vendredi 23 mai 2008

Une démocratie unijambiste et sans cœur

Au sein du mouvement Le Ressort, j'ai participé à l'écriture d'un texte qu'une nouvelle fois La Libre Belgique a jugé intéressant. Ce journal, contrairement à son confrère du Soir, publie donc une carte blanche que je cosigne avec Didier Brissa, Christian Jonet,Michel Recloux, Olivier Starquit ce vendredi 23 mai en page 34.

Régulièrement, on nous annonce que la démocratie est en crise. Mais de quelle crise parle-t-on ? Et de quelle démocratie ?

La jambe droite, bancale : la représentation

Etymologiquement, le terme démocratie vient du grec ancien dèmokratia, « souveraineté du peuple », formé par les mots dèmos, « peuple », et kratos, « pouvoir », « souveraineté ». C’est le gouvernement de tous, ou du moins de tous les citoyens. Evoquons d’abord la démocratie représentative.

La crise dont on parle souvent est une crise institutionnelle. C’est celle du peuple qui n’a plus confiance ni en ses institutions, ni en ses représentants. La démocratie est ici définie comme le droit d’élire au suffrage universel des personnes qui prendront les décisions que nous aurions nous-mêmes prises.

On voit tout de suite les différents problèmes qui se posent. Tout d’abord le suffrage universel. Est-il vraiment universel ? Les nationaux, les Européens, les migrants... Tous les habitants de notre petit pays ne sont pas autorisés à voter [1]. La démocratie est censée vivre par le peuple et travailler pour le peuple. Le peuple qu’ici nous définissons comme l’ensemble des humains habitant sur un même territoire, la Terre. La démocratie ne peut donc qu’être mondiale.

Ensuite les représentants. Premier couac, nous ne pouvons pas tous nous présenter. Il y a des critères d’âge et de nationalité. Deuxième couac, le contrôle des décisions. L’élu est libre de faire ce pour quoi il n’a pas été choisi. Notre système politique ne nous permet de désapprouver nos représentants que tous les 4 ans au minimum (et encore peuvent-ils être’ repêchés par les partis).

Pour soigner cette crise de la représentation, il existe différentes pistes, comme le tirage au sort tel que pratiqué à Athènes. Il est cependant peut-être utile de rappeler ici que la « démocratie » athénienne était particulière puisqu’elle ne concernait que les « citoyens », soit une infime partie des personnes qui vivaient dans la ville.

Une autre méthode est celle que nous qualifierons de « ronds dans l’eau ». Puisqu’il est physiquement impossible de réunir toute la population mondiale pour prendre des décisions, nous proposons de développer des îlots démocratiques qui comme des ronds dans l’eau, propageront les choix vers les autres mini-centres de décisions. De local à mondial, on peut espérer que la juxtaposition de ces démocraties produira une société démocratique.

Ce système nécessite un contrôle des délégués par toute la population. L’élu-e représente uniquement son groupe. Il/Elle doit pouvoir être critiquable et révocable par ceux qui l’ont choisi-e. Toutes et tous, nous devons pouvoir contrôler nos représentants.

La démocratie ne se limite pas à choisir ses représentants certains dimanches matins. C’est aussi et surtout la participation des citoyens à la vie de la société. Son expression existe sous d’autres formes comme la manifestation, la grève, la critique, la revendication,... et ces formes ne sont pas, elles, en crise, comme l’actualité nous le démontre tous les jours.

Devrait-on alors penser que la démocratie n’est pas en crise mais en pleine mutation ? [2]

La jambe gauche, absente : la démocratie économique

Comme le dit Wendy Brown [3], l’économie néolibérale impose son fonctionnement non-démocratique au monde politique et social. Celui-ci déteint sur la démocratie. L’homme est de moins en moins un citoyen et de plus en plus un consommateur. Il consomme de la démocratie comme il choisit ses légumes. Elle doit être fraîche, avec de belles couleurs brillantes et surtout, les envies du consommateur doivent être comblées tout de suite. Cela donne des campagnes électorales bling-bling, pleines de promesses de richesse où les prétendants sont interchangeables. Après leur élection, il, ou elle, dirige en « bonne gouvernance » [4] , c’est-à-dire qu’il, ou elle, s’entoure de personnes, de groupes, de lobbies qui ne représentent qu’eux-mêmes pour édicter les lois. La gouvernance « représente le point nodal d’un programme politique conservateur qui concurrence le modèle de ’l’Etat-nation souverain basé sur la démocratie représentative afin d’œuvrer à la mise en place d’un nouveau régime politique antagonique à la démocratie [5] » .

Ces modifications du comportement, apparues récemment, bousculent le système démocratique dans lequel nous vivons. Là aussi, on assiste à une mutation du système, un changement négatif.

Cette néolibéralisation de la société est-elle compatible avec la démocratie ? La démocratie peut-elle exister dans une économie de marché ? Cela nous semble peu probable. Soit on démocratise le marché - mais comment ? -, soit on modifie en profondeur le système économique pour qu’il ne pollue plus la démocratie avec son « esprit marchand » qui développe la concurrence entre les êtres humains plutôt que la solidarité entre eux.

Même si la représentation syndicale dans les entreprises est une manière, cruciale, de démocratiser celles-ci, ’elle n’est en rien une démocratisation de l’économie. Pour que celle-ci existe, il faudrait que les moyens de production n’appartiennent plus à quelqu’un ou à quelques-uns, mais bien à tous. Il faut faire évoluer notre état d’esprit de « piquets et barbelés » en « place publique » [6].

Le cœur, arythmique : l’éthique démocratique

L’homme qu’on dit grégaire mais qu’on qualifie aussitôt d’égoïste, ce bipède va-t-il devenir démocrate ? Va-t-il prendre conscience de la nécessité du collectif ? Acceptera-t-il de perdre un peu de pouvoir pour que tous en aient ? Se soumettra-t-il aux décisions prises en commun ? Assumera-t-il sa part de participation nécessaire ?

La démocratie ne se limite pas à voter, élire, manifester. Elle n’est pas que des actes. Elle est aussi valeurs. Valeurs à vivre ensemble dans le respect. Elle est aussi autonomie ; nous sommes tous, individuellement, responsables d’elle. La démocratie est humaine…

Malheureusement, la pente que nous prenons pour l’instant ressemble furieusement à un abandon : nous acceptons trop facilement de limiter notre liberté pour un soi-disant supplément de sécurité ; nous gobons docilement les annonces faites à la télévision ; nous bégayons sans réfléchir les mots du pouvoir ; nous consommons trop, croyant qu’avoir, c’est être ; nous nous enfermons de peur de l’autre, trop jeune, trop bronzé, trop trop et nous croyons aveuglement au lotto, le paradis égoïste. L’Etat peut faire ce qu’il veut de mes droits tant qu’il ne touche pas à mon portefeuille [7].

La mise en œuvre : le temps.

Nous vivons dans une société qui nous impose une vie à flux tendu. Il faut toujours aller de l’avant, de plus en plus vite. On achète, on consomme, on jette. Le cycle des choses, matérielles ou non, s’accélère. Surtout ne pas réfléchir. Surtout ne pas prendre le temps de chercher à savoir ce qu’on veut vraiment.

La démocratie ne peut se développer, prospérer, que si nous prenons le temps. Le temps de l’éducation aux fonctionnements démocratiques. Le temps de l’information nécessaire à la participation. Le temps de la discussion des décisions. Le temps de flâner pour découvrir d’autres mondes. La démocratie est aussi désirs d’amitié, de solidarité. Elle doit donner la possibilité aux êtres humains de se réaliser pleinement, et pas uniquement du point de vue du marché qui ne propose qu’une vision économique de nos vies. C’est plus de temps pour autre chose que le travail [8].

Notre société doit donner les moyens à son peuple pour qu’il ne soit plus consommateur mais citoyen actif. Pour qu’il soit le point de départ et d’arrivée d’une démocratie réelle pour tous.

Bref, une démocratie ne peut qu’être subversive et anticapitaliste, mais aussi par définition conflictuelle [9] et en chantier permanent.

Notes

[1] Et encore moins le droit d’être élu, quand l’Etat ne nie pas tout simplement leurs droits fondamentaux comme le droit d’expression, d’association, de libre circulation, le droit au travail,…

[2] Voir Catherine Halpern, « La démocratie est-elle en crise ? », Sciences Humaines, n°192, avril 2008.

[3] Voir Christian Laval, « Penser le néolibéralisme », Revue Internationale des Livres et des idées ( http://revuedeslivres.net/ ).

[4] Ce terme provient d’ailleurs du monde des entreprises.

[5] Corinne Gobin, « Gouvernance », in Pascal Durand (dir.), Les nouveaux mots du pouvoir, abécédaire critique, Aden, 2007, p. 265.

[6] Voir Olivier Razac, Histoire politique du barbelé : la prairie, la tranchée, le camp, La Fabrique, 2000.

[7] Voir les articles signés par le Ressort : La guerre des mots, Quand la quête éperdue de croissance tue la planète !, Le pouvoir d’achat comme écran de fumée. Articles consultables sur le site http://ressort.domainepublic.net

[8] Voir Le Ressort, La réduction du temps de travail comme schibboleth, article consultable à l’adresse précitée.

[9] Voir Roser Cusso et al. (eds), Le conflit social éludé, Academia-Bruylant, 2008.

Faire front contre le capitalisme

J'ai, avec d'autres personnes, réagi dès le 1er mai à une carte blanche parue dans Le Soir du 30 avril 2008. Comme d'habitude, ce dernier n'a pas jugé opportun d'ouvrir le débat dans ses colonnes et n'a pas publié notre texte.
Vous pouvez lire les deux textes ici

jeudi 8 mai 2008

Deux conférences sur l'extrême droite

Dans les semaines qui viennent je donnerai deux conférences sur l'extrême droite.

- La première aura lieue, dans le cadre de la semaine courcelloise contre le racisme et la xénophobie, le jeudi 15 mai 2008 à 19h30 au Centre Culturel "Le Posterie", rue Monnoyer n°46 à 6180 Courcelles. Mon intervention sur l'extrême droite aujourd'hui sera précédée par la diffusion du reportage de Jean-Claude Defossé La face caché du Vlaams Blok.

- La deuxième se tiendra le mardi 27 mai 2008 à 19h30 en la Salle « Histoire de voir », rue Arthur Warocqué n°37 à 7100 La Louvière. Mon intervention portera sur les modes de communication de l'extrême droite et sera précédée par le film de Régine Langsner Un jour ou l’autre, on pourrait tous être victime de l’extrême droite

Elections sociales

Ce lundi 5 mai, commençait la période des votes pour les élections sociales. Au Centre d'Action Laïque, nous votions dès ce premier jour pour élire nos représentants soit 5 personnes pour le CE et 5 pour le CPPT. En effet, l'ensemble des régionales et le CAL communautaire ne forment qu'une seule entité de plus de 160 travailleurs. Après bien des hésitations je me suis finalement présenté au CE sur la liste du Setca.
Sur 165 électeurs, 133 ont voté soit par correspondance soit en se rendant au bureau de vote. Pour la première fois, une liste CGSLB se présentait face à celle du Setca. Cette liste libérale était constituée d'un seul candidat, ex-délégué Setca. C'est avec une certaine satisfaction que le résultat des votes n'a pas permis son élection.
A titre personnel, cette première élection fut une double satisfaction. La première est d'avoir été élu. La deuxième d'avoir réalisé le second score en terme de voix de préférence et d'ainsi être passé comme 3e élu alors que j'étais 5e sur la liste.
Reste maintenant à se montrer digne de la confiance accordée.

lundi 21 avril 2008

La guerre des mots

Ce lundi 21 avril, La Libre Belgique a publié, sous le titre modifié de Les mots détournés, outil de propagande, une nouvelle carte blanche que je co-signe dans le cadre de mes activités au sein du collectif Le Ressort. Les autres signataires sont Isabelle Chevalier, Pierre Eyben, Christian Jonet et Olivier Starquit.

La langue politiquement correcte, le langage fonctionnel des technocrates, les lieux communs médiatiques et les expressions branchées dans lesquels doivent se mouler nos paroles quotidiennes, tout cela contribue à l’édification d’un vaste discours anonyme qui discipline la pensée de tous, tout en faisant taire la singularité de chacun.

"Les partenaires sociaux devront à tout prix se pencher sur la problématique des charges sociales " ; " Afin d’éviter les pièges à l’emploi, seule une réforme drastique permettra de mieux aligner le capital humain sur les besoins d’une société efficace, soucieuse d’une bonne gouvernance " ; " Une grève sauvage a encore pris en otage la population ce matin ".

Tous les jours, les ondes déversent de manière lancinante de tels propos, tous coulés dans le même moule, cette logorrhée d’une pensée unique, outil de propagande silencieuse et de persuasion clandestine.

Pourquoi ces termes foisonnent-ils ? A quelles fins ? Pourquoi tel mot est-il préféré à un autre ? Pourquoi certaines expressions sont-elles dépréciées ?

La langue politiquement correcte, le langage fonctionnel des technocrates, les lieux communs médiatiques et les expressions branchées dans lesquels doivent se mouler nos paroles quotidiennes, tout cela contribue à l’édification d’un vaste discours anonyme qui discipline la pensée de tous, tout en faisant taire la singularité de chacun. Dans toute langue de bois, les circonvolutions ont pour fonction de freiner la prise de conscience des enjeux par l’adoucissement des images, outre qu’elles réduisent la compréhension et minimisent les dangers.

Les néologismes globalisants se naturalisent sans que les citoyens aient eu le temps de pratiquer à leur encontre le doute méthodique et d’identifier le lieu d’où parlent leurs inventeurs et leurs opérateurs. Et, bien souvent, les gens endossent sans le savoir les mots et les représentations associés aux choses et aux forces qu’ils entendent combattre.

Or, le langage n’est pas un simple outil qui reflète le réel ou qui le désigne une fois celui-ci constitué, mais il crée également du réel en orientant les comportements et la pensée. Si les mots sont importants, les mots politiques et sociaux le sont encore plus. Leur répétition et leurs occurrences en réseau orientent la pensée et l’action, car substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations anciennement portés sur le phénomène observé. En travestissant leur sens ordinaire et en colonisant les mentalités, les mots ont un réel pouvoir de création de l’injustice.

Croyant refléter l’opinion des gens ordinaires, les médias contribuent en réalité à construire et à produire cette opinion, ils renforcent ainsi la pression de conformité qui pèse sur eux, réduisant ainsi leur marge de manoeuvre pour tenir des discours plus lucides et plus explicatifs.

Le pouvoir symbolique, c’est d’abord le pouvoir d’amener les dominés à prévoir et à décrire les choses comme ceux qui opposent des positions dominantes ont intérêt à ce qu’ils les voient et les décrivent. En d’autres termes : celui qui impose à l’autre son vocabulaire, lui impose ses valeurs, sa dialectique et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal.

Certains concepts se voient ainsi renommés pour rendre la réalité plus conforme à la nouvelle vision du monde. Ainsi le discours dominant relègue la radicalisation à la pathologie sociale, la conflictualité est dévalorisée et les problèmes sociaux sont psychologisés et dépolitisés.

Une autre stratégie de communication vise à détourner le vocabulaire progressiste pour habiller et maquiller la mise en place d’un modèle capitaliste et conservateur.

La rhétorique réactionnaire, loin de se présenter comme la figure inversée de la rhétorique progressiste, reprend alors à son compte le lexique de l’adversaire. Ainsi la droite s’est approprié la modernité, la réforme, la solidarité, le réalisme, l’internationalisme, espérant faire passer une opération proprement réactionnaire pour une entreprise progressiste.

Le mot réforme est un mot-valise tantôt vide, tantôt évoquant son contraire, car les réformes menées ne sont pas des réformes mais plutôt une alliance objective pour maintenir l’ordre existant par tous les moyens. En d’autres termes, la réforme est le mode de permanence propre du capitalisme. Son usage permet de couvrir une révolution conservatrice et les dirigeants syndicaux et politiques ne sont pas les derniers à participer à ce marché de dupes.

Un autre exemple de mot plastique est le concept de développement durable qui est utilisé dans un sens tellement extensif qu’il ne signifie plus rien, sinon ce que veut lui faire dire le locuteur qui l’emploie et qui devient ainsi une arme sémantique pour évacuer l’écologie : la dissolution de l’idée de protection de l’environnement dans la novlangue du développement durable est une aubaine pour les multinationales. Telle voiture ou tel avion un peu moins polluants sont qualifiés de "durables" et se font caution morale dans la bouche des publicitaires alors même qu’ils ne sont que les chevaux de Troie d’une course effrénée à la croissance matérielle dont il est clair qu’elle n’est pas soutenable à long terme. On induit ainsi un insidieux effet rebond chez le citoyen lequel se voit réduit au rang de consommateur et poussé à la surconsommation (verte).

Selon Philip K. Dick, l’instrument de base de la manipulation de la réalité est la manipulation des mots. Certains termes sont dépréciés ou sont connotés négativement : tout ce qui gravite autour du peuple par exemple, à un point tel que l’on serait tenté de croire que le changement de conjoncture politique et intellectuelle invite à voir dans le peuple le principal problème à résoudre et non plus une cause à défendre [1] . Le recours à l’adjectif populiste permet de stigmatiser toute référence au peuple, un adjectif qui a par ailleurs perdu toute signification à cause de sa sursaturation médiatique.

Outre les mots-plastiques ou les concepts-écrans, citons également les concepts opérationnels qui sont des mots qui empêchent de penser mais qui servent à agir et les énoncés performatifs où les mots font exister la chose : "Ainsi, en acceptant d’utiliser le mot insertion, vous faites exister le mot et vous admettez implicitement qu’il n’y a pas de place pour tout le monde" [2].

Dans le même ordre d’idée, le mot et le mouvement "altermondialiste" ne font que conforter l’idée de l’existence de la mondialisation et celle de l’obsolescence des états, et par là le sentiment que les luttes sociales, locales et nationales sont perdues d’avance.

Tous ces outils font partie de l’attirail du discours capitaliste qui vise à justifier et à renforcer les politiques capitalistes. Il n’est pas un simple discours d’accompagnement, une simple musique de fond, c’est une partie intégrante de ces politiques. Il en masque le caractère de politiques de classe.

Pour rappel, la novlangue ("newspeak" en anglais) est la langue officielle de l’Océania inventée par George Orwell pour son roman "1984". Elle est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule "idée" de critique) de l’Etat, de doute, voire l’émergence d’une réflexion autonome.

La novlangue, ce jargon des propriétaires officiels de la parole se compose de généralisations et d’expressions toutes faites et entraîne un appauvrissement sémantique qui lui-même induit un conformisme idéologique.

L’appauvrissement du vocabulaire sert à "restreindre les limites de la pensée. A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer" [3].

Deux des principaux modes opératoires de cette novlangue sont l’inversion de sens (la réforme dont nous parlions tout à l’heure) et l’oblitération de sens (on empêche de penser selon certains termes, certains mots sont bannis et à travers eux certains concepts et partant certaines analyses théoriques dont ces concepts sont les instruments). [4]

Le constat étant posé, faut-il s’en offusquer ? Oui et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parler et donc penser avec les mots de l’adversaire, c’est déjà rendre les armes.

Ensuite, restituer leur vraie signification aux mots est donner leur véritable sens aux actes et, en outre, le silence autour d’une idée crée le risque de ne plus avoir un jour d’arguments pour contrer ceux qui s’opposent à cette idée.

L’imaginaire de la lutte sociale a été effacé, or la reconquête idéologique passe par la reconquête des mots et du discours. Car si on ne dispose pas des mots pour penser, il sera impossible de le faire. Dans ce cadre, il faut souligner que nous avons besoin d’outils pour décoloniser notre imaginaire et il n’est pas inutile de rappeler que, historiquement, la montée des mouvements de gauche a été accompagnée d’un important mouvement d’éducation populaire.

Ne serait-il pas judicieux de réhabiliter les mots tombés en désuétude, d’en créer de nouveaux et/ou de pervertir ceux de la droite ? Ne faudrait-il pas refuser l’usage des mots et d’expressions tels que "rationalité de marché", "marché", "économie de marché" en leur substituant ceux de "irrationalité capitaliste ", "capital" et "économie capitaliste" ?

La conquête idéologique sera lexicale ou ne sera pas.

Notes

[1] Annie Collovald, Le populisme du FN, un dangereux contresens, éditions du Croquant, Bellecombes-en Bauge, 2004, p.189

[2] Franck Lepage, L’éducation populaire, ils n’en ont pas voulu, éditions du Cerisier, Cuesmes, 2007, p.63

[3] George Orwell, 1984, Folio, Paris, 2000, p.89.

[4] Quelques exemples : charges sociales vs part socialisée du salaire, exiger la flexibilité, c’est exiger de se plier à l’inflexibilité de la domination du capital et c’est masquer la permanence de sa domination ; parler d’économie de marché, c’est oblitérer les concepts de capital et de capitalisme.

Le « résistantialisme », un équivalent au négationnisme

Cet article a été publié dans le n°44 d'avril-mai-juin 2008 de la revue Aide-mémoire, p.7
On peut retrouver la liste de mes articles publiés dans cette revue ici

Pour l’extrême droite, il est évident que la victoire des alliés lors de la seconde guerre mondiale est une période difficile. Elle a rejeté dans l’ombre les tenants de cette idéologie qui ont du attendre plusieurs dizaines d’années avant de réapparaître au grand jour. De plus sur le plan du discours, cette victoire pose au moins deux problèmes. Le premier est bien entendu la question des camps de concentration et d’extermination. Nous avons évoqué ici avec le livre de Maurice Bardèche[1] les débuts de l’argumentation visant à minimiser, voire nier complètement, la réalité et le nombre de victimes. Le deuxième est l’aura de la Résistance et parallèlement le poids des différentes condamnations – notamment les déchéances civiques – subies au moment de la Libération. Si en France la question est réglée sur le plan juridique au début des années 50 via une loi d’amnistie[2], la question reste sensible dans plusieurs pays. En Belgique elle reste centrale pour les mouvements extrémistes du nord du pays qui reviennent régulièrement sur cette question[3]. Jeter le doute sur la légitimité de la répression subie est donc un enjeu primordial pour une partie importante de l’extrême droite car cela banaliserait leur attitude pendant la guerre et ferait un lien avec les années 30 dans le cadre d’une stratégie de lissage de leur image.
Le livre, L’âge de Caïn[4] est central dans cette opération et est considéré par l’extrême droite comme un ouvrage capital. Il s’agirait du premier ouvrage à avoir osé dénoncer les exactions commises à la Libération, ce que d’aucun qualifie de Résistantialisme. Nous reprenons ici le titre d’un livre de l’Abbé Jean Desgrange, Les crimes masqués du résistantialisme. Publié pour la première fois en 1948, il a été réédité par les éditions Dualpha en 2003[5]. La préface de l’édition de 2003, écrite par André Figueras, est particulièrement illustrative, comme l’extrait suivant le montre : « De même qu’on prétend nous imposer une seule politique, on nous inflige aussi une vue « historiquement correcte » des années compliquées et sombres que la France a vécues de 1940 à 1944. Et ce sont, comme sous la plus pénible des dictatures, les tribunaux qui sont chargés de déterminer et imposer la vérité historique. (…) Après 50 ans de propagande gaullo-communiste (…) tout de même parvient-il à surgir assez de témoignages et de documents, pour qu’il soit impossible de conserver masqués aux yeux de la postérité les crimes du résistantialisme »[6].
L’âge de Caïn, publié en 1947 (soit à la même période que celui de Bardèche), est écrit par René Château[7] sous un pseudonyme que l’auteur explique, tout en donnant la clef du titre : « J’ajoute que mon nom importe peu. Il n’est qu’un nom entre autres, entre des centaines des milliers de noms des hommes et des femmes qui ont vécu la « Libération » comme je l’ai vécue, et qui vivent la Quatrième République comme je la vis, partout où il y a des terrés, des torturés, des terrorisés (…) Et si tu veux, ami lecteur, je me donnerai un nom qui leur conviendrait à tous, à tous les milliers des autres. Ce nom, c’est Abel, tel qu’il est dit dans la Genèse, Abel qui souffre et qui meurt par la haine qui est dans le lot humain, Abel qui renaît à chaque génération, pour mourir encore par la grande haine réveillée et rouge… Et il n’est pas étrange que, sorti encore une fois des ombres, l’éternel Abel te parle, ami lecteur, de l’éternel Caïn »[8]. René Château, député radical-socialiste avant guerre insiste surtout sur ses idées pacifistes et explique ne rien avoir à se reprocher. Pourtant ce proche de Gaston Bergery, fut le directeur jusqu’en 1943 de La France socialiste (qui portera aussi le titre de France au travail) un quotidien lié à Marcel Déat[9] où écrivait également Henri Coston, autre figure célèbre de l’extrême droite.
L’épuration
Le livre se veut donc un témoignage sur les exactions commises par la résistance. L’auteur est arrêté avec son épouse à son domicile le 30 août 1944. Dès le début, il se positionne comme un humaniste au-dessus de la mêlée pour renforcer son innocence et la neutralité affichée de son témoignage : « Je n’ai eu aucune peine, pendant soixante-seize jours de détention et d’abominable spectacle, à me retenir de haïr tous les tourmenteurs. J’ai fait constamment effort pour retrouver en eux quelque levain d’humanité. Oui, même quand ils avaient tué, férocement, même quand ils avaient ri aux plaintes, aux râles, même quand ils avaient brûlé des pieds, arrachés des ongles, écrasé des ventres ou cassé du verre dans des vagins. Et j’ai presque toujours, du moins par éclairs, retrouvé l’homme en eux. Je ne les hais donc pas. A peine, veux-je mépriser quelques chefs (…) »[10]. Ces tortures sont relatées à plusieurs reprises. Il évoque également les viols et les femmes tondues. Mais bizarrement, l’auteur reconnaît très vite que ce qu’il raconte est la recension de témoignages qui lui ont été faits : « Evidemment, si le lecteur attend que je décrive les interrogatoires « à la dure », d’où tant de prisonniers revenaient le visage en sang, il sera déçu. Je n’ai, moi-même, rien subi de tel. Et je n’ai assisté à rien de tel. »[11]. Si lui-même se présente comme innocent, il avoue que les gens qu’il a croisé sont pour l’immense majorité des collaborateurs du bas de l’échelon : « Je ne vis, d’ailleurs, du premier coup d’œil, personne de connaissance. Je savais seulement que beaucoup devaient être du PPF, du RNP ou des Milices, et, neuf comme j’étais, je pensais que, s’ils m’avaient connu, ils n’auraient pas manqué de rire au-dedans, en me voyant arrêté comme eux, et mêlé à eux, après tout ce que j’avais fait pour les combattre, avec mes camarades des syndicats »[12]. Château tire un bilan chiffré de l’épuration : « Je crois que quarante mille est un chiffre tout ce qu’il y a de modeste, et de sûr. Mais je ne serais pas étonné s’il fallait le multiplier par deux, ou par trois…»[13]. Le premier argument est ainsi posé : l’épuration a été excessive et a dégénérée avec des exactions. Cela étant établi, il faut ensuite enlever toute légitimité à la résistance en la décrédibilisant.
« Je me suis demandé, pendant un temps, pourquoi ils tenaient, malgré la Libération, à garder l’anonymat. (…) La première, la plus générale est que les FTP, confusément, prévoyaient qu’un jour il leur serait demandé compte des vols, des tortures, des exécutions sommaires. »[14]. L’autre raison est que ce sont souvent des criminels : « L’automobile s’arrêta enfin. Mais, à la place du commissariat de police ou de la prison où je croyais aboutir, je vis que je me trouvais dans l’avenue de Choisy, devant l’Institut dentaire (…qui) a été, sous le nom du PC Fabien, l’une de ces prisons privées qui ont pullulé en France, après la Libération, et où des bandes sans caractère officiel ont torturé et fusillé en tout impunité, réglant des comptes personnels ou partisans dans lesquels la justice n’avait pas grand-chose à voir. »[15] Loin d’être des démocrates les résistants seraient donc de vulgaires criminels. Ce qui ne fait que reprendre le contenu de la propagande allemande de l’occupation qui y ajoutait le qualificatif de terroriste[16]. Et, tout en relatant le pillage de son appartement, d’enfoncer le clou : « Car, avec les fusillades, avec les tortures, le vol était l’un des trois arts que cultivaient les FTP. Le vol en gros, le vol en grand. Tout leur était bon : l’argent, les bijoux, les vêtements, la vaisselle, les livres, les meubles… Ils ont été, pendant des semaines, comme un nuée de sauterelles sur le pays. Dépouillant les morts. La bourse ou la vie. La bourse et la vie. Il n’y avait plus de gendarmes. Ils étaient, ensemble, les gendarmes et la loi. Aussi fut-ce un temps de cocagne. »[17]. Enfin, le tableau ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait une pointe de xénophobie et d’antisémitisme : « Thomas était un juif polonais. Petit, frisé, trapu, partout furetant, partout glissant le danger de sa face blême. C’était un spécialiste des répressions révolutionnaires. A l’Institut, il représentait les Brigades Internationales, et son rôle, à ce que j’ai cru comprendre, était de tout contrôler, de tout surexciter, en vertu de l’expérience qu’il avait acquise en Espagne. Il exerçait sur tous, et même sur le capitaine Bernard, un pouvoir assez mal défini fait à la fois de peur et d’horreur. »[18].
Le côté apatride permet de faire un deuxième bond idéologique et de revenir sur un des ciments idéologiques de l’extrême droite, l’anticommunisme. « Et Bernard, un jour, n’a pu se tenir de crier : « vous êtes un ignoble individu ! Vous avez voté la dissolution du Parti Communiste en 1939 ! » Au fond, c’était peut-être bien pour çà. L’Hévéder a répondu que ce n’était pas sa faute si, en 1939, le Parti Communiste faisait, en pleine guerre, feu des quatre pieds pour le pacte germano-soviétique. Et ils ont failli l’étrangler. Thomas, le juif polonais, a traité L’Hévéder de mauvais Français, en tapant sur la table comme un forcené. Et L’Hévéder a répondu que sa famille était bretonne depuis des générations, mais qu’il était douteux que la famille de Thomas eut de telles racines »[19]. Cet aspect permet à l’auteur d’insérer une nuance dans son propos, nuance qui annonce les alliances que l’on retrouve au moment de la décolonisation et des débuts de la guerre froide : « Je suis donc tout prêt à tirer mon chapeau aux Résistants, aux FFI qui avaient de la Liberté, de la Patrie une religion si forte et si furieuse qu’ils ont pu tuer, pour la Liberté, sans trop regarder qui, et qu’ils ont pu tuer, pour la Patrie, sans trop regarder comment. Oui, à ceux-là, je n’en veux point. (…) Mais pour les FTP, c’est une autre histoire. Car c’étaient des communistes ou, quelquefois, des socialistes. Et çà change tout. »[20] Et Château de dénoncer essentiellement la dérive de l’idéal communiste de départ, positionnement indispensable pour quelqu’un dont les origines politiques se situent à gauche de l’échiquier politique. « Maintenant, il n’y a plus de droit de grève, dans leur Russie. Il n’y a plus qu’un syndicat, qu’un parti, qu’une presse, qu’une liste aux élections, et que le devoir, de gré ou de force, de ramper devant tout cela. Et il y a la Guépéou, et il y a les élections sommaires, et il y a quelques vingt millions d’hommes dans les camps de travail (…) En France, c’est plus long, mais c’est bien commencé. Tout le Parti est devenu, à la Libération, une gigantesque Guépéou. Ses militants ont été, tout ensemble, dénonciateurs, policiers, tourmenteurs, bourreaux, tenanciers des camps de concentration. »[21]
La théorie du bouclier
L’auteur est prudent et malin. S’il dénonce les exactions et qu’il positionne sa critique sur le plan de l’anticommunisme, il tient à se distancier des purs collaborateurs. Il utilise alors la stratégie qui sera classique et qu’adopte le Maréchal Pétain : celle du bouclier qui a permis de limiter les dégâts. « Dès 1942, je compris que ce que l’Allemagne nous demandait, ce n’était plus de construire avec elle la paix de l’Europe. C’était de prendre place dans sa guerre, de prendre part à ses haines. Et je ne pouvais le vouloir. (…) Mais il y avait quelque risque à engager la lutte à visage découvert. Nous avons pourtant été quelques-uns à prendre ce risque, dans nos syndicats. Nous avons, par notre résistance à Vichy, réussi à sauver l’essentiel du syndicalisme français, ses immeubles, ses biens (…) et même beaucoup de ses militants que nous avons, à force de protestations, arrachés aux prisons et parfois à pire ». [22] Et de préciser que, s’il a refusé de rejoindre la résistance, il s’est cependant opposer à la Milice se qui lui vaudra d’être inquiété par la Gestapo.
Finalement, comme pour le livre de Maurice Bardèche qui n’est pas un livre au contenu négationiste, l’ouvrage de Château ouvre la même brèche du relativisme en mettant sur le même pied les crimes allemands et les crimes des alliés ou de la résistance. « On a vu des hommes comme çà, qui fusillaient les Français, par milliers, dans tous les coins. Mais, sur les journaux, ces hommes n’avouaient que cinquante ou cent fusillés, par ci, par là. Et quand on plaidait auprès d’eux, pour un pardon, ils faisaient les étonnés. Ils disaient qu’ils n’avaient pas beaucoup tué, au total, qu’ils n’étaient pas bien méchants. Ils faisaient eux aussi, comme s’il n’y avait eu que les fusillés officiels, comme s’il n’y avait pas eu les morts de torture, les morts de faim, les morts dans l’ombre, les morts sans communiqué. Ceux d’Oradour, par exemple, ou ceux de Tulle, ou ceux de Châteaubriant. Mais il y avait cette différence, tout de même, que ces hommes étaient des Allemands… »[23]. De même l’auteur compare son séjour à Drancy à ce qu’on vécut les juifs avant lui. L’auteur met d’ailleurs des guillemets à chaque fois qu’il parle de la Libération. Le livres est donc un ouvrage important dans ce qu'il est le précurseur d'une longue série qui approfondira les pistes justificatives. Mais il l'est surtout dans la place qu'il occupe dans l'imaginaire et la culture d'extrême droite auquel il fait sens.
Notes
[1]Quand le relativisme sert à masquer le négationnisme in Aide-mémoire n°34 d’octobre-novembre-décembre 2005.
[2] Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison. Les épurés à Fresnes après la Libération, Paris, Gallimard, 2006
[3] Sur ces aspects, comme plus largement sur ceux liés à la répression de la collaboration, voir José Gotovitch et Chantal Kesteloot, Collaboration, répression. Un passé qui résiste. Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2002 et Luc Huyse et Steven Dhondt, La répression des collaborations. 1942-1952. Un passé toujours présent. Bruxelles, CRISP, 1993
[4] Abel, Jean-Pierre, L’âge de Caïn. Premier témoignage sur les dessous de la libération de Paris, Paris, Les éditions nouvelles, 1947, 239 p.
[5] Rappelons que cette maison d’édition est celle de Philippe Randa, le propriétaire de la librairie d’extrême droite qui s’était ouverte à Liège. Voir l’article de Julien Paulus p. de ce même numéro.
[6] Abbé Jean Desgrange, Les crimes masqués du résistantialisme, Coll. « Vérités pour l’histoire », Coulommiers, Dualpha, 2003, p.9
[7] Né en 1906, il serait mort en 1947 l’avant propos du livre précisant que le manuscrit daté de 1945 n’a été publié qu’après le décès de l’auteur, le maintient du pseudonyme étant destiné à protéger sa famille. Cependant la seule note biographique que nous avons trouvée (sur le site wikipédia toujours sujet à caution) indique un décès en 1970.
[8] Abel, Jean-Pierre, L’âge de Caïn, op.cit. p.10
[9] Voir sur ce dernier notre article Du socialisme au fascisme in Aide-mémoire n°41 de juillet-août-septembre 2007. Sur Déat et Bergery, voir Philippe Burin, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery. 1933-1945, Paris, Seuil, 2003.
[10] p.20
[11] p.49
[12] p.66
[13] p.80
[14] p.45
[15] p.27
[16] Sur cette notion résistance – terroriste, voir mon article avec Michel Hannotte, Le résistant, un terroriste victorieux ? dans Politique n°32 de décembre 2003, pp.58-59 et ses développements sur mon blog http://juliendohet.blogspot.com/2007/07/terrorisme-ou-terrorismes-2.html
[17] p.98
[18] p.46
[19] p.86
[20] p.194
[21] p.203
[22] p.32
[23]
Pp.81-82


Notre histoire - Les coopératives en Belgique

 Article publié par A Voix autres le 21 avril 2008

L’histoire des coopératives en Belgique est loin d’être un hasard. Il s’agit clairement du produit des conditions socio-économiques nées des bouleversements créés par la révolution industrielle.
C’est en effet en réaction à celle-ci qu’un double mouvement va donner naissance au mouvement coopératif. Tout d’abord une série de bourgeois progressistes vont théoriser des solutions et imaginer des autres mondes. Ceux que l’on nomme communément d’Utopistes (Cabet, Saint-Simon, Fourier et Owen) apporteront un imaginaire culturel qui marquera d’autant plus un public relativement large pour l’époque qu’ils tenteront de concrétiser leurs idées. C’est d’ailleurs un disciple de Fourier, Jean-Baptiste Godin, qui ira le plus loin en fondant un familistère à Guise qui a subsisté jusqu’à nos jours. Leur importance dans l’histoire des idées est également non-négligeable. Owen est ainsi considéré comme l’inventeur du mot « socialisme » et c’est en partie par opposition à leurs écrits que Marx élaborera certains aspects de sa pensée.
S’il est ainsi théorisé, le mouvement coopératif sera avant tout une création spontanée et collective de quelques ouvriers qui se regroupent afin d’améliorer leurs conditions de survie. Le terme est d’ailleurs tout un programme puisqu’il vient du latin co – operare qui veut dire « travailler avec, travailler ensemble ». En Belgique, c’est au lendemain du souffle révolutionnaire de 1848 (qui traversera toute l’Europe et que l’on connaît aujourd’hui sous le terme de « printemps des peuples ») qu’à l’initiative de Nicolas Coulon est fondée à Bruxelles le 16 avril 1849 l’association fraternelle des ouvriers tailleurs. Celle-ci est une coopérative de production qui voit des travailleurs prendre le contrôle de leur industrie. D’autres initiatives aux existences éphémères, à l’exception notable de L’Alliance typographique, suivront. Malheureusement dès 1854 il n’existe presque plus rien de ces diverses tentatives.
C’est sous la forme de coopératives de consommation que le mouvement connaîtra son développement et son succès. Le modèle type de la coopérative de consommation est né en Angleterre, pays d’origine de la révolution industrielle. Il n’y a pas là d’effet du hasard, mais bien une réponse de la classe ouvrière en constitution aux changements provoqués par la mutation profonde des processus de production. En novembre 1843, douze ouvriers tisserands de la ville de Rochdale se regroupent pour améliorer leurs conditions de (sur)vie à la suite d’un refus du patronat d’accorder une augmentation de salaire. Après plusieurs réunions, ils fondent une coopérative du nom de Société des équitables pionniers de Rochdale qui est officiellement enregistrée le 24 octobre 1844 et qui ouvre son premier magasin le 21 décembre de la même année.
L’alimentation étant au centre des préoccupations de survie au vu du poids qu’elle pèse sur le budget familial, les travailleurs vont essayer de trouver des solutions. Parallèlement à des revendications sur l’augmentation des salaires qui prendront du temps à se formaliser et s’organiser, l’achat groupé par la création de coopérative sera une des solutions qui est mise en place. C’est tout aussi logiquement que le pain sera la première denrée que l’on cherche à se procurer à moindre coût. Outre la question du prix, la valeur nutritionnelle et la qualité de ce pain (puis des autres aliments) seront vite au centre des préoccupations. En Belgique, une coopérative va jouer un rôle moteur. Devant l’impossibilité de renforcer le caractère socialiste d’une coopérative fondée en 1876 sous le nom de De Vrije Bakkers (les libres boulangers), une partie de ses membres part créer une coopérative ouvertement socialiste. Ainsi naît à Gand en 1880 le Vooruit (En avant).
Le Vooruit a dès son origine l’ambition de ne pas se limiter à la production et la vente de pain mais d’étendre ses activités à toutes les branches du commerce et même de l’industrie, tout en finançant des œuvres politiques et d’éducation. Très prospère grâce à ses 1750 membres dès 1885 le Vooruit se rend célèbre par un acte de solidarité important. En 1885 les mineurs du Borinage ont déclenché une grève dure et souffrent très vite du manque de ressources. Pour les aider, ce n’est pas moins de 10.000 kg de pains que le Vooruit fournira. Ce geste de fraternité et de solidarité ouvrière marque les esprits. A partir de là le développement de la coopérative est important et synthétise à lui tout seul ce qu’est la coopération socialiste en Belgique [1] : Une imbrication totale dans le parti et une volonté de devenir toujours plus grand afin d’englober l’ensemble de la vie quotidienne des travailleurs et l’ensemble de l’activité économique. Très vite le petit magasin de départ s’étend, se diversifie et se transforme en Maison du Peuple. C’est ainsi qu’outre des boulangeries, le Vooruit aura plusieurs locaux, des pharmacies, un journal, une bibliothèque centrale, un tissage, une flotte de pêche basée à Ostende… Le Vooruit est à lui seul une synthèse de la coopération belge jusque dans ses défauts puisque se poseront aussi la question du pouvoir pris par Edouard Anseele dans et via le Vooruit ainsi que l’intégration au système capitaliste avec des alliances sous forme de SA pour attirer des capitaux permettant de diversifier l’activité.
Sur ce modèle, des coopératives vont se créer et se développer partout en Belgique. Pendant près d’un demi-siècle, elles seront l’ossature du Parti Ouvrier Belge. La superbe Maison du Peuple de Bruxelles, œuvre de Victor Horta, en symbolisera longtemps toute la puissance mais aussi la fierté que ces « citadelles ouvrières » donnaient aux travailleurs. Tout d’abord farouchement indépendante, les coopératives vont connaître progressivement un phénomène de concentration à partir de l’entre-deux guerres. Le bouleversement sociétal des « golden sixties » est mal géré par le mouvement coopératif qui de précurseur (magasins de gros, contrôle de l’ensemble de la chaîne de production, marque propre…) bascule dans une image anachronique en ratant totalement l’entrée dans l’ère des libres services. Face aux difficultés financières, L’Union coopérative de Liège se retrouve au centre d’une centralisation des coopératives du sud du pays et donne naissance à Coop-Sud. Les coopératives du nord du pays refusent une évolution similaire et restent groupées autour des pôles de Gand, Malines et Anvers. La faillite en 1981 de la coopérative malinoise provoque la panique chez les fournisseurs car pour la première fois de l’histoire le reste du mouvement n’apure pas la dette. La situation financière est telle pour l’ensemble du mouvement coopératif que catholiques et socialistes allient leurs capitaux et rejoignent les entreprises Carrefour et Delhaize pour le lancement de la société Distrimas qui sera un échec cuisant mais donnera naissance aux enseignes Cora. Début 1983, la coopération socialiste jette l’éponge et revend ses magasins encore en activités au groupe Delhaize. Le mouvement coopératif ne disparaît pourtant pas complètement. Des Maisons du Peuple subsistent ainsi que des structures pharmaceutiques, bancaires, de conseils…

Une émancipation par l’économie ET l’éducation

Le mouvement coopératif tel qu’il a existé en Belgique au sein du mouvement ouvrier socialiste répondait donc d’abord à des besoins concrets de la classe ouvrière en fournissant des produits alimentaires, au premier rang duquel on retrouve le pain, selon une devise souvent reprise de « Poids exact – bonne qualité – juste prix ». Il participe ainsi à l’émancipation des travailleurs en soulageant leur quotidien. A noter que le fait de ne pas accepter le crédit permettait de lutter contre le surendettement. Grâce aux flux financiers générés les coopératives ajouteront à la dimension purement alimentaire d’origine une série d’aides matérielles qui constitueront rapidement une mini-sécurité sociale pour ses membres fidèles. Elles aidaient aussi les travailleurs lors des mouvements de grève par des distributions de nourriture. A ces occasions, le fait d’avoir ses propres locaux pour les réunions et les meetings était particulièrement utile. Mais cette fonction, surtout remplie par les Maisons du Peuple, était précieuse toute l’année et permettait aussi de remplir un rôle d’éducation à travers l’organisation de conférences, de cours, de lectures collectives… Au moment des campagnes électorales les meetings s’y multipliaient évidemment. Mais l’influence des coopératives ne s’arrêtait pas là. L’immense puissance financière permettait également de financer la propagande, y compris électorale. Les coopératives servaient aussi de refuge pour les travailleurs qui étaient placés sur liste noire à la suite de leurs activités syndicales ou politiques. Elles furent aussi un espace d’apprentissage de la démocratie représentative, la règle du « Un homme, une voix » s’appliquant bien avant l’instauration du Suffrage Universel en Belgique. Enfin, elles jouèrent un rôle d’exemple en ce qui concerne les conditions de travail, appliquant les 8 heures, des salaires supérieurs, une liberté syndicale…
L’histoire du mouvement coopératif est exemplative de l’histoire du mouvement ouvrier dont il est une des composantes. Elle pose ainsi les questions du lien entre la théorie et la pratique, et ce à plusieurs niveaux. Sur la forme qui est le fruit de la confrontation entre les idées des penseurs du socialisme et les expériences spontanées de travailleurs qui voient le jour. Sur le changement profond de société qui est visé, mais avec une pratique qui se rapproche de plus en plus au fil du temps des pratiques capitalistes. Sur la possibilité de changer la société par la multiplication d’expériences concrètes basées sur un autre modèle de société tout en baignant dans une société capitaliste et en étant obligé d’en respecter le cadre et les règles. Sur une rhétorique bien différente de la pratique quotidienne, notamment entre localisme et internationalisme. Enfin entre intérêt collectif et pouvoir personnel. Le mouvement coopératif, qui se définissait comme un moyen pour atteindre un but, est rapidement devenu un but en soit où le volume du chiffre d’affaire et la grandeur des infrastructures ont très fortement minorisé le rôle moteur dans le processus de changement de société. Ce constat lucide n’enlève en rien tous les aspects positifs mais il doit attirer notre attention sur la manière de travailler aujourd’hui à l’émancipation des gens et doit permettre aux initiatives contemporaines, dont certaines de production, d’éviter le plus possible les erreurs du passé.