeter l’ensemble des notes en fin de volume, la répartition des textes en trois parties (avant ’40, après ’40 et enfin aujourd’hui) permet de bien appréhender les évolutions successives.

Le livre s’ouvre sur un historique du Secours ouvrier international et du Secours rouge international. Cette contribution très documentée souligne le rôle fondamental de ces deux organisations de l’Internationale communiste. Il dénonce très justement au passage le concept de totalitarisme inventé au plus fort de la guerre froide par Annah Arendt et qui vise, en assimilant le communisme au nazisme, à disqualifier le premier et à positionner le système de la démocratie parlementaire bourgeoise comme un horizon indépassable. Cette première contribution, complétée par l’étude des mêmes organisations en France dans le deuxième article, éclaire très largement la différence fondamentale entre les organisations communistes et social-démocrates. Ces dernières sont clairement à la traîne sur les questions de solidarité internationale, ne s’y impliquent qu’avec des pieds de plomb, et sans résoudre des contradictions importantes (comme dans le cas de l’aide à l’Espagne républicaine).

Pour les années contemporaines, on retrouve cet écart dans la comparaison entre l’article sur la Ligue Anti-impérialiste (LAI)[3] et celui sur Solidarité socialiste, lié au PS. Les deux contributions sont des présentations par des responsables de ces organisations des idées et objectifs qu’elles défendent. Ces articles sont d’autant plus importants qu’ils sont deux des quatre constituant la partie « perspectives et débats actuels ». Il est confondant d’y lire que Solidarité socialiste, qui s’appelait toujours à l’époque Entraide socialiste, eut comme action lors de la décolonisation du Congo l’aide aux belges revenant au pays, c’est-à-dire l’aide aux coloniaux et non aux colonisés venant de se libérer ! L’auteur démontre ensuite qu’il y eut glissement vers la forme d’ONG d’aide au développement et de solidarité Nord-Sud, notamment par la participation à la création du Centre national de coopération au développement (CNCD). Il termine cependant par un discours creux sur les « solidarités responsables » et le « développement durable », posant des questions de forme sans aucune vraie réflexion idéologique. À l’image, oserait-on dire, du parti dont Solidarité socialiste est l’émanation. À l’inverse, Pol de Vos de la LAI apporte une contribution très actuelle et idéologique, soulevant les contradictions principales du système qui crée les déséquilibres sur lesquels les ONG humanitaires et de développement s’agitent : « Les miettes que les riches laissent tomber de la table ne changent rien au système de la concentration croissante de la richesse et à la globalisation de la pauvreté. Si nous voulons bannir la pauvreté, nous devons d’abord nous en prendre aux causes de la richesse insolente »[4]. Il remet ainsi fondamentalement en cause les différentes solutions « éthiques » (compte d’épargne, commerce équitable...) que les multinationales utilisent pour se donner un vernis humanitaire et présentable.

Si le contenu du texte sur la LAI est sans surprise, l’intervention d’Éric Dachy (médecin MSF) qui clôture le livre est plus surprenante et pose de très pertinentes questions. Un des problèmes mis en évidence est celui du délestage par le Politique de ses responsabilités sur des ONG de plus en plus instrumentalisées, et pas toujours « à l’insu de leur plein gré ». « Il est plus facile pour les gouvernements européens et américains de soutenir et de financer des projets de prévention de conflit ou de peace-building que de s’attaquer aux causes de certains conflits, comme le potentiel économique lié aux ressources ou que de soutenir la mise en place de régimes démocratiques. »[5], écrit Dachy. La bonne image diffusée dans les médias et qui fait la popularité dans le public des organisations humanitaires de toutes sortes n’est ainsi peut-être pas due au hasard.

« Cet ouvrage aligne une série d’exemples qui ont eu, bien davantage qu’aujourd’hui, le mérite d’être clairement politiques, de viser effectivement la solidarité et non la charité, et d’être sans conteste internationalistes »[6] remarquent José Gotovitch et Anne Morelli dans leur introduction. Notre lecture de l’ouvrage nous fait dire au contraire qu’aujourd’hui, comme hier, des personnes et des groupes luttent avec cohérence. C’est ce que montre les articles de Pol de Vos et d’Eric Dachy en comparaison avec les descriptions de l’action des groupes sociaux-démocrates. Et il n’est pas sûr que l’avenir soit dans le renouvellement du vocabulaire et l’abandon des termes comme « impérialisme », « lutte des classes »... au nom du politiquement (et médiatiquement) correct, comme le suggère l’introduction. Au contraire, par le retour aux sources via des études comme le premier article, la refondation de grands mouvements de solidarité s’appuyant sur le potentiel issus des récentes mobilisations altermondialistes et pacifistes, et utilisant intelligemment les nouveaux moyens de communication est à l’ordre du jour, mais ne pourra se concrétiser et être efficace qu’en se positionnant idéologiquement sans ambiguité.

Notes

[1] Au sens large et étymologique du grec ancien : « qui a trait à la vie collective dans un groupe d’hommes organisé ».
[2] Les solidarités internationales. Histoire et perspectives. Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2003. 282p. 18 euros.
[3] organisation dépendant du PTB
[4] p.217.
[5] p.241.
[6] p.8.

dimanche 27 avril 2003

Hospitalité ?


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°310 d'avril 2003, p.22

Le dernier livre de la virologue Lise Thiry, bien connue pour son combat à gauche depuis de nombreuse années et qui fut la tête de liste aux élections européennes de la fort courte expérience Gauche Unie, est sorti il y a peu aux éditions du Cérisier[1]. Cet éditeur trop peu connu continue ainsi dans sa collection « Place publique » à éditer des livres intelligents et citoyens[2]. Il affirme d’ailleurs sa démarche volontariste en ouvrant le livre par un texte de cinq pages posant des questions pertinentes sur le caractère démocratique de la procédure et qui tempère fort à propos l’impression générale optimiste qui se dégage à la lecture de cet ouvrage.

La note de l’éditeur est suivie d’un tableau sur une double page qui vise à expliquer la procédure de régularisation. On ne peut qu’être perplexe devant le caractère obscur et compliqué de cette procédure ainsi que devant la bulle représentant les services du Ministre de l’intérieur et qui n’est occupée que par des points d’interrogations.

Lise Thiry, avant de parler des cas concret, justifie sa présence au sein d’une des chambres de la commission de régularisation dont elle connaît les nombreuses failles et limites. Cette participation, elle l’inscrit dans la logique de défense des immigrés qu’elle mène depuis plusieurs années et qui fut tragiquement marquée par l’assassinat de Semira Adamu dont elle était la « marraine ».

De la lecture des notes d’audiences que l’auteur a classées par catégorie, allant de « Bien dans leur peau, malgré les difficultés » à « mal identifiés » en passant par « les paumés » ou « les exploités », peu ressortiront sans avoir eu leur vision de l’immigration clandestine modifiée. Si l’on est étonné par le nombre important d’avis favorables, on l’est moins par l’inventaire des misères humaines et on trouve la confirmation que l’immense majorité des clandestins travaillent, parfois depuis de très nombreuses années, dans notre pays. Ils y payent même parfois des impôts et, pour un grand nombre, ont refait leur vie avec femme et enfants. La plupart sont exploités dans une économie souterraine qui ne l’est que de nom. En effet le fait que ce travail en noir se fasse dans la construction, les abattoirs, l’agriculture, le textile et l’horeca n’étonnera que les adeptes de la politique de l’autruche. De même le fait de lire noir sur blanc que l’esclavage domestique existe toujours en Belgique. Terminons sur cet aspect par un extrait savoureux « Ce Polonais arrivé en 1989, travaille un peu partout. « Depuis 2000, je ne me suis pas inscrit comme demandeur de travail, car sinon, j’aurais perdu mes chances dans le secteur du noir... » Avis favorable, quand même, à cause de la durée de séjour... et puis, ce n’est pas notre rôle de surveiller le travail clandestin »[3].

Pour le reste, la succession de cas en quelques lignes à tendance à lasser, d’autant plus que même si tous les cas sont individuels et uniques, une impression de répétition se dégage, rendant d’ailleurs la situation d’autant plus dramatique. Mais la puissance de la conclusion, intitulée très justement « Une politique d’immigration » fait vite passer cette empression négative : « Tout circule aujourd’hui plus librement que l’homme : les capitaux, les marchandises, les informations – sauf l’individu qui a créé tout cela. On parle des flux migratoires en termes abstraits, statistiques. (...) Aux droits de l’homme se substitue un droit sur les choses et sur les personnes en tant que choses. »[4] Et Lise Thiry d’insister de manière fort pertinente sur l’hypocrisie qui règne sur les questions d’immigration, notamment à propos de la main-d’oeuvre qui, on l’a vu, est essentielle. L’auteur termine donc son livre en posant LA question : les procédures de régularisation, naturalisation... doivent-elles remplacer la tradition ancestrale et civilisatrice de l’hospitalité ?

Notes

[1] THIRY, Lise, Conversations avec des clandestins. Coll. Place Publique. Cuesmes, éd. Du Cerisier, 2002, 125 p. 7 euros.
[2] Citons notamment Le livre accès du Collectif sans ticket, plaidoyer pour la gratuité des transports publics, Le pas suspendu de la Révolution sur le bilan de la révolution cubaine, ou encore Willy Peers, un humaniste en médecine dont la recension est parue dans le n°299 d’Espace de Libertés.
[3] P.92.
[4] p.121.

vendredi 27 décembre 2002

Oui le pacifisme peut aboutir à des résultats concrets


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°306 de décembre 2002, p.26

Ce livre[1] nous invite à un voyage dans le temps, à une époque cruciale de l’histoire du monde et de la Belgique. Il retrace le combat commun mené pendant douze ans, de 1952 à 1964, par deux hommes dont les parcours très différents se sont rencontrés pour réaliser un projet commun : la revue Routes de la Paix qui deviendra successivement, suite à des interdictions dues à ses prises de position notamment pendant la guerre d’Algérie, Coexistence, puis Paix et coexistence et enfin Carrefour de la paix.

Le premier, Jean Van Lierde, est connu comme la figure emblématique de la lutte pour l’objection de conscience en Belgique. Il entre à 15 ans, en 1941, comme ouvrier dans une usine d’armement ce qui le conduit très rapidement à faire de la résistance. À partir de ce moment, une constante dans son existence sera la désobéissance civile qui se marque de manière spectaculaire par son refus de faire son service militaire en 1949. Après un an et demi de prison, il se voit contraint d’aller travailler à la mine : « C’était réellement le bagne. C’était bien pire que la prison. Je ne voudrais, pour rien au monde, recommencer une telle expérience. (…) Un militant non violent ne peut se taire lorsqu’il assiste à l’exploitation, l’asservissement, l’humiliation dont sont victimes les Siciliens, les Italiens, les Espagnols qui travaillent avec lui. »[2]. Ainsi révolté, et bien que membre de la JOC et de la CSC, Van Lierde fait grève avec la FGTB, désobéissant ainsi à sa hiérarchie. La période qui suit est celle étudiée dans le livre. Après 1964, Van Lierde combattra en faveur de l’objection de conscience et de la Paix. Dans cette dernière lutte, il aura notamment comme tâche de faire la liaison entre le monde chrétien et les Communistes.

Le deuxième, Guy de Bosschère, est un personnage moins connu. Né dans un milieu de catholique rabique terrorisé par la « menace du prétendu péril trinitaire judéo-maçonnico-communiste »[3], il s’engage politiquement au sein de la Légion nationale[4] qui le séduit par son côté jeune et dynamique bien éloigné du monde figé qu’il fréquente. Les hasards de l’histoire font ainsi de lui un résistant au sein du Mouvement national royaliste. Cette période va bouleverser son existence. D’une part il se rend compte que les gens de gauche sont des hommes comme lui et non des monstres assoiffés de sang. D’autre part, il est dégoûté par la violence qu’il côtoie. Si une prise de conscience est faite l’évolution politique, elle, est plus lente. De Bosschère fonde donc à la sortie de la guerre, en pleine affaire royale, le périodique d’extrême-droite pro-léopoldiste Septembre. La rupture avec ce milieu, se fera en 1947 parallèlement à la fréquentation du milieu artistique acquis au communisme. C’est en 1960 qu’il part pour Paris diriger la revue Présence Africaine et participer à la revue Esprit. Il présidera également la Fédération internationale des écrivains de langue française (FILEF).

Ces deux hommes, au parcours très différent, vont se rencontrer au sein du groupe Esprit de Bruxelles qui regroupe des lecteurs de la revue désirant débattre sur des thèmes précis. On peut comparer cette expérience à celle, actuelle, des Amis du Monde Diplomatique. Dans ce groupe Esprit de Bruxelles, se côtoie une série de gens importants ou qui le deviendront et dont les petites biographies à la fin de l’ouvrage rendent celui-ci très précieux. Le Groupe Esprit est également, et peut-être surtout, un lieu de rencontre et d’échanges entre personnes de mouvements politiques différents, notamment entre Chrétiens et Communistes et donnera naissance au CRISP. En 1952, Van Lierde et De Bosschère font partie des fondateurs de la revue Routes de la Paix liée au Mouvement Chrétien pour la Paix. Ils y écrivent une série de textes importants où ils se montrent attentifs à la situation internationale. 1958 sera une année importante. À Bruxelles, c’est l’exposition internationale. Pour Van Lierde et De Bosschère, c’est surtout la fondation du Centre International destiné à permettre aux leaders Congolais de se rencontrer. C’est un des moments forts de ce livre que le passage où est raconté toute l’action d’un petit groupe en faveur d’une indépendance du Congo qui est loin d’être acquise dans l’opinion publique belge. Les quelques lignes sur le meeting donné par Lumumba à Liège sont d’une grande portée et permettent de toucher, à côté des grandes dates et de ce qui est généralement raconté, au quotidien de militants qui ont décidé de consacrer leur vie à une cause qu’ils estiment juste et légitime. Le livre rappelle également que la loi fondamentale du Congo fut rédigée par François Perin. Cette période de la lutte pour l’indépendance du Congo, est marquée par une autre guerre d’indépendance dans laquelle de nombreux militants belges seront impliqués : c’est la guerre d’Algérie. C’est là le second moment fort du livre, où il est rappellé les déplacements clandestins pour soutenir le FLN. Proche des techniques utilisées dans la résistance moins de 20 ans plus tôt, les membres de l’antenne belge du réseau Jeanson déploient une activité phénoménale, non sans risque comme le prouve l’assassinat par colis piégé du professeur Laperche à Liège.

C’est un livre bien utile que celui-ci. Il démontre que l’histoire avec un grand H se fait dans l’ombre grâce à des gens que leurs actions militantes rapprochent. Il illustre parfaitement le rôle essentiel des lieux de rencontres entre réseaux militants, et ce avec de grands moments d’émotion. Enfin, à l’heure où les accents guerriers et le bruit des bottes se font entendre de plus en plus fort, il n’est sûrement pas inutile de publier un livre dont la couverture est un fusil brisé surmonté d’une colombe blanche.

Notes

[1] Van Lierde, Jean et De Bosschère, Guy, La Guerre sans armes. Douze années de luttes non-violentes en Europe (1952-1964). Bruxelles-Paris, Luc Pire-Karthala, 2002. 117 pages.
[2] p.23.
[3] p.11.
[4] Mouvement de droite extrême créé par l’avocat liégeois Paul Hoornaert le 1er mai 1922 et qui, par ultra-nationalisme, fera de la Résistance « anti-boche » dans l’esprit de 14-18. La doctrine de ce mouvement est résumé dans la Brochure de Hoornaert, Le Redressement national. La « Légion nationale belge ». Sa doctrine – Ses buts, parue à Liège au début des années 30.