lundi 13 août 2007

L'assassinat de Julien Lahaut

Ce samedi 18 août 2007, cela fera 57 ans que Julien Lahaut a été assassiné à son domicile par des membres de l’extrême droite belge proche des milieux royalistes défendant Léopold III. Retour sur le parcours d’un militant exemplaire au moyen d’un texte que j’avais publié, sous le titre Derrière le mythe, le militant, dans Espace de Libertés n°288 de février 2001. Ce texte est un des premiers que j’ai rédigé sur base de travaux effectués dans le cadre de la réalisation d’une exposition consacrée à Julien Lahaut par l’IHOES suite à une commande de la ville de Seraing pour les commémorations du 50e anniversaire de son assassinat. On trouvera ci-dessous une version remaniée, intégrant des éléments de l’article que j’avais publié dans le n°7 de juillet 2005 du Drapeau rouge qui avait consacré un mini-dossier à Julien Lahaut à l’occasion du 55e anniversaire de sa mort.
Le 18 août 1950 est une date peu connue de l’histoire de Belgique. Pourtant, elle est un jalon important de notre histoire et eut énormément de retentissement à l’époque.
Ce jour-là, trois tueurs abattent un député sur le pas de sa porte. Trois jours plus tard, ce parlementaire est accompagné par une foule de plus de trois cent mille personnes. Cet élu du peuple, c’est Julien Lahaut : tribun, ouvrier, député, président du Parti communiste. Cette foule, c’est la classe ouvrière tout entière venue rendre hommage à un de ses plus fidèles défenseurs. Ces tueurs, ce sont des léopoldistes. Officiellement « inconnus », nous savons cependant à présent qui étaient les assassins.
Pour bien comprendre ce geste et les raisons tant de son retentissement à l’époque que de son impunité et de son oubli, il faut remonter soixante-six ans en arrière. Le 6 septembre 1884, à Seraing, Julien Lahaut vient au monde dans une famille d’ouvriers dont le père a été licencié des usines Cockerill pour ses activités politiques. Un enfant d’ouvrier sérésien avait alors son avenir tout tracé. C’est ainsi que Lahaut entre à quatorze ans comme chaudronnier chez Cockerill. Très vite, le jeune homme comprend que la société dans laquelle il vit a besoin d’un sérieux changement. Ainsi en 1905, à vingt et un ans, il fonde avec Joseph Bondas le syndicat des métallurgistes de Seraing « Relève-toi ». En 1908, il devient le secrétaire permanent de la future Centrale des métallurgistes. Engagé dans la lutte pour la conquête du Suffrage Universel pur et simple, il connaît la prison pour la première fois en 1913.
Après la guerre 14-18, auquel il a participé en compagnie de Marcel Thiry dans le corps des autocanons envoyé en Russie, Julien Lahaut reprend ses activités syndicales. Mais le contexte a changé. Le Parti ouvrier belge (POB) est au pouvoir et la révolution russe a bouleversé, de manière durable, la face du monde. Surgit alors le tournant dans la vie de Lahaut : la grève d’Ougrée-Marihaye. Neuf mois de lutte en cette année 1921 pendant lesquels il sera constamment sur la brèche. Face à l’intransigeance patronale, le syndicat cherche le compromis puis décide l’arrêt de la grève. Mais les ouvriers continuent seuls un combat qu’ils perdent. La sanction pour Lahaut, qui a suivi et soutenu les travailleurs à l’encontre des instructions de ses dirigeants, est immédiate. Il est exclu du syndicat puis du Parti. Mais les ouvriers lui restent fidèles. Lahaut transforme alors le Comité de grève en Comité de défense syndicale, section locale des Chevaliers du travail, qui adhère à l’Internationale syndicale rouge (communiste). En 1923, à l’occasion du procès du « grand complot » engagé contre le jeune parti communiste, il adhère à celui-ci.
A partir de ce moment, « Noss’Julien » est le personnage populaire dont l’importance à Seraing est illustrée à merveille par le fait que son nom propre devient un nom commun utilisé, notamment, par la police : le « lahautisme ». Il est élu conseiller communal dès 1926, puis député en 1932 (il sortira de prison pour entrer au Parlement). Cette confiance des électeurs, il la gardera jusqu’en 1950, allant même jusqu’à mener la liste du PC à la victoire lors des élections communales de 1946. Antifasciste de la première heure, il aide l’Espagne républicaine. Au printemps 1941, lors de la « grève des 100 000 », il utilise sa position d’échevin ff pour relayer les revendications ouvrières auprès des secrétaires généraux allemands.
Mais à cinquante-sept ans, Julien Lahaut va traverser ce qui sera sûrement sa plus dure épreuve. Le 22 juin 1941, il est arrêté par les Allemands. Ayant échoué dans ses tentatives d’évasion de la forteresse de Huy, il est déporté à Neuengamme avant d’être transféré à Mauthausen. Son courage et sa résistance dans les camps feront qu’on dira de lui qu’ « il était un homme qui portait le soleil dans sa poche et en donnait un morceau à chacun ». Sauvé par la capitulation, il reprend ses activités politiques après une courte hospitalisation.
Président du Parti communiste belge (PCB) à partir de 1946, Lahaut se lance à corps perdu dans le combat contre le retour de Léopold III. Le sommet de cette lutte sera atteint lors de la grève insurrectionnelle de juillet 1950 qui coûtera la vie à quatre ouvriers à Grâce-Berleur et qui s’arrête alors que les forces de la classe ouvrière entament une marche sur Bruxelles.
Le jour de la prestation de serment du prince Baudouin, un cri, faussement attribué à Lahaut, fuse des bancs du Parti communiste : « Vive la République ». Deux remarques à propos de cette phrase qui servira de prétexte aux assassins de Julien Lahaut. Tout d’abord, il est quasi certain que c’est l’ensemble du groupe communiste qui s’était mis d’accord pour prononcer le cri. Ensuite, il faut bien s’interroger sur l’importance de la revendication républicaine. A la lumière de débats qui se sont déroulés à l’occasion du 50e anniversaire de la question royale, il apparaît que la République n’est revendiquée que sur la toute fin de la grève essentiellement par le PCB. Quand au Parti socialiste, qui avait soutenu le Régent, il n’a jamais eu réellement l’intention de profiter de l’opposition à la personne de Léopold III pour changer un régime belge qui lui convient.
Le 18 août 1950, un homme qui allait fêter ses soixante-six ans est assassiné pour ce qu’il représente – un communisme populaire et triomphant – plus que pour une phrase prétexte. Et il est dommage de constater, à la vue des échos médiatiques d’août et novembre 2000, que ses assassins ont parfaitement réalisé leur mission : le mythe et le souvenir occultent largement la vraie figure d’un ouvrier qui n’a jamais trahi sa classe.
Première actualisation de ce message : Début décembre 2007, les journaux belges ont reparlé de l'assassinat de Julien Lahaut en reprenant un "scoop" de la chaîne flamande Canvas qui révélait le nom de l'assassin. Il s'agirait donc d'un habitant de Hal. En fait de scoop, il ne fait que confirmer ce que disait le Parti Communiste au lendemain de l'assassinat et que précisait le livre de Rudi Van Doorslaer et Etienne Verhoeyen en 1985 : ce sont les milieux de l'extrême droite léopoldiste qui ont agi dans un contexte de tension anticommuniste général en Europe fin des années 40 - début des années 50

Deuxième actualisation de ce message: Le mercredi 5 novembre 2008, la Commission de la Justice du Sénat se penchait sur deux propositions de loi concernant l’assassinat de Julien Lahaut le 18 août 1950.
La première proposition était la demande de mise en place d’une Commission d’enquête Julien Lahaut, composée de huit sénateurs, chargés de faire la lumière sur son assassinat ainsi que sur les dysfonctionnements de l'enquête.
Cette proposition portée notamment par le Sénateur Josy Dubié correspond à celle formulée dès 2000 par le Parti Communiste et soutenue par de plus de 200 personnalités politiques, syndicales, et associatives belges. Las, plusieurs membres de la Commission de la Justice, parmi lesquelles le sénateur, mais également baron, Françis Delpérée, ont jugé utile de bloquer celle-ci..
L'autre proposition, moins ambitieuse, visait à demander une étude scientifique préalable au CEGES. Cette proposition est passée avec un délai de réalisation de 6 mois. Affaire à suivre.
Troisième actualisation de ce message
Et donc, finalement, même la proposition la moins ambitieuse est de trop pour notre démocratie parlementaire belge. En effet la ministre Sabine Laruelle (MR) vient de prétexter ce 17 septembre 2009 le coût financier pour annuler l'étude du CEGES. Le sujet est cependant encore loin d'être clos, puisqu'un sénateur (pourtant CD&V) est revenu à la charge une semaine après, soulignant notamment que la somme annoncée pour l'étude, soit 800.000 euros étaient très largement surévaluées. (voir La Libre du 24.09.09)
Quatrième actualisation de ce message
Ce mercredi 15 octobre 2009, une série de personnalités ont publié une carte blanche dans Le Soir réclamant que l'étude du CEGES soit réalisée afin que toute la lumière soit enfin faite sur cet assassinat politique. Je m'associe pleinement à cette carte blanche en la publiant ici
Cinquième actualisation de ce message
Le vendredi 13 novembre 2009, Véronique De Keyser a lancé une souscription destinée à permettre l'enquête sur le meurtre de Julien Lahaut et ainsi contourner la mauvaise volonté politique. Voir ici
Sixième actualisation de ce message
A l'occasion du 60e anniversaire de l'assassinat de Julien Lahaut, l'historien Jules Pirlot a publié une biographie intitulée Julien Lahaut vivant ! dont vous pourrez trouver une recension ici
Septième actualisation de ce message
Le 15 octobre 2011 La Libre publiait une tribune d'un collectif réclamant que les moyens soient mis en œuvre pour  résoudre les questions autour de l'assassinat de Julien Lahaut. Voir le texte ici
Huitième actualisation de ce message
La Libre a révélé ce 2 juin 2012 que les historiens travaillant sur l'enquête concernant le l'assassinat de Julien Lahaut tendait à confirmer la piste du complot anticommuniste. Voir ici
Neuvième actualisation de ce message
Les médias ont relayé le 12 mai 2015 la publication de l'ouvrage de conclusion de l'enquête des historiens. Voir ici

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