dimanche 20 février 2005

Terrorisme ou terrorismes ?


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°328 de février 2005, pp.11-12

Il y a trois ans, Espace de Libertés consacrait un dossier au terrorisme[1]. De l’ensemble des articles publiés alors, il ressortait clairement que la réalité couverte par ce terme était très hétérogène. Il apparaissait également que l’ambiguïté quant à la définition du terrorisme permettait de jeter facilement le discrédit sur une cause en l’intégrant dans ce vaste concept. Depuis, l’inconstance du vocabulaire employé par les médias pour désigner les opposants aux troupes américaines en Irak (on passe de guérilla à résistance, en passant par mouvance islamiste ou rébellion), l’utilisation par l’administration Bush de la « guerre contre le terrorisme » pour attaquer tous ceux qui s’opposent à l’impérialisme américain (voir les agissements contre Hugo Chavez au Venezuela) ou du gouvernement Russe de Vladimir Poutine pour avoir les mains libres en Tchétchénie n’ont certainement pas aidé à y voir plus clair.

Un terme défini dans le temps et l’espace

Le concept est utilisé pour la première fois par la langue française en 1798 dans un supplément au dictionnaire de l’académie française. Il désigne alors la période de la Révolution française qui s’étend du deuxième trimestre 1793 à juillet 1794, de la chute des Girondins à celle de Robespierre. Cette période est connue dans l’histoire sous le nom de « Terreur ». Menée par les Jacobins, avec à leur tête Saint-Just et Robespierre, elle est une radicalisation de la Révolution menacée par les monarchies européennes. Elle est surtout marqué par une utilisation intensive de la guillotine afin d’éliminer de nombreux « ennemis de la Nation » : Nobles, membres du clergé, fédéralistes et monarchistes.

Comme pour le fascisme, qui désigne d’abord et avant tout le mouvement puis le régime mis en place par Mussolini et qui gouvernera l’Italie de 1922 à 1944, le mot « terrorisme » a donc d’abord désigné un phénomène précis avant de servir de qualificatif à de nombreux éléments forts disparates. Et comme Pierre Milza et Serge Berstein l’ont notés à propos du fascisme[2], il faudrait plutôt parler du terrorisme au pluriel, les groupes, faits et situations généralement désignés étant difficilement comparable[3]. En fait, chaque auteur a sa définition et ses caractéristiques pour cerner le phénomène. Deux grandes tendances se dégagent cependant. L’une restrictive et l’autre plus large.

Version minimaliste

La première tendance est bien illustrée par Le Petit Larousse grand format 2005 qui définit le Terrorisme comme « l’ensemble d’actes de violence (attentats, prises d’otages, etc) commis par une organisation pour créer un climat d’insécurité, exercer un chantage sur un gouvernement ou satisfaire une haine à l’égard d’une communauté, d’un pays, d’un système ». Al Qaïda, l’attentat d’Oklahoma City, l’attaque aux gaz Sarin dans le métro de Tokyo, l’assassinat d’Itzhak Rabin par un extrémiste Juif... entrent dans ce cadre. A posteriori, cette définition permet également de désigner des groupes comme la secte religieuse des Sicarii en Palestine au Ier siècle avant JC ou la secte des Assassins en Perse et en Syrie au XIe siècle.

Elle s’applique surtout à la fin 19e - début 20e pour désigner les actes d’une partie du mouvement anarchiste qui alternait l’assassinat politique (le président française Carnot en 1894, le président des USA Mc Kinsey en 1901…), l’attentat spectaculaire ou le banditisme (avec en France Ravachol et la Bande à Bonnot). Il est intéressant de constater que ces actes isolés qui s’inscrivaient – du moins dans le cas des attentats – dans le cadre d’une tactique révolutionnaire de la « propagande par le fait » seront gonflés par la presse à sensation de l’époque, créant ainsi un climat de peur dans la bourgeoisie qui se méfiait déjà de la classe ouvrière. Cette peur permettra au pouvoir de réprimer durement les mouvements de revendications sociales, et notamment les premières manifestations du 1er Mai dont les événements fondateurs de Chicago connaîtront d’ailleurs leur épilogue par la pendaison de quatre anarchistes[4]. Cette forme d’action directe isolée destinée à frapper un grand coup et à marquer les esprits, mais qui ne s’appuyait pas sur un mouvement social important sera condamnée par Lénine qui lui opposait la violence de masse, organisée et subordonnée à la nécessité de l’organisation révolutionnaire[5]. Lénine parlait sur base de l’expérience concrète, lui qui avait été déporté en Sibérie avec sa mère suite à un attentat manqué contre Alexandre III par un groupe auquel son frère Alexandre participait et qui était lié à la « Volonté du Peuple », mouvement populiste démantelé six ans plus tôt après avoir assassiné le Tsar Alexandre II, mais dont l’influence dans le mouvement révolutionnaire russe reste important jusqu’à l’écrasement de la révolution de 1905.

Notons enfin, mais le fait est largement connu, que c’est un assassinat de ce type le 28 juin 1914 à Sarajevo par un étudiant nationaliste serbe, Gavrilo Princip, manipulé par les services secrets serbes via l’organisation « La main noire » qui mit le feu aux poudres et déclenchera la guerre de 14-18.

Version maximaliste

La définition du Larousse, si elle permet de cerner une partie non négligeable des terrorismes, en évacue cependant une dimension importante, qui plus est sa dimension originelle, celle de désigner un régime politique qui maintient son pouvoir et sa domination sur une population aux moyens de la peur. Les exemples pourraient ici aussi être très nombreux. La politique coloniale des pays européens, les dictatures militaires d’Amérique Latine - soutenue par les USA à travers l’opération Condor, les régimes Fascistes, la période Stalinienne, le maccarthisme[6]… Pendant la guerre froide, en Europe de l’Ouest, on a beaucoup insisté sur les actes de l’Extrême gauche dans les années 70-80. Des Cellules Communistes Combattantes en Belgique aux Brigades rouges italienne, en passant par la Fraction armée rouge en Allemagne. Mais ces actions, qui reflètent l’évolution d’une partie extrêmement minoritaire de l’Extrême gauche qui n’arrivera jamais à dépasser le soutien lui permettant la clandestinité pour passer à une liaison avec un mouvement de masse qu’il était censé préparer, ne doivent pas nous faire oublier les groupes mis en place par les Américains pour protéger leurs intérêts en cas de trop grande agitation communiste. On parlera ici du réseau Gladio, de la Loge P2 en Italie, ou d’assassinats de personnalités comme celle de Julien Lahaut à son domicile le 18 août 1950[7]. Ou encore de l’action des Contras au Nicaragua. Sur ce dernier point, l’utilisation de groupes armés n’est pas prête de disparaître, mais est en pleine mutation avec la modification du métier de mercenaire en société de gardiennage « musclée »[8].

C’est dans ce sens que Le petit Robert[9] nous semble plus correct que Le Larousse lorsqu’il définit le Terrorisme comme « l’emploi systématique des mesures d’exception, de la violence, pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir…) et spécialt. Ensemble des actes de violence (attentats individuels ou collectifs, destructions) qu’une organisation politique exécute pour impressionner la population et créer un climat d’insécurité ».

Cette définition repositionne ainsi les terrorismes dans un ensemble plus large qui pose en fait la question de l’utilisation de la violence. Et il n’est pas besoin d’être membre d’un des deux extrêmes de l’échiquier politique pour reconnaître la légitimité de l’utilisation de celle-ci : « Le droit à l’insurrection, pourtant, est un droit de l’homme, non seulement affirmé avec insistance dans la Déclaration de 1793 (articles 33, 34 et 35), mais déjà présent dans celle de 1789 qui proclame dans son article 2 le droit à la « résistance à l’oppression » et réaffirmé dans la Déclaration universelle de 1948 qui reconnaît le « suprême recours » que constitue la « révolte contre la tyrannie et l’oppression » (préambule). C’est au nom de ce principe que de nombreux mouvements de résistance, tels l’ANC en Afrique du Sud, ont eu recours à la lutte armée. »[10]

C’est sur cette même base que l’Armée républicaine Irlandaise (IRA) a été fondée en 1918 et obtiendra en trois ans l’indépendance de l’Irlande du Sud, avant de renaître en 1969 en Ulster. Sur cette base que tous les mouvements de libération (sociaux, ethniques, religieux…) se fondent. Durant la guerre 40-45, on ne le rappellera jamais assez, la Résistance n’hésitera pas à recourir au sabotage, à l’exécution de traîtres, au sabotage d’installations ferroviaires… subissant de nombreuses pertes dans une lutte menée par les Allemands contre « les terroristes ». Avant et après cette période, la limite entre « Résistants » et « Terroristes » sera toujours floues, au point que l’on peut sérieusement se demander si ce que l’on reprend sous le vocable de Résistant, ne serait pas simplement un terroriste victorieux, ou, à tout le moins, un partisan d’une cause à laquelle on adhère. Les Vietcongs, les membres du FLN algérien, les combattants sionistes d’avant 48… tous ont été qualifiés de terroristes avant d’être considéré comme des héros de leur peuple.

Un concept éminemment politique

Le terrorisme apparaît donc, dès qu’il quitte son historicité, comme un terme servant plus à jeter l’opprobre et le discrédit sur un mouvement ou une cause afin de pouvoir la combattre plus facilement, via notamment des moyens extralégaux ou des mesures d’exceptions, que comme un concept permettant d’appréhender une réalité. L’exemple de l’utilisation des attentats du 11 mars 2004 à Madrid par le gouvernement Aznar pour attaquer l’ETA est à cet égard significatif. Comme la réaction très saines du peuple espagnol qui ne s’est pas laissé prendre par la propagande officielle relayée complaisamment par les médias.

Face aux terrorismes, face aux recours à la violence et au débat sur sa légitimité, il faut rejeter les postulats moraux. Seule une analyse critique de la réalité objective et des contradictions en présence confrontées à l’adéquation entre le but final et les moyens utilisés doit permettre à chacun de se forger son opinion.

Notes

[1] Espace de Libertés n°298 de février 2002. Contributions d’Alain Colignon, Claude Javeau, Marcel Deprez, Jérôme Jamin, Jean-Paul Marthoz, Sergio Carrozo, Valérie Peclow, François Dubuisson, Jean Sloover et Michel Gottschalk.

[2] Serge Berstein et Pierre Milza, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Bruxelles, complexe, 1992

[3] Voir les articles de Gérard Chaliand in Encyclopaedia Universalis, T.22, pp.421-427 et de Jean-Christophe Buisson in Le Siècle rebelle. Dictionnaire de la contestation au XXe siècle.Le terrorisme international, coll. XXe siècle, Paris-Firenze, Casterman-Giunti, 1994. Paris, Larousse, 2004, pp.885-888 ainsi que le livre de Luigi Bonanate,

[4] Uri Eisenzweig, Fictions de l’anarchisme, (s.l), Christian Bourgeois, 2001.

[5] Notice de Georges Labica, Terrorisme in Georges Labica (s. dir.) Dictionnaire critique du Marxisme, Paris, PUF, 1982, pp.876-878.

[6] Howard Fast, Mémoire d’un rouge, Paris, Rivage, 2000. Cette autobiographie de l’auteur de Spartacus, qui était membre du PC américain, est très instructive sur cette période de l’histoire des USA qui s’étend de 1950 à 1954, et la manière dont une démocratie peut briser des gens sans recourir à des déportations, exécutions…

[7] Jan Willems (s.dir), Gladio, Bruxelles, EPO, 1991 et Rudy Van Doorslaer et Etienne Verhoyen, L’assassinat de Julien Lahaut, Anvers, EPO, 1987.

[8] Voir le dossier paru dans Le Monde diplomatique n°608 de novembre 2004, pp.22-29.

[9] Nous avons utilisé l’édition de 1987, mais n’avons pu vérifier dans une édition plus récente.

[10] Gilles Manceron, Résistances et terrorismes article parut dans la revue de la Ligue des droits de l’homme française Hommes et Libertés, n°117 de janvier-mars 2002 dont le thème était Terrorisme et violence politique, et dont le texte est repris sur le site internet www.ldh-france.org.

mardi 21 décembre 2004

La sécurité sociale a 60 ans


Cet article, dans une version légèrement différente, a été publié dans Espace de libertés n°326 de décembre 2004, pp.20-21


On dit communément que la sécurité sociale couvre une personne de sa naissance à sa mort. L’expression est même restrictive, puisqu’aujourd’hui la sécurité sociale couvre également, par exemple, la procréation médicalement assistée[1]. Cette force est devenue sa faiblesse. Aujourd’hui, combien de personnes sont-elles encore conscientes de l’exception que constitue le système belge, l’un des plus complets – si pas le plus complet – du monde ?

Une structure complexe :

Mais tout d’abord, en quoi consiste exactement la sécurité sociale ? Trois régimes cohabitent. Le premier, que nous développerons, est celui des travailleurs salariés. Il est géré par l’Office national de la sécurité sociale, l’ONSS. Le second concerne les travailleurs indépendants avec l’Institut national d’assurances sociales pour travailleurs indépendants, l’INASTI. Enfin le troisième régime s’applique aux agents des services publics.

Au sein de l’ONSS, la sécurité sociale est divisée en sept branches. Deux d’entre elles ont un organisme gestionnaire identique à l’organisme de payement. Il s’agit de l’Office national des pensions (ONP) et du fonds des maladies professionnelles (FMP). Pour les cinq autres, il y a une distinction entre l’organisme gestionnaire et l’organisme de payement, ce dernier étant privé. L’exemple le plus connu est celui du chômage. L’Office national de l’emploi (Onem) contrôle et applique la réglementation, mais ce sont les syndicats qui assurent le payement des allocations[2]. Les accidents de travail sont gérés par le fonds des accidents de travail (FAT). Ce dernier est également un organisme payeur, mais ce sont surtout les assurances privées qui assurent ce service. Les questions liées à la santé sont administrées quant à elles par l’Institut national d’assurance maladie-invalidité (INAMI) et prises en charge par les mutuelles. Enfin, les vacances via l’Office national des vacances annuelles (ONVA) et les allocations familiales via l’Office national d’allocations familiales pour les travailleurs salariés (ONAFTS) sont payées par des caisses liées principalement au patronat.

À la lecture de cette fastidieuse énumération, on a un petit aperçu de la complexité que représentent l’organisation et la gestion de la sécurité sociale. Et encore n’abordons nous pas ici des questions comme le débat entre le précompte et l’impôt, les formules de payement du tiers-payant, le maximum à facturer, les différents statuts des chômeurs....

Cette situation kafkaïenne est due à la longue et difficile histoire de la naissance de la sécurité sociale en Belgique. Histoire qui se confond avec l’histoire des luttes sociales de notre pays.

Un produit des luttes sociales

Terre bénie du capitalisme, la Belgique a connu au 19e siècle un développement industriel exceptionnel qui l’a placée au rang d’une des principales puissances mondiales. Sous le coup d’une législation taillée sur mesure pour une bourgeoisie avide de profit, la classe ouvrière s’organise peu à peu. Les premières formes sont les caisses de résistance, les caisses de secours ou de soutien mutuel et les coopératives, ces dernières ayant pour première mission de permettre une meilleure alimentation, tant en quantité qu’en qualité. C’est cependant la Ière Internationale fondée par Marx qui donne un premier cadre organisationnel au mouvement ouvrier naissant.

Mais c’est 1886 qui marque un réel tournant. Le 18 mars 1886, un meeting commémorant le 15e anniversaire de la Commune de Paris se tient au centre de Liège. Poussés au désespoir par les restrictions imposées par le patronat à la suite de la crise économique de 1873, 3 000 à 4 000 travailleurs provoquent une nuit d’émeute. Le lendemain, une grève générale est déclenchée dans le bassin. Elle sera durement réprimée mais l’incendie social s’étend au Borinage le 26 mars, avec le célèbre incendie des verreries ultra-modernes d'Eugène Baudoux à Jumet[3].

Ce soulèvement populaire aura plusieurs conséquences. D’une part, le jeune Parti Ouvrier Belge, fondé moins d’un an plus tôt, est convaincu que les foules en révolte sont dangereuses et que l’amélioration du sort de la classe ouvrière passe par la conquête du parlement et donc par l’obtention du Suffrage universel. D’autre part, une commission d’enquête est mise en place par le gouvernement, la situation de la classe ouvrière ne pouvant plus être ignorée. Le contenu du rapport publié par cette commission donne une vision édifiante des conditions de « vie » de la classe ouvrière. Diverses mesures, dépassant la simple charité, sont alors prises pour améliorer le sort des travailleurs. Mais, sous l’influence catholique[4], toutes ces mesures insistent sur la nécessité de renforcer la prévoyance chez les ouvriers. C’est pourquoi les mesures sont des « assurances sociales » non obligatoires. La première véritable loi sera celle du 10 mai 1900 sur les pensions ouvrières visant à encourager l’épargne-pension via une quote-part versée par l’Etat. Ce système privé est un échec, les ressources des travailleurs les empêchant d’épargner à long terme. L’échec de cette mesure pousse, onze ans plus tard, l’Etat à rendre obligatoire la cotisation pour les ouvriers mineurs, catégorie professionnelle la plus exposée. Un siècle plus tôt déjà, un décret de Napoléon créait en 1813 une caisse de prévoyance pour les ouvriers mineurs à la suite d’un rapport d’Hubert Goffin, préfet du département de l’Ourthe, sur la catastrophe survenue au Beaujonc le 28 février 1812. Ce décret est considéré par Léon-Eli Troclet comme la première expérience de sécurité sociale de notre pays[5].

La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle voient le POB prendre de plus en plus d’importance et pousser à une série d’amélioration pour la classe ouvrière, comme la loi sur la réparation des accidents de travail en 1903 et la loi sur le repos obligatoire du dimanche en 1905.

Une étape très importante est franchie après la première guerre mondiale. Les sacrifices de la classe ouvrière et la concrétisation en URSS d’un autre modèle de société permettent le passage d’une série de mesures. Citons par exemple la loi des 8 heures en 1921 et les pensions ouvrières obligatoires en 1924. Face à ces mesures sociales, le patronat réagit en créant les allocations familiales, le monde chrétien insistant de son côté sur la nécessité de responsabiliser les travailleurs et le refus de rendre les mesures sociales obligatoires. La crise de la fin des années 20, la montée du fascisme et finalement la deuxième guerre mondiale créeront les conditions pour l’instauration de la sécurité sociale.

L’arrêté-loi du 28 décembre 1944

Le 28 décembre 1944, seulement trois mois après la Libération du pays et en pleine offensive allemande dans les Ardennes, un arrêté-loi du Prince Régent met en place la Sécurité sociale[6] en utilisant les pouvoirs spéciaux attribués au gouvernement par le parlement en 1939. Le texte est le fruit d’un vaste compromis élaboré dans la clandestinité entre des représentants du patronat et des représentants des travailleurs qui avaient pour objectif de supprimer les causes de la débâcle sociale des années 30. Comme le résumaient parfaitement les Renardistes à la sortie de la guerre : « Les assurances sociales nous apparaissent comme faisant partie d'un système révolu. On ne se contente pas, après un cataclysme comme celui que nous connaissons, simplement d'assurances sociales. On veut plus. On veut une sécurité sociale réelle. »[7]. Outre ce mouvement renardiste né dans la clandestinité et qui représente pas moins de 11% des effectifs de la FGTB lors de la création de celle-ci, la social-démocratie doit également composer avec un Parti communiste qui sort renforcé du conflit grâce à son rôle fondamental dans la Résistance. L’heure n’est cependant pas à la révolution et l’objectif principal de ceux que l’on nommera bientôt les « partenaires sociaux » est la relance de l’économie et la reconstruction du pays. L’arrêté-loi crée donc une structure destinée, pour reprendre les termes de celui que l’on appellera le « père de la sécurité sociale », Achille Van Acker[8], à « soustraire aussi complètement que possible aux craintes de la misère, les hommes et les femmes laborieux ».

Un processus jamais terminé

À sa création, tous sont conscients que le système mis en place est imparfait et nécessitera des aménagements. Ainsi, dès 1944 les médecins sont hostiles au projet car ils craignent la création d’un service national de la santé qui les fonctionnariserait. Cette hostilité débouchera presque vingt ans plus tard sur la grève des médecins et est toujours présente comme le montre les débats sur le conventionnement ou la dossier médical global.

En fait, si chacun a obtenu une part du gâteau, c’est que personne n’a obtenu la réalisation complète de ses revendications. Chacun attend donc le moment favorable pour repasser à l’offensive. Cette situation explique que les nombreuses tentatives de réformer la sécurité sociale en profondeur ont toutes échoué jusqu’ici, aucune des parties n’ayant le rapport de force suffisant pour passer outre les avis adverses.

Immédiatement, le secteur de l’AMI sera celui qui pose le plus de problèmes. Mais il ne faut pas oublier que jusqu’en 1969 la couverture ne cessera d’augmenter faisant en sorte que potentiellement l’entièreté de la population soit couverte. Toujours aujourd’hui, des mesures ciblées sont prises, sans compter que les énormes progrès dans la technologie médicale et le vieillissement de la population entraînent des surcoûts dans les frais de soins de santé.

Or, tant que la sécurité sociale était une forme de répartition plus équitable des fruits de la croissance, il n’y avait pas de réel problème et le capital était prêt, en échange d’une paix sociale, à concéder des améliorations à la classe ouvrière – c'est-à-dire à l'ensemble de ceux qui ne possèdent pas les moyens de production. Mais la donne va changer avec la crise économique de 1973. D’une part, la participation de l’Etat dans le financement de la sécurité sociale va augmenter tandis que le patronat va voir sa part diminuer. Part qui contrairement à ce que l’on entend trop souvent n’est pas une « charge », mais un salaire différé des travailleurs. D’autre part, la catégorie la plus fragilisée par la crise, les chômeurs, sera la cible privilégiée des mesures de restrictions que nous ne détaillerons pas ici. Rappelons simplement cette phrase de Troclet qui, parlant des raisons qui avait donné naissance à la sécurité sociale, disait : « au point de vue socio-économique on ne s’est plus trouvé en présence de « travailleurs au rabais » qui, en raison de leur imprévoyance ou de leur non-assurance, étaient toujours prêts à accepter n’importe quel emploi à n’importe quelles conditions »[9]. A méditer à l’heure du lancement de la chasse aux chômeurs [10].

On le voit les questions sont nombreuses et complexes. Mais cette complexité ne doit pas faire oublier l’essentiel : la Sécurité sociale est le produit des luttes sociales, est une avancée fondamentale de la classe ouvrière. C’est un formidable outil de solidarité et de redistribution des richesses. Les débats très techniques nécessaires à sa constante adaptation à l’évolution de la société ne doivent pas masquer l’enjeu profondément politique qui est posé aujourd’hui : voulons-nous réellement en revenir au chacun pour soi et à la loi de la jungle ou, au contraire, profiter de l’accroissement constant des richesses pour améliorer les conditions de vie de toute la population.

Notes

[1] Les six premières tentatives sont remboursées à 80%. En cas de cotisation complémentaire, le premier essai est même couvert quasi intégralement.
[2] L’état a également créé une institution publique mais qui n’est volontairement pas en état de concurrencer les organismes privés. Il s’agit de la Caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage (CAPAC).
[3] Sur 1886, voir 1886. La Wallonie née de la grève? Bruxelles, Labor, 1990 et notre article On ne peut faire table rase de l’histoire ouvrière en Wallonie ! in Toudi n°63-64 (numéro spécial Wallonie, état des lieux),mai-juin 2004, p.20
[4] On oublie trop souvent que de 1884 à 1914, la Belgique est dirigée par un gouvernement catholique homogène.
[5] Troclet, Léon-Eli, La première expérience de sécurité sociale. Liège : décret de Napoléon de 1813. Bruxelles, Librairie encyclopédique, 1953. 89 p.
[6] La mise en vigueur du système est fixée au 1er janvier 1945. Le livre de référence sur la sécurité sociale reste celui de Guy Vantemsche, La sécurité sociale. Les origines du système belge. Le présent face à son passé. Coll. Pol-His, Bruxelles, De Boeck Université, 1994.
[7] MSU, Notre droit à la vie : sécurité sociale, Jemeppe, décembre 1944, p.1.
[8] Trois personnalités socialistes ont participé à la création de la sécurité sociale. Achille Van Acker qui signe la loi, Léon-Eli Troclet qui le remplace comme ministre de la Prévoyance sociale dès janvier 45, et enfin Edmond Leburton qui, avant d’en devenir le ministre, sera un technicien important sur la question.
[9] Troclet, Léon-Eli, Propos sur les 25 ans de la Sécurité sociale, in Socialisme n°98 de mars 1970, p.129.
[10] www.stopchasseauxchomeurs.be

samedi 27 novembre 2004

La fin de la démocratie représentative ?

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°325 de novembre 2004, p.19

Dans son dernier ouvrage, le sociologue de la VUB Mark Elchardus[1], estime que «la forme contemporaine de la démocratie représentative n'est plus adaptée à la société symbolique et ne peut donc résister aux dangers de la démocratie mise en scène. »[2] Ce constat d'une nécessaire refonte de notre système démocratique, s'il n'est pas unique[3], n'en est pas inintéressant pour autant.

Le livre est centré sur le concept de société symbolique, concept qu'Elchardus préfère à ceux de société de la connaissance ou de société de l'information. Dans la société symbolique, les institutions de contrôle traditionnelles, comme la famille, la religion... ont perdus leur influence au profit des écoles, de la publicité et des mass media. L'auteur s'attarde principalement sur la dénonciation de l'omnipotence et de la dérive des médias qui courent derrière l'audience et ne privilégient plus que la forme, négligeant le fond. Cette dérive est passée en politique où le rôle des « spin doctors », les conseillers en communications, est devenu plus important que celui des idéologues. Sur ce thème, l'observation que nous pouvons faire de la dernière campagne électorale est parfaitement exemplative. En Belgique francophone, les affiches des trois principaux partis ne reprenaient que la tête et le nom du candidat avec le numéro de la liste du parti auquel il appartenait. De slogan il n'était pas question. Quand à la clarification de l'enjeu des élections, comment pouvait-il se faire alors qu'il n'était indiqué nulle part si la personne souriante représentée sur l'affiche se présentait à la Région ou à l'Europe ?

Etonnamment Elchardus n'aborde pas la question du contrôle financier des médias[4] alors qu'il se montre très lucide sur la cause principale de la crise de la démocratie représentative occidentale : « Le projet néolibéral veut (voulait), tout comme les libéraux de Manchester d'il y a cent cinquante ans, transformer autant que possible la société en un libre marché. Plutôt que de néolibéralisme, il faudrait parler de paléolibéralisme. (...) L'importance décroissante de l'état et de la politique, et les chances réduites de la démocratie ne sont pas, vues ainsi, l'aboutissement d'un processus naturel. Elles sont la conséquence d'une stratégie politique poursuivie systématiquement sur une longue période. »[5]

On soulignera par contre la pertinence de l'analyse d'Elchardus quand il dit qu'« aujourd'hui, non seulement la fin de la démocratie représentative se dessine mais aussi celle de la souveraineté du peuple. De plus en plus de décisions sont prises par des porteurs d'autorité non élus. Le juridisme, la technocratisation et la dérégulation – comme on l'appelle – réduisent l'espace de la politique et de la démocratie. »[6] Ce constat général peut être illustré par les grands financiers qui se réunissent à Davos mais également par la « société civile ». L'auteur s'interroge d'ailleurs très justement sur la pertinence d'encore parler de démocratie représentative quand le poids des ONG's et autres mouvements sociaux dépend finalement également plus de leur image, de leur expertise et de leur campagne médiatique que du nombre réel de personnes qu'ils représentent.

Les nombreux constats posés par Elchardus débouchent malheureusement sur une conclusion fort maigre et décevante : « La souveraineté du peuple doit surtout se renforcer dans l'environnement immédiat du citoyen et dans des matières pour lesquelles il peut se baser sur son expérience et non sur les médias. Le quartier semble l'environnement ad hoc »[7], d'autant qu'elle n'est pas assortie d'une vision plus large, à l'image du slogan altermondialiste « Agir local en pensant global ».

Notes

[1]Elchardus, Mark, La démocratie mise en scène, Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2004, 190p.
[2]p.129
[3]Voir notamment l'essai fortement médiatisé d'Alain Destexhe, Alain Eraly et Eric Gillet, Démocratie ou particratie ? 120 propositions pour refonder le système belge. Bruxelles, Labor, 2003 ainsi que l’article d’Emile Peeters, Démocratie ou démocrature. Illusions démocratiques. In Espace de libertés n°322, p.24.
[4]Voir sur cette question les deux études de Geoffrey Gueuens, L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique paru chez Labor en 2002 et Tous pouvoirs confondus. Etat, capital et médias à l'ère de la mondialisation paru chez EPO en 2003
[5]p.88
[6]p.165
[7]p.171

mercredi 20 octobre 2004

Terrorisme ou terrorismes (3)


Cet article a été publié, sous le titre L'Irak en lutte contre le colonialisme ? dans Espace de libertés n°324 d'octobre 2004, p.24

Alors que le pouvoir a été transmis au gouvernement provisoire irakien le 28 juin 2004, la situation sur le terrain reste tendue, comme le prouve les actions quasi quotidiennes de la Résistance[1]. L’occupation est d’ailleurs toujours un fait, les troupes US et leurs alliés étant toujours aussi présentes. Et ce malgré le départ de plusieurs pays aux contingents faméliques dont le retrait a surtout une portée symbolique, comme par exemple les 51 Philippins rappelés le 14 juillet. Les Irakiens ne sont donc pas dupés par ce transfert à un gouvernement fantoche que l’on comparerait volontiers à celui de Vichy dans sa période d’après 1942. Les exécutions de dirigeants et hauts fonctionnaires en sont la preuve, tout comme les attaques de commissariats, les sabotages des installations pétrolières et des pipe-line visant à empêcher les Américains de piller les ressources du pays...

Parmi la nombreuse littérature publiée sur l’Irak, le pire côtoie le meilleur. Dans ce monceau de livres, l’étude de Mohammed Hassan et David Pestieau, L’Irak face à l’occupation parue chez EPO, se démarque par son analyse sur le long terme, mais également par son aspect idéologique tranchant avec le discours dominant[2].

Dès l’introduction, les auteurs donnent le ton : « Et comment les nazis appelaient-ils encore les membres de la résistance belge ? « des terroristes dirigés par l’étranger ». C’est précisément en ces termes que la résistance irakienne est qualifiée aujourd’hui par CNN et consorts »[3].

Le livre retrace l’histoire de l’Irak, soulignant notamment les similitudes qui existent entre la situation actuelle et la colonisation britannique de 1917. On touche ici à la thèse centrale du livre : « Dans un grand nombre d’anciennes colonies, les États-Unis et l’Europe occidentale tirent toujours les ficelles grâce à leur contrôle de l’administration, des services de police, de l’armée et de l’économie. La vieille idée selon laquelle les anciens États coloniaux ont le droit d’intervenir dans les anciennes colonies a conduit, dans les années 1990, à une réhabilitation du colonialisme tout court. Après les attentats du 11 septembre 2001, toutes les barrières sont tombées »[4].

Et les auteurs de montrer que les Américains ont commencé à intervenir en Irak, via l’activation de la question kurde, dès l’arrivée du Baath au pouvoir et sa nationalisation du pétrole, pétrole dont on connaît l'importance vitale pour les USA et dont l'Irak possède encore des réserves gigantesques inexploitées. Dans cette optique, est-ce un hasard si « (une) ordonnance, dont l’intitulé complet est Moving the iraki economy from recovery to sustainable growth, stipule que 200 entreprises d’Etat seront privatisées, y compris des banques, des mines et des usines. Et qu’importe si la Constitution irakienne précise noir sur blanc que les secteurs clés de l’économie ne peuvent être privatisés. Et si les Conventions de Genève précisent également qu’une force d’occupation doit respecter les lois du pays qu’elle occupe »[5] ?

Pour les auteurs, la guerre faite à l’Irak remonte à 1991 et ne s’est jamais réellement interrompue. Ainsi, ils évaluent entre 500 000 et 1 500 000 le nombre de morts dus à l’embargo. Mais la guerre est-elle réellement finie ? On peut en douter à lire ce livre qui explique combien le régime de Saddam Hussein s’était préparé depuis la défaite de 1991 à une guerre de guérilla, conscient qu’il était impossible de lutter contre la puissance de feux américaine. Cette guérilla, ce harcèlement constant des forces d’occupation, a rapidement fait faire aux journalistes le parallèle avec le bourbier vietnamien. Et Hassan et Pestieau terminent d’ailleurs leur livre sur cette question : L’Irak sera-t-il un nouveau Vietnam ? Rien n’est moins sur. En effet, contrairement à l’existence du PC Vietnamien dirigé par Ho Chi-Minh, les deux auteurs soulignent qu'il n’y a pas encore en Irak UNE alternative crédible porteuse d'un véritable changement pour le peuple irakien. Sur le terrain la résistance préparée par Saddam Hussein s'est d'ailleurs vue renforcée par divers groupes, comme celui de Moqtada Sadr, ayant d'autres objectifs – et pour certains des méthodes injustifiables - et ne soutenant pas l'ancien dirigeant et son régime, mais unis dans leur rejet de l’occupation américaine[6]. La capture du chef d'état irakien est ainsi, à contrario de ce que l'on pourrait penser, un facteur qui à terme pourrait faciliter la cohésion des différentes forces anti-US.

Plus qu'une défaite militaire, la victoire du Vietcong contre l'impérialisme américain représentait un nouveau signe d'espoir pour les peuples dominés. Cet espoir qu'analyse fort bien Alain Rusco dans un récent article[7] rappelant combien la débâcle de l'armée française 20 ans plus tôt dans la cuvette de Dien Bien Phu le 7 mai 1954 avait joué un rôle central dans la révolte des peuples colonisés, et principalement dans le déclenchement le 1er novembre 1954 de l'insurrection algérienne.

Après le 11 septembre 2001, après une « libération » de l’Afghanistan qui n’y a pas changé grand-chose[8], une défaite des USA et de leurs alliés et collaborateurs en Irak démontrerait que la puissance américaine n'est pas invincible et pourrait être le signal d'une insurrection généralisée contre l'impérialisme US.

Faut-il l’espérer ?

Notes

[1]Le Soir du 22 juillet signalait ainsi la mort du 900e soldat américain depuis mars 2003.
[2] Mohammed Hassan et David Pestieau, L’Irak face à l’occupation, Berchem, EPO, 2004, 185 p., 15 €
[3] P.9. Notons à cet égard que les journalistes ne savent plus très bien quelle terminologie utiliser, alternant sans logique apparente entre « terroristes », « résistants », « membres de la guérilla », « rebelles », « miliciens »...
[4] p.161.
[5] p.32.
[6] Voir par exemple l’article d’Ibrahim Ward, L’Irak, l’eldorado perdu. Chiites et sunnites ensemble face aux Etats-Unis in Le Monde diplomatique n°602 de mai 2004, p.1 et pp.12-13
[7] Alain Rusco, Dien Bien Phu vu du Tiers-Monde. Le Valmy des peuples colonisés in Le monde diplomatique, n°604 de juillet 2004, p.21. Voir également sur l’impact du conflit Vietnamien l’article de Anthony Arnove, Marx au pays de l’Oncle Sam, pp.20-23 du numéro hors-série du Nouvel observateur intitulé Karl Marx, le penseur du troisième millénaire ? Comment échapper à la marchandisation du monde, oct-nov. 2003.
[8]Voir le bref article de Marc Epstein dans Le Vif-L'Express du 2 juillet 2004, p.46.

mardi 27 juillet 2004

La Palestine a-t-elle un avenir ?

Cet article a été publié dans Espace de libertés n°322 de juillet 2004, p.12

Après les colonies, les incursions militaires et les check-points humiliants, c'est maintenant un mur de la honte qui est érigé en Palestine dans le but de tenter de séparer les membres de deux peuples[1]. Ce mur en rappelle bien d'autres, de celui de l'Atlantique à celui le long du Rio Grande en passant par celui de Berlin. Une constante existe entre ceux-ci: aucun n'a rempli son rôle de barrière étanche.

Dans le flot de littérature consacrée à cette tragédie et à ses origines, les éditions EPO ont publié le livre d'un vieux militant de la cause palestinienne[2], présent dès 1969 pour un reportage au côté des combattants palestiniens alors réfugiés en Jordanie.

L'auteur retrace rapidement l'histoire de la Palestine pour arriver aux sources du problème actuel. Alors que « l'immense majorité des habitants de Palestine (98%) est arabe et principalement de confession musulmane »[3], la première colonie juive, Petah Tikvah, est fondée en 1878. De nombreuses autres suivront avec un rythme allant crescendo. Le projet, pour une personne comme Herzl, ne pouvait être, explique Lucas Catherine, que celui d'un état homogène, car si les Juifs cohabitent avec un autre peuple, ils subiront toujours des pogroms.

Pour les Palestiniens, la situation commence à s'aggraver avec la première guerre mondiale. L'Angleterre porte alors un intérêt tout particulier à la région pour une raison fort simple: « (...) par le biais du pipe-line débouchant à Haïfa, la Palestine contrôle l'approvisionnement en pétrole venant d'Irak et de plus loin. »[4]. Dans ce contexte, les Juifs deviennent fin des années 30 le bras armé des Britanniques pour contrer l'agitation arabe grandissante. La fin de la deuxième guerre mondiale et l'Holocauste font faire un bond quantitatif capital aux Juifs qui arrivent en masse et mettent immédiatement la pression sur les troupes d'occupation anglaise. L'Irgun et le groupe Stern, dont plusieurs dirigeants israéliens sont issus, se distinguent alors par leurs opérations sanglantes et spectaculaires.

Si l'auteur est très sévère quant aux Juifs, il ne fait cependant pas l'impasse sur les problèmes internes aux Palestiniens. Il souligne ainsi que le Hamas dû son développement originel à l'aide des USA qui à travers lui voulaient, dans un contexte de guerre froide et de décolonisation, contrer les mouvements de gauche. Associé à la voie sans issue que représente la situation militaire et socio-économique, sans cesse en dégradation depuis les accords d'Oslo, cette stratégie a donné le cocktail explosif créant les kamikazes.

Outre les rappels historiques importants, le livre vaut surtout pour son analyse de la situation actuelle et sa mise en perspective.[5] Trois enjeux, en plus de la terre, sont au coeur de la problématique : l'eau, les réfugiés et Jérusalem. Mais le problème principal qui apparaît en filigrane est la différence sociale abyssale entre les deux peuples.

Richement illustré et accompagné de nombreuses notes explicatives en bas de pages, ce livre donne des clés nécessaires à la compréhension de la situation palestinienne. Terminons par une question. Israël est le pays sur lequel l'ONU a pris le plus de résolutions restées sans effet, bafouant ainsi les injonctions internationales depuis bientôt 60 ans. On ne peut donc que s'étonner de l'absence de sanctions de la communauté internationale[6]. Et si l'auteur parle des fruits des colons qu'il voudrait voir boycotter, il ne dit mot sur la présence d'Israël dans toutes les compétitions sportives et culturelles européennes comme, par exemple, la coupe de l'UEFA ou l'Eurovision. N'y aurait-il pas là des gestes symboliques forts à faire, à l'exemple de ceux qui avaient été appliqués contre le régime de l'Apartheid en Afrique du Sud ?

Notes

[1]Voir notamment, ALGAZI, Gadi, Un mur pour enfermer les Palestiniens in Le Monde Diplomatique n°592, juillet 2003, p.10.
[2]CATHERINE, Lucas, Palestine. La dernière colonie ? Berchem, EPO, 2003
[3]p.21.
[4]p.35
[5]On se référera également pour ces aspects à l'excellent numéro spécial Comprendre et agir du trimestriel Palestine. Bulletin de l'Associatio belgo-palestinienne paru en septembre 2003.
[6]Voir CHEMILLIE-GENDREAT, Monique, Face à la force, le droit international in Le Monde diplomatique, janvier 2002, pp.14-15. On n’en oubliera pas pour autant que les pays arabes et les Palestiniens n’ont jamais réellement admis la résolution de l’ONU créant l’Etat d’Israël.

mardi 20 avril 2004

Terrorisme ou terrorisme (4)


Pour terminer cette série, voici un texte intitulé Les dangers du renseignement clandestin

Ce texte a été publié dans Espace de libertés n°320 d'avril 2004, p.25

« Une fois de plus, Pierre Hauman, fondateur et dirigeant du service de renseignement Tégal, est transféré rue Traversière, non loin du Botanique (...) Il sait très bien ce qui l'attend. Sa cellule de la prison de saint-Gilles lui apparaît presque comme un havre de paix. Dernières secondes de calme avant la tempête. » C'est par ces mots dignes d'une bonne série noire qu'Emmanuel Debruyne, jeune historien attaché au Ceges, introduit son étude[1] d'un des principaux réseau de renseignement actifs en Belgique pendant la deuxième guerre mondiale. Dans un style remarquable, l'auteur nous emmène dans le monde mystérieux du renseignement. Mais ici, la réalité dépasse la fiction, et c'est l'histoire d'un groupe d'hommes et de femmes prêts à sacrifier tout ce qu'ils ont, y compris leur vie, qui nous est contée.

Pierre Hauman, que les Allemands emmènent ainsi vers un nouvel interrogatoire, est né en 1911. Officier dans l'armée belge, il est surpris en France par l'Armistice. Patriote, il refuse la défaite et profite de sa position de gestionnaire d'un stock de matériel militaire et de ses contacts pour constituer un réseau d'évasion et de renseignement. Le nom de ce dernier sera dû à une incompréhension. Au printemps 41, à un officier anglais qui lui demande de baptiser son réseau, Hauman répond « C'est égal » compris par l'officier en « Tégal ». Le réseau connaît un développement rapide. Financé par Londres, Tégal dispose même d'un opérateur radio qui lui a été parachuté. L'investissement vaut la peine, les renseignements fournis étant souvent de la plus haute importance, notamment quand une partie du réseau transmet 612 planches techniques de l'avion Focker-Wulf 190.

Fait rare dans un tel livre, l'auteur cite les noms des protagonistes, y compris de ceux qui parlent sous la torture ou trahissent. Il n'est d'ailleurs pas tendre avec son « héros », Pierre Hauman, qui « non content d'attirer l'attention par son habillement ou sa manière d'agir, (...) ne peut pas non plus s'empêcher de garder un train de vie élevé et une sociabilité soutenue! Peut-être espère-t-il éloigner les soupçons en montrant qu'il n'a pas peur d'attirer l'attention. Mais c'est un jeu dangereux, d'autant que Hauman ne semble pas prendre conscience que sa propre existence n'est pas la seule à être risquée de la sorte. »[2]. Arrêté, torturé, Hauman craque et son réseau est démantelé en décembre 1943.

La partie la plus intéressante du livre est cependant l'analyse sociologique du mouvement que Debruyne étudie dans les trente dernières pages. Il y démontre le caractère de classe des agents du renseignement qui appartiennent essentiellement à la haute ou moyenne bourgeoisie, contrairement à la résistance armée composées principalement d'ouvriers. Il n'est dès lors pas étonnant que Tégal soit un mouvement de droite anti-boche dont « (...) il apparaît que dans des secteurs et des échelons divers, des agents se sont engagés dans différents groupes de résistance armée qui ont par la suite fait partie de l'Armée secrète, mouvement qui se situe assez fort à droite. »[3] On touche là à toute la complexité de la Résistance, qui depuis les Royalistes jusqu'aux Communistes avaient comme objectifs commun le mot d'ordre « Hors du pays l'occupant ! », les divergences entre belges étant destinées à être réglées ensuite. Ce phénomène n'a rien d'unique, il s'inscrit même plutôt dans le schéma classique d'une résistance à l'occupant dont on retrouve les caractéristiques principales en Irak aujourd'hui. D'ailleurs, « Contrairement à leurs prédécesseurs de la Première guerre mondiale, qui avaient été en grande partie négligé par l'Etat, les agents de renseignements de la Seconde vont se voir attribuer un statut, assorti de récompenses et de décorations. Paradoxe s'il en est, puisque leur action, illégale aux yeux des Allemands, l'était théoriquement aussi aux yeux de l'Etat belge, qui avait ratifié (de même que l'Allemagne) les conventions de La Haye de 1899 et de 1907! Codifiant les lois et coutumes de la guerre, ces deux traités avaient pour but de protéger les populations civiles et d'empêcher les excès, notamment en interdisant sous peine de mort la pratique de l'espionnage, c'est-à-dire de la recherche clandestine d'informations. ». A méditer au vu de l'utilisation constante de l'appellation de « terroriste » dans les médias[4].

Notes

[1]DEBRUYNE, Emmanuel, C'était Tégal. Un réseau de renseignements en Belgique occupée. 1940-1944. Coll. La Noria, Bruxelles, Labor, 2003. 189p.
[2]p.63.
[3]p.136
[4]Nous renvoyons le lecteur intéressé par cette question à l'échange que nous avons eu avec Hugues Lepaige dans la revue Politique: HANNOTTE, Michel et DOHET, Julien, Le résistant, un terroriste victorieux in Politique n°32 de décembre 2003 pp.58-59 et LE PAIGE, Hugues, Terrorisme et résistance: confusion et complaisance in Politique n°33 de février 2004 p.7

mardi 27 janvier 2004

L’« image-action » plutôt que l’idéologie


Cet article a été publié dans Espace de libertés n°317 de janvier 2004, p.19

Claude Javeau a récemment commis un livre[1] où il proclame son amour pour la social-démocratie seule option politique avec le conservatisme libéral qui ne conduise pas nécessairement au totalitarisme selon lui.

Rédigé à la veille des élections législatives ce texte, vite lu, se veut une démonstration qu’il n’y a pas d’avenir en dehors du réformisme. Pour Javeau, être social-démocrate signifie se battre pour trois prinicpes : Le primat de l’intérêt collectif sur les intérêts particuliers ; la liberté garantie à tous ne prend son sens que par rapport à la plus grande égalité possible ; la démocratisation de l’enseignement. Sur ce dernier aspect, l’auteur dénonce la trop grande place donnée dans l’enseignement aux pédagogues qui a eu pour conséquence de diminuer les difficultés d’apprentissages au de travailler sur les phénomènes d’exclusions. Javeau précise enfin qu’il faut maintenir en fin de parcours un tri élitiste[2].

Javeau reconnaît qu’il n’est pas un militant, mais plutôt un compagnon de route du PS, parti auprès duquel il a l’impression de jouer un rôle nécessaire « mais c’est peut-être là présomption petite-bourgeoise. À moins qu’il ne s’agisse de mon alibi face à ce que je goûte très peu dans l’activité politique : les réunions, les activités de militance (...) »[3]. Nous aurions tendance à rejoindre le célèbre sociologue car il nous semble que la position de l’intellectuel hors de la mêlée, isolé dans son bureau et ne participant pas concrètement à la lutte n’est pas crédible. Mais la plus grosse critique que nous pourrions faire de ce livre est son manque de cohérence. Claude Javeau dénonce qu’« on ne trouve aucune allusion à des positions idéologiques fondamentales, seulement un tableau de chasse des réalisations antérieures et l’annonce de promesses ponctuelles »[4] dans les tracts électoraux du PS pour les législatives, alors que c’est justement cette même impression que donne son livre.

Car que donne-t-on comme perspectives aux lecteurs lorsque l’on dit préférer le terme « d’image-action » à celui d’idéologie ? Quand d’un côté on résume le communisme aux goulags et au stalinisme en oubliant tous les apports sociaux - notamment au niveau de la condition de la femme - tandis que le bilan du réformisme n’est jamais mis en question ? Quand, surtout, on dénonce des évolutions dans la société en feignant d’oublier qui gouvernait à ce moment (on pense aux privatisations de Di Rupo).

Claude Javeau a deux éclairs de lucidité mais n’en profite pas pour aller aux racines du problème. D’abord lorsqu’il qualifie De Man de « seul vrai philosophe politique dont la Belgique pourrait s’enorgueillir »[5]. De Man dont on sait l’empressement du PS à rappeller le Plan du travail ou à vouloir l’actualiser[6]. Ensuite quand il reconnaît que le système de la sécurité sociale « reposait sur le compromis social-démocrate, par lequel la limitation apportée à la maximalisation des profits étaient échangée contre la conjuration de l’attrait de l’URSS et le renoncement à la menace révolutionnaire »[7]. Bref que cet apport essentiel dont se vante tant le PS qui en fait son principal fond de commerce, est finalement dû au Communisme. Ce qui explique son détricotage avec l’aide de la social-démocratie depuis 1989 ?

Un livre intéressant pour son illustration des contradictions fondamentales dans laquelle se trouve de nombreux progressistes qui se refusent à admettre que le problème est le système capitaliste devenu pour eux un horizon indépassable.

Notes

[1] Javeau, Claude, Vive la sociale ! éloge de la social-démocratie. (coll. Petit panorama), s.l, le grand miroir, 2003, 101 p.
[2] On se rappelera son pamphlet Eloge de l’élitisme paru l’an dernier dans la même collection.
[3] p.35.
[4] p.98, note 14.
[5] P.43.
[6] la tentative des années 50 menées par le renardisme et ses « réformes de structure » fut clairement sabottée par la direction social-démocrate. Voir Julien Dohet et Jérôme Jamin, La Belgique de Jacques Yerna. Entretiens. Bruxelles-Seraing, Labor-IHOES, 2003.
[7] p.88.