dimanche 21 mai 2006

Journalisme de terrain

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°342 de mai 2006, pp.15-16

« L’exemple » américain

Quand on évoque la question de la précarité, et plus particulièrement de la question des travailleurs pauvres, nombreuses sont les personnes qui font référence à l’exemple américain. Outre de nombreux reportages, une série de livres décrivant la réalité permet de se rendre compte de la situation.

Ainsi le livre L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant de la journaliste Barbara Ehrenreich[1] relate trois expériences très diverses que l’auteur a effectuées fin des années 90. Elle y raconte, dans un style très agréable et avec des notes explicatives pertinentes, son travail de serveuse en Floride, de femme d’ouvrage dans le Maine et enfin de vendeuse dans une grande surface du groupe Wal-Mart dans le Minnesota. Malgré que sa position de femme blanche ayant l’anglais comme langue maternelle l’aide et peut compenser son âge (50 ans), et qu’elle commence son enquête avec un petit capital et la possibilité de faire des pauses, elle souligne la vitesse de sa chute. Très vite elle se voit obliger de cumuler deux emplois et de s’installer dans une caravane, dépensant plus de 50% de son misérable salaire pour se loger dans des conditions misérables. Si les descriptions de ses expériences mériteraient de nombreuses citations, tant elles sont significatives d’une réalité atroce, nous ne citerons qu’un seul extrait résumant à lui seul la problématique soulevée par la journaliste américaine qui reste pourtant fondamentalement attachée au système de son pays : « Si donc les employés à bas salaire ne se comportent pas toujours conformément à la rationalité économique, c’est-à-dire comme des agents libres dans une démocratie capitaliste, c’est parce qu’ils travaillent dans un environnement qui n’est ni libre ni démocratique. Quand vous entrez dans l’univers des bas salaires – et des salaires moyens dans de nombreux cas – vous abandonnez vos libertés civiques à la porte, vous laissez derrière vous l’Amérique et tout ce qu’elle est censée représenter, et vous apprenez à ne pas desserrer les lèvres pendant votre journée de travail. Les conséquences de cette reddition vont bien au-delà des questions de salaire et de pauvreté. Il nous est difficile de prétendre être la première démocratie du monde, lorsqu’un grand nombre de nos concitoyens passent la moitié de leur temps de veille dans un environnement qui est l’équivalent, pour le dire en termes simples, d’une dictature. »[2]. Qu’ajouter à ces quelques phrases qui démontrent combien la démocratie politique ne peut être une fin en soi et ne se suffit pas à elle-même mais nécessite comme complément indispensable la démocratie économique et sociale.

Une tradition littéraire

Ce livre d’une journaliste consacrant plusieurs mois à une enquête de terrain en se rapprochant au maximum des conditions de vies réelles de son sujet n’est heureusement pas un cas unique, même s’il est fort isolé. Il relève d’une tradition dont un des exemples le plus connu est celui de l’écrivain Jack London qui en 1902 plongera à 26 ans dans la réalité de l’East-End londonien pour en ressortir avec une description saisissante de la misère du « peuple d’en bas », pour reprendre une des deux traductions françaises du titre original People of the Abyss[3].

Un demi-siècle plus tard, c’est un autre américain qui, lui, changera sa couleur de peau par un procédé chimique temporaire afin de vivre comme un noir dans le Sud des Etats-Unis dans le but de dénoncer le ségrégationnisme au sein d’un pays qui aime se présenter comme la plus grande démocratie[4]. Publié en français en 1962, le livre de John Griffin[5] est un nouveau coup de poing dont la lecture permet de se rendre compte de l’immense différence qui existe entre le récit du témoin direct et la synthèse de l’intellectuel aux œillères, comme le dit l’auteur lui-même quand il avoue avec une grande lucidité et non moins de franchise, qu’ « En prenant cette décision, je découvrais que, spécialiste des questions raciales, je ne connaissais en fait rien du véritable problème noir »[6]. Comme Ehrenreich et London, Griffin se rend très vite compte que l’expérience sera plus difficile qu’il ne l’avait prévu et que la descente aux enfers est d’une rapidité foudroyante. Tous trois soulignent également combien la dimension psychologique de l’infériorisation économique ne doit pas être négligée et comment les oppresseurs utilisent les conséquences de leur domination et de leur exploitation pour justifier celles-ci. Griffin, qui après le succès de son livre, devra déménager devant la réprobation de ces concitoyens pour avoir casser l’harmonie fictive qui leur permettait de vivre en paix, souligne combien tous les discours naturalistes sont mensongers et servent à justifier et maintenir un état de fait : « Mettez l’homme blanc dans le ghetto, supprimez-lui les avantages de l’instruction, arrangez-vous pour qu’il doive lutter péniblement pour maintenir son respect de lui-même, accordez-lui peu de possibilités de préserver son intimité et moins de loisirs, après quelque temps il assumerait les mêmes caractéristiques que vous attribuez aux Noirs. Ces caractéristiques ne sont pas issues de la couleur de la peau, mais de la condition humaine de l’homme. »[7]

Mais les Américains ne seront pas les seuls à produire de telles études. En Allemagne, le journaliste Gunther Walraff s’est rendu célèbre pour ses enquêtes d’investigations incisives et sans concession. Dans son livre le plus connu, Walraff se déguise en Turc pour rendre visible l’exploitation esclavagiste dont cette communauté est victime en RFA[8]. Lui aussi, pourtant bien documenté avant d’entamer son expérience qui durera plusieurs mois, est surpris par la réalité qu’il rencontre, réalité encore pire que celle qu’il imaginait et qu’il rapproche clairement des pires heures de la révolution industrielle du 19e siècle. Si l’auteur multiplie les métiers, servant chez Mac Do ou se prêtant à des expériences médicales, c’est comme ouvrier non déclaré, via un sous-traitant spécialisé dans la fourniture de main-d’œuvre en noir, dans le complexe sidérurgique de Thyssen-Krupps à Duisburg que Walraff reste le plus longtemps soulignant que « Pour les patrons, ils ne sont qu’un matériau humain jetable, des ouvriers-Kleenex, du matériel standard et échangeable : des centaines de leurs semblables sont là à faire la queue, prêts à accepter n’importe quel travail – absolument n’importe quel travail. Ce boulot est tellement usant qu’il est bien rare que l’on y tienne le coup plus d’un an ou deux. Un ou deux mois suffisent souvent à vous esquinter pour le restant de vos jours. »[9] L’auteur voit d’ailleurs sa propre santé déclinée très rapidement au point de devoir faire marche arrière : « « çà risque de t’achever ! », m’avait mis en garde mon ami radiologue. Eh bien, oui, j’ai été lâche et parce que j’étais un privilégié, j’ai pu me défiler… Mais il y a des centaines et des milliers de travailleurs immigrés qui prennent ce genre de boulot et mettent ainsi leur santé et parfois leur existence en danger, parce qu’ils n’ont pas le choix, eux – et il y en a qui sont dans un état physique bien pire que le mien. »[10]

L’indifférence face au scandale

De nombreux lecteurs diront que les réalités décrites ci-dessus appartiennent soit à l’histoire, soit à des pays très éloignés. Pourtant, en Belgique, pays faisant partie des Etats les plus riches de la planète, une étude de l’Université d’Anvers avait « révélé » fin de l’année dernière, que 15% de la population (soit plus de 1,5 millions de personnes) vivait sous le seuil de pauvreté[11] défini par un revenu maximum de 772 € pour un isolé. Ce même rapport signalait également que 4 à 6 % des travailleurs étaient concernés. A l’époque, le ministre de l’Intégration sociale Christian Dupont (étiqueté socialiste) avait parlé d’une réflexion en vue de mesures concrètes. Trois mois plus tard, un nouveau rapport, dès plus officiel puisqu’il s’agit de l’enquête Statistiques de revenus et de conditions de vie réalisée par le Service public fédéral Economie, PME, Classes moyennes et Energie, souligne à nouveau qu’en Belgique, 15 % de la population ne dispose pas de plus de 777 € par mois et confirme que 4,3 % de la population active est également touchée[12]. Mais ici, ces personnes ne sont plus que dans « un risque accru de pauvreté ». La Meuse qui publie ces chiffres sans guère de commentaires précise même que « 78,8% des belges disposent de tout le confort de base, soit d’une baignoire ou d’une douche, de toilettes avec chasse d’eau, d’un chauffage central et de l’eau courante chaude » [13]. Ce qui, lu autrement, laisse donc plus de 20% de la population sans ce confort. Cette lecture des chiffres n’est pas celle du « journaliste »[14] qui ne relève pas non plus que cela implique que + de 5% des gens qui ne sont pas considérés comme pauvres n’ont pas un « confort » minimal. Ajoutons que l’article précise que sans les différentes allocations liées à la sécurité sociale ou connexe à celle-ci, ce serait 27,5 % de la population belge qui vivrait dans la pauvreté.

N’y a-t-il pas là, pour tous ceux qui se réclament de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité matière à réflexions, et plus encore à actions ? Et aux journalistes belges de nombreux sujets pour des articles et des enquêtes comme celles développées plus haut qui parleraient enfin de la réalité du monde au lieu de nous abrutir de faits-divers anecdotiques ? A quand pour Le Soir la réelle mise en pratique de sa volonté de « rendre compte du monde tel qu’il est » [15] afin de concrétiser sa « levée contre l’inacceptable », pour reprendre le slogan de sa dernière campagne publicitaire controversée?

A moins que l’on ne craigne qu’une fois le monde mieux connus par les gens, ceux-ci aient envie de le changer ?

Notes

[1] Barbara Ehrenreich, L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant. (Collection 10-18/Fait et cause n°3797), Paris, Grasset, 2004
[2] p.318
[3] London, Jack, Le peuple d’en bas, (Coll. Libretto), Paris, éditions Phébus, 1999 ;
[4] Sur l’histoire des noirs américains, voir le splendide livre de photographies Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains, Paris, Phaidon, 2003.
[5] Griffin, John Howard, Dans la peau d’un noir. (Coll. L’air du temps/témoignages n°170) Paris, Gallimard, 1962.
[6] p.8
[7] p.137
[8] Günter Wallraff, Tête de Turc. Préface de Gilles Perrault, Paris, La découverte, 1986.
[9] p.119
[10] p.251
[11] Le Soir, 05.12.05
[12] Signalons que sur le site officiel de l’Intégration sociale on parle de « 13% de la population connaît un risque de pauvreté. Autrement dit, 1 300 000 personnes parviennent difficilement à nouer les deux bouts ». www.mi-is.be/FR/Themes/AB/index.html
[13] La Meuse, 17.03.06.
[14] Nous avons mis le terme entre guillemet, non pour remettre en cause une personne mais bien la qualité de l’(dés)information aujourd’hui.
[15] Béatrice Delvaux le 9 novembre 2005 dans sa réponse aux nombreuses critiques émises sur la campagne et plus particulièrement « l’institut pour l’intégration »

vendredi 21 avril 2006

Combattre l'extrême droite sur le terrain


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°341 d'avril 2006, p.15

Deux livres très différents, et par là même fortement complémentaires, sont sortis récemment en librairies. Ils tentent de donner des pistes à tous ceux qui désirent comprendre et surtout agir contre l’extrême droite. Si les publics auxquels les auteurs s’adressent ne sont pas les mêmes, les réflexions que l’on y retrouvent se recoupent et illustrent bien l’évolution depuis dix ans des questionnements des antifascistes, et leurs interrogations à la veille d’échéances électorales importantes.

Aux éditions couleur livres, deux auteurs du monde chrétien (l’un animateur au MOC et l’autre professeur à l’UCL) ont écrit un ouvrage[1] plutôt destiné au monde des animateurs et des formateurs. Le grand public décrochera en effet rapidement devant un développement du raisonnement et une écriture relativement complexe. Partant d’une longue expérience de formations touchant des publics fort divers, les deux auteurs, tout en expliquant de manière fort détaillée et intéressante leur méthodologie qui prend au maximum en compte les vécus et les ressentis des participants, démontent l’idéologie de l’extrême droite et, surtout, développent un projet d’action concrète contre cette dernière. On retiendra surtout l’attention portée sur l’importance de bien appréhender les partis d’extrême droite comme des partis aptes à prendre le pouvoir. C’est pourquoi Boucq et Maesschalck insistent sur une meilleure étude de la phase ascensionnelle du fascisme dans l’entre deux guerres alors que l’on se focalise généralement sur les formes qu’il pris une fois arrivé au pouvoir. Insistant sur le fait qu’on ne peut nier qu’il y ait des problèmes dans notre société, les deux auteurs pensent que seul l’implication de chacun dans la société pourra apporter une solution. C’est pourquoi ils proposent la création de communautés autonomes interagissant entre-elles et avec la société. On voit pourtant mal le changement global de société qu’elles permettraient, un peu à l’image des assistants sociaux qui sont finalement plus des régulateurs de révoltes que des organisateurs d’émancipation et de changements profonds.

L’autre livre est écrit par un, si pas le, spécialiste de l’extrême droite en Belgique francophone[2]. Auteur de nombreux livres sur le sujet Manuel Abramowicz vise ici le grand public qui s’interroge devant un phénomène persistant et qui aimerait pouvoir agir. Le livre est construit comme un manuel où l’on piochera selon ses besoins, ce qui en fait un outil à garder constamment à portée de la main. Après avoir rappelé la chronologie des faits, l’auteur répond très clairement et concrètement à 21 questions avec des exemples, des explications complémentaires et des pistes pour approfondir la réflexion. Les définitions encartées dans les réponses sont regroupées dans la table des matières, ce qui en facilite la consultation. C’est dans le même esprit que l’on retrouvera en fin de volume un index très complet. Sans gonfler le phénomène Abramowicz souligne, tout comme Boucq et Maesschalck, que même en Belgique francophone l’extrême droite constitue un vrai danger et est loin du stéréotype folkloriste qu’on lui accole trop souvent. Mais la partie la plus novatrice et la plus utile du livre de l’animateur du site Resistances[3] est sans aucun doute les 14 pistes d’actions qu’il propose. Ces pistes ont l’avantage d’être variées, aussi bien dans la forme (de la lecture d’un livre à la réalisation d’un tract) que dans l’implication personnelle (du « simple » fait de porter le triangle rouge à l’implication dans des associations, en passant par l’interpellation des médias ou des hommes politiques, l’organisation d’un débat…). Chaque pistes comprend toutes les informations pratiques nécessaires (adresse des associations, lieu à visiter, courrier type à envoyer…), bref le parfait manuel du militant mais aussi du simple citoyen.

Ces ouvrages, tous deux préfacés par Xavier Mabille, outre les outils qu’ils mettent à disposition de leurs lecteurs, se rejoignent dans un constat qui nous paraît fondamental et qui est également présent dans le livre de Jérôme Jamin[4] ou dans les campagnes menées par la CNAPD ou par l’asbl « Vlaams belang contre l’extrême droite »[5]. Ce constat est de dire que toutes les dénonciations, explications, condamnations… du discours et des actes de l’extrême droite, si elles sont utiles, ne peuvent suffire et sont du travail de seconde ligne. Le principal combat aujourd’hui est celui pour un autre monde, pour une autre société qui (re)met au centre de ses préoccupations les valeurs de solidarité et d’émancipation en lieu et place de celles d’individualisme et de compétition. D’une société qui privilégie une sécurité sociale et des services publics aux intérêts des entreprises privées. Bref, que le combat contre l’extrême droite se mène plus sur le terrain social que sur les concepts moraux.

Notes

[1] Christian Boucq et Marc Maesschalck, Déminons l’extrême droite, Bruxelles, Couleur livres, 2005, 135 p.
[2] Manuel Abramowicz, Guide des résistances à l’extrême droite. Pour lutter contre ceux qui veulent supprimer nos libertés. Bruxelles, Labor, 2005, 246 p.
[3] www.resistances.be. Un site à mettre dans ses favoris et à consulter régulièrement pour se tenir informer de l’actualité de l’extrême droite.
[4] Jérôme Jamin, Faut-il interdire les partis d’extrême droite ? Démocratie, droit et extrême droite. Liège, Luc Pire, 2005. Voir Espace de libertés n°335 d’octobre 2005, p.21
[5] www.vivelademocratie.be et www.lacible.be

lundi 20 mars 2006

Le darwinisme social, paradigme de l’idéologie d’extrême droite

Cet article a été publié dans Espace de libertés, n°340 de mars 2006, pp.20-21

Ce que l’on nomme communément le « darwinisme social » est né en parallèle de la théorie de Darwin et est principalement du à l’autodidacte Herbert Spencer (1820-1903) [1]. Elle en est une extension au domaine de la sociologie, extension que Darwin lui-même rejeta dans son ouvrage La filiation de l’Homme publié en 1871[2]

Un paradigme

C’est cette extension des lois dites naturelles au champ social qui forme l’ossature de l’idéologie de l’extrême droite de ses origines à nos jours.

Avant de développer l’articulation du schéma repris en illustration, il est important de bien placer le paradigme de départ. Reprenons pour ce faire ce que dit le ministre de l’agriculture du IIIe Reich Walther Darré :« La branche la plus moderne et la moins arriérée de nos sciences, la zoologie, nous ramène automatiquement à l’ancienne conception germanique. Elle proclamait l’inégalité héréditaire comme vérité reconnue, et c’est à cela qu’aboutissent également, de nos jours, les sciences naturelles. »[3]. Hitler dans Mein Kampf précise d’ailleurs que « L’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature (…). Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort, nécessaires pour s’élever. »[4] Cette conception de l’organisation de la société n’est pas propre au nazisme. Ainsi Charles Maurras considérait que « en biologie, l’égalité n’est qu’au cimetière (… si elle) peut être au bas degré de l’échelle, au départ de la vie, elle est détruite par les progrès de la même vie. Le progrès est aristocrate. »[5] ce qui a pour conséquence : « Quant aux biens imaginaires attendus de l’Egalité, ils feront souffrir tout le monde. La démocratie, en les promettant, ne parvient qu’à priver injustement le corps social des biens réels qui sortiraient, je ne dis pas du libre jeu, mais du bon usage des inégalités naturelles pour le profit et pour le progrès de chacun. »[6] On voit ici apparaître une nuance importante pour l’adaptation pragmatique de l’idéologie, le « bon usage » permettant de mettre en place des mécanismes de charité à destination de ceux que l’on considère membre de la communauté, communauté dont l’importance et les limites peuvent fluctuer tant qu’elle garde une apparence d’homogénéité. Après la guerre, l’anglais Oswald Mosley ne dit rien d’autres lorsqu’il affirme que « l’actuelle tendance au nivellement, qui fait fi de toute habileté personnelle et méprise le goût des responsabilités trouve sa limite dans l’anéantissement de toute société humaine parce qu’elle nie la loi naturelle d’inégalité à laquelle tous sont soumis.»[7].

Analyse du schéma :

Sur base du paradigme développé ci-dessus, l’extrême droite proclame que ce sont nos sentiments, notre nature qui doivent prendre le dessus, guider notre développement. Citons ici une dernière fois Hitler : « la conception « raciste » fait place à la valeur des diverses races primitives de l’humanité. En principe, elle ne voit dans l’état qu’un but qui est le maintien de l’existence des races humaines. Elle ne croit nullement à leur égalité, mais reconnaît au contraire leur diversité, et leur valeur plus ou moins élevée. Cette connaissance lui confère l’obligation, suivant la volonté éternelle qui gouverne ce monde, de favoriser la victoire du meilleur et du plus fort, d’exiger la subordination des mauvais et des faibles »[8].

Dans ce contexte, la raison poussée trop loin nous affaiblit, ce qui explique le rejet généralisé des intellectuels et la promotion de l’action sur la réflexion. Pour l’extrême droite, les progrès de la raison nous ont coupés de la nature. Il faut donc que l’homme réapprenne à suivre son instinct au détriment de son intellect. Physiquement, il faut également que l’homme se rapproche de la nature, d’où la promotion des valeurs paysannes et de la vie saine à la campagne opposée à la ville corruptrice. Sur cet axiome qu’est le respect des lois naturelles, s’articule le reste de l’idéologie, avec des points plus ou moins importants selon les pays et les mouvements. De même les interactions entre les différents points peuvent avoir une intensité variable.

La nature est hostile. Seul le plus fort y survit soit en s’adaptant, soit en luttant. C’est pourquoi l’extrême droite exalte tellement la force virile dans son discours, dans ses méthodes et dans son imagerie. Les questions doivent être réglées par la force, par l’action, et non par la discussion ou la réflexion. La politique d’extrême droite se veut donc en rupture avec les pratiques démocratiques. Cette rupture avec le consensus social, associée à un certain jeunisme, justifie son positionnement « révolutionnaire ».

De cette mise en avant de la force découle la position particulière du Chef. Celui-ci est naturellement le plus fort, celui qui est sorti du lot. Le seul fait d’occuper la position de chef rend légitime cette position. Tout dirigeant de l’extrême droite a fait preuve de courage et a démontré sa force : bagarre pour Dewinter et Hitler, exploit physique mis en scène pour Mussolini… C’est de cette conception du chef, de son commandement indiscuté que découle, renforcé par les valeurs viriles, une organisation militaire, une hiérarchie stricte des mouvements et de la société, ainsi que la défense de l’armée et une vision très stricte de l’éducation. De plus, cette conception hiérarchique de la société disqualifie évidemment le parlementarisme où tous sont sur le même pied et où le vote majoritaire est le mode de décision.

Les lois naturelles sont donc inégalitaires et favorisent le plus fort dans une société très hiérarchisée. Mais ce ne sont pas les seules articulations.

Ainsi le racisme découle-t-il également des lois de la nature. Le constat est fait du non mélange des espèces entre elles ou, dans ce cas, d’un affaiblissement fatal de la race, voire d’une progéniture stérile (vue comme une réaction positive de la nature). C’est donc logiquement que les théories eugénistes sont fort prisées par l’extrême droite. Rappelons ici que les handicapés ont été les premières victimes du régime nazi, bien avant les Juifs. Contrairement à ce qui est donc souvent dit et écrit, l’antisémitisme n’est en rien la base de l’idéologie d’extrême droite. Il s’explique, au niveau idéologique, par la hiérarchisation des races. Au sommet de l’échelle, on trouve l’homme occidental blanc (avec l’Aryen comme forme la plus aboutie), et tout en bas le Sémite. Entre les deux, le Slave, l’Asiatique, le Latinos, le noir… Tout mélange entre des membres des divers échelons est apparenté à un virus ou à un cancer qui gangrène inévitablement la race et mène celle-ci à la destruction. On comprend ici aisément comment dans le discours le Musulman peut remplacer le Juif comme forme repoussoir sans pour cela bouleverser de fond en comble la doctrine.

C’est toujours sur le plan de l’eugénisme et du respect des lois de la nature que se situe le rôle de la femme, nous avions envie de dire la “femelle” : la reproduction. Plus largement, la mission de l’homme sur terre est de se reproduire, de perpétuer – et donc d’améliorer et renforcer – sa race, au besoin en éliminant ses concurrents. Faut-il dès lors préciser que l’homosexualité est vue comme une « erreur de la nature ».

Dans cette logique, le nationalisme se présente comme le regroupement de « la meute ». Les différents cercles plus ou moins élargis suivant les auteurs et partis ne doivent pas ici non plus masquer la logique commune. La communauté nationale et sa cohésion sont indispensables à la survie du peuple, de la race. C’est pourquoi aucun facteur de division ne peut être admis. Le corporatisme est donc logique à plusieurs titres. D’une part, la hiérarchie décrite plus haut, où celui qui réussit a le pouvoir - dans ce cas le patron - est légitime de par la position qu’il occupe. D’autre part, la lutte des classes affaiblit la nation dans une « guerre civile » stérile alors que la menace est externe.

On constate donc que l’idéologie d’extrême droite est une doctrine très structurée et d’une grande cohérence, une fois que l’on a admis l’axiome du respect des lois naturelles et donc du refus de l’égalité, des chances comme du résultat. C’est l’inégalité qui est naturelle et qui doit donc être acceptée comme un fait contre lequel on ne peut rien faire. Cette analyse est toujours bien au centre de l’idéologie d’extrême droite aujourd’hui comme le prouve, parmi de nombreux autres exemples possibles, le fait qu’« en août 1989, à l’université d’été du FN à la Baule, Carl Lang se référait à « l’empirisme organisateur » qui oppose la nature humaine qui a fixé un « ordre naturel des choses » à l’égalité qui « n’existe pas naturellement » »[9] restant ainsi parfaitement dans la ligne des idéologues de la nouvelle droite qui, dans leur combat pour gagner la bataille des idées en actualisant le discours d’extrême droite, « ont pu s’approprier, en la dénaturant, la rhétorique de l’antiracisme des années 1980 sur le « droit à la différence », pour dénoncer le « mythe égalitaire ». Les différences culturelles sont naturalisées pour justifier une organisation hiérarchisée de la société, ainsi qu’un rejet d’un métissage ou de l’immigration. De même, le discours antisexiste est récupéré en « reconnaissance des genres », et « l’universel féminin » opposé aux féministes »[10]

Notes

[1] Holmes, Brian, Herbert Spencer in Perspectives ; revue trimestrielle d’éducation comparée vol. XXIV, n°3-4, Paris, Unesco, 1994, pp.553-575
[2] Tort, Patrick, Darwin, théorie de l’évolution. Article disponible sur www.futura-sciences.com/comprendre/d/dossiers322-5.php
[3] Darré, Walther, La Race. Nouvelle noblesse du sang et du sol. Paris, Fernand Sorlot, (1939). p.59. Nous renvoyons les personnes intéressées par une analyse plus approfondie des textes de l’extrême droite à la chronique que nous tenons dans Aide mémoire depuis 2001 et qui est accessible sur www.territoires-memoire.be/am/indexAuteur.php#D. En effet, notre démonstration s’appuie sur un corpus de plus de 230 ouvrages auquel il faut ajouter l’analyse d’écrits internes, des sites Internet…
[4] Hitler, Adolf, Mon combat, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1979, p.243
[5] Maurras, Charles, Mes idées politiques. Texte établi par Pierre Charbon. Préface inédite, 5e éd., Paris, Fayard, 1937, p.97
[6] Id., pp.XXXVII-XXXVIII
[7] Mosley, Oswald, La Nation Europe, Paris, Nouvelles éditions latines, 1962, p.72
[8] Hitler, Adolf, Mon combat, op.cit., pp.380-381
[9] Jean-Paul Gautier, Les héritiers de l’Action française, in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.64
[10] Sylvain Pattieu, L’illusion immunitaire, ou le fascisme est-il soluble dans la démocratie libérale ? in Contre temps, n°8, septembre 2003 : Nouveaux monstres et vieux démons : déconstruire l’extrême droite. p.19

mardi 21 février 2006

Aux origines du socialisme


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°339 de février 2006, p.20

25 ans après son décès l’ULB publie enfin la deuxième partie[1] du dernier manuscrit de l’historien des idées John Bartier[2] portant sur Saint-Simon et Fourier en Belgique. La première moitié avait été publiée il y a vingt ans dans la série consacrée par le Parti socialiste à son centième anniversaire[3]. Après le Saint-simonisme, c’est donc la diffusion en Belgique des idées du deuxième grand utopiste français qui se voit analysée en détail.

Ce beau livre a demandé à l’ancien bibliothécaire de l’Institut d’études européennes de l’ULB Francis Sartorius un long travail de réécriture et une actualisation des notes. Il s’adresse clairement à un public averti qui se réjouira de pouvoir découvrir à nouveau le résultat de la grande érudition de Bartier et de sa connaissance encyclopédique qui se marque principalement dans les liens effectués ou suggérés en notes de bas de pages. Le livre est d’autant plus intéressant qu’un quart de siècle après son écriture il garde son originalité, rien de réellement consistant n’ayant été publié sur un tel sujet ces dernières années. Or, malgré que l’on est loin d’avoir à faire à un mouvement de masse, la propagation des idées de Fourier par son principal disciple Victor Considérant, a eu une importance certaine dans la naissance du socialisme, les utopistes étant d’ailleurs un des trois « inspirateurs » du marxisme[4] avec les économistes libéraux anglais et les philosophes classiques allemands. Outre les conférences de Victor Considérant, les idées de Fourier seront d’abord diffusées en Belgique par une femme : Zoé Gatti de Gamond, la mère d’Isabelle. Doctrine complexe, le fouriérisme séduira de nombreux libéraux progressistes, souvent Maçons. Certaines Loges joueront d’ailleurs un rôle important dans sa diffusion. Après quelque tâtonnement[5], « à la fin de 1845 les conversions au fouriérisme vont se multiplier, cette progression n’a rien de singulier. Elle est un des multiples aspects du profond malaise que les hommes de cette époque ressentent dans toute l’Europe occidentale devant les scandales qui éclaboussent les gouvernements et les classes dirigeantes et, plus encore, devant l’accroissement de la misère provoqué par le marasme économique et alimentaire. Si les souffrances du peuple n’atteindront pas, en Belgique, le même degré d’horreur qu’en Irlande, elles seront pourtant tragiques. Depuis 1839, la baisse des salaires avait imposé au prolétariat des conditions de vie très pénibles et pourtant son sort s’aggravera encore après 1844. »[6] Cette situation fait s’interroger la frange la plus progressiste de la bourgeoisie qui n’est pas « entièrement isolés des classes laborieuses »[7] pour reprendre l’expression de John Bartier. Cette misère débouche sur la vague révolutionnaire de 1848 qui ne secoue pas la Belgique, la bourgeoisie y ayant retenu les leçons de la révolution de 1830 – dont on oublie trop souvent qu’elle est avant tout un soulèvement prolétarien[8] - alterne la carotte (abaissement du cens) et surtout le bâton (expulsion de Marx et arrestation de Victor Tedesco). De manière intéressante, Bartier analyse en profondeur l’agitation qui se déclenche néanmoins au sein de l’UCL et les nombreuses brochures discutant du socialisme publiées à cette occasion.

Alors qu’en 1852 les Libéraux refont leur unité afin de combattre l’influence des catholiques, mettant en sourdine les aspects « socialisants » d’une partie d’entre-eux, le Fouriérisme connaît déjà ses derniers instants. Outre l’expérience d’une « école du travail par l’attrait » à Liège entre 1848 et 1852, les idées fouriéristes tenteront d’être mises en application en 1854 avec le départ d’un nombre conséquent de fouriéristes belges pour la colonie de La Réunion au Texas où ils rejoignent des Français et des Suisses. A l’image des autres tentatives du même type, celle-ci sera un cuisant échec du à l’impréparation et aux disputes entre colons.

Ce livre éclaire donc comment les idées fouriéristes se sont diffusées en Belgique et dans quel milieu sociologique elles ont trouvé un écho. Par ses premières expériences de coopératives et par les nombreuses discussions sur la solution à apporter aux problèmes du prolétariat (notamment à travers l’instruction), ce mouvement joue un rôle non négligeable mais souvent trop peu connu dans la préfiguration du socialisme en Belgique. A ce propos, on regrettera justement une absence de vision plus globale sur l’influence de ces idées sur les premiers leaders socialistes. Terminons en signalant que l’on peut aujourd’hui encore découvrir les idées de Charles Fourier en visitant le familistère créé par un de ses disciples Jean-Baptiste Godin à Guise dans le Nord de la France[9], complexe qui constitue une des rares – si ce n’est la seule – tentative réussie de concrétisation des idées utopistes.

Notes

[1] John Bartier, Fourier en Belgique. Edité et présenté par Francis Sartorius, Bruxelles, Bibliothèque de l’ULB - Du Lérot édition, 2005, 35 €
[2] Voir la notice de Pol Defosse dans le Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, Luc Pire – Fondation rationaliste, 2005, p.31
[3] John Bartier, Naissance du socialisme en Belgique. Les Saints-Simoniens, Coll. Mémoire ouvrière, n°2, Bruxelles, PAC, 1985 (édité et présenté par Arlette Smolar-Meynart)
[4] Friedrich Engels et Karl Marx , Les Utopistes. Introduction, traduction et notes de Roger Dangeville, Petite collection Maspero n°161, Paris, François Maspero, 1976 et Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme, Œuvres complètes, tome 19, Moscou-Paris, Editions du progrès-Editions sociale, 1967
[5] Signalons que Fourier est mort le 10 octobre 1837 dans une quasi indifférence.
[6] John Bartier, Fourier en Belgique…op. cit. p.51. Rappelons quand même qu’à cette époque, la durée moyenne du travail était de 12 heures par jours, y compris pour les femmes et les enfants, dans des conditions épouvantables et pour des salaires qui permettaient à peine de survivre.
[7] id. p.83
[8] Voir à ce sujet la réédition du classique de Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Bruxelles, Aden, 2005.
[9] www.familistere.com/site/index.php

lundi 20 février 2006

Le rationalisme en anthologie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°339 de février 2006, p.21

Si le succès en librairies du Traité d’athéologie de Michel Onfray [1] ne se dément pas depuis plusieurs mois et peut aujourd’hui être considéré comme un phénomène éditorial, il n’est pas le seul ouvrage écrit récemment sur ce sujet. Un livre à la diffusion malheureusement plus confidentielle a également été publié en 2005. Intitulé La Gloire des athées, cette anthologie [2] a pour sous-titre Textes rationalistes et antireligieux de l’Antiquité à nos jours. Forte de 648 pages, cette somme rassemble un peu plus de 150 textes écrits par 88 auteurs différents. De l’Egypte antique du « chant des harpistes » à Taslima Nasreen, c’est à un tour du monde chronologique que nous invite ce livre, magnifique introduction aux nombreux auteurs et à leur œuvre. Les extraits sélectionnés sont systématiquement introduits par un petit texte très précieux qui les replace dans leur contexte politique et idéologique mais également dans l’ensemble de l’œuvre de leur auteur. On soulignera également l’effort particulier pris dans la volonté pédagogique de rendre accessible les textes au moyen de notes de bas de pages explicatives. Si les grands classiques comme Lucrèce, Giordano Bruno, Spinoza, Erasme, Diderot… sont présents, on s’intéressera plus particulièrement aux penseurs asiatiques ou arabes moins connus en Europe occidentale, tel Bao Jin Yang, El-Rawendi ou encore Machrab. On découvre ainsi qu’aujourd’hui encore le rationalisme et la critique du religieux ne se limite pas à l’occident, comme le montre l’exemple de l’Irakien Abdul Kader El-Janabi. Loin d’être ennuyeux, ce livre permet de varier les plaisirs, tant dans le fonds que dans la forme, comme lorsqu’il permet de passer de la chanson Thank your Satan de Léo Ferré aux deux poèmes extraits des Sonnets luxurieux de Claude Le Petit, étranglé avant d’être brûlé à Paris en 1662 à l’âge de 23 ans ! Notons qu’un des derniers auteurs repris est Michel Onfray dont cette anthologie reprend un extrait de son… Traité d’athéologie !

Si ce livre s’inscrit dans un combat de la laïcité contre le retour en force du religieux, il inscrit fort justement le combat en faveur du rationalisme dans une dynamique d’émancipation bien plus large : « L’athéisme n’est pas, loin de là, une condition suffisante à l’établissement d’une société juste et harmonieuse, mais qu’il absolument nécessaire. « Ni dieux, ni maîtres !», fatalement. Il ne sert à rien de jeter des pierres au ciel si on laisse debout le système qui détruit la Terre et les êtres qui la peuplent" [3] Une phrase à méditer et à débattre au sein de la laïcité belge…

Notes

[1] Onfray, Michel, Traité d’athéologie. Physique de la métaphysique, Paris, Grasset, 2005
[2] La gloire des athées. Textes rationalistes et antireligieux, de l’Antiquité à nos jours. Anthologie. Paris, Les nuits rouges, 2005
[3]
p.9


mardi 27 décembre 2005

Victoire sur le nazisme. Réflexions sur un 60e anniversaire.

Ce texte paru dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005 m'a valu deux courriers très virulents, émanant de deux personnes proches du lobby sioniste Belgique-Israël, qui me taxaient notamment "d'antisémite primaire".


Dans son numéro d’avril 2005, Espace de libertés consacrait son dossier à la question de la mémoire et soulignait que, s’il était important de se souvenir du passé, il fallait que celui-ci soit un souvenir critique et non une construction servant des intérêts nationalistes, religieux ou autres[1]. Cette année a vu l’illustration d’une manipulation idéologique importante allant à l’encontre de ce principe[2] et qui est passée quasi inaperçue : la négation presque totale du rôle prépondérant de l’URSS et de l’Armée Rouge dans la victoire sur le nazisme il y a 60 ans.

Pendant toute la durée des manifestations consacrées au 60e anniversaire de la Libération de l’Europe et de la fin de la deuxième guerre mondiale, reportages, films et shows à grand spectacle se sont succédés pour glorifier les USA présentés comme unique libérateur (avec les Anglais il est vrai)[3]. Les commémorations du débarquement en Normandie – fait de guerre pourtant loin d’être décisif en rapport aux gigantesques batailles du front de l’Est – ont constitué à ce niveau un summum. Un rappel de la réalité de la deuxième guerre mondiale, par les chiffres, est ici nécessaire. A partir du déclenchement de l’opération Barbarossa le 22 juin 41[4], l’Armée rouge du se battre seule contre l’immense majorité des troupes nazies et attendre 1943 pour qu’une esquisse de réel second front s’ouvre à l’Ouest. Il est aujourd’hui indiscutable que la bataille de Stalingrad fut le réel tournant de la guerre, coûtant près d’un million et demi d’hommes aux Allemands entre juin 42 et le 31 janvier 1943, et amorçant le début des victoires alliées et de la marche sur Berlin. Sur l’ensemble de la guerre les nazis perdront, sur un total de 13,5 millions de tués, 10 millions d’hommes sur le seul front de l’Est. Les pertes des alliées sont également illustratives, les différences tactiques et technologiques souvent mises en avant pour les expliquer ne pouvant justifier la différence entre les 600 000 Anglos-américains tués sur tous les fronts, y compris Pacifique, et les 13 millions de soldats soviétiques[5]. Ainsi, en mars 1945 encore, seules 26 divisions allemandes se battaient sur le front Ouest tandis que ce n’étaient pas moins de 170 divisions qui étaient déployées à l’Est. En plus du rôle majeur joués par les Communistes au sein de la résistance intérieur dans les pays occupés, l’Armée rouge a donc clairement été le facteur premier de la victoire militaire contre le nazisme. Seule 60 ans de propagande anticommuniste[6] a réussi à gommer de la mémoire collective de l’Europe de l’Ouest ces évidences qu’il n’était pas de bon ton de rappeler en 2005, à l’heure où les USA sont de plus en plus contestés, jusque dans leur propre pays, pour leur invasion impérialiste de l’Irak et leurs atteintes aux libertés fondamentales sous couvert de la lutte antiterroriste et de la défense de la Liberté et de la Démocratie.

Ce révisionnisme historique ne s’est d’ailleurs pas limité à l’URSS mais s’est étendu à la minorisation du rôle de la résistance intérieure et à celle, parallèle, des déportés politiques, au profit des déportés « raciaux ». Ce basculement c’est produit dans un contexte qui n’était pas anodin, celui de la construction du mur de séparation en Cisjordanie et d’offensive médiatique agressive des lobbies sionistes[7] hurlant à l’antisémitisme contre toute personne osant critiquer la politique d’extrême droite de l’état d’Israël[8]. Ce basculement de la priorité de la commémoration d’Auschwitz (symbole de l’extermination raciale) sur la commémoration de Dachau (symbole de la déportation pour faits de résistance) a d’ailleurs été dénoncé avec force par Arthur Haulot lors de ses dernières interventions dans les médias.

Ces mensonges ont heureusement été à l’origine d’une réaction de chercheurs et personnalités scientifiques belges sous le nom d’ « appel pour le respect de l’histoire » dont seule la Libre Belgique s’est faite l’écho via la publication d’une carte blanche sous le titre Pourquoi minimiser la victoire des rouges ? montrant à nouveau par là le besoin urgent d’une presse alternative non confidentielle en Belgique, indispensable pour lutter contre l’uniformisation des esprits.

Notes

[1] Histoire et mémoire in Espace de libertés n°330 d’avril 2005, pp.4-16
[2] Sur les questions abordées dans cette article, mais également sur d’autres, voir le dossier publié par Le Monde diplomatique dans son édition de mai 2005 intitulé Les faces cachées de la seconde guerre mondiale (pp.19-25), et plus particulièrement l’article d’Annie Lacroix-Riz, L’Union soviétique par pertes et profits.
[3] Ce questionnement avait déjà été posé à l’occasion du 50e anniversaire, notamment en ce qui concerne l’exposition J’avais 20 ans en 45. Voir A. Colignon, C Kesteloot et D. Martin, Commémoration. Enjeux et débats. Bruxelles, CREHSGM, 1996.
[4] Coupons directement court à l’habituelle polémique autour du pacte germano-soviétique en rappelant que les entreprises américaines ont continué à faire des affaires avec l’Allemagne nazie jusqu’à la fin de la guerre comme l’a notamment montré le livre d’Edwin Black, IBM et l’Holocauste, Paris, Robert Laffont, 2001.
[5] Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la deuxième guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005.
[6] Ajoutons éventuellement le facteur psychologique du fait que ce sont les Anglos-américains qui ont libéré nos pays.
[7] Dominique Vidal, Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme in Le Monde diplomatique n°602 de mai 2004, pp.6-7 et Esther Benbassa, Edgar Morin, juste d’Israël ? in Le Monde diplomatique n°619 d’octobre 2005, p.32. Sur l’utilisation de la Shoa on se référera au livre de Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, Paris, La Fabrique, 2001.
[8] Sur les pratiques israéliennes, voir le numéro spécial de 40 pages de Palestine. Comprendre et agir de septembre 2005 intitulé Les prisonniers politiques palestiniens

mercredi 21 décembre 2005

Le roman de Renard


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°337 de décembre 2005, p.24

André Renard. C’est ce titre on ne peut plus sobre que Pierre Tilly donne à son imposante biographie (700 pages… et 704 notes !) du leader syndicaliste liégeois[1]. Un titre sobre qui se garde bien de qualifier d’une manière ou d’une autre André Renard, illustrant ainsi toute la complexité du personnage.

Entre sa naissance à Valenciennes le 21 mai 1911 et son décès le 20 juillet 1962, soit en 51 ans seulement, Renard va marquer l’histoire de la Belgique, non seulement sur le plan social mais également sur le plan politique. C’est en effet lui qui avec le Mouvement populaire wallon, donnera une réelle assise populaire aux idées wallonnes portées jusque là essentiellement par une bourgeoisie intellectuelle. Il est d’ailleurs significatif que la revendication wallonne de Renard portera principalement sur une régionalisation à des fins économiques et non sur une communautarisation à des fins culturelles et identitaires.

La biographie de Pierre Tilly replace systématiquement et (trop) précisément les étapes de la vie de Renard dans leur contexte socio-économique rendant son parcours et ses choix compréhensibles pour peu que l’on ne se perde pas dans le dédale des nombreux détails. Elle a surtout comme intérêt de démontrer combien la période qui précède la seconde guerre mondiale, puis l’expérience de la Résistance, sont déterminantes et fixent, au plus tard en 1945, les lignes doctrinale et d’actions qui seront mises en œuvre les 17 années suivantes. Ainsi sa relation avec le monde patronal et, surtout, le monde chrétien (notamment avec le leader de la CSC Fafchamps) s’établit-elle dans la Résistance à laquelle Renard participe dans un groupe, l’Armée de libération, de tendance démocrate-chrétienne. Plus important encore, la grande attention que Renard portait à la formation des travailleurs venant de sa propre expérience de formation d’abord au cours du soir, puis comme responsable du service de documentation de la fédération des métallurgistes à partir de 1936. Enfin, dernier exemple qui sera le plus fondamental, la forte implication de Renard dans la mobilisation en faveur du Plan du travail élaboré par Henri De Man. Les conceptions planistes seront au centre de la doctrine, dite renardiste, des « réformes de structure »[2] - terme d’ailleurs déjà utilisé dans les années 30 - mises sur pied par les deux congrès importants de la FGTB, Situation économique et perspectives d’avenir en 54 et Holdings et démocratie économique en 56, deux congrès au contenu toujours aujourd’hui d’une actualité troublante. Les réformes de structure, loin d’être un programme révolutionnaire, s’appuyait sur un triple axe : nationalisation de l’énergie[3], planification (souple) de l’économie et enfin le contrôle des holdings qui visait à « enfoncer un coin dans le mur du capitalisme » pour reprendre une expression d’André Renard souvent citée par Jacques Yerna.

L’important ouvrage de Pierre Tilly revient également sur les légendes qui se sont construites autour de l’action de Renard, parfois cependant, ce qui est paradoxal dans une somme aussi importante, de manière fort elliptique. Ainsi de l’épisode du gouvernement provisoire wallon de 1950. Mais d’autres questions sont abordées comme l’aide de la CIA à Louis Major pour que la FGTB participe à la création de la CISL[4], la menace de l’abandon de l’outil, la volonté séparatiste qui fit suite à la défaite de la grève de 60-61… Le livre se termine par une étude du « réseau de Renard » très intéressante qui montre combien le syndicaliste liégeois avait su sortir du milieu syndical pour élargir sa zone d’influence dans les milieux intellectuels, européens, politiques, chrétiens… et même patronaux. Enfin, sur un autre plan, le livre montre combien la société belge fut loin d’être calme dans les années qui suivent la Libération. Les conquêtes ouvrières obtenues durant cette période seront en effet le produit d’un jeux dialectique constant entre intégration au système (ex : déclaration commune sur la productivité) et explosions sociales violentes.

Une biographie qui au final se présente comme une référence incontournable pour les lecteurs avertis et qui montre combien Renard était un pragmatique qui ne reniera cependant jamais ses origines ouvrières.



[1] Pierre Tilly, André Renard, Bruxelles, Le Cri, 2005, 809 p., 38€. Il s’agit de l’édition de la thèse de doctorat défendue par l’auteur à l’UCL. La forme et le style s’en ressentent fortement.
[2] Structure ne prenant pas « s » comme on le lit trop souvent car il s’agit des réformes de la structure économique. Voir Guy Desolre, 50 ans de débats sur le contrôle ouvrier, Bruxelles, La Taupe, 1970 et la contribution de Jacques Yerna dans le colloque de la Fondation André Renard, Les réformes de structure 10 ans après le congrès extraordinaire de la FGTB, Liège, FAR, 1965.
[3] À méditer à l’heure de la vente d’Electrabel…
[4] Confédération internationale des syndicats libres. Créées après la seconde guerre mondiale dans le contexte de la guerre froide pour détacher de la Fédération syndicale mondiale (FSM) les syndicats des pays du bloc de l’Ouest. Le terme de « libres » est donc à comprendre uniquement dans un sens anticommunistes.